Une Amie de Descartes - Elisabeth, princesse de Bohême

Une Amie de Descartes - Elisabeth, princesse de Bohême
Revue des Deux Mondes3e période, tome 102 (p. 93-122).
UNE
AMIE DE DESCARTES

ELISABETH, PRINCESSE DE BOHÊME.

Pourquoi raconter une histoire quand on ne la sait pas ? La réponse est facile ; que sais-je ? devrait être la devise de tout historien sincère. Les romanciers seuls connaissent les aventures qu’ils enchaînent et les caractères qu’ils ont créés. Quand on dit ce qu’on sait, on n’est pas obligé à davantage.

Les documens sont nombreux sur la princesse Élisabeth, première fille de Frédéric, roi de Bohême, comte palatin et prince électeur de l’empire ; mais ils sont brefs. Sans être contradictoires, ils révèlent les contrastes cachés dans toute figure humaine, et apparens surtout dans les natures d’élite. Il est prudent d’ailleurs de n’écouter sans défiance ni les louanges extraordinaires données par les amis d’une princesse, ni les souvenirs, affaiblis par le temps, d’une nièce fort peu respectueuse, qui, dans ses lettres amères et piquantes, a plus d’une fois trahi la vérité.

Élisabeth, née sur les marches d’un trône, pouvait dire : mon aïeule Marie Stuart, reine d’Écosse ; ma grand’mère Juliane, fille de Guillaume le Taciturne. Elle a connu son oncle Charles Ier, et son neveu George Ier, tous deux rois d’Angleterre, sa nièce Élisabeth-Charlotte, princesse d’Orléans et belle-sœur de Louis XIV, sa petite nièce Sophie-Dorothée, grand’mère du grand Frédéric et son cousin germain, le vicomte de Turenne, qui devait ravager sa patrie. Tant de brillantes et nobles attaches ne l’ont pas préservée de la pauvreté. La misère même a tourmenté sa famille. Un subside gracieusement accordé par les états de Hollande, seul revenu assuré à ses parens, aurait pu largement suffire à une noble famille ; un roi tient son rang et sacrifie le reste. L’économie est vertu de petites gens. Pour soulager l’embarras des dettes criardes, on implorait, avec le plus de dignité qu’on pouvait, les nobles parens, toujours lents à promettre, plus lents encore à envoyer de mauvaise grâce des secours très insuffisans. Au milieu de divertissemens et de prodigalités, la misère était grande.

« J’avais le tempérament si gai en ce temps-là, a écrit une des sœurs d’Élisabeth, la princesse Sophie, que je me divertissais de toute chose. Les malheurs de ma maison n’étaient pas capables de l’altérer, quoique nous eussions des temps à faire des repas plus riches que ceux de Cléopâtre, et que l’on ne mangeât à la cour que des perles et des diamans. Mais cette pauvreté ne me faisait aucune peine. Les marchands me fournissaient toujours tout ce que j’avais de besoin, et je laissais à la providence le soin de les payer. »

Certaines congrégations religieuses ont pour maxime qu’il ne faut jamais différer une bonne œuvre. Si l’argent manque, on s’endette ; Dieu y pourvoira. La famille d’Élisabeth avait les mêmes principes. Le luxe chez un prince est un devoir ; il faut briller, quoi qu’il en coûte ; paiera qui pourra.

Élisabeth naquit en 1618, au moment où la ruine et les déceptions de tout genre allaient remplacer la prospérité de sa famille. Sa mère, Élisabeth Stuart, était fille du roi d’Angleterre Jacques Ier. Son père, Frédéric V, électeur palatin, avait pour mère Juliane, née princesse d’Orange, fille de Guillaume le Taciturne, fondateur et chef tout-puissant de la république des Pays-Bas ; Frédéric, surnommé le roi d’un hiver, winter könig, aurait pu gouverner paisiblement un pays riche et tranquille préservé du souffle des guerres religieuses par l’unité de la croyance. Élisabeth Stuart, dont l’enfance fut confiée à un noble et rigide gentilhomme, sir John Harrington, et à lady Harrington, venait à l’âge de quatorze ans s’épanouir à la cour d’Angleterre, digne héritière de la grâce, de l’esprit et de la beauté de sa grand’mère Marie Stuart. Les courtisans encensaient la princesse ; les plus brillans chevaliers se disputaient les regards de la jeune fille. Passant avec aisance de l’enjouement à l’enthousiasme, elle rehaussait par une aimable simplicité la culture d’un esprit très orné. Intrépide chasseresse, chacun se récriait en la voyant s’élancer sur son palefroi avec la légèreté d’une nymphe. Pour la brillante fille du roi d’Angleterre, pour sa mère surtout, l’insignifiante Anne de Danemark, épouser un prince était déroger. Le comte palatin Frédéric V, issu comme elle par sa mère de la maison de Danemark, fut admis à lui faire sa cour. Il avait dix-sept ans, elle en avait seize. Décidée à refuser sa main, elle prenait cependant plaisir à lui plaire. Un chagrin cruel la frappa. Son frère chéri, Henri, prince de Galles, mourut subitement ; on suspendit les fêtes, les cavalcades et les parties de chasse dans lesquelles celui qu’elle refusait d’appeler son fiancé paraissait embarrassé et timide. On se vit de plus près, et la tristesse fit naître l’amour.

Les fêtes du mariage furent éclatantes, elles coûtèrent plus cher que la dot. La poésie jouait alors un grand rôle, quoique, sans doute, le salaire des poètes entrât pour une faible part dans les immenses dépenses entreprises sans compter.

Le chœur qui salua les époux, au retour de la cérémonie nuptiale, chanta, sur un air qui n’a pas été conservé, des couplets ayant pour refrain :


Ce mariage est un trésor
Qui renouvelle l’âge d’or.


Le soir, après les divertissemens où Jason, Pelée et Thétis, Télamon, Pallas, Junon, les sirènes et Orphée avaient joué leur rôle, après des danses pour lesquelles les grands seigneurs faisaient, pour leurs costumes, assaut de prodigalité et d’inventions bizarres, le chœur, continuant à tout expliquer et à tout annoncer, congédiait les assistans par ce couplet final :


Sus, Sommeil, tire les rideaux
Et rends toutes choses muettes
Afin que tant mieux ces jumeaux,
Jouissent de leurs amourettes.


Sur cet épithalame, les nouveaux époux se retirèrent.

Frédéric quitta Londres quatre mois après, en grande froideur avec son beau-père. S’étant hasardé à demander la grâce d’un gentilhomme sévèrement condamné pour une imprudence bien pardonnable, — il avait témoigné une respectueuse sympathie pour la charmante et malheureuse Arabella Stuart, — Jacques Ier répondit : « Je ne me mêlerai pas de votre gouvernement, ne vous mêlez pas du mien. »

Cette Arabella, puisque nous la rencontrons, mérite un respectueux salut. Fille de Darnley et par lui sœur de Jacques Ier, elle descendait d’Henri VII, et une faction désireuse d’enlever la couronne d’Angleterre à un Écossais avait voulu, sans qu’elle y prît part, renverser le roi, le faire périr probablement, et élever Arabella au trône d’Angleterre. La conspiration fut découverte, et plusieurs gentilshommes de haut rang payèrent de leur tête un projet encouragé par le pape. Arabella resta suspecte. Pour l’empêcher de transmettre ses droits, on la condamna au célibat. Dans son mariage secret avec lord Seymour, on vit un acte de haute trahison ; elle finit ses jours en prison. Lorsque le gentilhomme, coupable d’avoir marqué de l’empressement pour elle, entra à la tour de Londres, un prisonnier enfermé pour cause de religion, jouant sur le mot Arabella, qui peut signifier bel autel, lui adressa ce distique, alors fort admiré :

Communis tecum mihi causa est carceris ara,
Bella tibi causa est, araque sacra mihi.

Frédéric traversa la Hollande avec sa jeune épouse, au bruit des fanfares que chaque ville organisait, et sans pouvoir se soustraire aux discours en prose et en vers, qui les retardaient à chaque pas. Dans une chasse à La Haye, la jeune princesse, montée sur un cheval qui semblait voler, tant il allait vite, tua de sa main un des cerfs de la forêt. Le Mercure français fit savoir à l’Europe ce mémorable événement.

En Allemagne, les notables, les uns en habit de gala, les autres déguisés en Turcs, en Suisses, en Polonais, en vieux Romains ou en Persans modernes, venaient saluer les jeunes époux et les haranguer.

À Mayence ils entendirent un discours latin ; à Frankental, dans les états de Frédéric, un poète récita ce sonnet :

Te puissions-nous voir, ô prince valeureux,
Les cheveux tout grisons être père et grand père
De très nobles enfans qui nous soient père et mère,
Et du peuple germain Empereur bienheureux !
Te puissions-nous voir, ô prince vertueux,
Vivre bien longuement et exempt d’impropère,
À l’empire romain les ordonnances faire
Suivant de tes ayeuls les pas victorieux !
Te puissions-nous voir, ô prince magnanime,
Tenir des fiers Romains l’universel régime,
Et tout peuple marcher dessous tes étendards !
Te puissions-nous voir, ô prince débonnaire,
À l’antechrist romain rendre le droit salaire,
Et nous, faire en tel cas devoir de vieux soldarts !

L’embarcation construite pour faire traverser le Rhin à la jeune électrice fut comparée à la barque de Cléopâtre. Les réjouissances de Heidelberg, commandées par le prince lui-même, absorbèrent les revenus d’une année. Plus de cinq mille personnes, pendant la durée des fêtes, furent nourries splendidement par les cuisines du château.

Pendant cinq ans, on ne songea qu’au plaisir. La jeune princesse, mettant sa joie à relever par le faste l’éclat d’un rang trop humble à son gré, s’habituait, sans en souffrir encore, aux dettes dont le poids a torturé sa vie. Frédéric ne reculait devant aucune dépense. Il avait résolu d’embellir par un parc le magnifique château d’Heidelberg, situé sur la pente d’une montagne. L’ingénieur Salomon de Caus fut chargé des travaux.

Le château, dit-il dans le compte-rendu qu’il a publié de ses projets, est assis plus haut que la ville, d’environ trois cents pieds perpendiculairement, et, à cause des montagnes qui montent encore beaucoup plus haut, on ne pouvait trouver de plateau qu’environ deux cents pieds en carré, proche dudit château ; c’est la raison pour quoi les électeurs précédens avaient fait leur jardin au faubourg de la ville, il a fallu faire ledit jardin en divers étages, suivant la pente de la montagne ; mais ce qui est fort à noter, c’est la difficulté d’ôter les roches.

« Il a plu à Dieu, ajoute Salomon de Caus, d’élever le prince à la dignité royale de Bohême, ce qui a été la cause des retardemens des ouvrages du dit jardin. »

Les états de Bohême, usurpant sur les droits de la maison d’Autriche pour offrir la couronne à Frédéric, produisirent l’étincelle qui devait mettre l’Europe en feu.

Frédéric n’avait ni les vertus d’un roi, ni les talens d’un conquérant, ni la ténacité qui prolonge les luttes. Il hésita sérieusement ; son beau-père, Jacques Ier, qui répétait souvent: beati pacifici, et faisait de cette pieuse maxime la règle de sa politique, et sa mère, la sage et vertueuse Juliane, qui sans doute savait juger son fils, le dissuadaient de cette redoutable aventure. La fille des Stuarts, éblouie par l’espoir d’une couronne, voulait tout braver, même la crainte d’avoir à fuir honteusement un trône occupé sans gloire. Les astrologues lui prédisaient de hautes destinées. Maurice de Nassau, frère de Juliane, approuvait les résolutions héroïques. Le père de l’illustre Turenne, beau-frère de Frédéric, le pressait également d’accepter. Frédéric, entraîné aux conseils les moins sages, se rendit à Prague pour assister à une guerre sans espoir. Il vit la Bohême divisée en catholiques d’une part, en hussites et en protestans d’autre part, lutter contre elle-même, et succomber dans un dernier combat. Il fallut fuir, et dans l’exil, cette mort des vrais rois, son ambitieuse épouse, sans avoir jamais régné, emporta pour toute consolation le droit de se tirer de pair sous le titre de reine de Bohême.

Élisabeth, âgée de deux ans, confiée à sa grand’mère Juliane, avec ses deux frères aînés, trouvait à Kaiserslautern un asile assuré. C’est là d’abord, puis à Crossen, en Silésie, que, sous une direction sage et sévère, son jeune esprit s’habitua, au sortir du berceau, à la méditation, à l’étude et au recueillement de la pensée.

Après avoir brisé le trône de Bohême, l’empereur Ferdinand se faisant juge et partie dans une cause fort embrouillée, et déclarant Frédéric coupable de félonie envers l’empire et l’empereur son seigneur de fief, considérait ledit fief comme dévolu à l’empire. Frédéric, guerroyant comme roi de Bohême, avait toujours protesté de son dévoûment, comme électeur, au chef élu de l’empire. Ferdinand, peu soucieux de ces subtilités, accorda le Palatinat, quoique la population fût protestante, au duc de Bavière, défenseur fidèle de la cause catholique et l’un des vainqueurs de la bataille décisive livrée sous les murs de Prague. Frédéric se réfugia à La Haye. Maurice et Henri de Nassau, frères de sa mère, l’y accueillirent. La générosité des états de Hollande assurait à sa nombreuse famille une vie désormais tranquille et aisée ; mais il vivait d’espérances, voulait tenir une cour et prétendait rester en négociations avec l’Europe. Vingt ans après, Élisabeth écrivait à Descartes :

« Je continuerai aussy de vous confesser qu’encore que je ne pose pas ma félicité en choses qui dépendent de la fortune ou de la volonté des hommes, et que je ne m’estimeray absolument malheureuse quand je ne verrais jamais ma maison restituée et mes proches hors de misère, je ne saurais considérer les accidens nuisibles qui leur arrivent sans autre notion que celle du mal, ni les efforts que je fais pour leur service sans quelque sorte d’inquiétude qui n’est pas plus tôt calmée par le raisonnement, qu’un nouveau désastre en produit d’autre. »

Les embarras pressans d’argent et les espérances chimériques, sans cesse renaissantes, s’attachent au souvenir du roi et de la reine de Bohême. Les paysans et les marchands hollandais consentaient volontiers à leur donner ce nom, mais sans voir en eux les dieux de la terre et leur accorder même ni prestige, ni privilège d’aucune sorte.

Un jour, le roi de Bohême était à la chasse, et, par hasard, était entré dans un petit champ joignant une maison qu’on avait nouvellement semé de quenolles qui sont les gros naveaux dont on fait les hochepots si renommés ; le fermier du lieu, en son habit de fête de drap d’Espagne noir, avec une camisole de ratine de Florence à gros boutons d’argent massif, courut, avec un grand valet qu’il avait, à la rencontre du prince, ayant chacun une grande fourche ferrée à la main, et, sans le saluer, lui dit en grondant : « König von Behemen ! König von Behemen ! » c’est-à-dire : « Roi de Bohême, roi de Bohême, pourquoi viens-tu perdre mon champ de quenolles. » Ce qui fit retirer le roi tout court en faisant des excuses. Dumourier, témoin de ce fait, ajoute en le racontant : « Que l’on ne s’étonne pas de ce que ce paysan fût si bien habillé, car les paysans de Hollande sont mieux couverts que les conseillers des présidiaux et les plus riches élus du royaume, et il y en a qui donnent en mariage à leurs filles une tonne d’or, c’est-à-dire, parlant en termes de ce pays-là, 100,000 livres. »

Les enfans du roi de Bohême, quoique beaucoup moins riches, pouvaient prétendre à de brillans mariages. Élisabeth, très jeune encore, fut demandée par le roi de Pologne, Wladislas V, qui plus tard épousa la princesse de Gonzague. Elle refusa, sans hésiter, d’épouser un catholique. Mlle de Montpensier, parlant dans ses mémoires d’Anne de Gonzague, devenue princesse palatine par son union avec Édouard, jeune frère d’Élisabeth, s’étonne d’un aussi pauvre mariage. « Elle épousa en cachette, dit mademoiselle, et sans le consentement de la cour, M. le prince Édouard, l’un des cadets de M. L’électeur palatin. Elle revint à la cour, et comme son mari était fort gueux et jaloux, et elle d’humeur fort galante, elle l’obligea de consentir qu’elle vît le grand monde et lui persuada que c’était le moyen de subsister et d’avoir les bienfaits de la cour ; alors elle suivit son inclination et força celle de son mari par la raison et la nécessité. »

Cette situation faite à son frère, d’époux d’une femme fort belle et fort recherchée, qui vivait d’intrigues, était pour Élisabeth une des plus grandes amertumes de sa vie très souvent troublée. La petite cour de La Haye supportait les coups redoublés de la mauvaise fortune avec plus de fierté que de dignité et de force.

L’amiral Pierre Hein avait capturé près de Cuba la flotte d’argent d’Espagne, estimée plus de 20 millions, sans compter les vaisseaux et les galions. Les plus grands personnages de la Hollande et tous les curieux assez riches pour équiper une embarcation voulurent saluer l’entrée de l’heureux vainqueur dans le Zuyderzée. La petite barque dont Frédéric s’était contenté par économie fut renversée par le choc d’un vaisseau. Le prince Henri, fils aîné de Frédéric, disparut en criant : « Sauvez mon père, sauvez-moi ! » Le père revint seul à La Haye.

L’espoir obstiné d’une restauration soutenait seul les courages. Les instances continuelles de Frédéric importunaient le roi d’Angleterre Charles Ier, son beau-frère, la France, qui, par une convention déjà ancienne, avait garanti l’intégrité de ses états, l’électeur de Brandebourg, beau-frère de sa mère, et les princes allemands intéressés au respect du droit divin. Le droit, pour lui, était certain et incontesté, mais personne n’en avait souci. Gustave-Adolphe, soutien victorieux de la cause protestante, jugeant utile de reconnaître les droits de Frédéric, l’appela près de lui et lui donna la joie de se voir traiter en allié et en roi, d’assister à la défaite de Tilly, à la prise de Munich, et de s’installer enfin, en vainqueur, dans le palais de l’usurpateur d’Heidelberg. La déception fut cruelle. Gustave meurt à Lutzen, le sort change et le rêve s’évanouit. Frédéric suivit le héros dans la tombe. Gustave-Adolphe fut tué le 6 novembre, Frédéric mourut le 13 du même mois. Atteint par une fièvre maligne, il succomba surtout à l’inquiétude et au chagrin en léguant à ses fils, trop jeunes encore, les droits qu’il réclamait en vain depuis quinze ans.

Élisabeth, lors de la mort de son père, était âgée de seize ans. Sa mère lui trouvait déjà trop de goût pour la science et lui témoignait peu d’affection. La reine de Bohême, aussi jeune par l’esprit que ses filles, avait pour système d’éducation, et un peu aussi pour morale, qu’il faut laisser chacun faire ce qui lui plaît. Les princes palatins étaient de bonne race, mais cette méthode a laissé paraître, chez les frères comme chez les sœurs, — ils étaient douze, — avec des qualités éminentes, des esprits sans règle et sans frein. Élisabeth, l’aînée des quatre filles, après avoir appris le latin qu’elle lisait, quatre langues vivantes, qu’elle écrivait avec élégance, et compris très solidement la facile rigueur des mathématiques, avait, élevant plus haut encore sa pensée, souhaité passionnément de bien connaître la seule langue aisée à parler, mais la plus difficile de toutes à comprendre, celle des philosophes. Les goûts de Louise étaient très différens ; elle aimait les arts et excellait dans la peinture. Pour se procurer des toiles et des cadres, elle grattait les tableaux anciens et les remplaçait par ses propres œuvres. Son frère, Charles-Louis, dessinait aussi fort habilement.

Ruport et Maurice, qui brillèrent plus tard dans la carrière des armes, étaient dans leur enfance zélés pour l’étude des lettres, et triomphaient à Utrecht dans les savantes disputes de l’université. Rupert, de plus, devint un savant, il a inventé un procédé de gravure qu’on emploie encore aujourd’hui. La spirituelle et aimable Sophie, curieuse plus tard de la philosophie leibnizienne, montra trop de savoir, trop de jugement et trop de goût pour n’avoir pas cherché, dès son enfance, une sérieuse culture intellectuelle.

Élisabeth, plus curieuse qu’il ne convient, osait quelquefois, quoique fière et hautaine, comme une biche qui brave les chasseurs, au risque d’alarmer l’indulgente amitié de Descartes, oublier, pour amuser son ennui, la dignité d’une princesse, les lois du décorum, et l’on peut ajouter toutes les convenances : — « De mon temps, dit un écrivain français, Sorbière, qui a longtemps vécu en Hollande, c’était un divertissement pour les dames d’aller en bateau de La Haye à Delft ou à Leyde, habillées en bourgeoises et mêlées au vulgaire afin d’ouïr les discours que l’on tiendrait des grands sur le propos desquels elles jetaient la compagnie. Et il arrivait souvent qu’elles oyaient diverses choses qui les touchaient, et même, leur galanterie ayant quelque chose d’extraordinaire, elles ne revenaient guère sans trouver quelque cavalier qui leur offrait son service et qui, au débarqué, se voyait bien trompé de la petite espérance qu’il avait conçue que ce fussent des courtisanes, parce que toujours un carrosse les attendait. Élisabeth, l’aînée des princesses de Bohême, était quelquefois de la partie. » Le carrosse qui désappointait les galans conduisait la belle philosophe à Endegeest, à un quart de lieue de Leyde, où, quittant sa solitude et son beau jardin d’Egmont, Descartes était venu s’établir pour accorder plus souvent à sa jeune amie les savantes causeries qu’il aimait autant qu’elle et qu’elle préférait à tout. — « On racontait merveille, dit Sorbière, de cette rare personne qu’à la connaissance des langues elle ajoutait celle des sciences, qu’elle ne s’amusait point aux vétilles de l’école, mais voulait connaître les choses clairement, que, pour cela, elle avait un esprit net et un jugement solide ; qu’elle lisait fort avant dans la nuit ; qu’elle se faisait faire des dissections et des expériences. Son âge semblait de vingt ans, sa beauté et sa prestance étaient vraiment d’une héroïne. »

Le cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale conserve plusieurs portraits d’Élisabeth. Ils ne démentent pas le jugement de Sorbière. La princesse, triste et belle, paraît de grande taille, les traits sont réguliers, une belle chevelure frisée encadre son long visage sérieux et pensif. La physionomie, de grande distinction, fait deviner plus de dignité que de bienveillance, plus de fierté que de douceur, plus d’anxiété que d’espérance, plus de fermeté que de résignation.

C’est ce que confirment ces vers gravés au bas de la page :


Fortunæ domitrix, Augusti maxima regis
Filia, Palladii grandis alumna chori,
Naturæ labor, hoc vultu spectatur Elisa
Et faciem fati vim superantis habet.
Exulat, et terras, quas nunc sibi vindicat Ister
Jure patrocinii, spe putat esse suas.
Si patriis Cæsar titulis succensuit, illud
Frangere debebat Cæsaris arma caput.


Ce qui signifie à peu près qu’Élisabeth, fille d’un grand roi, disciple de Minerve, fait honneur à la nature qui imprima sur son visage la supériorité du destin sur la force. Le Danube (qui, dit-on, traverse huit Bavières) revendique en vain les terres paternelles. Une telle tête pourrait briser les armes de César.

Le plus jeune des fils de la reine de Bohême, Philippe, se retira à Venise, dit Dumourier, fils de l’ambassadeur de France à La Haye, pour une action qu’il vaut mieux taire que dire.

Amelot de la Houssaye, éditeur des mémoires, ajoute : « Philippe assassina à La Haye un gentilhomme français nommé L’Espinay que l’on soupçonnait d’avoir commerce avec la reine de Bohème et avec la princesse Louise, sa fille. »

La mort de L’Espinay jeta dans la famille de graves divisions. Baillet, le prolixe historien de la vie de Descartes, est, sur cette aventure, plein de réticences et de contradictions. « Élisabeth, dit Baillet, demeura à La Haye jusqu’à la mort du sieur L’Espinay, gentilhomme français qui avait été obligé de quitter son pays pour éviter les effets de la jalousie d’un grand prince qu’il servait, au sujet d’une demoiselle de Tours qu’il prétendait épouser. Ce gentilhomme avait beaucoup de ces qualités de l’esprit et de corps qui servent à gagner l’estime et l’affection des autres, et il ne fut pas longtemps en Hollande sans s’attirer de semblables jalousies, qui le firent assaillir en plein jour, à La Haye, dans le marché aux herbes, par le prince Philippe, cadet de la maison palatine. Le bruit courut alors qu’une action si noire avait été conçue sur le conseil de la princesse Élisabeth. La reine mère, qui prenait beaucoup de part à cette affaire, en conçut tant d’horreur, que, sans se donner la peine d’en examiner le fond, elle chassa son fils avec sa fille de chez elle, et ne voulut jamais les revoir de sa vie. » L’Espinay, on le devine, n’avait jamais songé à épouser aucune demoiselle de Tours.

Bassompierre raconte en quelques mots le motif de son départ de France :

« Monsieur, frère du roi, fit ce mois-là (mars 1639), pour sa maîtresse Louison, un grand écart pour sa maison, de laquelle il chassa Brinon et L’Espinay. »

Mlle de Montpensier nous apprend, sans embarras, tout l’intérêt que son père portait à cette Louison :

« Je me rendis à Tours, dit-elle (elle était alors âgée de dix ans, et son père s’était récemment remarié). Je me mis sur la rivière, dans une petite galère qui était à Monsieur, qui l’avait fait faire pour se promener sur la Loire. Je me fis arrêter à trois lieues de la ville et achevai le reste du chemin en carrosse. Je trouvai Monsieur dans une maison, auprès de la ville, appelée La Bourdaisière, qui était préparée pour moi. Toutes les dames s’y étaient rendues, et Monsieur se donna la peine de me les présenter lui-même. Surtout Louison, qui était brune, bien faite, de moyenne taille, fort agréable de visage et de beaucoup d’esprit pour une fille de cette qualité, qui n’avait pas été à la cour. Monsieur ne s’épargna point sur ses louanges, et me prépara à la bien traiter, et m’avertit qu’elle viendrait souvent me faire jouer, et qu’elle était d’âge à cela ; elle avait environ seize ans. Mme de Saint-George (la gouvernante de Mademoiselle), qui était informée de la passion de Monsieur, lui demanda si cette fille était sage, parce qu’autrement, quoiqu’elle eût l’honneur de ses bonnes grâces, elle serait bien aise qu’elle ne vînt pas chez moi. Monsieur lui en donna toute l’assurance, et lui dit qu’il ne le voudrait pas lui-même, sans cette condition-là. J’avais, dès ce temps-là, tant d’horreur pour le vice, que je dis à Mme de Saint-George : Maman (je l’appelais ainsi), si Louison n’est pas sage, quoique mon papa l’aime, je ne la veux point voir ; ou s’il veut que je la voie, je ne lui ferai pas bon accueil. Elle me répondit qu’elle l’était tout à fait, dont je fus fort aise. »

Louison n’avait que seize ans. Monsieur, qui ne formait aucune difficulté à ses relations avec sa fille, croyait sans doute à sa sagesse ; il était mal informé : L’Espinay en savait plus long que lui. Chargé de décider, à prix d’argent, les parens de Louison à confier au frère du roi le soin de terminer son éducation, il avait pris les devans. Ce fut la cause de sa disgrâce. Tallemant des Réaux mêle au récit de curieux détails :

« La jalousie se mit bientôt dans cette amourette, car L’Espinay, gentilhomme de Normandie, qui était alors comme le favori de Monsieur, fut disgracié et Louison aussi. Ce L’Espinay, à ce qu’on dit, avait servi si fidèlement son maître auprès de cette fille, qu’on a cru qu’il avait passé le premier.

« Il vécut avec si peu de discrétion, que le bruit en vint aux oreilles du roi. Il ne manqua pas d’en railler Monsieur, qui jusque-là ne s’était douté de rien, quoiqu’il fût honnêtement soupçonneux. La première fois qu’il vit la belle, il lui fit tout confesser. L’Espinay, sachant cela, fut si impudent, qu’au lieu de lui écrire qu’il s’étonnait qu’elle dît le contraire de ce qu’elle savait, il lui écrivit, par le comte de Brion, une lettre par laquelle il la priait de lui envoyer de ses cheveux. Louison ne la voulut pas recevoir, et avertit Monsieur. Il fit fouiller Brion et ne lui trouva point la lettre ; mais quand on fut chercher à son logis, on la trouva dans la paillasse de son lit.

« L’Espinay, chassé, s’en alla en Hollande, où il eut facilement accès chez la reine de Bohême ; comme il y entra avec la réputation d’un homme à bonnes fortunes, il y fut tout autrement regardé qu’un autre, et dans l’ambition de n’en vouloir qu’à des princesses ou à des maîtresses de princes ; on dit qu’il cajola d’abord la mère, et après, la princesse Louise, car les Louises étalent fatales à ce garçon. On dit que cette fille devint grosse, et qu’elle alla pour accoucher à Leyde, où on ne faisait pas autrement la petite bouche. La princesse Élisabeth, son aînée, qui est une vertueuse fille, une fille qui a mille belles connaissances, et qui est bien mieux faite qu’elle, ne pouvait souffrir que la reine, sa mère, vît de bon œil un homme qui avait fait un si grand affront à leur maison. Elle excita ses frères contre lui. »

Ces historiettes sont douteuses. Mais le frère d’Élisabeth, certainement, a poignardé L’Espinay en plein jour, sur la place du marché, à La Haye. L’opinion publique faisait du brillant gentilhomme l’amant de la jeune sœur d’Élisabeth. On en peut tirer une preuve de la correspondance de Mme de Longueville ; passant à La Haye, pour se rendre à Munster, elle écrivait ces paroles, qui s’accordent mal avec les portraits connus de Louise Hollandine : « j’ai vu la princesse Louise, et je ne crois pas que personne envie à L’Espinay la couronne de son martyre. » Pour la reine de Bohême, ajoute Tallemant des Réaux, on croit seulement qu’elle était bien aise que sa fille se divertît.

Tous les récits laissent supposer que, dans le drame auquel sa mère a pris tant d’intérêt, Élisabeth indignée a approuvé l’homicide, et poussé le bras de son frère. Elle-même, dans une lettre à Descartes, fait à cette accusation une allusion évidente : « La personne dont je parle, dit-elle (c’est elle-même), est bien accoutumée de souffrir le blâme des fautes d’autruy (même en des occasions où elle ne s’en voulait purger), et de chercher sa satisfaction au témoignage que sa conscience luy donne, d’avoir fait son devoir. » Philippe avait pour sa sœur beaucoup d’affection et de confiance ; elle seule, quand il était malade, pouvait obtenir de lui l’obéissance aux ordres des médecins.

Élisabeth, peu de temps après la mort de L’Espinay, quitta la maison de sa mère pour n’y plus rentrer.

Les lettres écrites de Berlin à Descartes, sans éclaircir les causes de cette étrange séparation, ne laissent pas supposer une rupture de la princesse avec sa famille. Son retour y est présenté comme incertain, mais possible. « Encore, dit-elle, que le repos que je trouve ici, parmy des personnes qui m’affectionnent et m’estiment plus que je ne mérite, surpasse tous les biens que je puis avoir ailleurs, il n’approche pas du plaisir que je soûlais avoir dans votre conversation. Je ne saurais néanmoins promettre mon retour en quelques mois, ni en prédire le nombre, puisque je ne vois point que Mme l’Électrice, ma tante, soit en humeur de permettre mon retour, et que je n’ay point sujet de l’en presser avant que son fils soit auprès d’elle.

« Ainsi, je puis espérer, mais non pas m’assurer, que j’auray le bonheur de vous revoir au temps que vous avez proposé votre retour de France. »

Revoir Descartes, c’est retourner chez sa mère. La froideur évidente qui a suivi le meurtre de L’Espinay n’était donc pas une rupture définitive.

Suivant l’historien de la vie de la reine de Bohême, Miss Benger, le départ d’Élisabeth aurait eu pour cause le désir d’alléger, en s’éloignant, les embarras d’argent de la famille.

Louise Hollandine, peu de temps après le départ d’Élisabeth, quitta comme elle le palais de sa mère, accompagnée par un jeune officier nommé Laroque. Dans sa première lettre, elle apprenait à sa mère sa conversion au catholicisme. On attribue généralement à d’autres motifs la fuite mystérieuse de la petite-fille de Marie Stuart.

Louise Hollandine, après avoir congédié Laroque, vécut à Paris chez sa belle-sœur, Anne de Gonzague. Grâce à sa puissante influence, elle devint abbesse de Maubuisson. L’abbaye, théâtre autrefois de scandales sans frein, continua sous sa direction à suivre, tant bien que mal, la voie régulière que la mère Angélique, quittant pendant cinq ans Port-Royal, avait réussi à y imposer.

En prenant le nom d’abbesse de Maubuisson, Louise Hollandine a été rendue responsable, par des historiens oublieux des dates, de tous les débordemens de celles qui l’avaient précédée. On l’a prise pour une autre, pour plusieurs autres, sans doute, en lui attribuant, pour déchirer sa mémoire, plus d’enfans que n’en ont eus, pendant plusieurs siècles, toutes les abbesses de Maubuisson.

L’une des abbesses, sœur de Gabrielle d’Estrées, avait été interdite pour le dérèglement de ses mœurs et renfermée chez les filles pénitentes.

La mère Angélique avait accepté pour un temps la direction et, peu à peu, resserrait chacune dans ses limites, lorsque Mme d’Estrées, s’étant échappée, eut l’audace de revenir à Maubuisson, escortée par quelques jeunes gentilshommes, hôtes habituels de la maison. La discipline rétablie n’irritait pas seulement les religieuses dépravées et coupables. Angélique condamnait et voulait interdire la vie douce et facile, qui semblait un droit acquis et la condition même sous laquelle la profession religieuse avait été acceptée ou choisie. L’ancienne abbesse fut la bienvenue, et Angélique traitée d’usurpatrice. Le confesseur du couvent voulut en vain la congédier par persuasion. On la chassa par force, avec celles qui voulurent la suivre. Les pauvres filles, suppliantes et voilées, trouvèrent asile chez les habitans de Pontoise. Elles obtinrent un arrêt contre l’ancienne abbesse, le confesseur du couvent et l’une des religieuses. L’abbesse s’enfuit par une porte du jardin, et la religieuse fut trouvée dans une armoire ; le confesseur, ayant sauté par-dessus les murs, alla se réfugier chez les jésuites de Pontoise.

Mme de Soissons, qui succéda à la mère Angélique, ne prit pas, dit Racine dans l’histoire qu’il en a écrite, un fort grand soin de maintenir la régularité à Maubuisson.

Ce court récit, sans rien apprendre, laisse tout supposer. L’énergie et la décision manquaient à Louise Hollandine, qui succéda à Mme de Soissons. « Plût à Dieu, disait sa nièce, Madame princesse d’Orléans, en retrouvant en elle les yeux de son père, qu’elle sût se faire obéir comme lui. » Après avoir faiblement commandé, elle voulut apprendre à bien obéir et se retira à Port-Royal, en demandant, à l’âge de soixante-trois ans, à y recommencer son noviciat.

Les dernières années de la reine de Bohême furent humiliantes pour les siens. Le traité de Westphalie, en rétablissant les affaires de sa famille, l’avait réduite à la misère. Les états de Hollande, voyant son fils aîné, Charles-Louis, rétabli dans le gouvernement du Palatinat, avaient supprimé le subside qui la faisait vivre. Elle avait, depuis longtemps, contracté des dettes écrasantes et ne pouvait quitter La Haye sans les payer. Charles-Louis, par un sentiment de devoir, disait-il, refusait d’employer, pour aider sa mère, les revenus d’un pays que vainqueurs et vaincus, pendant trente années de guerre, avaient saccagé et ruiné. Il n’aurait pas refusé à sa mère une chambre dans le château d’Heidelberg, mais il refusait de relever les ruines de Frankental pour lui donner les moyens d’y vivre princièrement. Il négligeait même, en alléguant la difficulté des temps, de lui envoyer les arrérages de son douaire. Elle se retira en Angleterre. Fort mal accueillie par son neveu Charles II, qui lui conseillait de différer son retour, et littéralement sans ressources, elle accepta l’hospitalité de lord Craven, avec lequel, sans aucune vraisemblance, on lui a supposé un mariage secret. La princesse des Ursins, dans une circonstance analogue, interceptant une dépêche dans laquelle on informait Louis XIV de ses relations trop intimes et de son mariage probable avec un gentilhomme espagnol, écrivait en marge : Pour mariée, non ! et, avec cette apostille, laissait la dénonciation suivre sa route. La reine de Bohême aurait démenti, avant toute autre supposition, le bruit d’un mariage avec un homme de petite naissance. En élevant à elle le plus humble de ses sujets, une reine déroge moins qu’en descendant jusqu’à lui.

Malheureusement, elle était pauvre et faisait à lord Craven, avec son hospitalité, l’honneur d’accepter ses bienfaits. Il avait payé ses dettes. L’orgueilleuse fille des Stuarts, qui, pour conserver le titre de reine, avait sacrifié la tranquillité et la fortune de sa famille, mourut loin du monde, oublieuse et oubliée, même de ses enfans. Sa mort ne mit en deuil aucune des cours souveraines où les droits du sang lui accordaient tous les honneurs. Les fêtes continuèrent à Windsor et à Berlin, je n’ose pas dire à Heidelberg, mais rien n’apprit au monde qu’une reine venait de mourir. Cet affront fait à sa mémoire fut précédé, sans doute, par de plus graves encore, que nous ignorons.

Pendant que leur mère terminait sans dignité sa malheureuse vie, la fortune semblait enfin sourire aux princes palatins. Les jeunes sœurs d’Élisabeth faisaient de brillans mariages. Henriette devenait princesse régnante de Transylvanie, et Sophie épousait l’électeur de Hanovre. Élisabeth, préférant le célibat à l’apostasie, repoussait la demande du roi des Romains et l’espoir de devenir impératrice, comme elle avait, pour le même motif, au temps de sa plus grande pauvreté, refusé de partager le trône de Pologne. Trop pauvre encore pour tenir une maison, elle pouvait choisir entre de princières hospitalités. Elle vécut alternativement, à Heidelberg, chez son frère Charles-Louis, à Hanovre, chez sa sœur Sophie, et à Berlin, chez sa tante, l’électrice de Brandebourg. Une des chambres de Herren-Hausen, à Hanovre, s’appela longtemps la chambre de Lisbeth.

Les mariages, dans la famille d’Élisabeth, donnaient rarement le bonheur. Charles-Louis, son frère aîné, après avoir épousé une princesse de Hesse, charmante et irréprochable, abusait du droit que les princes s’accordaient alors d’introduire leurs maîtresses à la cour et de leur donner le premier rang dans les fêtes ; il était, de plus, jaloux et brutal. L’électrice, à bout de patience, s’enfuit en lui laissant ses enfans. Élisabeth, peu conciliante par nature, prenant avec passion le parti de sa belle-sœur, l’accompagna, la dirigea même dans sa fuite, et ne voulut jamais revoir son frère. Les détails de cette lutte seraient difficiles à retrouver. L’historiographe du Palatinat la nomme, avec beaucoup de mesure et de prudence, un regrettable dissentiment entre ces nobles personnes, qui interrompit leur lignée ! Charles-Louis avait alors un fils et une fille ; en interrompant sa lignée, il ne cessa pas d’accroître sa famille ; une épouse morganatique, désignée sous le titre de Raugravine, lui donna depuis quatorze enfans. On se conduisait, à la cour de la jeune sœur Sophie, à peu près comme à Heidelberg. L’électeur de Hanovre vivait publiquement avec la comtesse Platten ; mais Sophie, qui, dans son enfance, supportait si gaîment la misère en s’arrangeant pour ne manquer de rien, se montrait fort indifférente à l’indifférence de son époux, voyant moins une rivale dans la comtesse Platten qu’une suppléante qui la déchargeait d’un ennui. Elle s’entourait de lettrés, de savans et d’artistes dédaignés par l’électeur de Hanovre. Leibniz avait chez elle ses grandes et ses petites entrées. Leur correspondance n’était pas moins active ni leurs relations moins intimes que celles de Descartes avec Élisabeth. Élisabeth avait appris la géométrie analytique. Sophie, sans étudier le calcul différentiel, écoutait volontiers son ami disserter sur les infiniment petits. Le mystère de l’infini tourmentait sa pensée comme celle de sa sœur ; elle demandait, comme elle, des explications sur cette idée qu’on lui disait si haute et si pure, et, comme elle aussi, avait la franchise de ne pas comprendre. Élisabeth, devenue abbesse d’Herford, faisait à Hanovre de rares visites ; on ne dit pas qu’elle ait eu l’occasion d’y discuter avec Leibniz sur les principes de Descartes.

La fille de l’électrice de Hanovre, qui, comme elle, se nommait Sophie, mariée à l’âge de seize ans au prince de Brandebourg, son cousin, aurait pu, comme sa mère, apprendre sans s’en attrister les infidélités de son époux. Frédéric-Guillaume, chaque fois qu’il l’honorait d’une visite du soir, se faisait précéder par son oreiller, qui était le très mal venu. Sophie, écrivant une lettre, à onze heures du soir, à une amie qui a eu l’indiscrétion de ne pas la brûler, s’arrête brusquement et termine par ces lignes d’une gaîté attristée et attristante : « Il faut finir, ma chère amie, les coussins formidables arrivent. Je vais à l’autel. Qu’en pensez-vous ? La victime sera-t-elle immolée ? » Frédéric-Guillaume aurait pu envoyer les coussins ailleurs, sans que Sophie en fût aucunement émue.

La vie d’Élisabeth serait restée obscure sans l’amitié et sans les louanges de Descartes ; il a associé son amie à sa gloire.

« Ceux qui, avec une constante volonté de s’instruire, écrit-il en dédiant à sa jeune amie ses Principes de philosophie, ont aussi un très excellent esprit, arrivent sans doute à un plus haut degré de sagesse que les autres, et je vois que ces trois choses se trouvent très parfaitement en votre altesse, car pour le soin qu’elle a de s’instruire, il paraît assez de ce que ni les divertissemens de la cour, ni la façon dont les princesses ont coutume d’être nourries, qui les détournent entièrement de la connaissance des lettres, n’ont pu empêcher que vous n’ayez étudié avec beaucoup de soin tout ce qu’il y a de meilleur dans les sciences ; et on connaît l’excellence de votre esprit en ce que vous les avez parfaitement apprises en fort peu de temps. Mais j’en ai encore une autre preuve qui m’est particulière, en ce que je n’ai jamais rencontré personne qui ait si généralement et si bien entendu tout ce qui est contenu dans mes écrits. Car il y en a plusieurs qui les trouvent très obscurs, même entre les meilleurs esprits et les plus doctes ; et je remarque presque en tous ceux qui conçoivent aisément les choses qui appartiennent aux mathématiques, qu’ils ne sont nullement propres à entendre celles qui se rapportent à la métaphysique, et, au contraire, que ceux à qui elles sont aisées ne peuvent comprendre les autres ; en sorte que je puis dire avec vérité que je n’ai jamais rencontré que le seul esprit de votre altesse auquel l’un et l’autre fût également facile ; ce qui fait que j’ai une très juste raison de l’estimer incomparable. »

L’illustre maître, avant de tracer ce portrait flatteur, un peu flatté peut-être, avait vu pendant plusieurs années la jeune princesse accepter le malheur avec résignation, respecter le devoir avec fermeté, défendre avec énergie l’honneur d’un grand nom.

La science d’Élisabeth inspirait à sa famille plus d’étonnement que de respect. La duchesse d’Orléans évoquait rarement le souvenir de sa tante Lisbeth sans y associer un sourire ironique. « Elle était, dit-elle, engouée de science. » Et, comme pour proposer un contraste, elle ajoute : « Sophie avait un esprit agréable, naturel et gai. » Dans sa volumineuse correspondance, où tant de sujets sont effleurés, le nom d’Élisabeth amène toujours quelque histoire invraisemblable, plus ridicule que comique, trop indécente pour qu’on puisse la transcrire, j’exagérerais en ajoutant : la lire. Mais on n’y apprendrait pas plus à connaître le caractère d’Élisabeth que celui du grand Ampère par le récit légendaire de ses distractions.

La première lettre d’Élisabeth à Descartes est du 6 mai 1643. La jeune princesse était alors âgée de vingt-cinq ans. Si le drame de famille dont la mort de L’Espinay fut le dénoûment n’était pas encore commencé, les dissentimens d’Élisabeth avec sa mère rendaient déjà sa vie difficile. La reine de Bohême laissait voir pour Louise Hollandine une préférence choquante. L’amie de Descartes veut dompter ses ennuis par l’étude. Les mystères de la métaphysique et les problèmes de la géométrie semblent absorber toute son attention ; mais, sans faire de confidences par écrit, elle se plaint de la faiblesse de son sexe et laisse deviner sa tristesse.

Élisabeth aborde les difficultés de front et ne se paie jamais de mots. Descartes a démontré l’existence de l’âme immatérielle et distincte du corps. La savante jeune fille comprend les preuves ; mais, sans désavouer les conclusions, ne peut concevoir comment, entre ces substances si différentes, peut s’établir l’union, la dépendance et l’action mutuelle. Ce problème passe la portée de l’esprit humain ; aucun ne l’a résolu, nul n’a su éclairer cet abîme de ténèbres. Élisabeth comprend qu’elle n’y peut rien comprendre et veut, modestement, dans cette preuve de bon sens, en voir une de stupidité.

« M. Palotti, dit-elle, m’a donné tant d’assurance de votre bonté pour chacun et particulièrement pour moy, que j’ay chassé toute autre considération de l’esprit hors celle de m’en prévaloir, en vous priant de me dire comment l’âme de l’homme peut déterminer les esprits du corps pour faire les actions volontaires (n’estant qu’une substance pensante), car il semble que toute détermination du mouvement se fait par la pulsion de la chose mue à manière dont elle est poussée par celle qui la meut ou bien de la qualification et figure de la superficie de cette dernière. L’attouchement est requis aux deux premières conditions et l’extension à la troisième. »

En dépit des explications que lui propose Descartes, Élisabeth s’obstine à ne pas comprendre comment l’âme (non étendue et immatérielle) peut mouvoir une masse étendue. Les sens nous montrent que l’âme meut le corps, mais n’enseignent point la fasson dont elle le fait.

Élisabeth pense qu’il y a des propriétés de l’âme qui nous sont inconnues et qui pourraient peut-être renverser ce que les méditations métaphysiques du maître lui ont persuadé par de si bonnes raisons. Mettant les préceptes au-dessus des conclusions, elle ose appliquer, contre Descartes, la première de ses maximes : « Toute erreur vient de former des jugemens de ce que nous ne percevons pas assez. » Descartes, loin de s’en plaindre, accepte la lutte, se pique de surmonter des difficultés insurmontables et soumet, malgré sa résistance, cet esprit ferme, tenace et ami de la lumière ; il en était fier à bon droit.

Descartes ne refusait rien à Élisabeth. Il a composé pour elle le Traité des passions. Ce titre pourrait faire naître une très fausse pensée sur la jeune fille désireuse d’approfondir la théorie des passions, sur le bon sens aussi du philosophe qui, pour diriger sa jeune amie dans une situation fort délicate, lui proposerait une telle étude.

Ces appréciations seraient injustes.

La passion, dans la langue de Descartes, est le contraire de l’action. Toute idée dans laquelle l’âme est passive est étudiée dans le Traité des passions. J’approche trop du feu, je me brûle : la souffrance est une passion.

Élisabeth, lorsque Descartes s’appliquait, pour l’instruire, à réunir des idées déjà anciennes dans son esprit, était accablée par les malheurs et les dissentimens de sa famille. Descartes ne fait aucune allusion à ses confidences. Le Traité des passions destiné au public et à la postérité, convient à tous les esprits. La matière est haute ; Descartes, en la traitant, reste grave et sérieux. Il n’est pas éloquent et ne veut pas l’être ; il étudie les ressorts de l’âme et les classe, comme il classerait les courbes algébriques. L’amour vient à son rang, sans tenir plus de place ou prendre plus d’importance que la tristesse ou la haine. On ne lit guère aujourd’hui le Traité des passions ; quelques exemples suffiront pour mieux indiquer l’esprit du livre.

« L’amour est une émotion de l’âme causée par le mouvement des esprits, qui l’incite à se joindre de volonté aux objets qui paraissent lui être convenables. Et la haine est une émotion causée par les esprits, qui incite l’âme à vouloir être séparée des objets qui se présentent à elle comme nuisibles. Au reste, par le mot de volonté, je n’entends pas ici parler du désir, qui est une passion à part et se rapporte à l’avenir, mais du sentiment par lequel on se considère, dès à présent, comme joint avec ce qu’on aime, en sorte qu’on imagine un tout duquel on pense être seulement une partie, et que la chose aimée en est une autre. Comme au contraire, en la haine, on le considère seul comme un tout, entièrement séparé de la chose pour laquelle on a de l’aversion. »

Descartes, poursuivant son analyse, aborde la distinction qu’on a coutume de faire entre l’amour de concupiscence et l’amour de bienveillance.

« On distingue communément deux sortes d’amour, l’une desquelles est nommée amour de bienveillance, c’est-à-dire qui incite à vouloir du bien à ce qu’on aime ; l’autre est nommée amour de concupiscence, c’est-à-dire qui fait désirer la chose qu’on aime. Mais il me semble que cette distinction regarde seulement les effets de l’amour et non point son essence ; car, sitôt qu’on s’est joint de volonté à quelque objet, de quelque nature qu’il soit, on a pour lui de la bienveillance, c’est-à-dire on joint aussi à lui, de volonté, les choses qu’on croit lui être convenables, ce qui est un des principaux effets de l’amour ; et si on juge que ce soit un bien de le posséder, ou d’être associé avec lui d’autre façon que de volonté, on le désire, ce qui est aussi l’un des plus ordinaires effets de l’amour. »

Élisabeth savait certainement tout cela ; et si sa jeune sœur Hollandine a eu l’indiscrétion de jeter un coup d’œil sur les feuilles réservées à la savante métaphysicienne admirée par Descartes, elle a pu, cette fois au moins, se trouver aussi cartésienne que sa sœur. Mais elle aurait préféré, sans doute, la définition plus courte et plus vive, mais non moins claire, de Bossuet : « Aimer, c’est-à-dire aimer ! Que sert-il d’expliquer davantage. »

Louise Hollandine et la jeune Sophie, la future amie de Leibniz, alors âgée de quinze ans, auraient également adopté sans longues méditations, et en l’abrégeant un peu, la définition de la joie et de la tristesse.

« La joie est une agréable émotion de l’âme en laquelle consiste la jouissance qu’elle a du bien que les impressions du cerveau lui représentent comme sien.

« La tristesse est une langueur désagréable en laquelle consiste l’incommodité que l’âme reçoit du mal, ou du défaut que les impressions du cerveau lui représentent comme lui appartenant. »

Après avoir défini les passions. Descartes enseigne à la jeune et curieuse élève quels sont les mouvemens du corps et des esprits qui les accompagnent.

« En considérant les diverses altérations que l’expérience fait voir de notre corps pendant que notre âme est agitée de diverses passions, je remarque en amour, quand elle est seule, c’est-à-dire quand elle n’est accompagnée d’aucune forte joie, ou désir, ou tristesse, que le battement du pouls est égal et beaucoup plus grand et plus fort que de coutume, qu’on sent une douce chaleur dans la poitrine et que la digestion des viandes se fait fort promptement dans l’estomac, en sorte que cette passion est utile pour la santé. »

Les avantages de la joie sont moindres que ceux de l’amour. « En la joie, le pouls est égal et plus vite qu’à l’ordinaire, mais il n’est pas si fort ou si grand qu’en l’amour ; on sent une chaleur agréable qui n’est pas seulement en la poitrine, mais qui se répand aussi en toutes les parties extérieures du corps, avec le sang qu’on y voit venir en abondance, et cependant on perd quelquefois l’appétit à cause que la digestion se fait moins bien que de coutume.

« En la tristesse, le pouls est faible et lent, et on sent comme des liens autour du cœur, qui le serrent, et des glaçons qui le gèlent et communiquent leur froideur au reste du corps ; et cependant on ne laisse pas d’avoir quelquefois bon appétit et de sentir que l’estomac ne manque point à faire son devoir, pourvu qu’il n’y ait point de haine mêlée avec la tristesse. »

Ces analyses sont réputées très ingénieuses et très fines. Une discussion serait difficile. Rien ne peut remplacer les citations textuelles.

Descartes aimait Élisabeth comme une fille chérie. L’étrange résolution qu’il prit de céder aux désirs de la reine Christine, en abandonnant pour une cour inconnue la chère retraite pour laquelle, jusque-là, il avait tout sacrifié, a été expliquée, avec grande vraisemblance, par le désir d’intéresser la reine de Suède à la famille de sa jeune amie. Élisabeth, au moment où Descartes promit sa visite à Stockholm, devait elle-même s’y rendre. Le crédit d’un tel médiateur devait rendre sa tâche plus facile.

Élisabeth, dans une lettre publiée pour la première fois par M. Foucher de Careil, fait allusion à ce projet.

« On parle du voyage que vous avez proposé autrefois, et la mère de la personne à qui votre ami a donné vos lettres a reçu ordre de le faire réussir sans qu’on sache en son pays que cela vient de plus loin que son propre mouvement. On a mal choisi la bonne femme pour ménager un secret, elle qui n’en eut jamais ; toutefois, elle fait le reste de sa commission avec beaucoup de passion et voudrait qu’un tiers y volât, ce qu’il n’est point en dessein de faire, mais il l’a remis à la volonté de ses parens, qui sera sans doute pour le voyage ; et, s’ils envoient l’argent qui y est nécessaire, il est résolu de l’entreprendre, puisqu’on cette conjoncture il aura moyen peut-être d’y rendre service à ceux à qui il le doit, et qu’il pourra retourner avec la bonne femme susmentionnée, qui ne prétend pas d’y demeurer non plus. »

Ce tiers, qui demande l’autorisation de ses parens et se ménage, pour le retour, la protection d’une bonne femme, est certainement la princesse elle-même.

Elle ajoute, se mettant alors en scène sans déguisement :

« J’ay reçu, passé trois semaines, une lettre fort obligeante du lieu en question, pleine de bonté, de protestations d’amitié, mais qui ne fait nulle mention de vos lettres, ni de ce qui a été dit cy-dessus ; aussi on ne l’a mandé à la bonne femme que de bouche, par un extrait. »

Élisabeth, dans la lettre suivante, écrit :

« Je crois que vous aurez reçu la lettre où on vous parle d’un autre voyage qui se devait faire si les amis l’approuvaient, le croyant pour leur service en cette conjoncture, et depuis ils l’ont demandé en fournissant les dépenses qu’il y fallait. Néantmoins, ceux qui sont où cela se doit commencer, ont empêché de jour en jour les apprests qui y estoient nécessaires, émeus à cela par des raisons si foibles, qu’eux-mêmes ne les oseraient avouer. Cependant on donne à cette heure si peu de temps pour cela, que la personne en question ne pourra point estre prête. Et, d’un côté, elle aura mauvais gré d’avoir manqué de parole ; de l’autre, les amis croiront qu’elle n’avait pas la volonté ou le courage de sacrifier sa santé et son repos pour l’intérêt d’une maison pour laquelle elle voudrait encore abandonner la vie, s’il était requis. Cela la fâche un peu, mais ne la saurait surprendre, puisqu’elle est bien accoutumée de souffrir le blâme des fautes d’autruy (même en des occasions où elle ne s’en voulait purger) et de chercher sa satisfaction au témoignage que la conscience luy donne d’avoir fait son devoir. »

La personne en question, si nous l’entendons, c’est Élisabeth, qui fait allusion aux bruits qui ont suivi le meurtre du chevalier L’Espinay, sans vouloir rien alléguer pour sa justification.

Dans une autre lettre, Élisabeth écrit à Descartes :

« Je vous parlais, dans ma dernière lettre, d’une personne qui, sans avoir failly, estoit en danger de perdre la bonne opinion et peut-estre la bienveillance de la pluspart de ses amis. Maintenant elle s’en trouve délivrée d’une fasson assez extraordinaire, puisque cett’autre, à qui elle avait mandé le temps qu’il luy fallait pour se rendre auprès d’elle, luy répond qu’elle l’aurait bien attendu si sa fille n’eût changé de résolution, jugeant qu’on trouverait mauvais qu’elle serait approchée de si près par des gens de différentes religions. C’est un procédé qui, à mon avis, ne répond pas aux louanges que nostre ami donne à celle qui s’en sert. »

Quelle est cette mère et cette fille si craintives de se compromettre avec des protestans ? Il me paraît difficile de le deviner, en y joignant même les lignes suivantes :

« Au moins, si le procédé est entièrement sien et ne vient pas, comme je le soupçonne, de l’esprit faible de la mère, qui a été accompagnée, depuis que cette affaire est sur le tapis, d’une sœur qui tient la subsistance du parti contraire à la maison de la personne susmentionnée.

« Je ne saurais rien ajouter à cecy, dit encore Élisabeth, si ce n’est que je n’estime pas cet accident susdit au nombre des malheurs de la personne à qui il arrive, puisqu’il la retire d’un voyage où le mal qui lui en reviendrait (comme la perte de la santé et du repos, jointes aux choses fâcheuses qu’il lui eust fallu souffrir d’une nature brutale) estoit très asseuré, et le bien que d’autres en pourraient espérer fort incertain.

« Quant à moi, je prétends demeurer ici (à Crossen) jusqu’à ce que j’apprenne l’issue des affaires d’Allemagne et d’Angleterre, qui semblent estre maintenant en une crise. »

La lettre est du 13 août 1648. Les affaires d’Angleterre, c’était le procès de son oncle, Charles Ier ; et celles d’Allemagne, le traité de Westphalie, qui devait rendre à son frère Charles-Louis une partie au moins du Palatinat, dont la mort de son père l’avait fait, depuis quinze ans déjà, souverain légitime.

Le progrès des années aggravait pour Élisabeth les ennuis des situations dépendantes, qui changeaient sans cesse. Elle accepta, à l’âge de quarante-sept ans, avec le titre d’abbesse, l’abbaye d’Herford, où les habitudes étaient, sous la direction qui précéda la sienne, plus étranges encore que celles de l’abbaye de Maubuisson, gouvernée par sa sœur.

L’histoire, peu connue, de la très ancienne abbaye est renfermée sans doute dans les bibliothèques du Hanovre. Les abbesses d’Herford exerçaient, depuis le moyen âge, un véritable gouvernement, et, en cas de résistance, avaient droit de requérir la force armée. La réforme, sans diminuer les droits de l’abbesse, avait accru pour son troupeau une liberté dont la conscience de chacun faisait presque la seule limite.

Élisabeth, comme sa sœur Louise, a été exposée à d’injustes confusions avec les grandes dames qui, s’accommodant des revenus de l’abbaye, sans se soucier des vœux, avaient porté avant elle le titre et le nom d’abbesse d’Herford. Celle qui avait précédé Élisabeth était, dit la duchesse d’Orléans, « une tête folle, capricieuse et coquette. » Les mœurs de l’abbaye, pendant sa direction, étaient scandaleuses.

La tolérance d’Élisabeth sur les matières de foi était sans limite. Peu soucieuse de théologie, et ne voulant se faire juge de personne, elle se contentait d’une profession de foi chrétienne, ne tenant pour impie aucun croyant sincère. Les visiteurs des deux sexes étaient nombreux à Herford. On comparait les réunions aux séances d’une académie. La discussion aiguisait les esprits, et la présence des opposans en accroissait l’intérêt.

La célèbre Anna Schurmann, quoique notoirement hérétique, trouva à Herford, pour le petit troupeau qu’elle dirigeait, une hospitalité généreuse. Élisabeth, sans partager ses opinions, plaida fortement sa cause.

Anna Schurmann, dans sa jeunesse, avait comme Élisabeth, mais pour des mérites différens, excité l’admiration des beaux esprits de la Hollande. De fortes études classiques l’avaient préparée à l’étude des langues orientales : elle savait l’arabe et lisait la Bible en hébreu. La philologie, pour elle, avait plus d’attrait que la philosophie. Descartes l’avait plusieurs fois visitée, sans pouvoir s’entendre avec elle. Anna Schurmann savait toutes les langues de l’Europe, sans en excepter le turc. Parmi celles de l’Orient, elle s’était appliquée à l’hébreu et à l’arabe ; elle possédait toutes les finesses de la langue grecque et faisait admirer l’élégance de sa latinité. Au dire de Saumaise, elle écrivait en français aussi délicatement que Balzac. Artiste en même temps que savante, peintre de grand talent, elle s’exerçait avec un succès égal à la sculpture et à la gravure. Ses œuvres se vendaient fort cher. « Outre les mathématiques, elle savait, disent ses contemporains, la philosophie scolastique et la sophistique, possédait à fond la Somme de saint Thomas, et étudiait les pères grecs dans leur langue. »

On disait d’elle qu’elle prenait toute seule la gloire qui pourrait suffire à trois.

Descartes, la trouvant un jour occupée à lire la bible en hébreu, s’étonna qu’une personne de si grand mérite consentit à donner son temps à une chose de si peu d’importance : lui-même l’avait essayé sans réussir à comprendre clairement et distinctement le texte de la Genèse. La savante jeune fille, indignée d’une telle irrévérence pour les livres saints, ne pardonna jamais à cet audacieux novateur, qui dédaignait tout ce qu’elle admirait, la détournait surtout de la philologie. La bienveillance de Descartes s’en ressentit naturellement. « Voetius, écrit-il à Mersenne, a gâté la demoiselle Schurmann, car au lieu qu’elle avait l’esprit excellent pour la poésie, la peinture et les autres gentillesses de même nature, il y a déjà cinq ou six ans qu’il la possède tellement, qu’elle ne s’occupe plus que des controverses de la théologie, ce qui lui fait perdre l’estime des honnêtes gens. »

L’influence du prédicateur, Labadie, esprit inquiet et troublé, tout au moins, fut plus grande encore que celle de Voetius sur la trop curieuse Anna Schurmann ; son zèle brava, pour le suivre, l’anathème et les injures des calvinistes qui le chassèrent de Hollande comme schismatique et faux prophète. En suivant Labadie, Anna Schurmann bravait surtout les convenances, car l’une des doctrines de l’ancien jésuite était le mépris et, par une conséquence un peu forcée, l’excuse des plaisirs de la chair comme indépendans de la perfection morale. Anna Schurmann, alors âgée de soixante-trois ans, ne fut, à aucune époque de sa vie, soupçonnée d’inconduite, mais elle acceptait et professait toutes les théories de son maître ; elle gouvernait sa maison, où régnait un luxe de table que ses ennemis condamnaient. Elle-même a raconté sa fuite de Hollande et le secours rencontré à Herford.

« Un an à peine s’était écoulé depuis que le bruit des persécutions dont Satan nous avait affligés à Amsterdam était arrivé aux oreilles des princes étrangers, et quelques-uns d’entre eux avaient délibéré s’ils ne rendraient pas à cette petite église du Christ la liberté qui lui était nécessaire. Ce fait arriva à notre connaissance au moment même où le sévère édit du conseil d’Amsterdam venait entraver notre marche croissante. Mais de tous les asiles qui se présentaient à nous nous donnâmes la préférence à celui qui nous était offert sur le domaine de son altesse royale la princesse palatine Élisabeth. Elle m’avait honorée d’une bienveillance particulière. Quarante années, je crois, s’étaient écoulées depuis que, méprisant les frivolités et les vanités des autres princesses, elle avait élevé son esprit vers les nobles études des plus hautes sciences. Elle s’était sentie attirée vers moi par cette communauté de goûts et d’études, et elle me témoigna sa haute faveur, tant par ses visites que par ses lettres gracieuses. Depuis lors nos changemens fréquens de résidence, les obstacles que j’avais rencontrés à cette manière de vivre que j’avais librement choisie, mon éloignement du monde et des choses de la terre, mon association avec quelques autres personnes pieuses avaient été interprétés, auprès d’elle, tantôt en bien et tantôt en mal par la renommée. Mais le souvenir de ma vie passée avait réveillé en elle l’ancienne amitié ; elle ne pouvait supposer que je fusse capable de menées ou même coupable de quelque exagération nuisible à la tranquillité publique. Elle songea très sérieusement, dès lors, à nous offrir un asile. Et sans se laisser arrêter par les calomnies de nos ennemis, elle m’écrivit qu’elle connaissait mon généreux dessein de m’affranchir de tous les liens de la terre pour pratiquer la vraie religion chrétienne, et réformée dans toute sa pureté et liberté, et qu’elle m’accordait sur son territoire, à moi et à toute la communauté, la liberté de pratiquer notre religion sous la sauvegarde de son autorité. »

La conversion d’Anna Schurmann fut un grave embarras pour les ennemis de Labadie ; aucun d’eux n’osa nier la gravité du coup porté à leur cause. « Il est bien vrai, écrit l’un d’eux, et c’est ce qui nous a donné le plus d’étonnement, qu’une demoiselle de réputation et de savoir, qui s’était rendue la merveille de son sexe aussi bien que celle de sa dignité, a eu la faiblesse d’épouser (sauf l’honneur du mariage) les intérêts de Labadie et de se rendre la protectrice de ses violences et de ses emportemens. »

Labadie, c’était un des reproches qu’on lui faisait, était habile surtout à se rendre les femmes favorables. « Il a, dit l’un des pamphlétaires les plus acharnés contre lui, l’air fort engageant, la parole attrayante, le discours emmiellé et une manière si propre à gagner l’inclination du sexe le plus faible, que, comme il sait que le diable pour séduire l’homme et le faire tomber dans la rébellion, a attaqué la femme, ainsi il a l’adresse de se servir des mêmes armes, en s’adressant aux femmes qu’il cajole le plus tendrement qu’il lui est possible pour une bonne fin, c’est-à-dire pour engager par leur moyen des familles entières dans ses maximes et ses sentimens. On a remarqué qu’il prononce d’un air plus doux et plus touchant le terme de ma sœur que celui de mon frère. »

Les pasteurs de Hollande, convaincus de l’hypocrisie et de l’humeur turbulente de Labadie, bénissent le Seigneur après son départ d’avoir purgé son aire, de cette paille légère qui vole à tout vent de doctrine et d’avoir nettoyé l’or de son sanctuaire de cette écume qui en ternissait l’éclat. On accablait l’hérésiarque de calomnies sans vraisemblance, attestées cependant par des hommes de probité et de créance.

Elevé par les jésuites, jamais, disaient ses accusateurs, il n’avait été déjésuitisé. On aurait pu lui dire, prétend le pamphlétaire, comme autrefois un vice-roi de Sicile, à ses premiers maîtres : Perdonate mi, padre mio, voi havete la mente nel cielo, gli mani nel mondo, l’anima a tutti diavoli.

Labadie, c’était un grave reproche, se donnait le titre de pasteur sans marquer le nom de l’église où il en faisait fonction, comme s’il affectait d’être considéré dans l’église au même rang que les frères des rois sont en France, à qui l’on donne purement et simplement la qualité de Monsieur. Les scandales évoqués étaient par leur nature et leur ancienneté difficiles à prouver comme à contredire ; non-seulement à l’égard des nonnains du tiers-ordre à Toulouse, qu’il avait fait mettre toutes nues pour leur prêcher en cette posture l’état d’innocence sur les principes de l’adamisme. Le Saint-Esprit, dit le même pamphlet, lui inspirait des chansons à danser en honneur du Dieu de la messe. Pour un auteur protestant, le Dieu de la messe est un ennemi. Les paroles consacrées à sa gloire compromettaient plus encore que les airs à danser sur lesquels on devait les chanter. Les seuls exemples qu’on en donne feraient croire que Labadie composait ou choisissait les airs et donnait à l’auteur des paroles ce que les musiciens appellent un monstre.


Le soleil et la lune,
La lune et le soleil ;
N’avez-vous pas ouï l’horloge ?
Ne savez-vous pas quelle heure il est ?


À ces accusations sans preuves, Labadie n’avait rien à répondre. Mais quand on donnait prise à la dialectique, l’argument en forme ne se faisait pas attendre. Un pamphlétaire lui attribuait une conscience d’autruche. Il répond avec plus de sérieux que d’esprit : « Qui fut jamais assez malavisé pour prêter une conscience à un si sot animal ? »

Labadie, pour le troupeau qui le suivait, était devenu chef suprême et directeur souverain des consciences. Ses disciples des deux sexes partageaient avec lui sa vaste demeure, et les repas abondans et recherchés dont les fidèles faisaient les frais. À ceux qui s’en scandalisaient, il osait répondre : « Que ce serait donner sujet de calomnier Jésus-Christ que les pharisiens prenaient à tâche de rendre souvent suspect, épiant ses actions et les interprétant mal, l’appelant ami des femmes pécheresses dont, en effet, il en eut plusieurs qui le suivirent. »

La petite troupe d’Anna Schurmann, accueillie à Herford et nourrie pendant plus d’un an par Élisabeth, formait très évidemment une secte affranchie de toute règle. Étant arrivées à Wesel en bateau pour y prendre les commodités et les voitures nécessaires pour leur voyage à Herford, elles ne voulurent pas laisser passer le jour de leur arrivée sans exercices prophétiques qu’elles commencèrent, assez mal à propos, à onze heures du soir, où se trouvèrent d’autres dames de la ville et quelques bourgeois. Mais ce qui est le plus remarquable, c’est que dans ce conventicule, une très sage demoiselle (Anna), que l’on a crue de tout temps exempte de ces petites faiblesses qui transportent si ridiculement toutes les autres petites emportées, prit l’encensoir à la main et officia pastoralement parmi ce petit troupeau.

Labadie, condamné par les synodes à Dordrecht, à Middelbourg, à Flessingue, à Walcheren, à Amsterdam, à Heusden et à Naarden. n’avait fait appel qu’à lui-même. Si le mot a un sens dans l’église réformée, il était notoirement hérétique. Un portrait exposé dans sa chambre montrait une colombe au-dessus de sa tête, et au bas de la toile, ces paroles orgueilleuses :


L’esprit du Seigneur éternel est en moi.


L’abbesse d’Herford avait souci des mœurs, non de la doctrine. Elle a vu de près le petit troupeau et le déclare irréprochable. Pourquoi refuser de la croire ? Élisabeth, menacée d’une émeute contre des hôtes de si mauvaise renommée, écrivait au prince électeur du Hanovre, son beau-frère : « Par une lettre du 6 septembre 1670, vous avez déclaré que vous favoriseriez mon projet et nous accorderiez notre demande, si toutefois les sectateurs se montraient conformes aux réformés et à leur culte et ne causaient aucun scandale. C’est sur cette assurance qu’ils sont arrivés ici. Bien que leurs ennemis eussent répandu des bruits injurieux contre eux, plusieurs personnes et notamment l’illustre ministre de votre altesse, et quelques prédicateurs réformés, ont, sur ma demande, conféré longuement avec eux, et ils ont été forcés d’avouer que leur croyance et leur enseignement étaient conformes à la croyance et à l’enseignement réformés ; que leurs pasteurs n’exercent en public aucune autre religion que la réformée, et affirment hautement souscrire au synode de Dordrecht, aux institutions de Calvin et au catéchisme d’Heidelberg. »

Ces déclarations s’accordaient mal avec les plaintes portées près du grand-duc et plus mal encore avec les livres de Labadie.— Une enquête fut ordonnée, et Élisabeth prit de nouveau la défense de ses protégés.

« J’apprends, dit-elle, qu’on a dit à votre altesse beaucoup de mal de mes Hollandaises, de même qu’on m’en écrit encore beaucoup de Hollande ; si je ne les voyais tous les jours et ne pouvais, à chaque heure, juger de leur conduite, je serais la première à les renvoyer d’ici. Mais je prie votre altesse de ne pas les condamner sans les entendre, et d’attendre jusqu’à l’arrivée du général Elbern. S’il ne vous démontre pas clairement que non-seulement la religion, mais le pays même, prospère depuis leur arrivée et que la considération même de votre altesse s’en est accrue, vous pourrez leur refuser toute protection. Le magistrat sait bien que ce ne sont pas des quakers, mais de vrais réformés. Les bourgeois ont déjà formé le projet de les faire mourir de faim en leur refusant des vivres, mais j’ai assez de moyens d’y pourvoir et de les nourrir sans eux. »

Élisabeth, en justifiant les disciples de Labadie de l’accusation de quakérisme, est véridique et sincère. Elle n’aurait pu toujours, sans trahir la vérité, la repousser pour elle-même. Plusieurs quakeresses se rendirent à Herford ; l’accueil qu’elles y reçurent valut à Élisabeth une lettre pleine de reconnaissance du fondateur de la secte, George Fox. Élisabeth lui répondit en adoptant son style : — « Cher ami, je ne puis m’empêcher d’aimer sincèrement ceux qui aiment Notre-Seigneur Jésus-Christ et auxquels il a accordé non-seulement la grâce de croire en lui, mais encore celle de souffrir pour lui. C’est pourquoi votre lettre et la visite de vos amies m’a été également agréable. Je suivrai vos conseils tant que Dieu m’accordera la lumière et sa grâce. Je suis votre affectionnée. » Le célèbre William Penn fit deux visites à Herford. — Élisabeth, fort émue après sa seconde visite, lui adressa ces touchantes paroles : — « Souvenez-vous de moi, quoique je vive à une si grande distance de vous et que vous ne deviez jamais me revoir. Je vous remercie pour les heures si douces que vous nous avez fait passer, et je suis persuadée que, bien que ma position m’expose à bien des tentations, mon âme sent une forte inclination pour le bien. »

Les revenus d’Herford étaient considérables ; Élisabeth, en bonne administratrice, ne négligeait rien pour les accroître. Elle-même, comme héritière de son père, avait droit à un douaire en argent sur les revenus du Palatinat. Elle en exigeait rigoureusement le paiement, trop rigoureusement même, car en refusant toute concession, elle arrivait souvent à ne rien recevoir.

Son frère, responsable de la dette, lui écrivait en 1676 :


« Madame la princesse Élisabeth,

« J’ay toujours ouï dire qu’il n’est pas mauvais d’accepter à bon compte ce qu’on offre, quoique les affaires changent si souvent de face que celuy qui le fait aujourdhuy peut devenir demain incapable de l’effectuer. Après la guerre avec les Lorrains, je vous ai offert cinq foudres de vin par an, quoique je vous aye assez remontré que les loix ne m’y obligeaient point. Cela vous eût bien valu quelque chose si vous eussiez accepté, mais il me semble que vous aurez mieux aimé en faire des arrérages. Depuis, il y a environ deux ans, j’ay proposé des revenus du cloître de Libenau, près de Worms et non de Lorbach, comme vous croyés, celui-cy n’estant pas un cloître. Vous avez encore laissé reposer cette affaire-là, dont je n’ay pas esté fâché, puisque ce délay a fait voir que vous n’en avez pas eu grand besoin. À cette heure, au moment où je reçois votre lettre, les Français me font la guerre ; ils m’ont osté le château de Germersheim, qu’ils ont mis en contribution. Aussi le bon Dieu n’a pas béni la dernière vendange (peut-être parce que vous n’en avez pas voulu), au lieu de 80 foudres de Bacara de la précédente, je n’en ai eu que 9 celle-cy, pour les payer, au lieu de m/20 R d’un quartier de l’année passée, je n’en ay eu que la présente. Mes autres revenus vont à cette proportion et le nouveau duché ne me rend pas grand’chose ; outre qu’une vieille et une jeune duchesse, toutes deux douairières, m’en emportent une grande partie. Enfin, le tout est au pouvoir du bon Dieu et du grand roi de France, dont on dit que vous êtes pensionnaire, car sans cela, ou que vous fussiez plus jeune que vous n’êtes, vous ne prendriez pas son parti avec tant d’animosité, comme on dit que vous faites. J’ay si peu de proches héritiers avec lesquels vous ne pourriez entrer en affaires et de si jeunes gens, et vous et moi pas si vieux, que je ne crains pas que nous survivions ces procès de les mettre en danger d’avoir un jour de fâcheuses affaires. Je suis avec sincérité et fidélité comme cy-devant.

« Mais lorsque je serai maître de mon bien, s’il vous plaît d’ordonner quelqu’un qui entend les affaires et qui s’informe de nos offres dont j’ay laissé le détail à Heydelf, je ne doute pas que je ne fasse voir à tout le monde que je suis plus équitable que vous ne voulez qu’on croye.

« CHARLES-LOUIS. » En recevant cette lettre si raisonnable, Élisabeth se montra sans doute plus conciliante, car son frère, peu de temps après, l’entretenait de ses bonnes et mauvaises vinées sur un ton complètement amical :

« Comme le sieur de Friesenhausen m’a montré la liste des plantes et semences que vous désirez pour votre jardin, j’y ay obéi avec joie, souhaitant de pouvoir vous témoigner par des effets plus considérables combien je désire m’éviter le ressentiment que vous me témoigniez pour si peu de chose et que nonobstant que mon service ait esté bien foulé par mes amis et mes ennemis, il portera toujours des fruits pour votre service tant qu’il vous plaira de l’arroser de votre bienveillance. J’espère que le vin Schwersheim de cette année aura le bonheur de satisfaire à votre goût aussi bien que le Krauterwein de Baccarah pour un autre échantillon de cette vérité et avec autant de succès pour le temps qu’il durera, comme vous me faites espérer de mes plantes et semences ; en quoy jusqu’icy le jardin le plus proche de ma chambre, où mes yeux se plaisent le plus, a esté assez fertile. Et quoy que je craigne que votre souhait de voir notre chère patrie revenir en son premier état n’arrive qu’en l’année de Platon, je ne laisse pas de vous en estre bien obligé et borneray cependant ma satisfaction au désir de me voir en une condition assez heureuse de vous en pouvoir donner avec plus de substance, comme le doit votre très humble serviteur et frère,

« CHARLES-LOUIS. »


La dernière lettre d’Élisabeth à sa sœur Louise, abbesse de Maubuisson, est touchante :

« Je vis encore, ma chère sœur, mais c’est pour me préparer à la mort. Les médecins n’entendent plus rien à ma maladie, et il ne me reste plus à cette heure qu’à me préparer pour livrer à Dieu une âme lavée dans le sang de mon sauveur. Je la connais souillée de beaucoup de péchés et particulièrement d’avoir préféré la créature au Créateur. »

Les souffrances physiques troublèrent peu à peu cette intelligence jadis tant admirée, Élisabeth, dans les dernières années de sa vie, voyait ses amis sans les reconnaître, les écoutait sans leur répondre et montrait, comme par un nouvel exemple, sans pour cela la mieux comprendre, l’union intime de l’âme et du corps dont s’effaçait en elle le désir de pénétrer métaphysiquement l’insondable mystère.


J. BERTRAND.