Au fil des heures
Les Fleurs de Givre (p. 211-214).

 



Sept heures du matin, au début de l’automne.

Le soleil se levait dans un ciel qui moutonne,
Et la brume noyait à demi ses rayons.
L’air piquait, et le vent roulait en tourbillons
Les feuilles de l’érable aux branches presque nues
Sur les trottoirs boueux, le long des avenues.

Matineux et bavards comme les passereaux
Qui viennent pépier, dès l’aube, à nos carreaux,
Les laitiers commençaient à servir leurs pratiques.
Les buvettes s’ouvraient ; les garçons de boutiques,
Craignant d’être en retard, trottinaient lestement.
Mille bruits s’éveillaient, et le sourd roulement
Des fardiers annonçait bruyamment que la ville


Avait déjà repris son mouvement fébrile.
La foule s’animait comme une onde qui bout.
Et moi, que le soleil trouve toujours debout,
J’écoutais la rumeur, incessamment accrue,
Qui dans l’air glacial s’élevait de la rue,
Je regardais, ayant entr’ouvert mes volets,
Où dansaient vaguement quelques rayons follets,
Les feuilles tournoyer à flots devant les portes ;
Et je les comparais aux illusions mortes
Qui, gardant de l’espoir comme un reflet moqueur,
Tourbillonnent encor sur les chemins du cœur.

Tout à coup, à travers le grand bruit monotone
De la ville, un refrain de romance bretonne,
Dit sur un ton vibrant d’inénarrable émoi,
Sur les ailes du vent arriva jusqu’à moi,
Comme l’écho perdu d’une douleur immense.
Je me penchai pour voir d’où venait la romance.
Presque en face, debout sur le trottoir glacé,
Un pauvre mendiant aveugle, tout cassé,
Vers les passants tendait vainement sa sébile
D’un bras peut-être aussi timide que débile,
La bouche épanouie et souriant aux cieux.

Tout près stationnait, morne et silencieux,
L’attelage poudreux d’un laitier.
                                                                L’haridelle
Qui traînait les bidons, patiente et fidèle,
En dépit de la bise et des cris du passant !
Attendait, sans broncher, son conducteur absent,
Sans doute oubliant l’heure au fond d’une buvette.
Dans la placidité d’une douleur muette,
L’animal, tête basse, avait l’air de songer,
Faisant peut-être un rêve où n’aurait pu plonger
L’instinct du maître moins clairvoyant et moins sage.
Par moments le cheval relevait son visage,
Où pour moi se lisait quelque chose d’humain,
Vers celui qui chantait, une écuelle à la main ;
Comme s’il eût compris que des liens intimes
Devaient les rapprocher, eux les sombres victimes
De l’âge, du travail et de l’infirmité,

Et comme s’il eût plaint l’homme déshérité
Devant lequel, hélas ! le passant égoïste
Se détournait.
                                      Toujours l’aveugle, seul et triste,
À la bise jetait sa dolente chanson,
Toujours l’arbre laissait ses feuilles à foison
Choir à ses pieds, avec un sinistre murmure.


Soudain une fillette à la pimpante allure
Passa près du vieillard, distraite lui jeta
Un rapide coup d’œil, brusquement s’arrêta,
Mit la main au sachet suspendu sur sa mante.
Mais un geste, accusant une fureur charmante,
M’annonça que l’enfant maudissait le hasard
Qui vous fait oublier votre bourse au départ.
Cependant du laitier l’enfant voit la charrette
Et promène autour d’elle un œil qui s’inquiète,
Pour voir si des malins ne l’observeront point,
Et, le temps de le dire, elle enlève du poing
De l’aveugle surpris et pestant sa sébile,
Monte dans la voiture, et, d’une main fébrile
Saisit un des bidons, le couche sur le flanc,
En fait presque aussitôt couler un filet blanc,
Redescend et remet au vieux l’écuelle pleine
De lait encore chaud, puis, sans reprendre haleine,
A toutes jambes fuit, délirante, à tâtons,
Egarée à travers la foule des piétons,
Furtive, et retournant à chaque instant la tête.
Et j’ai trouvé le vol aussi plaisant qu’honnête.