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UN ROMAN

Il est horriblement banal de dire que l’âme d’un peuple se réfléchit dans sa littérature comme les traits d’un individu se réfléchissent dans un miroir.

Pourtant, si tous les mémoires, si tous les documents que nous ont laissés les générations passées et qui ont servi de bases à l’histoire venaient à disparaître, nous ne connaîtrions plus évidemment ni la succession des grands hommes ni celle des événements ; nous ne saurions plus qu’on s’est battu à tel endroit et pour telle cause.

Mais il suffirait que quelques feuillets de prose, que quelques pages de vers eussent échappé au désastre pour que nous pussions reconstituer le portrait moral des ancêtres évanouis.

Nous ne pourrions pas dire voilà ce qu’ils mangeaient, voilà comment ils s’habillaient ; mais nous pourrions dire : voilà ce qu’ils lisaient, donc, voilà ce qu’ils pensaient.

Plus tard, qui sait ? de nouveaux barbares viendront. Ils ne sortiront pas des profondeurs du Nord ni des immensités de l’Asie ; ils seront autochthones. Ils naîtront sur place, dans la pourriture des civilisations décomposées. Ils seront peut-être fils de l’enseignement gratuit, laïque et obligatoire. Ils sauront tous lire et traiteront néanmoins le livre aussi mal que le traitèrent les Goths d’Alaric et les soldats d’Omar.

L’état-major de la Commune regorgeait de professeurs et de maîtres d’étude. Cela n’a pas empêché la Commune de brûler la bibliothèque du Louvre et, si elle avait eu le temps, il est probable que du haut de la terrasse de Saint-Germain, les officiers prussiens auraient pu voir les manuscrits et les volumes de la Bibliothèque nationale voltiger dans l’air sous la forme de ces pellicules noires où des étincelles rouges courent tout le long des graisses et des résines de l’encre d’imprimerie.

Mais, quand bien même ces fils de la barbarie scientifique se montreraient aussi consciencieux dans leur œuvre de destruction et de rénovation violente que leurs ancêtres, ils laisseront bien derrière leur passage, fût-ce dans les boutiques d’épicerie, des lambeaux intacts des œuvres d’imagination qui nous passionnent, et, avec ces lambeaux, les chercheurs futurs étudieront et trouveront nos étapes psychologiques actuelles.

Je vois d’ici un ermite installé dans un trou garni de ronces, au milieu des décombres qui borderont les rives désertes de la Seine, à l’endroit où fut Paris, déchiffrant péniblement quelques pages écrites en français archaïque. Ce sera, si vous le voulez, des fragments de la Bête humaine de Zola, ou de la Débâcle, du même. L’ermite pensera et écrira pour les générations futures :

« Les hommes qui vivaient en ces temps reculés n’avaient aucun instinct de moralité. Dans la paix, ils se comportaient un peu plus mal que les animaux, et, dans la guerre, ils se battaient beaucoup plus mal qu’eux. »

C’est que le Roman est, peut-être, de toutes les manifestations littéraires, et à cause de sa souplesse infinie, celle qui s’imprègne le mieux de l’atmosphère morale ambiante.

Le Roman reflète l’état social d’un peuple avec une fidélité extrême. Regardez-le au dix-septième siècle avec Honoré d’Urfé, Gomberville, La Calprenède, les deux Scudery, Mme de La Fayette, noble, sentimental, héroïque, tout parfumé d’antiquité classique. Il a l’air d’exiger de ses lecteurs la grande perruque solennelle et le haut talon par lequel Louis XIV exhaussait sa petite taille.

Il n’a pu être lu que par une société sérieuse, réfléchie, ennuyeuse, parce qu’elle était ennuyée mais saine, vigoureuse, chrétienne, qui vivait dans les grandes périodes de Bossuet, comme sous les hauts plafonds de ses appartements, et qui souriait du bout des dents aux facéties de Scarron.

Au dix-huitième siècle, le voilà léger, pimpant, frivole, licencieux avec Hamilton, Mme de Tencin, Lesage, Marivaux, l’abbé Prévost, Restif de la Bretonne.

Le voilà, en même temps, philosophique et destructeur avec Voltaire, Diderot et Jean-Jacques Rousseau.

C’est l’image d’une société qui jette son bonnet par-dessus les ailes du moulin et va le retrouver, attaché par les brides, aux montants d’une guillotine.

Notre dix-neuvième siècle est à la fois celui de ta science et celui du roman. Le roman reflète toutes ses aspirations et aussi toutes ses déceptions.

Il commence par prendre son vol vers les cimes de l’idéal avec Chateaubriand, monte, avec Victor Hugo, jusqu’à des hauteurs où le soleil est trop chaud et l’air trop raréfié, redescend, avec Stendhal et Balzac, parmi les hommes, et s’abîme dans le matérialisme sur les pas de la science, avec Zola et l’école naturaliste.

Il exprime toutes nos illusions, toutes nos décadences, et il est en intimité tellement profonde avec notre état psychologique, qu’il devient une sorte d’instrument de laboratoire, une éprouvette, à l’aide de laquelle on peut analyser presque quotidiennement l’état mental de l’humanité pensante.

Étudier la psychologie d’un peuple, est une tâche effrayante par son énormité et sa complexité.

Grâce à lui, grâce au roman, elle devient relativement facile et on peut noter, au passage, les changements de niveau qui se produisent dans ce qu’on pourrait appeler la masse morale.

Aussi, j’avoue que je lis à peu près tous les romans nouveaux. Ce n’est pas très difficile parce qu’on peut déblayer les quatre cinquièmes d’entre eux ; on tombe dès la première page sur une absurdité ou une faute de français qui vous prouvent que l’auteur, ne sachant ni penser ni écrire, peut être disqualifié sans danger et sans injustice.

Alors, on cherche sa vie dans le résidu, et il est bien rare que, là, on ne trouve pas ce que l’on désire, c’est-à-dire une indication philosophique, un indice barométrique.

Les jeunes m’attirent surtout, parce que dans les jeunes est le secret de l’avenir, de l’avenir redoutable parce qu’il est inconnu.

Les hommes de ma génération, je sais ce qu’ils ont dans le ventre. Mais ceux de la génération qui fera la France de demain, je les scrute avec l’espoir d’y trouver les consolations du présent nauséabond.

Et, avec quelle ardeur je m’attellerais à la fortune littéraire d’un « jeune » qui saurait écrire de bonnes choses en une bonne langue ; mais, voilà, ce phénix ne paraît pas.

Je viens de lire le roman d’un tout jeune homme — vingt-cinq ans. Le roman s’appelle Une Femme. Le jeune homme s’appelle Maurice Leblanc.

Des les premières lignes, j’ai dressé l’oreille. Je retrouvais, en effet, le procédé français, mâle, vigoureux, d’un romancier dont les premières lignes, jadis, me passèrent par les mains et qui expie cruellement aujourd’hui sa gloire rapide dans une maison de santé Guy de Maupassant.

— Tiens ! me suis-je dit, voilà un second Maupassant, avec ce tour de main national, précis, énergique. Voyons donc un peu !

Hélas ! j’ai vu, et ce que j’ai vu m’a causé un frisson d’alarme.

Une Femme, c’est l’histoire d’une… femme naturellement. Mme Chalmin, fille d’un père débauché et d’une mère vertueuse, épouse un brave négociant de Rouen. Elle est fort belle et sa beauté, encore développée par la maternité, lui inspire à elle-même un culte profond. « Elle est folle de son corps », comme disaient nos pères.

Elle cherche naturellement des prosélytes pour ce culte aux frais duquel son mari ne subvient pas suffisamment. Non pas qu’il lui refuse de l’argent. Elle a tout ce qu’il lui faut. Elle n’est pas sensuelle non plus ; elle n’a pas de passion. Ce n’est pas une hystérique, c’est une bourgeoise comme une autre.

Mais le besoin d’être admirée, d’être trouvée belle la jette dans les bras du premier venu et, d’un bout à l’autre du roman, c’est une course à l’amant.

Cette Mme Chalmin se donne à tout le monde ; commis-voyageurs, peintres, marchands forains, soldats, oisifs, vieux, jeunes, connus, inconnus, tous lui sont bons.

Enfin, elle fait le trottoir, quoi !

Vous croyez peut-être qu’opérant dans un milieu provincial, où tout se sait, où le voisin, l’indifférent lui-même, est un espion, elle va être découverte, marquée au doigt, flétrie ? Pas du tout !

Elle ment avec un aplomb si pyramidal, elle se démène avec une si imperturbable tranquillité dans l’écheveau de ses intrigues que, se comportant comme la dernière des filles, elle trouve le moyen de passer pour la plus honnête des femmes.

Elle pourrait remplacer les noms de tous les saints du calendrier par ceux de ses amants, sans compter les amants auxquels elle néglige de demander leurs noms, et la société rouennaise lui donnerait le bon Dieu sans confession.

Et le dénouement ? Sera-ce le coup de tonnerre qui pulvérise le coupable ? Sera-ce l’expiation qui purifie ?

Le dénouement sera fort simple.

Mme Chalmin va demander au soleil du Midi la santé de son corps détraqué, démantibulé. Elle l’obtient, cette santé. Mais elle cesse d’être belle et, cessant d’être belle, elle cesse d’être débauchée. Elle donne les marques d’une piété exemplaire, à la première communion de son fils, et elle mourra à Rouen, entourée de l’amour de sa famille, de l’estime de ses contemporains, citée par les prudes comme exemple de correction féminine.

Ce n’est pas plus malin que ça.

Je suis effrayé, je l’avoue, de l’immoralité inconsciente qui plane sur tout ce livre.

Voilà un auteur de vingt-cinq ans qui vous raconte, avec une indifférence absolue, des histoires à faire dresser les cheveux sur la tête des naïfs partisans de la morale la plus vulgaire.

Et cela, sans se donner la peine même d’être licencieux dans la forme. Il n’a pas l’air d’avoir plus que son héroïne, goûté aux fruits de l’arbre qui donne la science du Bien et du Mal. Pour lui, rien n’est bien ; rien n’est mal.

Le manège de Mme Chalmin est le jeu naturel des organes humains.

Ah ! nous allons bien. Il y a dix ans, parut un livre de Guy de Maupassant précisément, intitulé : Une Vie. On cria au scandale.

Aujourd’hui, Une Vie, juxtaposée à Une Femme, paraîtrait une berquinade, comme les gravures licencieuses du dix-huitième siècle paraissent des images de piété auprès des dessins qui attendent le potache à la sortie du lycée.

Je me sens littéralement terrifié de ce coup de sonde donné dans l’immoralité publique. Et ce qui m’épouvante, c’est l’idée de ce qu’on pourra faire d’une génération ainsi gangrenée quand on lui demandera de se regarder dans le blanc des yeux avec les voisins.

Lorsqu’on doit aller sur le terrain pour un duel, les témoins ont toujours soin de vous dire « Mon garçon, tu vas dîner légèrement. Pas de vin fin, pas de café, pas de liqueur ; rien de ce qui peut énerver. Tu te coucheras vertueusement. Tu dormiras bien tranquille comme un moine dans sa cellule. Songe que, demain, ta vie dépend de ton système nerveux, et que le moindre excès peut te conduire au cimetière. »

Or, la génération actuelle est perpétuellement dans la situation d’un homme qui doit aller, le lendemain, sur le terrain, et ses littérateurs sont perpétuellement en train de détraquer son système nerveux.

Soumise à un pareil régime, elle aura réellement besoin d’un miracle de ce Dieu auquel elle ne croit plus, pour obtenir la victoire avec sa moelle épinière qu’on rend malade à plaisir.

Je sais bien que ce que je dis là est épouvantablement poncif, mais je voudrais qu’on m’expliquât pourquoi la victoire est allée jusqu’ici aux plus moraux et la défaite aux plus pervertis.

Et tant qu’on n’aura pas démontré que le succès n’est que le fait du hasard, je persisterai à penser que des œuvres pareilles contribuent à rendre irrémédiable la décadence nationale, dont elles sont le symptôme et le fruit, et que malgré tout leur talent, leurs auteurs font avec une plume d’acier, au flanc de la patrie, des blessures plus larges que celles que pourraient y ouvrir des milliers de baïonnettes.

J. CORNÉLY