Un philosophe wagnérien, Heinrich von Stein (1857-1887)





UN PHILOSOPHE WAGNÉRIEN

HEINRICH VON STEIN

(1857-1887)

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Presque au même instant où le malheureux Nietzsche perdait la raison, un jeune professeur de philosophie mourait à Berlin. Heinrich von Stein, qui avait été, lui aussi, admis dans lïntimité de Richard Wagner. Stein est peut-être même le seul écrivain que l’on puisse avec raison qualifier de « disciple » de Wagner. Nietzsche, dans une première phase, fut l’imitateur, l’amplificateur du maître de Bayreuth ; dans une seconde, son contradicteur et son détracteur. Stein, avec moins d’éclat, eut plus d’originalité, et il n’y a pas une ligne de ses écrits qui dérive directement de l’imitation de Wagner ; sa physionomie intellectuelle ne s’est pas un seul instant altérée au contact de son grand ami ; mais partout, en revanche, on retrouve chez lui, si je puis ainsi dire, l’impulsion wagnérienne, une orientation générale, des principes, des méthodes, dont l’origine remonte indubitablement à l’auteur d’Opéra et Drame. Ce fait suffirait, à lui seul, pour rendre intéressante l’œuvre de Stein, en dehors même de son mérite propre, qui est considérable ; et l’on ne s’étonnera pas que cette œuvre, hier encore à peine connue, excite aujourd’hui assez de curiosité pour que les premières librairies d’Allemagne se disputent les manuscrits du jeune philosophe. Sans avoir encore, il s’en faut, la célébrité tapageuse de Nietzsche, Stein possède déjà dans son pays un groupe nombreux d’admirateurs enthousiastes, et les meilleurs esprits sont unanimes à lui reconnaître dès à présent une place éminente dans l’histoire de la pensée et de la littérature allemandes contemporaines.

Tel est l’homme que je demande la permission de présenter aux lecteurs français. Je ne puis malheureusement, pour esquisser sa biographie, m’appuyer sur aucun livre, car l’Allemagne elle-même attend encore un travail d’ensemble sur Heinrich von Stein ; mais j’ai pu, en revanche, grâce à l’obligeance de la famille du philosophe, et à celle de plusieurs de ses plus intimes amis, consulter tout au long une série de documens autographes inédits, et d’une valeur capitale. C’est, en premier lieu, le Journal de Stein, une quinzaine de volumes allant (avec de regrettables lacunes) depuis sa quinzième année jusqu’au moment de sa mort ; ce sont ensuite quelques centaines de ses lettres ; et c’est enfin une abondante série d’esquisses de poèmes, de projets de traités, de pensées, etc. Je voudrais tirer de ces documens une synthèse sommaire de la personne de Stein et de sa doctrine.

Mais auparavant il y a encore une observation que je crois devoir faire. J’ai dit que Stein était philosophe : c’était en réalité un esthéticien plus qu’un philosophe, et un poète au moins autant qu’un esthéticien. Mais, avant tout et surtout, c’était un homme, ou, si l’on aime mieux, un caractère : de là vient son charme, comme aussi le succès grandissant de ses écrits. Vainement essaierait-on de séparer en lui le penseur de l’artiste, ou l’artiste de l’homme d’action ; Stein était de ces êtres qui naissent avec le besoin de communiquer au monde quelque grand secret que recèle leur cœur ; toute leur vie est obsédée de cet unique besoin, et ainsi, quelque sujet qu’ils traitent, sous quelque forme qu’ils le traitent, c’est une même idée qui cherche à se frayer un chemin. L’idée dominante de Stein, celle qui fut en quelque sorte la seule raison d’être de toute son œuvre, cette idée consistait à croire que le monde sensible ne nous révèle qu’un faible fragment de la vérité ; que l’homme possède au dedans de lui-même un pouvoir incalculable de connaissance et de création ; et qu’il lui suffirait d’en prendre conscience et de s’en servir pour transfigurer la nature humaine. L’art est une manifestation de ce pouvoir latent, de sorte que l’intuition de l’artiste est d’ordre supérieur à celle du philosophe ; et la vraie grandeur d’un philosophe dépend moins de son raisonnement, de ses théories ou de sa doctrine, que de la personnalité morale qui est on lui. « L’unique chose au monde qui possède une importance, une valeur absolue, c’est la qualité indmduelle de l’âme, » disait Stein lui-même dans son ouvrage principal : les Origines de l’Esthétique moderne. Et comme quelqu’un lui demandait un jour s’il était, lui aussi, un disciple de Schopenhauer : « Ce grand homme, répondait-il, a peu profité à ceux qui prétendent le plus bruyamment se réclamer de lui. Quant à moi, je suis d’avis que le bénéfice qui résulte pour nous de son commerce, c’est moins la formule d’un théorème, — celle-là, nous la laissons aux schopenhaueriens, — qu’un puissant soulèvement de l’esprit qui laisse, après lui, certaines impressions aussi claires que vivantes, et d’un retentissement indéfini. Je crois que ce qu’il y a d’excellent et de vrai dans Schopenhauer se révèle à nous surtout si, nous détournant de son texte, nous cherchons à oublier, dans la mesure du possible, les expressions spéciales dont il s’est servi. Alors nous apparaît dans toute la majesté de son ensemble la pensée du maître, alors elle agit sur nous comme quelque grand poème, comme un chant d’Homère par exemple. » Voilà ce que Stein demandait à l’œuvre des philosophes ; et aucune citation ne saurait faire mieux pressentir le caractère général de son œuTe philosophique.

I


Heinrich von Stein était né le 12 février 1837 à Cobourg, d’une famille noble fort ancienne, originaire de la Franconie, et qui y possède encore aujourd’hui, au pied des montagnes du Rhoën, des terres patrimoniales lui appartenant depuis le XIIe siècle. Ce pays, comme à cheval sur la Bavière, la Thuringe et la Hesse, constitue le centre à peu près mathématique de l’Allemagne ; ses nobles sont des Francs de race pure. La mère de Stein, née baronne von der Tann, sœur du célèbre général de l’armée bavaroise, était de même race et de même noblesse que son mari. C’est là un premier point à noter. Dans un siècle démocratique, un titre nobiliaire peut sembler de mince importance ; mais dans un siècle de science, il serait téméraire de nier l’influence de l’hérédité. Pareillement Novalis, que j’aurai mainte fois l’occasion de rapprocher de Stein, était un descendant de la famille princière des Hardenberg. Aussi loin que remontent les chroniques, nous trouvons les Stein chevaliers au service des princes de Henneberg, souvent châtelains de la place forte de Würzbourg. Dans le cours des âges, ils furent créés chevaliers du saint empire, comme les Berlichingen, les Sickingen, comme tant d’autres qui ont illustré ce titre, et s’attachèrent plus spécialement à la personne de l’empereur. En 1669, le titre de baron fut conféré à Charles von Stein, conseiller aulique et chancelier à Bayreuth [1]. Plus tard, ce fut sous l’étendard ducal de Saxe que combattirent les Stein.

On le voit, Heinrich était né gentilhomme et soldat, quelle que dût être, du reste, sa place officielle dans la société. Destiné à la carrière ecclésiastique, il garda la martiale tournure qu’il tenait de sa race ; de taille presque gigantesque, les épaules puissantes, avec cette carrure exagérée qui distingue les Francs des Saxons, on se le fût aisément figuré chevauchant sous la cotte de mailles à la suite de son suzerain, ou se dressant, bastion vivant, sur les vieux remparts de Würzbourg. « Quelque absurde que soit, de nos jours, la profession des armes, écrit-il quelque part dans son journal, j’aurais fait un excellent officier. » Et cette apparence extérieure, cette force palpable, visible, traduisait bien son être intime, tel qu’il se manifesta dès son enfance. Sur une des premières pages de son Journal, à quinze ans, il s’écrie, à propos d’un livre qu’il vient de lire : « Une mort honteuse, c’est trois fois mourir ! » Et plus loin : « Jamais l’amour ne fera renier la vérité à qui en est vraiment pénétré ! » C’est bien là ce sentiment de l’honneur et du devoir, sentiment essentiellement aristocratique, né et grandi sur les champs de bataille. Il devait rester l’assise inébranlable sur laquelle allait s’édifier le caractère personnel de l’homme et du penseur.

Mais il y a plus. Ces forces héréditaires que Stein tenait de ses ancêtres devaient, en outre, s’orienter dans une direction précise. En 1543, les Stein s’étaient ralliés à la Réformation. Or, en Allemagne, on peut dire que les tendances que résume ce mot de Réformation se manifestent dans le tempérament national, et dans les philosophies qui en sont comme l’aboutissement, avec bien plus de puissance que dans les questions plus spéciales de dogmes et d’églises. Né dans ce courant même, Stein devait tendre à l’accélérer. Et en effet, dès que la réforme s’arrête, elle n’a plus de raison d’être. Son principe vital est l’activité ; son objet, la lutte incessante de l’individu contre ce qu’on pourrait appeler la cristallisation du milieu ambiant. Et sans doute le protestantisme allemand a connu des temps d’arrêt, mais on ne saurait nier que, dans le monde de la pensée, un nouveau et profond mouvement de réforme morale se soit produit, et cela dès le milieu du siècle passé, avec les idées des poètes et les doctrines des philosophes. Ce mouvement, qu’il serait à mon avis impossible de nier, est bien religieux, au sens large du mot, puisqu’il est moral et social ; c’est comme la lueur d’un flambeau qui luit plus brillant à chaque étape, dans cette série qui commence avec Wieland et se continue avec Herder, Schiller, Goethe, Kant et Schopenhauer, pour jeter une flamme nouvelle dans la vie et dans les écrits de Richard Wagner. C’est donc comme protestant qu’il faut juger Stein et le comprendre. Dans les premières pages de son Journal, écrites en décembre 1872, il ne parle que de religion, il rêve déjà de réformes à introduire dans l’église à laquelle il appartient, et dont il se dispose à devenir ministre. Son admiration pour Luther est extrême, mais il trouve ses dogmes trop étroits. « La gloire de Luther, dit-il, c’est d’être remonté à la source, à l’Ecriture, mais il nous faudrait un nouveau Luther, qui, au travers de toutes les traditions, même de la tradition apostolique, déjà limitée par des questions de temps et de milieu, nous ramenât à la pure et divine parole du Christ ; celle-là seule est absolue et éternelle. »

J’ai cru devoir insister sur ces traits divers, qui constituent, en quelque sorte, la charpente de cette forte individualité : ceux-là seuls sont essentiels. Je ne m’étendrai donc pas sur les détails biographiques de l’enfance de Stein, sur laquelle, d’ailleurs, je ne possède que peu de renseignemens. Ce que j’ai dit de sa famille suffit. Après de solides études préparatoires dans les lycées de Merseburg et de Halle, Stein fut immatriculé comme étudiant en théologie à l’Université de Heidelberg, en 1874, à l’âge de dix-sept ans. On prétend que l’historien Buckle lisait trois volumes par jour : Stein semble avoir été aussi insatiable ; la liste mensuelle de ses lectures, pendant ses dernières années de collège, fait frémir. Elle embrasse tout, de Sophocle et de Platon jusqu’au dernier roman de M. Heyse, sans oublier les œuvres théologiques des Dœllinger et des Haase. Ses essais poétiques abondent, il va jusqu’à écrire des vers grecs. Mais voici un trait plus typique encore : pour mettre un peu d’ordre dans l’innombrable multitude des poésies qu’il a absorbées, Stein se construit une sorte de table analytique des genres, table assez compliquée, avec de nombreuses subdivisions, où tout trouve sa place, d’Anacréon à Rückert ; puis ce travail, à peine terminé, ne le satisfait plus, et il se plonge dans un poème interminable, où il fait défiler devant le lecteur ébahi tous les poètes, en commençant par le rossignol et en finissant par Schiller et Goethe ! L’année même où il parvint au baccalauréat, un de ses professeurs lui dit : « Stein, vous escomptez vos forces, vous anticipez sur vos facultés intellectuelles ; vous devriez lire moins et vous instruire plus ; vous ne travaillez plus comme autrefois. » Ces mots firent sur le jeune étudiant une vive impression ; il y revient plusieurs fois dans son Journal. Son professeur avait touché la corde, si sensible chez lui, du devoir ; il se concentre, se remet à l’étude, et passe un examen si brillant que le jury le dispense des épreuves orales. C’est à ce moment qu’il trouve cette maxime qui, boussole librement choisie, doit le conduire désormais sur l’océan de la vie :

Wolle das Grosse und Schœne, dann wird das Können nickt fehlen [2] !

Avant de se rendre à Heidelberg, Stein passa à Berlin des vacances qui lui laissèrent de durables souvenirs. La vie animée d’une métropole, les trésors accumulés dans les musées, les théâtres, tant de choses nouvelles devaient éblouir le jeune homme, élevé à la campagne et dans les villes de province. « J’ai pris la résolution, écrit-il dans son enthousiasme, de passer, quoi qu’il advienne de moi, une bonne partie de ma vie à Berlin ! » À Berlin ! Combien, avant d’y mourir, il devait y souffrir, dans cette ville dont l’atmosphère seule, écrivait-il plus tard, l’empoisonnait ! Il y a lieu, cependant, de retenir durant ce premier séjour un événement capital. Le 24 mars 1874, Stein entendit, pour la première fois de sa vie, les Maîtres Chanteurs, et dans d’admirables conditions, avec Betz et la Mallinger, un Hans Sachs et une Eva formés par Wagner lui-même. Stein, qui jusque-là n’avait assisté qu’à de méchans travestissemens de Tannhäuser et de Lohengrin sur des scènes de province, fut transporté ! Après avoir longuement commenté cette soirée dans son Journal, il ajoute : « J’entends encore cette musique, je revois ces tableaux ; peut-être ces impressions pâliront-elles avec le temps, mais ce qui ne saurait s’effacer, c’est la perception triomphante que j’ai eue du génie de Wagner. » — Wagner a déclaré que, dans les Maîtres Chanteurs, il a voulu donner à l’âme allemande une image d’elle-même ; aussi Stein s’y était-il reconnu. Et on sait ce que valent, pour un esprit délicat, les impressions de jeunesse.

Dès que Stein eut mis les pieds à la Faculté de théologie, il cessa d’être théologien ; on ne s’en étonnera guère, si l’on veut se souvenir du passage de son Journal que j’ai cité plus haut. Il ne trouva pas, dans les chaires académiques, ce « nouveau Luther » qu’il avait rêvé ; la dogmatique universitaire tendait plutôt, en ce moment, à réagir contre le libéralisme issu de l’école de Neander, qui ne conduisait que trop souvent à l’apostasie des Strauss. Le jeune étudiant fut frappé, aussi, de l’état instable et incohérent de l’enseignement. Il le remarque dans son Journal : chaque professeur a son point de vue, qu’il expose sans souci de ce que peut être celui des autres : aucune unité de conviction, ni de doctrine. Et pendant qu’il sentait son intérêt pour la théologie se déliter à ce contact dissolvant, — car seule, l’histoire des églises l’attirait encore, — Stein avait trouvé, à Heidelberg, un éloquent historien de la philosophie, M. Kuno Fischer, dont il suivait les cours avec un enthousiasme croissant. Aussi voyons-nous le jeune théologien sans cesse plus attiré vers la philosophie : un vrai conflit se livre en lui, entre la foi ancienne et les tendances nouvelles. Nulle part son Journal n’est aussi abondant qu’à ce moment ; les années 1874 et 1875, à elles seules, remplissent dix cahiers. Et l’intérêt de ces pages ne se dément pas un instant ; mais c’est pas à pas qu’il faudrait suivre le drame intérieur qui s’y trouve raconté ; vouloir le résumer, ce serait le dénaturer. Du reste, il faut bien le dire, dès la première page l’issue du conflit est facile à prévoir, car Stein est né philosophe ; c’est là sa nature et sa vocation ; sa poésie elle-même est la poésie d’un penseur, et ce n’est, en quelque sorte, que par ricochet qu’avec les années il est devenu de plus en plus artiste. En renonçant à la théologie pour se vouer à la philosophie, il accomplissait un acte nécessaire ; et d’ailleurs, s’il se voyait forcé de sortir de l’orthodoxie, il restait religieux.

Au commencement de 1875, il est bien contraint de reconnaître que la théologie ne lui tient plus à cœur ; mais en annonçant à un de ses professeurs son intention bien arrêtée de ne pas poursuivre ses études dans cette Faculté, il ajoute : « Ce qui me reste, ce qui forme le fond même de mon cœur, c’est la passion pour les choses religieuses, la soif d’une conviction sincère. » En effet, à partir de ce moment sa vie devient, et de plus en plus, essentiellement religieuse. On a l’impression qu’en secouant les dogmes de l’Église, il s’est juré de faire de sa vie même une religion en action. Plongé dans l’étude de Kant, son admiration, jusque-là, ne lui avait pas permis de le critiquer en rien. Le lendemain même du jour où sa décision est irrévocablement prise, il se retourne contre ce qui lui paraissait être, contre ce qui est en effet le point le plus faible de la doctrine de Kant : je veux dire ses idées religieuses. Schopenhauer a très spirituellement dit que l’impératif catégorique, ce pivot de la morale kantienne, est à une vraie morale ce qu’une jambe de bois est à un jarret solide, de chair et d’os. Stein, à cette époque, ne connaissait pas Schopenhauer, ou ne le connaissait que très superficiellement ; c’est son instinct si profondément religieux qui lui montrait, dans le cœur, le centre et le foyer de toute vraie religion, et qui lui faisait comprendre qu’à celle-ci la raison ne suffira jamais sans l’amour. Autre symptôme : le sexe commence à parler, et le sang à bouillir ; Stein réagit, avec l’austérité d’un cénobite ; mais cette fièvre de jeunesse le poursuit jusque dans ses rêves. Un matin, se réveillant après quelque vision délirante : « Ah ! s’écrie-t-il, comme je conçois que la passion puisse faire perdre la raison ! Qu’il doit être doux de mourir, quand c’est d’amour qu’on meurt ! » Mais, aussitôt, il se redresse avec un énergique : Vade retro Satanas ! Il a, il le sent, il le dit, une œuvre à accomplir, une vie, et une vie de dignité, à vivre.

Voilà donc Stein sorti définitivement de la théologie pour se vouer à la philosophie. Mais ce changement de front s’opère d’une façon bien caractéristique, et qui marque d’un nouveau trait distinctif l’évolution psychique que je cherche à décrire. « La théologie, nous dit le Journal, construit de haut en bas ; des nuages, elle descend à terre. Cette méthode, je la connais, et j’en ai assez ; désormais, je veux suivre une voie inverse, et ne construire l’édifice que sur une base solide, sur ce roc vif que je sens là sous mes pieds. » Donc, il étudiera les sciences naturelles : résolution, certes, aussi importante que son abandon de la théologie. On eût pu craindre, en effet, que le jeune Stein, imbu de platonisme et de kantisme, ne se lançât dans la scolastique hégélienne, hartmanienne, que sais-je ? Ce qui l’en empêcha, je ne crains pas de le dire, ce fut son sentiment religieux, du moins un sentiment de même sorte, le respect de la vie, l’instinct impérieux du cœur, qu’il voulait retrouver dans la nature comme dans l’homme, et pour lequel Kant, on l’a vu, ne lui donnait qu’une réponse qui ne pouvait le satisfaire. Chose bien digne de remarque, Stein se garda de se lancer à pleines voiles, à l’exemple de tant de novices, dans la métaphysique de Schopenhauer. Il avait appris à le connaître et à l’admirer. Mais altéré de connaissances positives, comme Schopenhauer lui-même l’avait été à son âge, il ne pouvait se laisser séduire à ce mirage du monde réfléchi dans un cerveau ; ce ne fut que plus tard qu’il s’occupa sérieusement de Schopenhauer, et que, tout en gardant jalousement sa propre indépendance, il conçut pour lui une grande vénération. Et cet instinct, auquel je viens de faire allusion, que j’ai cru pouvoir qualifier de religieux, cet instinct le sauva : car pour un esprit porté à l’abstraction comme le sien, la philosophie pure et simple eût été un poison.

Une fois le cap franchi, Stein ne voulut voir, dans sa décision récente, qu’un changement de méthode, et non pas un revirement. Aussi écrit-il, dans le curriculum vitæ annexé, suivant l’usage, à sa thèse de doctorat : Philosophiæ, primum cum theologiâ, tum vero cum scientiis naturalibus imprimis physiologiâ conjunctæ, studio me dedi.

On voit que Stein prend très au sérieux ses études physiologiques. Je dois dire cependant, car ceci a son importance au point de vue de l’évolution de ses idées, qu’il se faisait, à ce sujet, de grandes illusions. En se jetant avidement sur les sciences, en espérant y trouver ce « roc vif » sur lequel il croyait pouvoir ériger sa philosophie, il se comportait encore comme un transfuge de la théologie. La liste complète des cours suivis par lui, que j’ai sous les yeux, me montre un plan d’études que je crois détestable. Le poète Novalis, géologue et ingénieur des mines, lui a été, sous ce rapport, très supérieur. Commencer par les livres de Darwin, de Hæckel, par les manuels d’anthropologie, ainsi que le fit Stein, cela ne vaut rien pour l’étude des sciences naturelles. Plus tard, à l’Université de Berlin, il ne suivit encore que les cours de mathématique, de haute physique, et, — si l’on me passe le mot, — de haute physiologie : physiologie du système nerveux, du cerveau, électrophysiologie, etc. Il ne se rendait évidemment pas compte d’un fait pourtant certain, c’est que la science de la Nature a, elle aussi, un « en haut » et un « en bas, » et que son vrai, son unique point de contact avec la terre, sa base et sa raison d’être, c’est l’observation personnelle et directe.

Stein était philosophe et le resta, et il ne faudrait pas attacher beaucoup plus d’importance à ces mots : cum scientiis naturalibus, qu’à ces autres : cum theologiâ. L’essentiel, ce ne sont pas tant les connaissances scientifiques qu’il put acquérir, et dont son esprit se leurra bien plus qu’il ne s’en enrichit ; l’essentiel, c’est, ici, l’instinct qui le pousse à rester en contact avec la vie qui palpite partout autour de lui ; et cet instinct s’affirme nettement dans un incident bien paradoxal. Stein, l’idéaliste Stein, le poète qui, dans son Journal, a entrecoupé de sonnets sur le Pourquoi de la Vie ses remarques sur l’optique de Helmholtz et sur la théorie de la chaleur de Tyndall, Stein devint le disciple, et le disciple ardent et convaincu, de l’auteur d’un nouveau système de philosophie réaliste et matérialiste, le disciple d’Eugène Dühring !

Peut-être ne connaît-on pas en France, autant qu’il le mérite, Diihring, le philosophe aveugle. C’est, cependant, un homme très intéressant, auquel il n’a manqué qu’une certaine largeur d’âme pour être une individualité de tout premier ordre. Il est, à la vérité, de la classe des misanthropes ; il croit à l’humanité, il l’aime, mais ne manque pas une occasion de dire, de chaque homme en particulier, tout le mal possible. La secte de ses adhérens, qui commence à pulluler dans les universités allemandes, est bien la plus désagréable qui se puisse concevoir. Question de forme, on peut l’admettre, plus que de fond ; d’ailleurs, on pardonne volontiers au malheureux aveugle ce qui, chez ses disciples, n’est qu’ignorance ou manière. Mais sans tenter d’analyser ici une figure aussi complexe, je ne puis qu’essayer, en quelques mots, de caractériser sa philosophie. Dühring est mathématicien ; son domaine spécial est la mécanique rationnelle ; son ouvrage le plus remarquable, une Histoire des Principes généraux de la Mécanique. De ce point central, unique, la conception mécanique des choses, la remarquable intelligence de Dühring rayonne dans tous les sens : mathématique, chimie, philosophie, sociologie, économie politique, critique littéraire, questions de races (antisémitisme), religion, rien ne lui échappe, et l’on ne saurait nier que l’unité du point de vue ne donne à cet ensemble une certaine grandeur. C’est l’homme et l’univers réfléchis dans un cerveau d’une forte originalité. Et l’image est si claire, le réalisme de Dühring lui donne des contours si nettement tranchés, qu’on ne peut s’étonner de la popularité de son système dans un pays où de nébuleuses fantasmagories ont trop souvent noyé la pensée des plus hautes intelligences dans une fatigante pénombre, mais aussi, et par là même, avivé la soif de clarté dans le public cultivé. Le point fondamental de la philosophie de Dühring est la négation de l’infini. Pour lui, l’existence du fini démontre suffisamment que l’infini de temps et d’espace est une pure chimère ; l’un est la négation de l’autre. L’univers étant, dans toutes les acceptions possibles, une grandeur finie, il n’est pas douteux que l’homme ne parvienne un jour à l’explorer en tous sens et à en connaître le mécanisme jusque dans ses rouages les plus ténus. C’est à cette science exacte, la seule qui compte, que doivent aller tous les efforts des hommes ; la métaphysique, en revanche, est un non-sens, une aberration contre laquelle il faut prévenir et garantir l’humanité. La « Renaissance de la libre Raison, » voilà le but à poursuivre, et la mathématique est la voie royale qui y mène. On voit que Dühring se rattache à Auguste Comte ; toutefois, il faut ajouter, — détail bien typique, — qu’il met Sophie Germain au-dessus de Comte, parce qu’elle était meilleure mathématicienne, de même qu’à son dire Viète fut un penseur plus origi- nal que Descartes. Quand il invoque les grands noms de la science, il cite Kepler, Galilée, Huyghens, Lagrange, jamais Bœrhaave, Harvey, Jussieu, Cuvier, Lyell, car pour lui, les sciences descriptives et biologiques sont des disciplines inférieures, et il parle avec mépris des « bas-fonds où grouille la vie. » Résumons le tout d’un seul mot : c’est une philosophie d’aveugle ; la cécité et le matérialisme y font bon ménage. Mais ce qu’il faut s’empresser d’ajouter, c’est que le matérialisme de Dühring n’a rien de commun avec le vulgaire hylozoïsme pharmaceutique d’un Büchner ou d’un Nordau. On a vu l’importance qu’il attache à la science ; il n’en définit pas moins la philosophie comme un composé de deux forces : la science et le caractère, et pour lui, la science n’est rien, si elle n’est l’apanage d’un esprit aussi droit, aussi désintéressé, qu’ardent et curieux. Pour rester dans l’ordre d’idées cher à Dühring, je dirai que, selon lui, la science d’un homme est la masse de l’effort possible, sa nature morale le levier : sa puissance effective sera donc la résultante de leur action réciproque.

Cette esquisse, pour incomplète et fragmentaire qu’elle soit, aura, je crois, suffi à faire deviner l’influence que ce philosophe devait avoir sur Stein. Peut-être lui fit-il quelque tort en le détournant des sciences biologiques, mais j’estime que cette perte possible fut, d’autre part, largement compensée. Une étude superficielle de la vie organique engendre parfois un mysticisme malsain, et il était bon qu’un esprit porté aux spéculations transcendantes fût assujetti à l’implacable discipline de la mathématique. Et voici ce qui était plus important encore : le réalisme de Dühring n’est pas uniquement théorique, il est surtout pratique. On ne devinerait pas, à lire telles déductions de sa philosophie, le souffle d’enthousiasme qui anime ses écrits sur la société et sur l’avenir de l’humanité. Persuadé de la perfectibilité indéfinie de l’homme, il nous convie tous à y travailler. Or ce que Stein, le penseur solitaire, souhaitait avec le plus d’ardeur, c’était l’action, c’était une occasion de mettre la force qu’il sentait en lui au service de l’humanité ; ce qui le désespérait, c’était de ne trouver aucune issue à cette généreuse impulsion. Son Journal, à l’époque où commencent ses relations avec Dühring, est d’une effrayante mélancolie. Sa conscience l’avait forcé à abandonner la théologie : « Mais non, lui disaient les professeurs, continuez, un peu de scepticisme ne nuit pas… » J’ai lu les brouillons de ses réponses : Stein n’a jamais admis, jamais compris, qu’on pût transiger avec le mensonge. Mais comment faire, lui philosophe, pour utiliser les forces sans emploi qu’il sentait couver en lui ? Ses amis mêmes ne le comprenaient plus. De chaque entretien avec ceux qu’il aime le plus, il rapporte, en son logis solitaire, un cœur blessé, brisé presque. Personne ne devine où il veut en venir, on ne comprend pas même toujours ses paroles, sa pensée échappe à toute sympathie ! Et c’est qu’on effet, — son Journal et ses premiers écrits en témoignent, — la pensée de cette intelligence toujours repliée sur elle-même, portée aux abstractions les plus ardues, était devenue d’une subtilité telle qu’il est presque impossible de la suivre ; elle a perdu tout contact avec l’humanité ordinaire ; c’est, si l’on veut bien me pardonner ce néologisme, une sorte d’autocryptographie. On conçoit l’impression que dut faire, sur un esprit parvenu à cet état de tension, la parole éloquente, agressive, toujours claire de Dühring, ces appels enflammés au progrès, cette prédication qui ne voulait voir, dans la philosophie, que le moyen « de travailler à l’avènement d’une société humaine plus morale et plus saine, » et qui, à cet effet, lui assignait pour base et pour instrument l’étude des sciences exactes, pour matière les questions pratiques, cette argumentation ennemie de toute équivoque, qui stigmatisait la confusion des idées comme le poison de la pensée. Soit dit sans intention blessante pour l’éminent matérialiste, sa philosophie était bien la médecine qu’il fallait à Stein ; sans cet énergique dérivatif, son cerveau se serait irrémédiablement congestionné. Or ce qui manque à Diihring, Stein, lui, le portait en lui ; je veux parler surtout de l’instinct métaphysique. Voltaire a dit quelque part :


Que je plains un Français quand il est sans gaîté !
Loin de son élément le pauvre homme est jeté...


On pourrait en dire autant de l’Allemand dénué de toute intuition métaphysique. Il n’est ni chair, ni poisson. L’Allemand réaliste est un Anglais manqué, né dans un milieu où, pour mille raisons, les qualités spéciales de l’esprit anglo-saxon, dépaysées, transplantées, ne sauraient librement ni pleinement s’épanouir. Mais Stein, Allemand et Franconien jusqu’au bout des ongles, n’avait, de ce côté, rien à craindre de l’influence de son maître. Il lui dut, en revanche, d’apprendre à se limiter, à prendre pied, à aborder, de haute lutte, les questions pratiques ; il lui dut aussi l’initiation féconde aux pensées des hommes de race différente, Dühring, en effet, fait peu de cas de la philosophie allemande, — en quoi il a certainement tort ; — il va presque jusqu’à affirmer qu’il est le premier philosophe que son pays ait produit ; mais sa connaissance intime de la littérature et de la pensée françaises, l’admiration qu’il professe pour elles, et, d’un autre côté, son enthousiasme sans bornes pour Giordano Bruno, à ses yeux le plus grand homme qui ait jamais vécu, ce sont là des traits saillans de son esprit, et très sympathiques ; et ils ont eu sur Stein une profonde, durable influence. Plus tard, Stein a publié sur Bruno un travail de haute valeur, il a traduit ses poésies, il a lui-même écrit un poème où il fait revivre le penseur de Nole avec un relief saisissant. De même, jusqu’à sa mort, il n’a cessé de s’occuper de la littérature française ; peu d’Allemands l’ont possédée aussi à fond que lui, et la recherche des rapports génétiques entre la pensée française et la pensée allemande, en particulier de l’influence de celle-là sur celle-ci, fut une des tâches favorites de toute sa vie.

Tels sont donc les auspices sous lesquels Stein se prépara au doctorat. En juin 1877, à l’âge précoce de vingt ans, il défendit, à l’Université de Berlin, une thèse de haute philosophie sur la Perception (Ueber Wahrnehmung), à la suite de laquelle le bonnet de docteur en philosophie lui fut conféré. Cette thèse est du Dühring orthodoxe, mais d’une obscurité extravagante, et la Critique de la Raison Pure de Kant n’est qu’un délassement d’esprit auprès de cette œuvre de « positivisme critique, » ainsi que Stein l’appelle. Il n’y a rien là d’étonnant, d’ailleurs. Le réalisme ne saurait constituer un système clair et simple que pour un homme qui n’est pas philosophe, pour un cerveau fermé au grand point d’interrogation métaphysique. Vouloir faire entrer sa pensée dans le système de Dühring, c’était, pour Stein, tenter l’impossible.

Le jeune docteur n’avait plus que dix ans à vivre. Un instinct semble pousser les hommes que guette la mort à ne pas perdre une minute du temps qui leur reste ; Stein ne s’accorda pas de repos, et se mit, tout de suite, à préparer son premier ouvrage, qui parut en 1878 sous le titre un peu voyant de : Les idéals du matérialisme ; dans son Journal, il le nomme : Philosophie lyrique, et un de ses amis m’apprend que ce fut, en effet, l’éditeur qui insista sur l’opportunité d’un titre à sensation. Ce livre est d’une singularité presque déconcertante ; on y devine les derniers spasmes d’une violente révolution intérieure, le poète et le philosophe se tendant la main sans réussir à se rejoindre tout à fait. Des démonstrations du genre de celle-ci : « Que le noumène de Kant est un abus transcendant de la catégorie de la causalité, » y alternent avec d’ardens poèmes d’amour, avec des aperçus historiques et sociaux, avec des contes symboliques… et sur la première page, comme épigraphe, ces mots de Byron : o love, o glory ! Tout Stein s’y retrouve déjà en germe, ainsi que cela est toujours le cas pour les premières œuvres d’hommes remarquables. Et le pressentiment de sa destinée, hélas ! s’y trouve aussi : « Une des nornes s’est glissée dans ma chambre, » écrit-il, « et m’a dit à l’oreille : hâte-toi !… »

Ensuite vint le service militaire, précédé d’un voyage en Italie. À Rome, Stein s’était lié avec la baronne Malvida de Meysenbug, l’auteur des Mémoires d’une idéaliste. Mme de Meysenbug était une ancienne amie de R. Wagner, dont elle avait fait la connaissance à Paris, lors de l’affaire du Tannhäuser. Or Stein, très imbu, à ce moment, dos doctrines de Rousseau, persuadé que l’éducation bien comprise suffirait à créer une nouvelle génération d’hommes, consumé du désir de vérifier pratiquement le système par lequel il rêvait de régénérer sa nation, Stein apprit, de Mme de Meysenbug, que Wagner cherchait un précepteur pour son fils Siegfried, alors âgé d’une dizaine d’années. Sans hésitation, il se décida à entreprendre cette tâche, boucla ses malles, et, le 20 octobre 1879, franchit, pour la première fois, le seuil de Wahnfried.

Malheureusement le Journal de Stein, déjà très bref depuis son départ de Berlin, s’arrête ici brusquement, pour ne reprendre qu’en 1884, un an après la mort de Richard Wagner. Nous ne possédons pas un mot qui nous instruise de l’impression que le maître dut faire sur Stein. Au premier abord, je pensais que, pour une raison ou pour une autre, ce dernier avait peut-être mis à part les cahiers traitant de cette période ; — mais non, j’ai appris que ces cahiers n’existaient pas, et je n’ai pu découvrir que quelques lambeaux de papier avec les principales dates de ces années, mais des dates seulement, ou par-ci par-là, un mot, un seul, simple point de repère, destiné sans doute à remémorer quelque conversation du maître ; — rien de plus ! Si, d’autre part, nous considérons l’immense influence que Wagner exerça sur Stein, influence qui, dès lors, se répercuta dans tous les actes de sa vie, ce silence même peut paraître éloquent. Le Stein qui se réveilla le matin du 21 octobre 1879 était un autre homme que le Stein qui s’était levé le matin du 20. Dans son esprit et dans son cœur, il s’était fait un grand silence, un silence religieux…

II


Personne ne pouvait rester insensible au charme de la parole de Wagner ; sa supériorité s’imposait à tous ; mais il fallait être soi-même un homme très supérieur, d’une envergure voisine du génie, peut-être aussi fallait-il certaines conditions d’éducation, et, — j’ajouterai, — certain hasard de jeunesse, pour être susceptible de l’impression, aussi soudaine que profonde, que fit, sur Nietzsche et sur Stein, la contact du grand homme. Une sérieuse culture, affinée dans le commerce des plus hauts parmi les écrivains de tous les âges, un cerveau puissant, d’une sensibilité docile aux impressions diverses, et capable de convertir en force active ce qui, chez la plupart, reste à l’état d’empreinte passagère, une faculté d’enthousiasme que les années n’avaient pas encore refroidie, — tels furent, à n’en pas douter, les élémens dont l’heureux ensemble permit à ces deux hommes de reconnaître en Wagner, non seulement une intelligence extraordinaire, mais pour ainsi dire un esprit d’un autre genre que tous ceux jusqu’alors rencontrés dans leur vie, l’ingenium ingenitum que, penchés sur les livres, ils cherchaient et croyaient parfois retrouver, deviner tout au moins, mais seulement, jusque-là, comme le savant évoque, sous la poussière des palimpsestes, la vie lointaine des âges disparus. Pour discerner le génie, lorsque le plus rare des hasards nous met face à face avec lui, il faut en porter en soi le pressentiment. Dans une des thèses qu’il avait soutenues à Berlin, Stein affirmait : « L’infini diffère du fini, non en quantité, mais en qualité » : tentative héroïque, sans doute, pour rendre le « Dühringisme » acceptable aux esprits philosophiques. Lorsqu’il rencontra Wagner, cette thèse dut lui revenir à la mémoire ; c’est bien par sa qualité que le génie authentique diffère du talent, et, quelle qu’en soit d’ailleurs l’importance première pour ses œuvres, le génie, en tant que phénomène, a en outre cette importance morale et philosophique, qu’il nous met en présence d’un ordre de choses supérieur à nous.

Chez Nietzsche comme chez Stein, si on creuse sous la surface souvent trompeuse, si on se pénètre de l’ensemble de leur œuvre, si on la fait passer au creuset d’une critique sincère, on se convaincra que l’influence de Wagner ne fut pas seulement celle de l’artiste, créateur d’œuvres magnifiques et nouvelles, mais surtout celle de la présence, en chair et en os, de ce phénomène extraordinaire : le génie palpable et vivant. Nietzsche passa bien, il est vrai, par une période qu’on peut appeler « wagnérienne, » Stein, jamais. Nietzsche écrivit sur Wagner des livres entiers, d’une éloquence étincelante, — sauf, plus tard, à renier son dieu, double symptôme qui nous montre en lui un caractère faible et sans indépendance. Stein, lui, n’a rien écrit sur Wagner, et c’est à peine s’il le cite deux ou trois fois dans l’ensemble de ses écrits. Nietzsche avoue en propres termes que c’est pour sauvegarder son indépendance qu’il a dû se révolter contre Wagner ; jamais Stein ne sentit la sienne menacée. Bien au contraire, ce qu’il a gagné, en première ligne, au contact de Wagner, c’est de prendre conscience de sa force propre et de son originalité. Il ne dévie ni à droite ni à gauche; il se continue, purement et simplement. Ses préoccupations restent les mêmes : Giordano Bruno, rapports entre la pensée française et la pensée allemande, questions d’esthétique, essais poétiques, rien n’est changé dans la route qu’il a suivie et qu’il suivra encore ; rien, et pourtant tout !

L’art de Wagner, il le connaissait de longue date. J’ai parlé plus haut de l’impression que firent sur lui les Maîtres Chanteurs, en 1874, et, sur une page à demi déchirée de son Journal, je trouve ce cri d’enthousiasme : « Rienzi, Tannhäuser, Lohengrin, trilogie incomparable ! l’Iphigénie en Aulide de Gluck, oui, même le Macbeth de Shakspeare, reculent au second plan. » Et j’ai dit déjà que, sans rien exagérer, sa rencontre avec Wagner fut l’événement décisif de sa vie : dorénavant, le monde entier va lui apparaître sous un jour nouveau, c’est comme si un voile tombait de ses yeux. Stein, — l’esprit inquiet, tourmenté, qui suit une voie obscure, et qu’il ne comprend pas encore, Stein, dont la fiévreuse pensée va de la théologie aux théories électriques, passe de Kant à Dühring, Stein qui, dans un chapitre de sa Philosophie lyrique, invoquait Vénus et prétendait vouloir « se damner dans ses bras, » puis, dans le chapitre suivant du même livre, disait que le Moi est un être sacré, qu’il faut placer sur un autel, et dont il ne faut s’approcher qu’avec vénération, — Stein prend enfin possession de lui-même. Il lève haut la tête, car il sait d’où il vient ; et son regard s’éclaire, car il sait où il va. Lui qui s’était plaint d’être incompris des autres, il se rend compte, désormais, que c’est lui-même qui ne se comprenait pas. Au contact du génie, il sest trouvé lui-même. Doctrines, œuvres d’art, ce ne sont pas les manifestations diverses de ce génie qui l’ont enfin revêtu de la robe virile, c’est la révélation même du génie présent et tangible, c’est le fait d’avoir plongé son regard dans cet œil, d’avoir entendu cette parole : et, du coup, il atteint lui-même à sa pleine maturité.

Stein avait exploré les régions de l’abstraction la plus sublimée, ces espaces où l’air raréfié ne suffit plus à la respiration : il avait ensuite travaillé à la lueur aveuglante des forges souterraines où le mécanisme règne en maître : voici venir à lui un homme qui, sans être savant, paraissait tout comprendre, — un homme qui n’avait jamais pâli sur les métaphysiques, et dont pourtant la pensée dépassait de beaucoup celle des philosophes, un homme si peu versé dans les choses de la mathématique que c’est à peine s’il avait étudié la mécanique de son art, et qui produisait cependant, comme en se jouant, des merveilles de science en même temps que de poésie ! Et cet homme, lui aussi, avait les yeux fixés, douloureusement fixés sur le grand problème social, sur cet avenir de l’humanité dont l’angoisse torturait Stein, sur cette question, la plus haute de toutes, que le jeune homme, frappant à toutes les portes, avait posée à Dühring, à tant d’autres, sans arrivera obtenir une réponse ! Certes, Wagner ne cherchait, ni dans la science, ni dans les perfectionnemens de l’industrie le secret du bonheur de l’homme ; bien au contraire, il disait « que le couronnement de toute sagesse humaine est de reconnaître à l’univers une signification morale ; » il ne voyait pas de bonheur possible en dehors de cette sagesse-là, et, pour discerner la fleur divine, il ne faisait qu’ouvrir les yeux, que contempler la Grande Nature, autour de lui et dans son propre cœur… J’ai indiqué les rapports qu’il y a entre la cécité de Dühring et sa philosophie ; pour comprendre Wagner, il faut se pénétrer de ce fait, que son intelligence était tout œil, si je puis ainsi dire. On n’a qu’à ouvrir ses écrits pour se persuader qu’il voit tout ce dont il parle, les personnes et les choses : il n’y a ni abstraction, ni combinaison ; il y a toujours vision.

J’espère que le lecteur, s’il a bien voulu suivre tout ce que j’ai dit plus haut sur Stein, a pénétré assez avant dans sa nature pour deviner l’influence que Wagner put et dut exercer sur lui. Cette impression totale, d’ensemble, vaudra mieux qu’une analyse détaillée, nécessairement incomplète ; peut-être même serait-il téméraire de vouloir poursuivre, jusque dans ses dernières ramifications, ce rapport, tel qu’il s’établit nécessairement entre ces deux hommes. Dans une lettre datée de Bayreuth, deux ans après sa première rencontre avec le maître, au moment même où Stein rompait enfin son long silence et reprenait la série de ses écrits, série qui, désormais, s’accélère et se presse, il dit à une amie que, s’il parle d’espoir, c’est que ce mot a pris enfin un sens pour lui, à la lumière de l’idée que Bayreuth lui a révélée. Il a, poursuit-il, perdu toute illusion sur l’avenir prochain, mais il a trouvé sa foi, une foi inébranlable, dans l’éternelle destinée de l’homme. L’art seul, l’art tel que le comprend Wagner, peut nous donner une société meilleure, parce que l’art seul porte en son sein le secret de la rénovation ; seul, il peut créer et transformer. Certes, il suffit d’un regard sur le monde moderne, pour ne plus discerner, dans ce rêve sublime, que l’audace d’un paradoxe. N’importe ! Devant nous, la route s’étend, droite et claire, il faut la suivre ! Dans le même ordre d’idées, Schiller avait déjà dit : « Pour une âme qui ne connaît pas de bornes, une orientation sûre d’elle-même, c’est déjà la perfection ; apercevoir nettement le but, c’est l’atteindre. »

Stein ne demeura qu’une année dans la famille Wagner, mais resta toujours en étroite communication avec elle ; grâce à une correspondance ininterrompue, à de fréquentes et longues visites aussi, les rapports entre le maître et lui ne perdirent rien de leur intimité. Pareille empreinte, une fois reçue, pouvait-elle s’effacer ? Nietzsche lui-même ne pleurait-il pas en parlant d’autrefois ? Si d’ailleurs quelque chose pouvait augmenter la sympathie que Wagner portait à son jeune ami, c’était bien le viril désintéressement avec lequel ce dernier, quittant son élève, qu’il chérissait, une tâche qui le passionnait, jusqu’à l’atmosphère où il se sentait grandir de jour en jour, sut, au premier appel de la piété filiale, répondre : Me voici !

Déjà, lorsqu’il s’était agi de déclarer ouvertement qu’il abandonnait la théologie, Stein avait vivement redouté la désapprobation de son père ; et voici qu’à cette première douleur, s’en était ajoutée une seconde. Chacun comprendra qu’un baron de Stein ne dut pas se sentir flatté de la vocation que son fils avait choisie. Précepteur ! Comment faire comprendre au vieux gentilhomme qu’il s’agissait, pour Stein, d’une expérience psychologique et sociologique de la plus haute importance à ses yeux ! Ni Jean-Jacques, ni son Vicaire savoyard, lui fussent-ils apparus en chair et en os, n’eussent réussi à convaincre le descendant des capitaines de Würzbourg. Bien plus, précepteur chez Richard Wagner, chez cet homme que l’Allemagne entière s’accordait à honnir et que la presse ne discutait que pour se demander ce qui l’emportait, chez lui, de la folie ou de la vanité ! Ajoutez à cela que le vieux baron était seul, malade, porté à des accès de mélancolie, et que, fixé à Halle, il désirait avoir son fils auprès de lui. Il enjoignit à Heinrich von Stein de venir à Halle, pour y briguer une place de professeur à l’Université. Wagner, à ce moment (automne 1880), habitait l’Italie. On sait quelle radieuse gaîté était son état normal, et se communiquait irrésistiblement à son entourage ; à ce moment, le peintre Joukowsky, d’autres artistes, tous hommes de talent et desprit, étaient les commensaux de la maison. N’oublions pas Franz Liszt et sa fille, Mme Wagner, ni le comte de Gobineau, alors fixé à Rome… Jamais Stein n’avait assisté à pareille fête : une pléiade d’hommes qui ne vivaient que pour voir et pour créer le beau, groupés autour d’un maître de génie, — pour cadre, Naples, son soleil, sa mer incomparable ! Et voilà ce qu’il lui fallait quitter ; bien plus, il devait renoncer au rêve de sa vie, à la réalisation de ses plus hauts espoirs, à l’éducation de cet enfant, à cette éducation où il voulait mettre toute l’intensité de ses plus généreuses pensées, et qui devait en être, à la fois, la justification et le couronnement, — oui, quitter tout cela, pour aller s’enfermer, seul, incompris, dans la lugubre Halle !

Un homme chez qui le sentiment du devoir était aussi dominant que chez Stein ne pouvait hésiter, mais, en vérité, il y fallait du courage. La vie, la vraie vie venait seulement de naître pour lui ; il n’avait pas eu, comme Novalis, le bonheur de posséder près de lui un Schlegel, un Tieck. Au fond, et bien que l’affection ne lui eût jamais manqué, il avait vécu seul, trop singulier pour que ses parens et ses amis le comprissent jamais, trop peu mûr encore pour s’imposer au monde, — avec cela d’un abord réservé, presque rébarbatif, et d’une sensibilité maladive, comme cloîtré en lui-même. Et voici que, pendant une année, il avait eu tout ce que son cœur avait jamais pu rêver : compris, aidé, choyé, devenu comme le fils aîné d’un des plus étonnans génies que le monde ait connus. Cette année, 1879-1880, fut la récompense de toute une vie sévère et digne, — tourmentée jusque-là, — dès lors, hélas ! plus dure et plus douloureuse encore.

À partir de ce moment, Stein se jeta dans le travail littéraire avec une ardeur telle que l’ensemble de son œuvre, qui remplirait au moins six volumes in-8°, date des six années qui vont de 1881 à sa mort. Cependant, il ne discontinuait pas ses études : études philologiques, études d’économie sociale, de philosophie, de littérature, d’histoire, voire même d’électricité ; il faisait plusieurs cours, simultanément, à l’université de Halle ; ses travaux l’obligeaient à des voyages répétés, en Allemagne et à l’étranger ; son activité était fiévreuse, incessante, presque incroyable. Encore faut-il, du temps dont il disposait, déduire le terrible service militaire, qui le reprenait à tout instant, et qui le brisait, le terrassait périodiquement. Dans une lettre de 1881, il écrit : « Une angoisse me saisit et me fouette comme d’un ricanement intérieur, dès que je laisse passer une minute sans action, sans la réalité de quelque chose de fait ou de senti. » On ne comprend sa hâte qu’en se souvenant de cette norne de son rêve, qui lui disait naguère : Hâte-toi !

On pourrait donc, presque, arrêter ici la chronique de la vie de Stein, et ne parler que de ses travaux ; il le disait lui-même dans une lettre de 1884 : « Mes ouvrages sont les événemens de ma vie. » Jetons toutefois un rapide coup d’œil sur ses dernières années avant de terminer cette étude par un dénombrement sommaire de ce que Stein appelait « les événemens de sa vie. »

On sait que, dans les universités allemandes, pour devenir professeur, ou même Privat-Docent, il faut commencer par obtenir le droit d’enseigner (jus docendi), c’est-à-dire justifier, non seulement des examens passés et des grades requis, mais encore, par un specimen habilitatis, d’aptitudes personnelles non moins essentielles que les connaissances acquises. Le candidat présente, au jury nommé par la faculté, une dissertation, et ce n’est qu’après que chacun de ses membres l’a examinée et approuvée, que le jus docendi est accordé ! Appliquée dans l’esprit qui l’a dictée, cette disposition serait et peut être excellente, mais on comprend à quelles tracasseries son application se prête, lorsque la mauvaise volonté s’en mêle, ou lorsque le candidat a plus de talent que ses juges. Je connais, à Munich, un jeune savant qui, depuis trois ans, passe son temps à faire et à refaire son Habilitationsschrift ; son jury compte, entre autres, deux professeurs hostiles l’un à l’autre : s’il rédige sa dissertation de façon à incliner vers les doctrines de l’un, l’autre la rejette, et vice versa... Ce ne fut qu’après avoir refait quatre fois sa thèse sur L’importance qu’il convient d’attribuer à l’élément poétique dans la philosophie de Giordano Bruno, que Stein réussit à réunir tous les suffrages. On ne pouvait nier ni la profonde science, ni le talent exceptionnel du candidat, mais ce qui exaspérait les professeurs de Halle, c’est qu’en parlant de philosophie, loin de se confiner dans les limites traditionnelles, il embrassait la culture générale de l’homme, la religion, l’art même ; et Stein décrit de façon plaisante la « fureur » qui fit bondir l’un de ses professeurs, lorsque, dans la première version de sa thèse, il découvrit le nom de Richard Wagner. Enfin, le droit d’enseigner lui fut accordé, et Stein inaugura sa carrière universitaire par une conférence sur le Discours sur les sciences et les arts de J.-J. Rousseau. Ensuite, il ouvrit deux cours, l’un sur les rapports mutuels de l’Art et de la philosophie, l’autre sur Richard Wagner [3]. Sa première leçon, sur ce dernier sujet, du 27 octobre 1881, fut certainement la première occasion où le nom du maître de Bayreuth fut mentionné dans une chaire universitaire. Mais il était impossible qu’un homme de la trempe de Stein réussit dans un tel milieu ; ses collègues le détestaient, le persécutaient comme disciple de Dühring et de Wagner ; les étudians, ignorant sa valeur, laissaient vide la salle où il donnait ses cours. Il finit donc par obtenir de son père l’autorisation de se transporter à Berlin, où, d’ailleurs, on lui fit encore plus de difficultés qu’à Halle, et où il lui fallut plus d’un an pour forcer les portes de l’université. Un de ses plus beaux travaux, son Essai sur les rapports entre le langage et la philosophie fut refusé dans deux versions, qu’heureusement nous possédons toutes deux, et il lui fallut choisir un thème plus « académique ; » enfin, le 24 juillet 1884, son travail sur les Rapports entre Boileau et Descartes fut reçu comme « suffisant, » et Stein put, dès le 29 juillet, commencer son enseignement par une conférence sur la Doctrine des Idées selon Schopenhauer. Pendant les trois années qui lui restaient à vivre, il fit, chaque semestre, deux cours, l’un public, l’autre d’un caractère plus strictement scientifique (privatissimum) destiné aux seuls étudians en philosophie. Les cours d’un Privat-Docent ne sont pas obligatoires, le talent seul du professeur peut y attirer et y retenir les auditeurs. Stein n’en eut qu’une douzaine au début de son premier cours public sur les Doctrines esthétiques de Lessing et leur genèse historique ; mais dès la deuxième année, leur nombre alla en augmentant, et à son cours sur l’Esthétique des poètes classiques de l’Allemagne, plus spécialement de Gœthe et de Schiller, on se tenait debout sur les marches de l’amphithéâtre, tant celui-ci regorgeait de monde. Son enseignement spécial, en revanche, était sans doute très ardu, car les étudians y étaient très rares.

Mais pour obtenir le titre de professeur ordinaire, les succès de la chaire ne suffisent pas. Il faut encore se faire connaître par des ouvrages qui aient un certain retentissement dans le monde savant. Sur le conseil d’un dos plus fidèles et des plus éminens de ses amis, le professeur Dilthey, Stein entreprit un ouvrage considérable, qui parut au printemps de 1880 : les Origines de l’Esthétique moderne. C’est, dans ce domaine, son summum opus. La disposition en est des plus simples : il y raconte l’histoire de la pensée esthétique depuis Boileau jusqu’à Winckelmann. Mais cette indication ne laisse pas deviner la haute originalité du livre, unique en son genre, œuvre à la fois scientifique et littéraire. Stein a tout lu, — les auteurs français, anglais, allemands, italiens, suisses, — il connaît l’antiquité et est familier avec ce qui s’est fait en Europe durant notre siècle. Ainsi outillé, il ne construit pas un échafaudage artificiel, mais il poursuit un double but, qui pourrait sembler presque inconciliable, sinon contradictoire : il respecte l’individualité de chaque auteur, il se garde de le faire entrer dans la camisole de force d’un système préconçu ; et, en même temps, par une analyse d’apparence simple, mais au fond très subtile, il sait faire voir le réseau compliqué des influences que chacun subit et exerce. Il parvient ainsi à nous donner, de chaque penseur pris individuellement, une vivante image, et néanmoins il fait ressortir, avec un relief singulier, les élémens dominans de la race. C’est ainsi, par exemple, que nous voyons le grand groupe des Français, depuis les prédécesseurs de Boileau jusqu’à Marmontel et La Harpe, subir toutes sortes d’influences, italiennes, anglaises, allemandes, et n’en pas moins rester toujours Français ; de même pour tous. Jamais livre ne fut plus impartial ; il en est presque froid, et ce n’est que par éclairs, très rarement, qu’apparaît la flamme d’un patriotisme dont la correction académique recouvre, le plus souvent, l’ardeur partout présente. Ardeur d’amour, non de haine : le livre entier ne contient pas une expression qu’on puisse accuser d’injustice ou même de parti pris. Et, si Stein est resté Allemand, on ne saurait nier qu’il a beaucoup gagné à la fréquentation des auteurs français. Ce qui distingue leur style, j’entends le style des meilleurs, de celui des Anglais ou des Allemands, c’est, avec la clarté, une sobriété qui parfois touche à la sécheresse. Goethe, par momens, en approche : Stein, lui, en est tout pénétré ; et peut-être même est-il allé trop loin dans cette réaction contre le langage tantôt ampoulé, tantôt relâché de ses compatriotes. S’il eût vécu, on peut supposer qu’il eût appris à allier, à la simplicité dont les lettres françaises lui avaient donné le goût, la chaleur et le relief du style classique allemand. Et il y aurait toute une étude à faire sur le contenu du livre ; rien n’y est plus intéressant que l’analyse des liens qui rattachent Winckelmann, l’esthéticien allemand par excellence, à la pensée française. Mais les limites de cette étude ne me permettent pas de m’y étendre ici ; qu’il me suffise de dire que ce livre n’eut pas, au premier moment, tout le succès que Stein en avait espéré. On fit à l’auteur des complimens et des promesses ; on ne le nomma point professeur.

Ce fut une déception cruelle. Après une visite à un savant de grande influence, qui l’avait comblé d’encens sans vouloir rien faire pour lui, Stein écrit à une amie : « Je crois entendre d’ici les éloges académiques qu’on me décernera, lorsque j’aurai succombé dans la lutte. » Un mois plus tard, il était mort.

Tous ses amis furent consternés par cette fin soudaine. J’ai dit que Stein avait la stature d’un géant ; on ne lui connaissait pas de maladie, et, lorsqu’il se plaignait, lorsqu’il écrivait : « Berlin m’empoisonne, » on n’y voyait que l’irritation que devaient lui causer ses déboires. Et cependant, aujourd’hui, en y réfléchissant, on est bien forcé de reconnaître que Stein est mort par la simple raison qu’il était impossible que, tel qu’il était, il continuât à vivre. Jamais, ni dans son Journal, ni dans ses lettres, nous ne le voyons descendre au niveau du commun des hommes ; partout, toujours, dans chacune des minutes dont se composa sa courte existence, il plane dans les régions de l’idéal. Pur rêveur, il eût pu vivre peut-être, mais son rêve était précisément d’agir sur ses semblables ; né d’une race de soldats, lui, le savant et le poète, il reste quand même homme de guerre. En mai 1887, au retour d’une de ses conférences, il écrit : « J’avais aujourd’hui à parler de choses sublimes ; en n’apercevant autour de moi que des visages durs et insensibles, j’ai senti cette même angoisse qui m’oppresse souvent, j’ai senti que cela ne pouvait plus aller. Ce doit être quelque maladie qui me ronge. Et cependant, cette maladie n’est autre que le non-moi. » Il avait annoncé à l’Université des conférences sur Richard Wagner ; l’autorité lui fit savoir que, s’il osait mettre ce dessein à exécution, sa carrière serait brisée. « Personne qui me comprenne, écrit-il dans son Journal, ni près, ni loin… Pas de femme qui sache m’aimer ! Et je dois vivre, vivre consumé de flammes intérieures, de flammes éternelles ! »

Une légère indisposition, à laquelle le médecin lui-même n’attachait aucune importance, pril soudain, le 15 juin 1887. un caractère très grave. Stein était seul, sans un ami auprès de lui ; en hâte, on le transporta à l’hôpital ; le 20 juin au matin, à 8 heures, quand ses parens et ses amis venaient à peine d’apprendre qu’il fût alité, il rendit le dernier soupir, seul, dans toute la tristesse du mot, car la sœur de charité avait elle-même quitté la chambre. L’autopsie permit de constater la parfaite santé de tous les organes, à l’exception du cœur. Celui-ci, sans être précisément malade, avait une lésion toute locale, que les savans ne parvinrent pas à s’expliquer. On l’enterra dans le cimetière militaire, et on grava, sur sa tombe, ces paroles :

« Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu ! »

III


J’ai eu l’occasion, chemin faisant, de signaler quelques-uns des écrits de Stein. Il me reste à jeter un coup d’œil d’ensemble sur son œuvre.

Elle comprend, d’abord, toute une série de travaux critiques ou scientifiques, disséminés dans diverses publications périodiques, les Bayreuther Blätter, la Zeitschrift für Philosophie, la Deutsche Rundschau, et autres. Parmi ceux qui ont trait à la littérature française, je noterai, pour compléter la liste de ceux que j’ai déjà mentionnés, un article sur les Œuvres de Rousseau et leur influence, et une très remarquable étude sur les Rapports entre Rousseau et Kant. Dühring avait déjà indiqué ce que les théories morales de Kant doivent à Jean-Jacques ; mais Stein va bien plus loin, et montre que le moraliste genevois a eu une influence décisive sur la métaphysique du philosophe allemand. Et ce n’est pas une affirmation en l’air ; documens en mains, Stein prouve ce qu’il avance, irréfutablement ; il le fait, d’ailleurs, en quelques pages, avec cette extrême concision qui reste un trait distinctif de sa manière. Dans la philosophie proprement dite, une série de Scolies sur Schopenhauer est peut-être, à côté de l’étude déjà mentionnée sur les Rapports entre le langage et la philosophie, ce qu’il a produit de plus remarquable. Ses études sur Luther et sur Shakspeare sont mi-historiques, mi-philosophiques. Il y aurait enfin à signaler une série d’articles plus spécialement littéraires sur Gœthe, Jean-Paul Richter, Gobineau et autres, et des études sur des livres nouveaux.

Mais l’intérêt du public allemand va surtout, et avec raison, aux œuvres poétiques. Stein, cependant, est mort avant d’avoir trouvé la forme définitive qui aurait convenu à son génie particulier. À l’encontre de ses amis, je trouve l’homme plus parfait que ses poèmes, et, si ceux-ci abondent en passages exquis, ce dont je conviens volontiers, je n’y saurais voir des parfaits chefs-d’œuvre. Novalis aussi, chez qui la fantaisie était beaucoup plus ardente, mourut sans avoir pu terminer le roman impossible, romanesquement chimérique, dont il avait fait l’œuvre de sa vie. Stein, lui, n’a jamais extravagué, et, d’ailleurs, son extrême souci de la forme devait évidemment faire plus lentement mûrir son talent. On peut comparer ces deux hommes, mais aussi les opposer l’un à l’autre comme représeûtant l’un, le romantisme, l’autre le classicisme le plus sévère. Et tous deux sont morts avant d’avoir consommé leur œuvre.

Cette constante préoccupation de la forme, — que Stein voulait simple, correcte, d’une beauté irréprochable, jamais étincelante, toujours ardente d’un feu intérieur, — jointe à cette qualité morale que les Grecs nommaient σωφροσύνη, et qu’il possédait à un haut degré, donnent le droit d’affirmer que Stein, s’il n’eût été fauché si jeune, eût créé des œuvres poétiques de grande valeur. Comme arrière-plan, un horizon vaste, lointain, mais tracé d’une main sûre d’elle-même : sa conception philosophique du monde. Les questions sociales eussent donné la trame de l’œuvre. Et, en avant de ce fond double (la nature immuable et la cohue agitée des humains), se fussent dressés les grands hommes, les héros et les saints ; plus grands que la nature, parce qu’un cœur humain bat dans leur poitrine, plus grands aussi que nous, parce que leur regard embrasse l’univers, et que leur vie semble, comme un océan, nous convier à nous embarquer vers ce monde meilleur que leur œil plus clair discerne, par delà les brumes de notre horizon.

Ce tableau n’est pas pure fantaisie : dans ce que Stein nous a légué, nous en trouvons les élémens, parfois éparpillés, parfois réunis déjà, mais point encore rassemblés dans une parfaite et harmonieuse unité. Son premier livre, dont j’ai déjà parlé, les Idéals du matérialisme ou plutôt Philosophie lyrique nous montre, dans un bouillonnement désordonné, toutes les faces de sa personnalité. C’est encore un chaos ; mais la division en courts chapitres, chacun d’un caractère individuel, montre déjà l’extrême souci de la forme. Et si le philosophe prédomine au début du livre, le poète l’emporte à la fin. Mais le principal ouvrage poétique de Stein est le volume qui parut en 1883 sous ce titre : Helden und Welt (les héros et le monde). Ce sont des dialogues dramatiques, mais d’un genre bien différent de ceux, par exemple, de Lucien ou de Voltaire ; le raisonnement n’y entre pour rien, le portrait des personnages est tout ; peut-être se rapprochent-ils des Scènes de la Renaissance de Gobineau, plutôt que de tout autre modèle. Et ces personnages, ce sont des « héros, » dans l’acception que Stein donne à ce terme, c’est-à-dire, des hommes moralement grands, représentés dans leur milieu, dans ce « monde » contre lequel se brise leur volonté. Il y a douze contes en tout, trois ont trait à l’antiquité grecque, trois à Rome, trois au moyen âge, trois aux temps modernes. Ainsi défilent devant nos yeux Solon, Timoléon, Alexandre, Annibal, la mère des Gracques, Pompée, sainte Catherine, Luther, l’un des Bach, Giordano Bruno (avec Shakspeare), Cromwell, et un ouvrier de fabrique. Trois autres contes de la même série traitaient de la Révolution française : la mort de Marat, le Dauphin, Saint-Just ; ils n’ont été publiés qu’en 1894. La pensée dominante du livre est bien exprimée dans cette phrase : « Quelle que soit la puissance obscure et prodigieuse cachée derrière les choses, il reste certain que le seul chemin qui y conduise est celui de cette pauvre vie ; donc nos actions, pour fugitives qu’elles soient, ont sûrement une portée morale, profonde et éternelle. » Mais, si la thèse est visible, les personnages nen sont pas moins individualisés avec un incontestable talent. On devine même, sous ce masque un peu fatigant du dialogue, des dispositions marquées pour le drame. Et, chose singulière, Stein, l’homme si austèrement viril, réussit surtout dans l’expression des caractères féminins : telles, Cornélie, sainte Catherine, et la fille de Cromwell.


Un volume posthume, publié en 1888, contient, outre une série de nouveaux dialogues dramatiques, — dont l’un surtout, Frédéric le Grand, est d’une beauté supérieure, — une tragédie en un acte, et une série de contes qui montrent Stein sous un nouveau jour. Qu’on imagine un Guy de Maupassant chaste, si faire se peut. Il y a là une variation du thème de l’Ingénu (La patrie du sauvage) et un récit d’assassinat qui sont tout à fait remarquables d’observation et de style ; avec cela, un sang-froid qu’on n’aurait jamais soupçonné chez Stein. Et pas l’ombre d’une thèse : de l’art pur, et du meilleur. Dans ce même volume, trois dialogues sont réunis sous ce titre : Les Saints. C’est un fragment du dernier ouvrage qui ait préoccupé Stein ; il rêvait d’écrire une Vie des Saints, non point, on le comprend, dans une intention apologétique, mais parce qu’aucun problème ne le passionnait plus que celui de la sainteté. N’était-ce pas, d’ailleurs, à cette classe de héros que la nature semblait l’avait prédestiné lui-même ? Il s’entoura de toutes les indications possibles ; quelques mois avant sa mort, il écrivait que son âme était tout entière à cette œuvre nouvelle. Mais, soit qu’il ait renoncé à son projet, ou que le temps lui ait manqué de le réaliser, toujours est-il qu’on n’a trouvé dans ses papiers, autant que je sache, que trois dialogues : Les deux anachorètes (saint Paul Ermite et saint Antoine), Sainte Élisabeth, Tauler et le Vaudois. La Sainte Élisabeth est un morceau très développé, en trois parties, répondant à peu près aux cinq actes d’un drame ; il suffit de le lire pour se convaincre que l’auteur eût fini par écrire pour la scène, et eût pu y porter des œuvres aussi fortes que belles.

Mais je ne saurais songer à poursuivre ici l’analyse des écrits de Stein. Je n’ai voulu que signaler leur auteur au public français ; et je croirai avoir assez fait si, en indiquant dans cette esquisse rapide la noble et attachante physionomie morale du jeune poète philosophe, j’ai pu inspirer à quelqu’un de mes lecteurs le désir de l’approcher de plus près, et d’entrer plus à fond dans l’examen de son œuvre.

Houston Stewart Chamberlain.
  1. Coïncidence assez curieuse : ce premier baron de Stein a passé une grande partie de sa vie et est enterré dans la même ville qui devait jouer un si grand rôle dana la vie de son descendant.
  2. Veuille seulement le Grand et le Beau, et la force d’y atteindre ne te manquera point !
  3. Ni son Journal, ni ses lettres ne donnant de détails sur ce cours, je ne sais s’il traitait de Wagner en général, de son théâtre, ou de ses écrlts.