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Un nouveau Culte en Allemagne - La fête d’Arminius

Anonyme
Un nouveau Culte en Allemagne - La fête d’Arminius
Revue des Deux Mondes3e période, tome 11 (p. 219-229).
UN
NOUVEAU CULTE EN ALLEMAGNE

LA FETE D'ARMINIUS

Les mois d’été sont la saison morte de la politique, et les peuples ne sauraient mieux les employer qu’à fêter leurs saints, car il est bon de ne pas oublier ses saints, on peut avoir besoin d’eux un jour ou l’autre. Encore importe-t-il de les bien choisir ; ils ne sont pas tous également vénérables. Il en est d’inutiles, qui ne guérissent de rien, comme dit le proverbe ; il en est même de nuisibles et de pervers, avec lesquels il faut rompre tout commerce. Un voyageur anglais, le capitaine Thomas Smith, rapporte, qu’un roi de Nepaul, Rum-Bahadur, qui aimait tendrement l’une de ses femmes, eut le chagrin de la voir défigurer par la petite vérole. Dans sa juste fureur, il maudit ses médecins et ses dieux, et se promit d’en tirer une vengeance exemplaire.. Il commença par fouetter les médecins, leur fit couper le nez et l’oreille droite. Les dieux eurent leur tour. Le vindicatif souverain les accabla d’injures, leur reprocha de lui avoir extorqué sous de faux prétextés 12,000 chèvres, 2,000 gallons de lait et plusieurs quintaux de confitures. Puis il fit amener devant le palais toute son artillerie, les pièces furent chargées jusqu’à la gueule, et au bout de six heures d’une canonnade bien nourrie le Népaul n’avait plus de dieux. Ce procédé peut sembler un peu brutal, nous ne le proposons point en exemple. Il n’en est pas moins vrai que les peuples comme les rois, sont bien conseillés quand ils mettent à pied les faux saints ; quand ils réservent leurs hommages pour ceux de leurs patrons qui furent dignes de l’être, pour ceux qui eurent de bonnes intentions et l’humeur débonnaire, pour ceux qui guérissent les hommes non-seulement de la variole, mais des mauvaises pensées, des funestes ambitions, des haines inutiles, de l’esprit de contention et de chicane. Par malheur, je ne sais quel vent souffle sur l’Europe depuis quelques années, mais ce sont précisément les saints acariâtres, querelleurs et pernicieux qui sont aujourd’hui le plus chômés. On leur prodigue les honneurs et l’encens. Il en résulte que les fêtes pacifiques sont devenues une exception. On se réjouit bruyamment, non pour se faire plaisir, mais pour faire pièce au prochain ; sous prétexte de se donner à soi-même une sérénade, on donne à son voisin le petit régal d’un charivari. Il y a bien paru dans plusieurs des fêtes qui ont été célébrées tout récemment.

Certes ce n’est point à la seule fin d’honorer la mémoire d’un éloquent orateur qu’on vient de fêter avec tant de tapage à Dublin le centième anniversaire de la naissance d’O’Connell. Ce grand virtuose de la parole mérite de n’être pas oublié, et il est bon de se souvenir que pendant de longues années il a combattu sans relâche pour cette grande cause de l’émancipation des catholiques, à laquelle se sont ralliés tous les libéraux anglais. Les victoires que remporte la justice dans ce monde sont dignes d’être commémorées ; mais ce n’est point le défenseur de l’égalité des cultes devant la loi dont le souvenir est demeuré cher au clergé irlandais. Cette égalité a été mainte fois condamnée par la curie romaine ; c’est une de ces propositions hérétiques, malsonnantes et téméraires dont la révolution française a infecté le monde, car il n’est pas une seule hérésie qu’elle n’ait prise sous son patronage, elle a commis tous les crimes de l’esprit. Les archevêques et les évêques d’Irlande consentent à oublier qu’O’Connell fut un libéral, ils passent obligeamment l’éponge sur cette tache. Ils ne voient plus dans Tiberius Gracchus que le fils pieux et soumis de l’église, l’implacable adversaire des prérogatives anglicanes. En honorant sa mémoire, ils entendaient se donner le plaisir d’offrir à leurs invités un banquet où l’on porterait d’abord la santé du pape, la santé de la reine d’Angleterre ne venant qu’après. Ils avaient compté sans un hôte indiscret qui est venu les déranger dans leurs ébats. Le parti des démocrates irlandais et des home rulers fait passer la religion après la politique, et sa politique est révolutionnaire. S’ils reconnaissent O’Connell pour leur patron, c’est qu’après avoir obtenu l’émancipation des catholiques, le grand agitateur a employé les dernières années de sa vie à prêcher le rappel de l’édit d’union et l’indépendance de la verte Erin. Or les prélats irlandais, qui entendent fort bien leurs intérêts, se soucient fort peu de voir la verte Erin devenir indépendante ; ils auraient beaucoup plus de peine à s’accommoder d’une république feniane que d’une monarchie hérétique à la vérité, mais tolérante et même bienveillante. Comme le remarquait une revue anglaise, il est heureux pour son éminence le cardinal Cullen que la plupart des prélats étrangers qu’il avait conviés aux fêtes de Dublin n’aient pu se rendre à son appel ; il voulait leur donner le spectacle de son triomphe, ils auraient assisté à sa mélancolique déconfiture. Démocrates et catholiques se sont disputé avec acharnement le cadavre du tribun, comme jadis se battirent les Grecs et les Troyens autour du corps de Patrocle. Les démocrates sont restés les maîtres du champ de bataille ; ils avaient à leur disposition les plus robustes poumons de l’Irlande. L’Angleterre, à qui on voulait causer du chagrin, n’a pu s’empêcher de rire en voyant les conspirateurs se prendre aux cheveux, faire échange de quolibets et d’injures.

Compterons-nous au nombre des fêtes du mois d’août l’étrange conférence théologique ou, pour mieux dire, le concile d’hérétiques qui a été tenu ces jours-ci à Bonn sous la présidence de l’éminent docteur Döllinger ? En apparence, ce concile était une œuvre de paix ; on se proposait d’y établir une sorte d’union dogmatique entre toutes les églises orthodoxes détachées de Rome. Il paraît qu’on y a réussi, qu’on est parvenu, non sans peine, à rassembler deux cents têtes sous un bonnet, et c’est d’autant plus remarquable que ce bonnet est un bonnet de docteur. Chacun prend son plaisir où il le trouve ; au plus fort des ardeurs de la canicule, des théologiens, accourus du fond de l’Allemagne, de la Russie et de l’Angleterre, ont passé de longues journées à disputer sur la procession du Saint-Esprit. On à pu craindre que cette discussion ne tournât mal, qu’on ne finit par se manger le blanc des yeux. Un soir, tout semblait perdu, les théologiens de l’église grecque persistaient à soutenir que le Saint-Esprit ne procède que du père, que le comble de l’impiété est d’avancer, comme les Latins, qu’il procède et du père et du fils, patre filioque. De leur côté, les Latins prouvaient leur dire, s’obstinaient, se butaient, et déjà l’affreuse Discorde faisait siffler ses serpens. Heureusement dans la nuit qui suivit cet orageux débat, le docteur Döllinger eut une soudaine illumination. Il s’écria comme Archimède : J’ai trouvé ! — et le lendemain il annonçait aux pères du concile, à la fois étonnés et charmes, que le Saint-Esprit ne procède à la vérité que du père, mais qu’il en procède en passant par le fils. Cette ingénieuse solution réconcilia comme par un charme tous les cœurs aigris, elle fut votée avec enthousiasme, on s’embrassa, et on est parti de Bonn enchanté de l’heureux emploi qu’on y avait fait de son temps et en se promettant bien de recommencer en automne.

Cette petite agape théologique, qui a laissé de si bons souvenirs à tous les convives, a été beaucoup moins agréable à l’archevêque de Cologne, aux évêques de Mayence et de Munster, aussi bien qu’à leurs nombreuses ouailles. Aussi les ultramontains allemands des bords du Rhin se promettent de prendre leur revanche en célébrant à leur tour une cérémonie de leur goût, et, chose bizarre, en la célébrant en France. Ils se proposent de faire dans les premiers jours de septembre, un pèlerinage à Lourdes. Ils commenceraient par se rendre à Paris et par déposer un ex-voto dans la chapelle de Notre-Dame-des-Victoires. De quelles victoires remercieront-ils le ciel, ces pèlerins allemands ? Ce point serait curieux à éclaircir. De Paris, ils iraient porter à Notre-Dame-de-Lourdes une superbe bannière brodée, représentant le patron de l’Allemagne catholique, un beau saint Boniface tout neuf, de grandeur naturelle. Qu’ont-ils à dire de si particulier à Notre-Dame-de-Lourdes qu’ils ne puissent le dire tout aussi bien à Notre-Dame-du-Capitole à Cologne ? Ce qui ne peut se dire à Cologne, il serait fâcheux pour la France qu’on vînt le dire chez elle : ce n’est pas d’hier que M, de Bismarck s’est fait fort d’apprendre à l’Europe ce qu’il faut entendre par une querelle d’Allemand ; saint Boniface est trop bon, la France n’est point jalouse d’avoir part à ses dangereuses confidences. En vérité, jusqu’à des temps meilleurs, elle peut très bien se passer de sa visite. Elle n’a guère à se louer de lui ; quel service, lui a-t-il rendu ? Si nous jugeons de sa conduite par celle qu’il a dictée à ses fidèles de Munich et de Westphalie, après avoir marmotté pour la forme quelques vaines protestations, l’odeur de la poudre l’a grisé, il a pris plaisir aux hurlemens du canon de Sedan, il n’a eu garde d’intercéder pour que les vaincus obtinssent de meilleures conditions, la carte à payer lui a paru fort raisonnable, l’Alsace annexée l’a mis en joie, il a été le premier à offrir au conquérant le diadème impérial. Non, il n’y a pas de raison pour que la France se félicite de recevoir chez elle ce saint équivoque. Lui-même, à peine aura-t-il atteint les bords de la Seine, il aura le mal du pays, il se prendra à soupirer après sa crypte de Fulda.

Si saint Boniface a conçu le bizarre projet de faire en France un pèlerinage, bannière déployée, il se pourrait que cette fantaisie lui eût été. inspirée par le chagrin et le dépit qu’il a ressentis dernièrement, en voyant inaugurer sur le sommet de la Grotenburg le culte d’un nouveau saint fort rébarbatif, jadis prince des Chérusques et qui l’an 9 de l’ère chrétienne massacra dans la forêt lippoise trois légions romaines commandées par Quintilius Varus. L’Allemagne n’avait jamais entièrement oublié son Arminius ou son Hermann ; il avait été chanté par quelques-uns de ses poètes, par Klopstock en particulier, qui profita d’une si belle occasion pour faire un chef-d’œuvre de plus dans le genre ennuyeux, où il était maître. Cependant, Arminius ne jouissait pas encore dans son pays de ce qu’on peut appeler une grande situation ; il n’avait pas reçu les honneur divins ou du moins il ne figurait que parmi les petits dieux. La gloire de réparer cette injustice était réservée à un sculpteur bavarois, M. Joseph Ernst von Bandel, né à Ansbach le 17 mai 1800. Redoutables, a-t-on dit, sont les hommes qui n’ont lu qu’un livre, plus redoutables encore ceux qui n’ont qu’une idée. M. de Bandel est un de ces hommes qui ne se permettraient pour rien au monde d’avoir deux idées, ni à la fois, ni l’une après l’autre. Il avait résolu d’élever à la gloire d’Arminius un monument immortel et colossal ; à cette pensée il a consacré toute sa vie, tout ce qu’il avait de forces et de talent. On raconte que dans son enfance il s’affligeait en secret de l’ingratitude de ses compatriotes envers le héros chérusque qui les a délivrés du joug des Romains. Il sentit qu’une destinée pesait sur lui, qu’il avait reçu du ciel la mission d’acquitter la dette nationale, y compris les arrérages et les intérêts des intérêts. Dès 1819, il avait presque arrêté son plan et fait son devis. Il lui a fallu plus d’un demi-siècle pour mener son œuvre à bonne fin. Ce qu’il a dépensé à cet effet de patience, de volonté, d’obstination germanique, aurait suffi pour découvrir les sources du Nil, pour percer deux isthmes, pour creuser trois tunnels internationaux.

Ce fut en 1837 que M. de Bandel parcourut dans tous les sens la forêt de Teutoburg, théâtre des exploits d’Arminius, pour y chercher l’emplacement le plus convenable à la bâtisse idéale et gothique qu’il rêvait. Il fixa son choix sur la Grotenburg, sommité voisine de Detmold ; il s’y construisit une cabane où il passait des saisons entières. Les vieux chênes de la forêt, les corneilles et les choucas étaient les seuls confidens de ses longs entretiens avec la grande ombre chérusque, des déclarations passionnées qu’il lui adressait, des sermens qu’il lui faisait de la sauver à jamais des injurieux oublis des hommes. De temps à autre, il redescendait de son Sinaï pour organiser une nouvelle quête, et à peine avait-il recueilli quelques thalers, il ajoutait une pierre à son édifice. Hélas ! les cœurs étaient tièdes les thalers étaient rares. L’avare Allemagne serrait les cordons de sa bourse, elle estimait qu’Hermann pouvait attendre, qu’il était un véritable bourreau d’argent ; elle réservait sa faveur pour d’autres saints plus discrets, qui se contentaient d’un culte plus modeste et faisaient des appels moins fréquens à ses libéralités. C’était le temps où le plus irrévérencieux des poètes décourageait toutes les grandes pensées et toutes les nobles entreprises par ses criminels persiflages. « Voici, disait-il, la forêt de Teutoburg, dont Tacite a fait la description. C’est là le marais classique où Varus est resté. C’est là que se battit le prince des Chérusques, Hermann, la noble épée ; la nationalité allemande a vaincu sur ce terrain boueux, dans cette crotte où s’enfoncèrent les légions de Rome. Si Hermann n’eût pas gagné la bataille avec ses hordes blondes, il n’y aurait plus de liberté allemande, nous serions devenus Romains. Dans notre patrie régneraient maintenant la langue et les coutumes de Rome. Les Souabes s’appelleraient Quirites, il y aurait des vestales même à Munich… Dieu soit loué ! Hermann a gagné la bataille, les Romains furent défaits, Varus périt avec ses légions, et nous sommes restés Allemands. Nous sommes restés Allemands et nous parlons allemand. L’âne s’appelle esel et non asinus ; les Souabes sont restés Souabes. O Hermann ! voilà ce que nous te devons ; c’est pourquoi, comme bien tu le mérites, on t’élève un monument à Detmold ; j’ai souscrit moi-même pour cinq centimes. »

Hermann à triomphé des railleries de l’Aristophane allemand. Le 17 juin 1846, il ne manquait plus une pierre an soubassement cyclopéen qui devait porter sa statue. Depuis lors il s’est passé des événemens qui ont disposé l’Allemagne à regarder d’un œil plus complaisant le vainqueur de Varus ; ses entrailles se sont dilatées, et les gros sous ont commencé de pleuvoir dans la sébile de M. de Bandel ou « du vieux de la montagne, » comme l’appellent les Lippois. Le Reichstag a voté 10,000 thalers, l’empereur en a donné 11,000. Aujourd’hui la statue a pris possession de son socle. Hermann est debout sur sa montagne, coiffé de son casque, la main gauche posée sur son bouclier, élevant de la main droite jusqu’au ciel sa redoutable épée. On ne lui a plaint ni les pierres ni le cuivre. L’épée mesure 24 pieds, la statue en a 55, le soubassement 93. Les destinées se sont accomplies, le sculpteur bavarois et providentiel a eu raison des coupables indifférences de ses compatriotes. Le 16 août, 40,000 Allemands, disent les uns, 15,000, disent les autres, se sont rassemblés à Detmold, et une procession triomphale a inauguré à la Grotenburg le nouveau culte.

A vrai dire, dans cette grande journée il a été beaucoup parlé d’Arminius, beaucoup moins du monument que lui a consacré son infatigable adorateur. La première difficulté sérieuse qu’aient rencontrée les Allemands depuis leurs triomphes de 1870 est l’embarras qu’ils éprouvent en parlant du monument d’Hermann. Ils sont obligés, pour exprimer leur pensée, de recourir à toutes les circonlocutions, à tous les circuits de paroles, à toutes les ambages d’une rhétorique en détresse. Ils vantent « la grandiosité monumentale » de la statue ; ils ajoutent que la première impression qu’elle produit est celle d’un vif étonnement, ils ne disent pas quelle est la seconde. Cela nous rappelle l’ingénieuse délicatesse avec laquelle l’auteur allemand d’un Guide en Suisse dit, en décrivant la vallée de Samaden, où il n’y a pas deux arbres : « Au premier abord, cette vallée semble un peu nue. » Les aubergistes de Samaden lui ont su gré d’avoir donné à sa pensée un tour si discret ; mais M. de Bandel sait-il gré à ses admirateurs de déclarer que son œuvre est si grande, « qu’il faut du temps avant que le sens esthétique parvienne à s’en emparer critiquement ? » Nous demandons grâce pour cette traduction ; on ne traduit pas l’intraduisible, et notre pauvre langue n’a jamais eu le talent de pêcher dans l’eau trouble. M. de Bandel serait encore moins content, s’il savait tout ce que disent les malins, car il y en avait parmi les pèlerins de la Grotenburg, et ils ont donné leur coup de langue en passant. Ils ont glosé sans miséricorde et sur la statue et sur le socle qui la porte. Les uns ont prétendu que ce socle découpé en arceaux et couronné d’une coupole représentait visiblement une chapelle, mais que l’artiste avait mal pris ses mesures, qu’au dernier moment il lui avait été impossible d’introduire la statue du saint dans sa niche, qu’il en avait été réduit à la jucher sur le toit, où elle se tient en équilibre tant bien que mal. D’autres ont avancé que cette chapelle n’est pas une chapelle, qu’elle ressemble plutôt à une échauguette ; à ce compte, Arminius serait un factionnaire somnambule qui, au lieu d’entrer dans sa guérite, a eu la fantaisie de grimper dessus. Dieu le garde de se réveiller ! Il ferait une chute bien dangereuse. D’autres ont dit que cette guérite n’est pas une guérite, qu’elle ressemblait comme deux gouttes d’eau à un calorifère, que le prince des Chérusques devait être reconnaissant à M. de Bandel pour l’attention délicate qu’il avait eue de lui tenir les pieds chauds pendant les longs hivers de la Westphalie. D’autres enfin affirment que le monument tout entier, y compris le socle, la statue et cette interminable épée qui semble percer les nues, représente dans la pensée de l’artiste un gigantesque épouvantail à chènevière. Quelle est la chènevière que garde Arminius ? C’est l’Allemagne. Qui sont les moineaux effrontés qu’il s’occupe de tenir en respect ? Il a le visage tourné au sud-ouest, les moineaux sont les Welches qui se permirent jadis d’aller à la picorée au-delà du Rhin. Il était urgent de planter sur la Grotenburg un grand mannequin en métal battu pour leur ôter à jamais l’envie de recommencer. Quel qu’ait été précisément le but de M. de Bandel, on peut être certain que ses intentions étaient excellentes, et une bonne intention a toujours droit au respect, surtout quand elle a 183 pieds de haut. Au surplus, il peut se consoler des lazzis que lui décochent les mauvais plaisans. Le bon vieillard était si heureux pendant la cérémonie du 16 août qu’il a failli se trouver mal, et, ce qui n’a point rabattu les élans de sa joie, il a reçu l’ordre de la couronne de troisième classe, la croix d’honneur de première classe de la principauté de Lippe et une pension viagère de 12,000 marcs.

La fête d’Arminius avait été annoncée longtemps d’avance, et pendant les semaines qui l’ont précédée on s’était donné de la peine pour chauffer l’enthousiasme populaire, pour rappeler à l’Allemagne les titres qu’a le prince des Chérusques à sa gratitude. Les feuilles officieuses avaient tiré de son étui d’or leur plume des grands jours, elles avaient déployé toutes les ressources de cette éloquence majestueuse et pontificale dont elles ont le secret pour exhorter tous leurs paroissiens à s’associer au moins par le cœur à la grande manifestation nationale qu’on préparait. Ces exhortations ont eu moins de succès qu’on ne s’y attendait, beaucoup d’Allemands sont demeurés tièdes. — Pouvons-nous, disaient-ils, nous passionner pour un personnage à demi légendaire et si peu connu qu’il est impossible de savoir s’il faut l’appeler Arminius, Hermann ou Armin, et si sa femme se nommait Thusnelda, ou Thurschilda, ou Thursinhilda, sans compter qu’on n’a pas encore découvert où s’est livrée cette bataille dont vous dites qu’elle fut « la première réponse allemande écrite par l’épée des Chérusques sur le crâne des Romains ? » Tout porte à croire d’ailleurs qu’Arminius était un barbare à tous crins qui détestait la civilisation beaucoup plus que le despotisme. En vérité, nous avons plus d’obligation à Rome qu’au vainqueur de Varus. Elle a dégrossi notre rudesse naturelle, elle a fait entrer dans nos cerveaux de loups des idées qui ont fini par y prendre racine, elle nous a donné ses lois, quelques-unes de ses institutions, et si aujourd’hui encore nous avons un césar, n’est-ce pas d’elle que nous avons hérité cette gloire ? — A ces objections, les journaux officieux répondaient qu’il ne s’agissait pas de cela, qu’Hermann avait été « une de ces âmes géniales et solides qui ne naissent que dans l’Allemagne du nord, natures fraîches et saines jusque dans leur moelle la plus intime, » qu’il était le symbole « des aspirations idéales de sa nation, des idealen schwungs, » qu’il avait possédé toutes les qualités germaniques, le patriotisme, l’amour religieux du devoir, l’intégrité du caractère, sans oublier la modestie. — Mais, répliquaient les ergoteurs, les historiens latins et grecs, par qui seuls nous le connaissons, sont unanimes à déclarer que ce représentant de l’idéalité germanique était d’une bonne foi douteuse, insignis perfidia, a dit Tacite. La victoire qu’il remporta sur les Romains fut un véritable guet-apens. Il avait su capter leur confiance, les persuader de son dévoûment, et il profita de la crédulité de Varus pour le conduire à l’abattoir, lui et ses légions. Ce haut fait a été cause que pendant longtemps la sincérité germaine fut en mauvaise odeur, et que Strabon s’est permis d’avancer « qu’il est fort utile de se défier des Allemands, que quiconque s’en remet à leur bonne foi finit par s’en trouver mal. » Qu’Arminius repose en paix dans sa forêt de Teutoburg ! Il fut un brave capitaine, un ambitieux, car il paya de sa vie la fantaisie qui lui était venue d’être roi. Il a eu la gloire d’arracher à Auguste un cri qui a traversé les siècles, et Tacite lui a élevé dans une de ses pages immortelles un mausolée en belle prose latine. Pourquoi vouloir lui en élever un second en style chérusque ou marcoman ?

Si la fête du 16 août n’a pas eu un succès d’enthousiasme, on ne peut nier en bonne foi qu’elle n’ait honnêtement réussi. Tout s’est passé de la manière la plus convenable. On a beaucoup parlé, beaucoup chanté ; on a mangé des gâteaux à la Bandel et des fromages à la Thusnelda. M. de Bismarck n’avait point fait au prince des Chérusques l’honneur d’assister à l’inauguration de son culte ; il s’en est excusé par une lettre courte, mais gracieuse, — eloquentia brevis, disait Quintilien, cum animi jucunditate. En somme, que manquait-il à la fête ? L’empereur d’Allemagne l’a honorée de sa présence, il a présidé à ces rites sacrés avec sa bonne grâce accoutumée. Il avait demandé en arrivant à Goslar qu’on le considérât comme un simple invité. On ne l’a pas pris au mot, on l’a fait passer sous des arcs de triomphe, des jeunes filles coiffées de bluets lui ont offert des couronnes. Certains discours lui ont paru un peu longs ; pourquoi aussi M. le surintendant Koppen s’est-il cru obligé d’établir dans un sermon en trois points qu’Arminius était le parfait modèle non-seulement de toutes les vertus civiles et domestiques, mais encore de toutes les vertus chrétiennes ? Séance tenante, l’éloquent prédicateur a fait faire à L’illustre païen sa première communion. Qu’en ont pensé Odin et ses deux corbeaux, ainsi que la belle Freya qui pleurait des larmes d’or ? Qu’en a pensé le farouche dieu Thor dans son palais de Troudouangour, où il trône sur un char attelé de deux boucs ? Ils se sont indignés qu’on leur ravit effrontément le plus beau coq de leur paroisse. Ce qu’a dit l’empereur n’a pu désobliger personne, pas même un dieu mort. Il a répondu aux délégués de la ville de Munster, qui étaient venus lui apporter leurs hommages, que, si chacun faisait son devoir, l’Allemagne n’aurait rien à redouter de ses ennemis intérieurs et extérieurs. A une autre députation, il a dit qu’Armidius n’avait rien perdu aux ajournemens qu’avait essuyés sa fête, que les grandes choses qui s’étaient faites dans ces dernières années donnaient à cette fête son véritable sens. Le soir, à la fin d’un banquet, on a fait la lecture publique de tous les télégrammes qu’avait reçus dans la journée le comité du monument La dépêche qu’avaient expédiée les Allemands de Richmond en Virginie était brève, mais éloquente ; elle était ainsi conçue : « le monde appartient aux Germains. »

Qui pourrait s’y tromper ? la bataille dont on vient de solenniser le souvenir sur le sommet de la Grotenburg n’a pas été livrée l’an 9 de l’ère chrétienne, elle est beaucoup plus récente. Elle a été gagnée non par des framées et des javelots, mais par des canons Krupp, et ce n’est pas Quintilius Varus qui commandait les vaincus. Dans la quatrième niche du fameux socle à arceaux sur lequel M. de Bandel a hissé son Hermann se trouve le portrait en bronze de l’empereur Guillaume ; on lit au-dessous cette inscription : « Celui qui a réuni sous sa forte main des races longtemps divisées, celui qui a triomphé glorieusement de la puissance et de la perfidie welches, celui qui a ramené au bercail de l’empire allemand des fils depuis longtemps perdus, celui-là est semblable à Armin le sauveur ! » A quelques pas de là, on trouve une autre niche et une autre inscription dans laquelle il est question de l’insolence française humiliée et confondue. Combien de temps encore les monotones litanies de la haine seront-elles l’accompagnement nécessaire de toutes les fêtes que célèbre la blonde et pacifique Allemagne ? Il faut croire que les haines blondes sont les plus tenaces de toutes, — bien rosser et gardée rancune, disait Figaro, est en vérité par trop féminin.

Si jamais, nous passions à la Grotenburg, nous voudrions graver sur l’une des pierres si laborieusement rassemblées par M. de Bandel ce mot de l’un des plus grands poètes de l’Allemagne : « le patriotisme de l’Allemand consiste en ce que son cœur se rétrécit comme le cuir par la gelée, qu’il cesse d’être un Européen pour n’être plus qu’un étroit Allemand. » La nation qui a produit tant de citoyens du monde, tant d’esprits libres, tant d’âmes élevées et vraiment européennes, ne renoncera-t-elle jamais aux puérilités de l’orgueil de race, qui est le plus sot des orgueils et la plus orgueilleuse des sottises ? Le jour ne viendra-t-il pas où elle se sentira le cœur affadi par l’encens un peu grossier qu’on lui prodigue, où elle se lassera d’entendre éternellement parler de ses vertus et de la corruption latine ? Ne finira-t-elle pas dans un accès de généreuse humeur par briser la cassolette des thuriféraires, par imposer silence aux chanteurs d’antiennes et par rendre la parole aux gens d’esprit ? Ce jour viendra, il en sera de l’Allemagne comme d’Irax, itimadoulet de Médie. C’était, rapporte la chronique, un grand seigneur, dont le fond n’était pas mauvais, mais il était vain comme un paon. Zadig entreprit de le corriger ; il lui envoya un maître de musique, vingt-quatre violons et douze voix qui avaient l’ordre de lui chanter tout le long du jour une cantate dont le refrain était :

Que son mérite est extrême !
Que de grâces, que de grandeur !
Ah ! combien monseigneur
Doit être content de lui-même !


La première journée lui parut délicieuse, la seconde fut moins agréable, et bientôt il écrivait en cour pour supplier Zadig de rappeler ses violons et ses chanteurs. Il promit d’être désormais moins content de lui, « il se fit moins encenser, eut moins de fêtes et fut plus heureux, car, comme dit le sage, toujours du plaisir n’est pas du plaisir. »

Parmi les figures oratoires, classiques ou romantiques, que la fête du 16 août a inspirées aux journalistes officieux, il en est une qui nous paraît digne d’être relevée, parce qu’elle a non-seulement plus de mérite littéraire, mais plus de sens que les autres. On se rappelle la célèbre chanson du vieil Arndt. Quelle est la patrie de l’Allemand ? se demandait le poète, et il répondait qu’elle est partout où résonne la langue allemande, partout où le cœur est chaud et le regard loyal, partout où le Français est tenu pour un ennemi. Un recueil de Berlin, la Semaine militaire, vient d’exécuter des variations nouvelles sur le thème traité jadis par le poète de Schoritz. — « La patrie de l’Allemand, a-t-il dit, c’est la victoire, car la victoire a réuni ceux qui étaient séparés, et c’est pour cela qu’on voit rayonner au sommet du monument de la Grotenburg, comme un signe de ralliement pour tous les regards et pour tous les cœurs, le glaive d’Armin, la pointe de l’épée allemande. » Cette métaphore hardie, où l’on reconnaît toute la grandiloquence berlinoise, renferme une vérité, agréable ou désagréable pour les Allemands, c’est à eux d’en juger, mais à coup sûr inquiétante pour leurs voisins. Les descendans d’Arminius ont vaincu ensemble, et voilà pourquoi, oubliant leurs divisions séculaires, ils se sont réunis en un seul corps de peuple. En 1870, la victoire a fait l’empire, faut-il admettre qu’il suffirait d’un malheur pour le défaire ? Doit-on penser aussi qu’une paix prolongée rendrait les Allemands à leurs dissensions naturelles, et que, pour rester toujours unis, ils sont obligés de vaincre toujours ? Les rédacteurs de la Semaine militaire sont des gens qui pèsent leurs paroles, et qui savent très bien ce qu’ils veulent dire. Nous nous souvenons d’avoir rencontré un jour en voyage un Prussien assez original à qui son médecin avait enjoint de se secouer, de se remuer beaucoup, pour conjurer l’excessif embonpoint dont il était menacé. A peine était-il descendu dans une auberge, il entamait une violente discussion avec le premier venu, et peu s’en fallait qu’il ne prît son homme au collet. On aurait pu croire qu’il se fâchait ; point, il se donnait du mouvement. La nuit, sans trop se soucier du repos de ses voisins, il se relevait pour faire des armes et tirait à la muraille pendant deux heures, — au demeurant le meilleur fils du monde. Quand les aubergistes se plaignaient, il leur répliquait avec le plus grand flegme qu’il suivait les ordonnances de son médecin, que ces exercices nocturnes étaient nécessaires à sa santé. Il serait fâcheux que les médecins politiques et militaires de l’Allemagne lui prescrivissent un traitement du même genre, et qu’elle en vînt à se persuader que le repos ne convient pas à son tempérament, qu’elle risquerait de contracter dans une paix prolongée quelque maladie mortelle, que pour se bien porter et se tenir en haleine, elle doit se livrer tous les quatre ou cinq ans à cet exercice violent qu’on appelle la guerre. M. Mommsen vient de déclarer solennellement, urbi et orbi, que ses compatriotes ne feraient jamais que des guerres nécessaires ; comprenait-il dans le nombre les guerres hygiéniques ? A ce compte, notre pauvre Europe est mal en point, elle finira par devenir absolument inhabitable.

Espérons qu’il n’en sera rien, et que ce n’est pas en vain que dans un discours chaudement applaudi le prince impérial d’Allemagne évoquait l’autre jour à Cologne « l’image de la paix dorée. » Puissent les Allemands se défier des recommandations de leurs médecins casqués qui écrivent dans la Semaine militaire ; puissent-ils leur répondre comme Hamlet : « Crois-tu qu’il soit aussi facile de jouer de moi que de la flûte ? » Il est à souhaiter que la France ne croie pas trop à leur sagesse, et puisque aujourd’hui tous les peuples se complaisent à fêter leurs saints et leurs héros, elle fera bien de se placer sous l’invocation de son véritable saint national, de celui qu’ont adoré tous ses grands hommes, de l’éternel bon sens, « lequel est né français. » Elle lui a fait trop d’infidélités ; qu’il soit désormais son unique conseil ! Il la gardera de la longue épée de saint Arminius, et il lui apprendra aussi à ne pas faire trop de fond sur les bonnes paroles, sur les sourires agréables, sur les complimens filandreux de saint Boniface et de ses acolytes.


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