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Alexandre Cadot, éditeur (Tome Ip. 213-236).


X



Une foule immense encombrait les jardins de l’Alameda, foule grave et guindée comme toute foule espagnole : autour de la promenade et comme pour lui servir de ceinture, deux doubles rangées de voitures découvertes, suivies par de fringants cavaliers, toutes les plus jolies femmes de Mexico étalaient nonchalamment leurs riches toilettes sur leurs banquettes de velours, et profitaient de la marche lente des mules pour recueillir tout à l’aise, et sans en rien perdre, les compliments tant soit peu orientaux et ampoulés des lechunguinos ou petits maîtres qui s’acharnaient à frotter les flancs de leurs chevaux contre les roues de leurs voitures.

Du milieu de cette foule efféminée et d’élite, se détachait, par-ci par-là, une de ces sombres figures de rancheros, aux traits bronzés et aux grandes moustaches tombantes : aventuriers, là plupart du temps, en quête d’un renseignement où d’une proie, et toujours prêts à profiter de l’amour-propre d’un Anglais pour lui gagner un millier de piastres en courses de chevaux. Tous ces gaillards-là, qu’il vaut beaucoup mieux rencontrer dans un lieu public que sur une grande route, gardaient un sérieux impassible, et fumaient leur cigarre avec une gravité que ne troublait en rien les prodigieux bonds de leurs chevaux. Le Mexicain tient beaucoup en réalité de la fabuleuse nature du centaure.

M. L… me nommait les femmes les plus à la mode, et les plus haut placées, en ayant soin d’ajouter à la suite de chaque nom une petite notice biographique qui, pour n’être qu’un résumé, ne manquait pas d’une certaine énergie. Ces répétitions de scandale finirent même par me choquer à un tel point que je ne pus m’empêcher de lui faire observer à la fin, ou bien qu’il devait y avoir calomnie de sa part, ou bien que toutes les femmes mexicaines étaient indignes de mériter le respect.

— Encore l’extrême, s’écria-t-il ; je vous assure, mon jeune ami, que vous avez besoin de vivre un peu… Je ne calomnie nullement ces femmes ; car je ne vous raconte que des faits sans commentaires, et pourtant elles sont loin d’être aussi blâmables que vous semblez le croire. Ce sont tout bonnement, pour la plupart, de grands enfants, vivant avec tous les dehors de la civilisation, et conservant néanmoins une nature sauvage.

Je conçois parfaitement qu’il doit vous en coûter de voir ainsi faucher avec brutalité toutes vos illusions ; mais, puisque vous devez vivre dans ce pays-ci, et que vous désirez l’étudier, c’est un vrai service que je vous rends en agissant ainsi, je dois avant tout vous parler de l’éducation des femmes mexicaines. Vous m’avouerez franchement après si vous me prenez toujours pour un calomniateur.

Leur enfance se passe entre les mains de domestiques indiennes, créatures ignorantes et superstitieuses à l’excès. C’est là une première et fatale empreinte qui, si elle ne se creuse pas davantage par bonheur, plus tard, du moins, ne s’efface jamais entièrement. Au sortir de l’enfance personne ne s’occupe plus d’elles, et le hasard seul guide leurs penchants. Pourvu qu’elles sachent bien faire le signe de la croix, réciter en entier leurs prières et se draper gracieusement dans leur mantille, leurs mères se déclarent satisfaites et ne demandent plus rien. L’âge des passions arrive à son tour, avec tout son séduisant cortége de désirs, de curiosités et d’impatiences… À qui se confient-elles ? À leurs mères, qu’elles connaissent à peine, à une amie qui ne pourra les aider ? Non, mais bien à l’Indienne qui soigna leur enfance, et vers laquelle les ramène l’instinct du besoin. Or, l’Indienne, dans sa grossière et primitive intelligence, ne comprend que la satisfaction du présent, et lui sacrifie, sans y songer, l’honneur de l’avenir.

Voici donc la jeune fille avec un secret, partant de là, astucieuse et sur ses gardes, cherchant à se couvrir du nom d’un mari et contractant enfin un engagement éternel et sacré, qu’elle ne considère, elle, que comme un heureux incident dans une intrigue, sans songer un instant aux devoirs que lui impose sa nouvelle condition. Telle est leur vie morale. Deux mots sur la question physique : ignorante et par conséquent paresseuse dans toute l’acception du mot, la Mexicaine passe des journées plongée dans un demi-sommeil presque léthargique, qu’interrompt à peine l’absorption de quelques tasses de chocolat et la grave occupation de surveiller ses femmes dans la fabrication de ses cigarrettes ; ces deux soins remplis, que lui reste-t-il pour se distraire, si le sommeil dont elle abuse ne vient plus à son secours ? Penser et ses souvenir, deux mots qui se résument forcément en un seul : désirer. Ces observations doivent vous paraître un peu longues et surtout très peu récréatives ; mais permettez-moi de vous faire remarquer, mon cher monsieur, que si des anecdotes et des récits suffisent à ces braves Anglais qui voyagent en poste, avec un album sous le bras et un secrétaire à leur côté, ce ne sont pas là des documents sérieux et complets pour celui qui veut connaître un pays et l’étudier avec conscience. Et, puisque je suis en train de guerroyer contre vos belles illusions, laissez-moi profiter de mon avantage pour détruire un préjugé, qui doit exister chez vous, car il est universel.

L’Espagnole, avec ses grands yeux noirs qui respirent la passion et avec ses lèvres de corail qui l’inspirent, est certes d’une nature plus froide que la poétique femme scandinave, malgré son maintien virginal et le calme regard de son œil bleu.

J’ai toujours admiré, dans les conceptions dramatiques comme étant d’un bel effet, l’indomptable et tant soit peu sanguinaire jalousie de ces beautés brunes et cambrées, dignes filles des Maures et des Castillans. Mais cette jalousie je ne l’ai retrouvée nulle part parmi elles. Bien souvent, également, égaré par une croyance et mes impressions d’Europe, j’ai cherché ce petit stylet richement damasquiné d’or et de perles, et pourtant si terrible que toute Espagnole, pur sang, porte en guise d’agrafes à sa jarretière ; mais ma main s’est toujours arrêtée à un innocent, ou du moins très inoffensif, nœud de rubans, sans jamais rencontrer le moindre acier meurtrier.

— D’où vous concluez ?

— Ma foi d’où je serais presque tenté de conclure que l’amour ardent et impétueux, le désir subit et invincible, la jalousie cruelle, inflexibles, à la mode d’Othello… ne se trouvent tout simplement qu’en Europe… à Paris surtout.

— À Paris ?

— Permettez, je sais d’avance par cœur toute la tirade que vous allez me déclamer, et je me déclare prêt à la subir, seulement veuillez me laisser ajouter quelques mots. Depuis dix ans que j’habite le Mexique, je n’ai jamais entendu parler d’un mari qui ait tué sa compagne par jalousie… Et si ce n’est sur les grandes routes, lorsque de pauvres femmes tombent entre les mains de voleurs, il n’a jamais été question d’un rapt brutal et réel. À présent, contre mes dix années de séjour dans un pays espagnol prenez trois cents numéros, ou dix mois, des feuilles judiciaires d’Europe, de la France seulement, su vous le voulez, faites le relevé de toutes les grisettes qui se sont asphyxiées parce qu’on les avait abandonnées… de tous les maris qui ont comparu devant le jury pour avoir cruellement abusé de leurs droits, de tous les procès qu’on a été obligé d’instruire à huit clos, et vous m’avouerez ensuite, j’en suis convaincu, que vous venez d’être guéri d’un préjugé aussi général que mal fondé. On juge, en Europe, les passions des peuples d’Amérique d’après le degré qu’atteint le thermomètre, et c’est là confondre la chaleur du soleil avec celle du sang.

La Mexicaine est si jolie, ses pieds et ses mains sont si admirables, et il y a dans l’ensemble de sa personne un si piquant assemblage de coquetterie provocante et de naïveté, que les raisonnements de M. L… durent perdre beaucoup de force à mes yeux. Cependant il avait raison, et l’expérience me montra par la suite qu’il n’avait tracé qu’un tableau fidèle.

Pendant que nous discutions, M. L … et moi, la ligne formée par la voiture inclina sur une des allées de la promenade pour faire place à une brancard porté à dos par des Indiens et escorté par des soldats.

— Qu’est-ce ? lui demandai-je.

— Oh ! moins que rien, me répondit-il, un homme assassiné que l’on porte à la Acordada.

— Et vous dites « moins que rien ! »

— Quand vous connaîtrez mieux les Leperos, mon cher monsieur, vous ne vous réjouirez peut-être pas de les voir s’entre-égorger, mais du moins vous ne vous affligerez jamais de la mort de l’un d’eux.

Le brancard se trouvait alors près de nous, et je pus remarquer tout à mon aise sa lugubre construction. Sa forme était celle d’une bière et sa couleur d’un noir terne et foncé. À l’une de ses extrémités, il y avait une espèce de fenêtre.

— Regardez donc, monsieur L… on dirait que ce vilain cercueil est agité par des soubresauts, qui ne proviennent pas du mouvement imprimé par la marche, car on le porte avec précaution…

— C’est le vivant qui s’impatiente.

— Comment, le vivant ?

— Certes. Lorsque deux leperos se battent à coups de couteaux, on ne les dérange jamais ; mais une fois que l’un des adversaires est tombé, mort ou blessé, on les saisit tous les deux et les réunissant dans la même litière, on les porte à la Acordada. La Acordada est ce grand monument de briques rouges, que vous avez remarqué à l’entrée du Paseo-Nuévo, près d’ici. Il y a là une ambulance perpétuelle pour les blessés et une prison pour les vainqueurs. Je crois même que le tribunal y siége. C’est très commode.

Tout en écoutant les explications que me donnait M. L…, je ne perdais le le cercueil-litière de vue. Il est évident que le vivant avait un très mauvais caractère et que la patience n’était pas son fort, car il remuait à un tel point que les Indiens porteurs ne pouvaient presque plus avancer. Les soldats qui accompagnaient le funèbre convoi avaient beau frapper de leurs crosses le couvercle de la bière, le récalcitrant leperos n’en tenait compte et continuait de plus belle ses évolutions. Enfin l’un des Indiens perdit l’équilibre et la civière alla rouler au beau milieu des promeneurs. Un homme couvert de sang, dans un désordre affreux, le vainqueur, en sortit aussitôt.

— Que le diable confonde cet infâme José, dit-il en désignant du regard le cadavre de sa victime qui gisait à côté de lui.

— N’est-ce pas assez de l’avoir tué sans l’insulter encore ? lui dit un soldat en le prenant à bras le corps.

— Vous êtes étonnant, compadre, répondit le lepero, et vous en parlez très à votre aise ; mais depuis une heure que vous me portez, savez-vous bien que je n’ai pas pu fumer une seule cigarette !… Ce malheureux José a tellement imbibé de sang mon amadou, qu’il m’est impossible de battre le briquet !…

— Et c’est pour cela que tu remues comme un serpent ?

— Que voulez-vous, répondit le lepero avec un grand sangfroid, ça m’abîme la santé de rester plus d’une heure sans fumer ?… Diable ! il faut bien que chacun se soigne ici-bas.

Le lepero, après avoir dit ces paroles, s’essuya les main qu’il avait pleines de sang, en les passant plusieurs fois entre ses cheveux, demanda du feu à un dandy, et, une fois son cigarre allumé, rentra, sans se faire prier, dans la bière.

— Si vous voulez, nous allons quitter l’Alameda me dit M. L… Voici que les voitures se dirigent vers la place de la cathédrale, pour assister à la retraite et entendre la musique des régiments.

— Je ne demanda pas mieux.

La première rue que l’on rencontre à sa droite, en sortant de l’Alameda, est la Calle de los Plateros, la plus belle et la plus riche de toutes celles de Mexico. Son nom n’est qu’à moitié usurpé, car si les orfèvres et les bijoutiers n’y sont pas en majorité, du moins tous ceux de la ville y demeurent. C’est aussi dans la Calle de los Plateros que se trouve le couvent de San-Francisco, l’établissement monacal le plus important de toutes les Amériques espagnoles.

Ce couvent est une ville entière ; ses immenses corridors contiennent un nombre fabuleux de cellules, et ses jardins pourraient presque nourrir, en temps de siége, la population de Mexico. L’influence des Franciscains dans le gouvernement est très grande, et ne peut guère se comparer qu’à leurs richesses, qui dépassent, et cela est beaucoup dire, les dette de l’État.

La vie que mènent ces dignes enfants de saint François, leur fondateur, est sinon des plus exemplaires, du moins des plus confortables. Leur belle prestance, le coloris de leurs gras visages, et la nonchalante quiétude de leurs regards se ressentent très peu des rigueurs monastiques. D’une autre part, leurs doigts brûlés et jaunis par l’usage fréquent de la cigarette, et leurs ongles longs et pointus, taillés tout exprès pour attaquer les cordes d’une guitare, prouvent que ces chers padres ne sont point ennemis acharnés des petits jouissances et des plaisirs de ce bas monde ; on peut même les voir, à la nuit tombante, assis tous les jours sur des bancs de pierre qui garnissent la cour d’entrée, très chaleureusement occupés à convertir ou bien à consolider dans de bons sentiments de nombreuses pénitentes. Il est juste d’ajouter que ces pénitentes sont en général jeunes et jolies.

On a beaucoup écrit sur le moine espagnols, et nous devons reconnaître que son type a été le moins défiguré de tous ; on l’a seulement affublé d’un air bénignement hypocrite qui, pour être passé à l’état de vérité ou de peinture classique, n’en est pas moins faux pour cela. Le moine espagnol ou mexicain porte hardiment ses défauts, et ne cherche point à les farder sous les dehors de sainteté. Il sait que le peuple l’accepte tel qu’il est, et ne voit en lui qu’un principe ; comme homme privé, il est donc vrai, ce n’est que sous le rapport religieux qu’il est faux.

Si je voulais aborder de front et traiter à fond la question des couvents au Mexique, ce serait un sujet qui me mènerait trop loin, et pourrait peut-être fatiguer le lecteur. Ces lignes sont presque les seules qui auront rapport au clergé mexicain, excepté toutefois une courte description que je donnerai par la suite de la curieuse processions de la Virgen de los Remedios.

Lorsque nous arrivâmes, M. L… et moi, à la place de la Cathédrale, six heures sonnaient. Aussitôt le bruit cessa dans la foule, les voitures s’arrêtèrent, les cavaliers descendirent de leurs chevaux, et un murmure sourd et confus s’éleva dans le silence comme le mugissement d’un flot lointain. C’était l’heure de l’oracion ou de l’angelus.

Dans toutes les maisons mexicaines, lors de l’oracion, on allume une grande quantité de petits cierges devant une Vierge, je ne dirai pas en l’honneur, mais bien en faveur des « animas benditas » pour les âmes qui sont en purgatoire.

La place de la Cathédrale est le vrai centre de Mexico, tout aussi bien sous le rapport commercial que sous le rapport politique.

À droite, en sortant de la Calle de los Plateros, se trouve le Portal de los Mercaderes, bazar découpé en arcades, et où les magasins se pressent à l’envi les uns contre les autres. Les dalles du Portal de los Mercaderes sont usées par une foule de chroniqueurs et de gens affairés, de filous et d’acheteurs qui ne discontinue pas. C’est là que se rend l’homme à qui il ne reste plus qu’une piastre en poche et dont la tête fermente de désirs… car il y a une maison de jeu à attaquer. C’est là qu’accourt l’officier en demi-solde en quête d’un ami ou d’une affaire de grande route… Et toutes ces femmes qui viennent pour montrer un tapalo neuf ou bien pour en échanger un vieux contre un neuf, et tous ces courtiers de commerce, et tous ces rancheros de l’intérieur qui veulent, connaissant la fragilité de leur caractère, achever leurs emplettes d’un coup, avant de se prendre corps à corps avec chances du monte… Puis le soir, une fois l’oracion donnée, les grandes dames de Mexico, de retour de l’Alameda ou du Paseo, relèvent leurs robes de soie avec une candeur toute primitive et s’asseyent gravement sur les marches de pierre des magasins, tandis que de jeunes lechuguinos, les lions indigènes de Mexico, se balancent le plus gracieusement possible en face d’elles, sur les comptoirs étroits des magasins de cigarres qui s’appuient contre les arcades.

En face du portail des Mercaderes est le Paino, dont l’enceinte quadrangulaire renferme tous les produits du commerce indigène. Tels que cuirs de Cordoue, lazos flexibles et nerveux, éperons, etc., etc.

Enfin, au fond de la place s’élève, sur une longueur immense, le palais du gouverneur. Ce palais, aux murs blancs et percés d’innombrables fenêtres, n’a rien de remarquable dans sa construction, si ce n’est sa régularité. Jadis, il servait d’habitation aux vice-rois d’Espagne, mais aujourd’hui la république, moins généreuse envers son président, ne lui en abandonne qu’une faible partie. Le reste du palais est occupé par tous les ministères réunis, par une caserne, une prison, un jardin botanique et un musée.

Du sud au nord de la place, la cathédrale déploie sa gracieuse architecture. Ce monument, d’ordre composite, est d’une grande élégance et ne manque pas d’une certaine grandeur, quoique cependant sa physionomie soit trop gaie et trop vivante pour une église métropolitaine. L’impression agréable qu’il produit ne s’adresse qu’aux yeux et ne dit rien au cœur : on regarde avec plaisir, mais on ne rêve pas.

M. L… à qui je demandais quelques explications sur la cathédrale, me répondit en souriant qu’il était enchanté que je m’adressasse à lui de préférence à tout autre, parce qu’étant très à même de me répondre, il comptait me donner une haute idée de mon cicérone.