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Alphonse Lemerre (2p. 51-70).
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XVIII


Ces étranges huit jours demandés par Sombreval au curé de Néhou passèrent sans être marqués d’aucun événement. Calixte ignora que l’abbé Méautis fût monté au laboratoire de son père. Sombreval en descendait dans le salon, aux heures accoutumées. Il y trouvait Calixte et souvent Néel, qui n’était pas retourné à Lieusaint, — qui ne voyait plus personne que les Sombreval et qui venait au Quesnay presque tous les jours. Il se ressentait trop de sa chute et de sa blessure pour franchir à pied, même la courte distance qui sépare le Quesnay de la grêle tourelle de Néhou. Il venait donc à cheval.

La pente par laquelle son âme se précipitait plus encore que son cheval vers ces murs, aimantés par l’amour, était d’autant plus irrésistible que, dans cette âme, inextinguiblement ardente, le désir fou d’être aimé était avivé par le malheur de ne l’être pas. C’était fini ! Il sentait bien qu’il n’était pas aimé… Il avait joué sa grande partie, et il avait perdu. Il n’était pas mort et il n’était pas aimé davantage. Calixte était pour lui la carmélite, cachée et invincible, qui n’aimait que Dieu et son père ; et lui, Néel, n’était que le troisième dans sa vie. — Il n’était, hélas ! que la troisième de ses préoccupations !

Et justement, depuis quelques jours, elle le lui prouvait un peu plus. Calixte voyait sur le front de son père, ce siège d’une pensée, d’ordinaire si sombre pour tous, mais si lucide pour elle, quelque chose de plus noir et de plus agité que de coutume et qui n’était pas l’éternelle anxiété de la science aux prises avec le problème dont elle, Calixte, devait être la solution !

— Ne trouvez-vous pas, Néel, — lui dit-elle une après-midi, — qu’il y a quelque chose d’inaccoutumé sur le visage de mon père ?… Lui, si fort, il n’est triste jamais que quand je souffre, et je suis bien mieux. Il y a longtemps que je n’ai eu une de mes crises.

Ils étaient tous deux auprès de la cheminée du salon, et elle brodait un devant d’autel pour l’église de Néhou. Une chiffonnière de bois de rose la séparait de Néel, assis en face et qui séchait alors à un clair feu de pommier ses bottes à la russe plissées au cou-de-pied, selon l’élégante mode du temps, et éclaboussées par les mares que son cheval, en venant, avait traversées ; car les pluies de l’hiver, toujours humide en Normandie, détrempent, encore au printemps, les routes de ce gras pays de marais et de pâturages.

— Oui, — dit Néel, — c’est de la tristesse, une chose nouvelle pour le front de votre père, qui porterait un monde sans que son front en fît un seul pli ! Mais qui sait ? Il est peut-être mécontent de ses expériences. Sa vie est là-haut ! — et il indiqua du doigt le laboratoire. — Ah ! peut-être, lui aussi, a-t-il affaire à l’impossible, — ajouta-t-il avec mélancolie, retombant à l’idée fixe de son amour.

— Non, dit Calixte, intuitive comme tous les sentiments profonds, — ce n’est pas cela, Néel. Il y a autre chose dans cet air de mon père, et voilà pourquoi je m’en inquiète.

Ce qu’elle croyait, elle ne le disait pas ! C’était d’être la cause de cette tristesse. Elle venait de relever les yeux sur Néel, tout en lui parlant, et elle remarquait sur ses traits affaissés la fatigue qui suit les longues luttes…

« Je les désespère tous les deux, » pensait-elle. Et tout en brodant sur son devant d’autel la figure du Pélican, qui, pour ses petits, s’ouvre la poitrine, ce symbole de l’amour de Dieu pour les hommes et que l’Église aime à répéter sur ses ornements, elle songeait à ces deux êtres qui l’aimaient, seuls, dans l’univers, et elle était attendrie… Et elle se débattait, la pauvre colombe, dans le lacet de cette question horrible, posée à sa foi par sa pitié. « Je désole Néel, parce que je veux souffrir pour mon père ; et mon père, pour qui je veux souffrir, c’est par moi cependant qu’il souffre ! » et elle se perdait dans cette pensée…

Ils étaient donc retombés dans le silence, ces deux cœurs, tous les deux si pleins… Néel regardait Calixte avec ce regard extasié qui n’avait jamais assez d’elle, et Elle, baissant ses chastes cils sous les yeux brûlants du jeune homme, avait repris son ouvrage, ayant grand’peine à contenir l’attendrissement qui la surmontait… Néel, lui, ne pensait déjà plus qu’à sa chère Pâle, à sa chère Pâle idolâtrée, qui était là, à deux pas de lui dans l’espace, mais dans le cœur de laquelle il ne ferait point un pas, un seul pas de plus !

Ce visage de neige, placé si près du sien, et qui enflammait l’air pour lui au lieu de le glacer, il n’en approcherait donc jamais ses lèvres altérées ! Et cette pensée ne le faisait pas bondir, l’impétueux Néel ! mais l’abattait plutôt ! Il était épuisé de violences vaines. Il était au moment où l’homme le plus fort, l’amour le macère et le détrempe dans des tendresses qui énervent même le désespoir. Toujours muet et la regardant, il avait pris sur la chiffonnière rose de la jeune fille, qui brodait avec son dé d’ivoire, son autre dé, le dé d’argent, dont elle se servait quand il fallait traverser quelque tissu plus dur à percer que cette vaporeuse mousseline qu’elle fleurissait alors (car d’ordinaire elle cousait et ourlait elle-même, de ses mains si mollement effilées, les chemises de grosse toile qu’elle donnait à l’abbé Méautis pour les pauvres de la contrée), et sans qu’elle le vît, l’amoureux et l’insensé, comme nous le fûmes tous, au moins une fois en notre vie, emplissait ce dé de baisers furtifs et cherchait de ses lèvres, folles comme son cœur, l’intérieur, poli par le doigt qui l’avait souvent tiédi pendant de longues heures de travail… Il aurait voulu y reprendre les tiédeurs absentes. Mais il ne trouvait que l’ivresse, — une ivresse tout à la fois voluptueuse et cruelle, — dans cette coupe, faite du dé d’une femme, trop grande encore pour son bonheur !

— Je l’entends qui monte le perron, — fit-elle tout à coup au bout d’un instant de silence, si préoccupée de son père qu’elle ne songeait pas même à le nommer ; — seulement quelqu’un est avec lui. Et qui donc ? ajouta-t-elle avec le sentiment de la solitude qui les écrasait ; — puisque vous êtes ici, Néel !

Elle n’avait pas fini de parler que la rude main de Sombreval soulevait la tapisserie de la portière. Mais ce ne fut point lui qui entra le premier, ce fut l’abbé Méautis.

— Ma Calixte, dit Sombreval, — voici monsieur le curé de Néhou que j’ai rencontré dans la cour. Il venait chez toi et je te l’amène. Je ne l’ai pas évité pour cette fois, car, monsieur le curé, je vous ai quelquefois évité quand vous êtes venu voir votre paroissienne au Quesnay.

— Monsieur, tous les habitants de Néhou sont mes paroissiens, répondit l’abbé Méautis, avec la délicatesse de sa charité.

— Mais, — poursuivit Sombreval, — où que nous nous rencontrions maintenant, monsieur le curé, je ne vous éviterai plus !

Tout cela avait été dit pendant que l’abbé Méautis saluait avec sa sérénité ordinaire Néel et Calixte, qui s’étaient levés pour le recevoir. Le visage de Sombreval attirait encore plus l’attention des deux jeunes gens que ses paroles brusquement joyeuses. Ce visage, en effet, ne portait plus l’empreinte de la tristesse qui l’avait offusqué tant de jours ! Il était animé et presque splendide. Cette espèce de splendeur, ils allaient la comprendre ! Mais ils la prirent d’abord pour le reflet de quelque flamboyant eurêka de cet Archimède de la chimie, devenu peut-être le maître de ses combinaisons !

Ils se trompaient… Ce n’était pas des substances qu’il cherchait à asservir, depuis tant d’années, que Sombreval était devenu maître, mais c’était de lui-même, terrible substance, plus difficile à dominer ! Le feu qui lui pourprait ses saillantes pommettes et jetait un ardent reflet à ses tempes, élargies par la réflexion, n’était pas le feu matériel du fourneau que son visage avait si longtemps impassiblement bu par tous ses pores ; c’était une bien autre flamme ! C’était la flamme de la résolution sublime qu’il avait portée, pendant ces huit jours de lutte et de silence, et qui, triomphante, montait de son cœur à sa tête et l’illuminait !

— Oui, mon enfant, — dit ce père qui entendait physiquement dans son cœur la pensée de sa fille et qui y répondait ; — elle n’y est plus la tristesse qui t’inquiétait ces jours derniers et que tu as vue si bien, toi, sur les vieux sourcils de ton père, et la tienne va s’en aller aussi de ton cher visage. Ma pauvre suppliciée par moi, pardonne à ton bourreau de finir si tard ton supplice ! Mais il va finir ! Je veux enfin te faire heureuse !

— Ô père ! père ! je le suis autant que je puis l’être, fut-elle sur le point de répondre. Mais elle s’arrêta, envahie par une lumière…

Elle ne savait pas quelle lumière ! Et frappée aux racines de son être par la pile de Volta du front de son père, son visage, surhumainement pâle, ne pouvant plus pâlir, se rosa.

— Oui, — dit encore Sombreval, qui craignait l’émotion pour cet être nerveusement fragile, et qui aimait mieux en finir d’un coup, — c’est la vérité, ce que tu n’oses croire, et tu peux le croire cependant, car c’est la vérité ! Tes prières ont été plus fortes que l’incrédulité de ton père, et ton Dieu est redevenu le sien !

Elle glissa de son fauteuil, à genoux sur le parquet.

— Ô Dieu ! — fit-elle ; et sous la foudre de joie qui l’écrasait, elle s’évanouit.

Mais la tête charmante n’eut pas le temps de poser à terre que Sombreval l’avait prise et portée sur le lit, toujours là pour elle, ce lit répété dans tous les appartements du Quesnay et qui, sous sa couverture d’honneur, de soie verte, n’avait reçu personne depuis Néel !

— Ah ! voilà ce que je craignais, monsieur le curé ! — fit Sombreval avec un affreux accent de reproche, en se retournant vers le prêtre tranquille et qu’il n’émut pas !

— Ne craignez rien, monsieur ! répondit l’abbé Méautis dans la sécurité de sa foi. Dieu est avec nous ! Le tendre Sauveur des hommes n’a pas ressuscité Lazare pour vous tuer votre enfant, le jour même que vous redevenez son ami !

Et prenant la main de Calixte : Laissez-moi lui parler, fit-il. — Et, sans doute avec l’accent qu’il avait quand elle s’agenouillait à ses pieds dans l’humble chapelle de Néhou :

— Un peu de force, mon enfant ! dit-il. Prenez sur vous ! Ne vous laissez pas terrasser par la joie que Dieu vous envoie. Il vous a exaucée. Soyez forte pour le remercier. Si vous êtes malade, ô ma fille, vous ne pourrez pas venir à l’église demain.

Il savait bien ce qu’il faisait, ce prêtre… Plus habile que les médecins de la terre, ce naïf médecin du ciel opposait aux nerfs une idée ! la volonté, à leurs caprices. Qui sait s’il ne rappelait pas à la pieuse chrétienne quelque vœu fait par elle pour la conversion de son père, et qu’elle aurait peut-être le lendemain à accomplir ?…

— Oh ! je suis déjà mieux ! — murmura Calixte avec un faible sourire. Ce n’est pas ma crise, père ! C’est du bonheur ! C’est plus que de la vie. Vous ne m’aviez promis que de la vie, mais vous, avec votre fillette, vous faites toujours plus que vous n’aviez promis !

Elle lui avait tendu la main. Attiré par cette petite main toute-puissante, cet homme, ce père était venu tomber à genoux auprès du lit sur lequel elle était couchée, et cette fille était si faible devant laquelle ce père si fort tombait à genoux, comme s’il avait été l’enfant, que d’un contraste si touchant les larmes vinrent aux yeux de Néel !

Oh ! il partageait le bonheur de Calixte ! Il espérait que lui aussi pourrait être heureux ! Il espérait qu’elle n’aurait plus besoin de rester consacrée à Dieu pour obtenir la conversion de son père… Et cet éclair d’espérance s’attachait à son cerveau, comme le feu Saint-Elme au mât du vaisseau en détresse ; et, comme ce feu inextinguible, il allait y rester peut-être jusqu’à ce qu’il fût consumé !

Calixte avait cerclé, de son bras de lis, la grosse tête aux cheveux boulus de son père, et posait ses lèvres sur ce grand front où elle vivait, éternelle pensée ! Sombreval, trop ému pour parler, se concentrait sous cette étreinte et cette caresse ; mais quand il sentit le bras frais de sa fille s’ouvrir et couler sur sa large épaule où il s’arrêta :

— Chère couronne de ma vieillesse, tu m’ôtes trop tôt mon diadème ! — lui dit-il avec la grâce de la tendresse, car il l’aimait tant qu’il trouvait pour lui parler la grâce d’un poète, ce rustaud de science et de génie, cet homme demeuré, malgré ses lumières, si profondément paysan !

— Oui, c’est le bonheur, mademoiselle, répéta l’abbé Méautis, ému comme Néel, mais d’une autre émotion. Il pensait, lui, à sa mère, accroupie et hagarde, contre son mur… sa mère, dont il ne sentirait jamais, autour de sa tête, le bras fiévreux et décharné ! — Oui, c’est le bonheur comme Dieu l’envoie quelquefois à ses justes. Mais de ce bonheur, de cette bénédiction suprême, monsieur votre père ne vous a dit que la moitié. Chère persévérante, vos prières ont été plus exaucées que vous ne croyiez. Dieu ne fait point petite mesure à ceux qu’il aime, et un homme comme monsieur Sombreval ne fait rien à demi non plus. Il a la logique de ses actes et l’héroïsme de ses résolutions. Aujourd’hui redevenu chrétien, il se souvient qu’il a été prêtre, et c’est prêtre qu’il veut aussi redevenir…

Et alors l’abbé Méautis raconta qu’il y avait une semaine, Sombreval et lui s’étaient vus au laboratoire, — et que là, Sombreval lui avait demandé le répit de huit jours, avant d’accomplir la résolution qu’il avait prise de revenir à Dieu et de rompre cette chaîne du péché qui finit par faire corps avec l’homme, si bien que l’homme n’en peut sortir qu’en rompant sa chair avec sa chaîne ! Il répéta ce que Sombreval venait de lui apprendre avant d’entrer dans le salon : c’est que son parti était pris, sa résolution irréfragable ; c’est que le prêtre, le caractère de prêtre effacé par vingt ans d’infidélité, d’orgueil, de science mondaine, reparaissait tout à coup par la vertu du Sacrement dans celui qui l’avait méprisé et foulé aux pieds, et que reparu, le prêtre avait soif de pénitence, de réconciliation complète ! Il dit enfin et avec enthousiasme, quelle joie pour l’Église de voir remonter à l’autel ce trop fameux « abbé Sombreval », qui avait contristé son cœur maternel et qui aurait pu en être la gloire ! Calixte écoutait, noyée dans les larmes, heureuse pour la première fois de sa vie ! Elle souriait comme au ciel ouvert. Elle avait repris dans son bras la tête de son père.

— Ah ! s’écriait-elle, serrant le grand front du coupable, repentant enfin ! contre sa virginale gorgerette, — ah ! ce n’est pas à moi que Dieu accorde toutes ces grâces, monsieur le curé, mais c’est à ma pauvre mère qui le prie depuis si longtemps dans son Paradis ! Ma mère ! Nous pourrons donc, père, prier ensemble le Dieu de ma mère, à présent !… Et se ravisant, et avec l’enfantillage de la joie et le tutoyant, — car elle le tutoyait toujours dans les moments extrêmes : — Te voilà donc chrétien comme moi, toi qui ne voulais pas croire ? — lui dit-elle. Tu n’auras donc plus horreur du front de ta pauvre petite malheureuse, — heureuse maintenant, heureuse par toi ! Tiens, père aimé, c’est sur le front de ta fillette que tu dois embrasser, après si longtemps, ta première croix !

Et dans sa joie, presque en délire, elle détacha ce bandeau qui cachait le signe dont elle était marquée et elle fit voir cette croix mystérieuse qui s’élevait d’entre les sourcils, cette croix que Néel avait vue, un jour, mais que ne connaissait pas le prêtre, et elle l’offrit avec un mouvement irrésistible aux baisers de son père, — intrépide devant ce signe pour la première fois.

Ce jour-là, l’abbé Méautis resta au Quesnay jusqu’au soir. Ce fut une fête dans ce château triste et solitaire, entre ces quatre personnes qui n’en peuplaient pas la solitude. Ce fut une fête austère et douce. Sombreval y développa, dans ses détails, le projet dont avait parlé le curé. Cet homme unique avait pensé à tout. Il annonça son départ prochain à Calixte, qui ne put s’empêcher de blêmir à ce mot de départ, prononcé par ce père qui ne l’avait jamais quittée. Il fallait bien, en effet, que Sombreval allât se jeter aux pieds de son évêque et subît la pénitence méritée après laquelle l’évêque solliciterait de Rome sa réintégration dans le sacerdoce. L’esprit de justice de cette jeune fille, à tête lumineuse, comprenait tout cela, et imposait silence à cette affliction qui venait si vite se mêler à la joie dans son tendre cœur.

— Ma pénitence la plus cruelle sera de te quitter, — lui dit Sombreval, — et de te laisser dans la solitude, ma Calixte aimée. Mais tu es l’enfant de la solitude, toi qui as partagé, toute ta vie, l’isolement de ton père. Tu n’es faible que dans ton corps charmant. Ton âme est forte et sainte. Comment te plaindrais-tu aujourd’hui de ce qui, au fond, doit faire ta joie ? En me parlant de toi, l’autre jour, monsieur le curé de Néhou s’appelait ton second père. Eh bien, il aidera au premier. Il viendra tous les jours au Quesnay. Il me l’a promis. Lui qui se connaît en malades comme tous les prêtres, et toi qui vas soigner ta vie par pitié pour ton père absent, vous surveillerez tous deux cette santé chère, que je surveillerai aussi de loin, car moi, cette maladie contre laquelle je me bats depuis que tu vis et que tu souffres, je la connais ! Nul de ses phénomènes, toujours prévus, ne me déconcerte, et n’importe où je sois, je continuerai de lutter contre elle. Mon esprit, chère enfant, s’étendra sur toi, et tu le sentiras, quand je n’y serai plus !

Tu le sentiras avec cette âme incomparable qui t’a été donnée pour sentir plus profondément la vie. Chère Voyante d’amour filial, ajouta-t-il, — présent ou absent, tu me verras toujours !

— Oui, fit la mystique, qui comprit cette consolation suprême. On voit Dieu, à force de l’aimer. Je vous verrai ainsi et je pourrai être heureuse. Un père comme vous, c’est Dieu, après Dieu !

Ange déjà résigné, qui savait que la quitter était le plus amer du sacrifice de son père, et qui ne voulait pas y ajouter l’amertume du sien !

… Lorsque le jour fut entièrement passé dans ces attendrissements qu’ils partagèrent, Néel et l’abbé Méautis, après le souper, revinrent à Néhou, en s’entretenant le long des chemins de l’étonnant événement qui venait de se produire là, sous leurs yeux, à huis clos, entre ces quatre murs, au fond de cette vallée, — et qui serait dans quelques jours la stupéfaction de toute la contrée. En ce pays de mœurs réglées, monotones, uniformes, où le jour qui passait, à pas sourds, ressemblait tant au jour de la veille et à celui du lendemain, — dans ce dernier angle de cette presqu’île où le canon même des batailles de l’Empire (alors dans tous leurs tonnerres) ne retentissait que dans les cœurs de quelques mères, lorsqu’il avait coupé en deux leurs pauvres fils partis au sort, Jean Gourgue, dit Sombreval, avait fait, à lui seul, le plus grand bruit qu’on eût entendu depuis quinze ans. Mais comme sa conversion allait surpasser le retentissement de son apostasie !!! Et comment Néel et l’abbé Méautis n’auraient-ils pas parlé de cela ?

Ils en parlèrent donc, et ils s’y attardèrent. Seulement, le curé qui avait dit la vérité à Calixte en lui apprenant le retour à Dieu de son père, ne lui avait pas dit toute la vérité, puisqu’il lui avait caché le motif réel de ce retour ; le curé tut aussi ce motif à Néel de Néhou. Néel ignorait encore la mer d’infamies qui commençait alors à déferler sur la renommée de cette pauvre fille, aux vertus inutiles, d’un père maudit, et on comprend qu’il l’ignorât… Il vivait avec la sauvagerie d’un jeune loup, depuis sa folie polonaise.

« — À présent, disait le bonhomme Herpin à qui voulait l’entendre, à présent que le v’là qui cloche comme le crochu Heurtevent, il ne va maisy[1] plus ès villes voisines, ni à Lieusaint, chez sa promise, ni ès auberges et cafés des deux bourgs, où il pourrait ramasser quelques-uns des propos qui traînent sur les ordées du vieux monstre du Quesnay. Et même quand l’idée d’y aller le prendrait, — ajoutait le judicieux Herpin, — quel est le braque parmi les plus braques qui s’exposerait seulement à fringuer d’un quart de mot sur les Sombreval les oreilles à M. Néel, que le père a enqueraudé[2] et la fille enhersé à sa jupe ?… » Personne, en effet ! On l’a vu assez dans cette histoire : Néel, très aimé des paysans, en était plus redouté encore. Il l’était pour cette impétuosité naturelle qui paraissait à ces tempéraments, lents et lourds, comme une fascination de foudre.

Quand ils avaient dit « ce salpêtre de monsieur Néel ! », ils avaient tout dit de ce flave jeune homme, fin de reins et de poignets comme une femme, dont ils connaissaient la violence électrique et nerveuse, et devant la cravache duquel eux, ces paysans aussi forts que les bœufs de leurs charrettes, auraient certainement reculé comme les Cosaques devant la cravache de Murat. L’abbé Méautis, perspicace de sa nature et, par sa fonction de curé, placé au confluent de tous les bruits, savait l’amour de Néel pour Calixte ; mais, toujours prudent et sensible, il ne voulait pas faire saigner cet amour qu’il voyait en Néel et causer, — en lui révélant ces abominations, qui probablement allaient cesser par le fait de la résolution et du départ de Sombreval, — une commotion terrible à cette tête capable de tout. « Les motifs du changement de Sombreval ne sont pas aussi religieux que le croient ces deux enfants, mais Dieu se sert de tout pour l’accomplissement de ses desseins sur une âme, » se disait-il, en quittant son compagnon de route, au tournant du chemin qui conduisait au presbytère.

Néel avait arrêté son cheval pour serrer la main au doux prêtre. Lui aussi, pendant leur causerie dans le chemin, gardait soigneusement sa pensée, — cette pensée que Calixte n’aurait plus besoin de se consacrer à Dieu, puisqu’il était fléchi et désarmé ! Ah ! se dit-il, quand il fut seul, — parlant peut-être pour se dilater le cœur, ce cœur qui étouffait ! — ma chère et divine thaumaturge, vous avez fait un premier miracle et vous en ferez un second. Ce sera de m’aimer !

Et sur cette idée d’être aimé, il tomba dans toute une rêverie, oubliant son cheval qui hennissait et mordait son mors, sentant l’écurie, — oubliant son père qui l’attendait là-bas, dans cette tourelle dont les fenêtres commençaient à pointer leurs lumières, à travers le brouillard levé sur le marais.

Tout à coup un souvenir le tira de sa rêverie :

— Et la Malgaigne ?… fit-il en tressaillant. Si j’y allais !

Et « toujours salpêtre, » comme disaient les paysans, il tourna son cheval de tête à queue et partit du côté opposé à Néhou, dans un de ses meilleurs galops.

Il fila comme la flèche, tourna le bourg de S…, dépassa les Cloisons et la Croix-d’Épines, gagna les Longs-Champs et fut bientôt au bas de ce mont de Taillepied qu’habitait cette Visionnaire dont il ne pouvait oublier les prédictions et à laquelle il était heureux d’aller dire le triomphant : « Eh bien ! vous vous trompiez !… Voilà ce qui arrive ! » que disent ceux qui crurent d’abord à des présages, et qui, lorsqu’ils tardent, les croient conjurés !

Quand Néel parvint à la bijude de la Grande Fileuse, la lune, cachée par le mont, se levait derrière et rendait plus noire sa masse sombre, semblable à un amas énorme de foin bottelé… De la corne de cerf qui emmanchait sa cravache, il frappa au contrevent, par-dessus la barrière, et appela… Mais nulle voix ne répondit du dedans. Il s’obstina, cogna plus fort et cassa sa corne de cerf sur le loquet en fer de cette petite barrière, placée à mi-pont devant la porte. — « Elle sera en journée, — pensa-t-il, — dans quelque paroisse éloignée, et on l’aura gardée à coucher, » et il revint à Néhou par les mêmes chemins. Il ne se trompait pas. La Malgaigne était en journée. Mais quand il l’eût trouvée chez elle, y aurait-il eu à cette histoire un moins tragique dénouement ?…



  1. Presque.
  2. Ensorcelé.