Alexandre Cadot, éditeur (Tome Ip. 137-156).


VI



— Mais, dis-je, comment peut-il se faire qu’il y ait un si grand nombre d’officiers dans l’armée mexicaine ?

— Par la raison très simple que le président a le droit de nommer qui bon lui semble, jusqu’au grade de lieutenant-colonel inclusivement ; passé ce grade, la sanction du sénat devient indispensable. À présent, si vous songez que l’élection du président se fait aux voix, vous ne serez plus étonné de rencontrer de vieilles épaulettes de capitaine sur des épaules de dix-neuf ans. L’heureux élu paie aux enfants la reconnaissance qu’il doit aux pères. L’épaulette remplace au Mexique la croix d’honneur en Europe ; on ne la considère que comme un gracieux et innocent échange, propre à entretenir l’amitié, et quelquefois aussi comme une simple affaire de commerce.

— Qu’entendez-vous par là ?

— Que les grades se vendent.

— Pour des piastres ?

— Ah çà ! croyez-vous donc, par exemple, que la conscience soit une marchandise qui ait cours ici, pour qu’on la vende ? S’il en était ainsi, le prix en serait exorbitant, vu sa rareté. Du reste, le sujet de notre conversation me rappelle une petite aventure arrivée à un de mes amis, et dont le récit répondra parfaitement à votre question. J’étais, il y a environ deux ans, au port d’Acapulco, sur l’Océan-Pacifique, lorsqu’arriva un garde de la douane, nommé Antonio. Les fonctions du nouvel employé étaient si humbles, si secondaires, que personne n’y fit d’abord la moindre attention. De son côté, Antonio, loin d’essayer de lier connaissance avec les habitants du port, ne recherchait que la solitude : le jour, il se blotissait sous les rochers de la plage ; la nuit, dans les bois et dans les environs qui avoisinaient la mer. Cette conduite donna d’abord à réfléchir aux contrebandiers, qui se tinrent sur leurs gardes ; sil croyaient y voir un piége. Cependant peu à peu la figure si joufflue et si placide d’Antonio, ses manières si lentes, et son œil si rêveur, finirent par les rassurer. De la sécurité, ils passèrent dont à l’imprudence, et bien leur en prit, car ils débarquèrent impunément, aux endroits confiés à la garde d’Antonio, plusieurs colis de marchandises qu’avec un autre employé ils n’eussent pu faire passer, sans entrer en composition. Une nuit, des cargadores en expédition trouvèrent Antonio couché sur la plage, et dormant d’un bruyant sommeil. Ils eussent pu, certes, se déranger facilement de quelques pas ; mais loin de là, ils passèrent, au contraire, les uns après les autres, avec leurs ballots sur leurs têtes, par-dessus le corps du garde en défaut, et le dernier de la troupe eut même l’impudence de tracer sur le sable le mot gracias, et la générosité de poser à côté de ce mot une once d’or.

Cette aventure, qui se répandit le lendemain, donna beaucoup à rire, mais ne sembla modifier en rien la conduite d’Antonio, si ce n’est pourtant qu’au lieu de consacrer dix heures par jour au sommeil, il en employa dix-huit à ronfler.

Grande fut donc la stupéfaction, lorsque quinze jours après l’on apprit un matin qu’un fort brick, richement frété, venait d’être saisi en contravention par Antonio, et que le chargement entier était confisqué.

Cette confiscation produisit une modification notable dans la conduite et dans la position du garde. Il ne dormit plus que quatre heures par jour, et reçut au prorata, pour sa capture, une somme de cinq mille piastres. Beaucoup de petits négociants recherchèrent dès ce moment son amitié, et tout le monde l’appela don Antonio. L’administrateur de la douane, qui avait bien gagné quinze mille piastres à cette capture, regrettait néanmoins les cinq mille piastres comptées au garde Antonio, et cherchait un moyen de rattraper cette somme. Il invita donc son heureux employé à venir passer la soirée chez lui ; puis, une fois qu’il le tint dans son salon, il lui proposa une partie de cartes pour tuer le temps. Antonio n’eût garde de refuser un pareil honneur, et le jeu commencé sur une petite échelle s’éleva à une telle hauteur, qu’avant la fin de la nuit l’administrateur perdait environ quinze mille piastres.

Le lendemain fut fixé pour la revanche et à la fin de ce deuxième combat, Antonio possédait cinquante mille piastres à lui. Ce changement de fortune lui fit revenir à la mémoire qu’il avait dû connaître jadis quelque chose comme un père dénaturé, et après le don Antonio il joignit hardiment le nom de P… Enfin, pour ne point vous ennuyer par le détail des prises et des gains du senor don Antonio P…, il vous suffira de savoir qu’un an ne s’était point écoulé, qu’il était millionnaire et administrateur de la douane à son tour. Cette narration extrêmement véridique est, à peu de changements près, l’histoire de beaucoup de riches Mexicains. Chez eux, le hasard et le jeu remplissent le grand rôle de la vie, et tel était lépero la veille, que vous retrouvez le lendemain grand seigneur. Il est juste cependant d’ajouter que ces changements de fortune influent peu sur leur caractère, et qu’ils savent se plier avec un tact et une souplesse extrêmes à tous ces revirements. Mais revenons au seigneur don Antonio. Adulé par les négociants, qui tous avaient besoin de lui ; idolâtré de la foule, qu’il grisait régulièrement deux fois par semaine avec de l’eau-de-vie confisquée, il était devenu le roi du port, et l’un des hommes les plus influents du département. On ne parlait plus que de ses talents ; sa générosité était passée en proverbe, et pourtant Antonio n’était pas heureux. Dans les nombreuses fêtes que l’on donnait en son honneur, il apportait un front triste et ne répondait que par monosyllabes à tous les compliments qu’on lui adressait. Il y avait évidemment un mystère dans cette tristesse ; mais quel était-il ? c’est ce que personne ne soupçonnait. Or, ce vilain nuage, qui obscurcissait ainsi un si bel horizon, n’était autre chose que le commandant de la place, le capitaine Norris. Gros et vieux militaire tout rebondi, le senor Norris avait vu la rapide fortune de don Antonio avec un extrême sentiment de jalousie ; et comme il ne pouvait le suivre dans ses luxueuses dépenses, il mettait son bonheur à lui décrire les nombreux fueros, dont lui, Norris, jouissait comme militaire et comme officier ; puis ensuite, il affectait de le plaindre, de ce que, tout riche qu’il était, il n’avait jamais goûté de semblables honneurs.

Antonio, en sa qualité de nouveau parvenu, entrait en fureur à cette idée, et ces simples piqûres faites à son amour-propre se changeaient en autant de blessures.

Un jour, vers les huit heures du soir, et peu de minutes après l’arrivée du courrier de Mexico, on vit don Antonio P…, traverser les rues sablonneuses d’Acapulco au plus effréné galop de son cheval. Il riait, gesticulait, et semblait en proie à une de ces émotions violentes que notre faible nature ne peut éprouver sans coudoyer la fièvre chaude. On se hâta de courir après lui, de peur qu’il n’allât se précipiter dans la mer ; mais ces craintes étaient vaines, car don Antonio s’arrêta devant le château-fort, qui servait de caserne à la garnison, une cabane assez complète, située sur une éminence et défendue par un canon de quatre. Norris, nonchalamment couché dans un hamac, fumait une cigarette de Guyaquil et jouissait en silence de sa dignité, chaque fois qu’un de ses dragons, en passant près de lui, se tirait une mèche de cheveux en guise de salut militaire.

— Tous les hommes sous les armes ! s’écria don Antonio en mettant pied à terre.

Norris crut à une révolution et se jeta bruyamment à bas de son hamac.

— Que signifie, senor don Antonio ?…

— Pas un mot, et obéissez à votre supérieur.

— Mon supérieur ! répéta le capitaine ébahi.

— Oui… votre supérieur !… Je reçois à l’instant même, de Mexico, ma nomination au grade de lieutenant-colonel. Lisez.

Les papiers étaient en règle, et Norris dût se confirmer aux ordres qu’il recevait.

Douze dragons, quinze trompettes et cinq officiers se rangèrent en bataille devant le fort. La garnison était au grand complet.

— Muchachos, leur dit don Antonio dont le visage rayonnait d’orgueil, préparez bien ce soir vos armes et vos chevaux, je vous passerai demain en revue.

Les dragons, ainsi que leur capitaine, s’inclinèrent en signe d’obéissance, et don Antonio partit pour aller essayer un uniforme qui accompagnait sa nomination.

Le lendemain, ce fut une grande rumeur dans tout le port, car la revue annoncée était la première qu’on y passait. La population entière se porta donc en foule au champ de manœuvre.

Don Antonio envoya un de ses domestiques, métamorphosé pour la circonstance en aide-de-camp, afin de savoir si les troupes étaient prêtes, puis il revêtit son bel uniforme tout neuf, et attendit le retour de son messager avant de monter à cheval.

— Eh bien ? lui demanda-t-il en le voyant accourir.

— Colonel, tout est en règle.

— Les troupes sont rangées ?

— Oui, colonel.

— Le harnachement des chevaux est régulier ?

— Ah ! diable ! répondit le domestique en se grattant le front avec une certaine hésitation.

— Quoi donc ?

— C’est que, voyez-vous, colonel, les dragons sont à pied.

— À pied ?

— Oui, par la bonne raison qu’ils n’ont jamais eu de chevaux.

— Des dragons… sans chevaux… Au fait, peu m’importe, je n’en suis pas moins lieutenant-colonel pour cela. Partons.

Arrivé sur le terrain, don Antonio salua de son épée les trompettes qui jouaient avec fureur, et se retourna vers les troupes. Mais, ô malheur ! il n’avait pas songé, dans l’effervescence produite par sa nomination, qu’il ignorait jusqu’aux premières notions du commandement. Norris jouissait en silence de l’embarras de son nouveau chef.

L’hésitation éprouvée par don Antonio ne dura qu’une seconde, car c’était vraiment un homme d’à-propos.

— Muchachos, dit-il en s’adressant aux dragons, êtes-vous bien décidés à m’obéir ?

— Oui, oui, s’écrièrent les douze malheureux soldats qui cuisaient depuis deux heures sous un soleil de feu.

— Vous le jurez !

— Nous le jurons !…

— C’est bien… Dans ce cas, je vous crois sur parole et ne vous offenserai point en vous mettant à l’essai — venez vous rafraîchir chez moi.

Une heure après je trouvai, en allant rendre à don Antonio une visite de congratulation, toute la garnison d’Acapulco, c’est-à-dire une trentaine d’hommes, attablés dans sa salle à manger, et occupés à vider en conscience des bouteilles d’eau-de-vie et de vin.

— Voilà des gaillards qui font honneur à votre cave, don Antonio, lui dis-je ; combien estimez-vous la dépense que vous causera cette orgie, ou, si vous l’aimez mieux, ce refresco ?

— À une bagatelle de cent piastres.

— Votre uniforme est vraiment délicieux… il a dû vous coûter fort cher ?

— Mais non… tout au plus quatre cents piastres.

— Et votre brevet ?

— Ah ! mon brevet de lieutenant-colonel, c’est autre chose… Je l’ai demandé avec trop d’instance, et je crois qu’on en a profité pour me surfaire. Qu’en pensez-vous ? on m’a pris quatre mille piastres.

— Je pense que votre nomination, votre uniforme et votre installation vous reviennent à quatre mille cinq cents piastres, ce qui fait en Europe vingt-deux mille cinq cents francs, et que, pour un vain titre…

— Un vain titre ! s’écria don Antonio en relevant avec humeur mon imprudente épithète, un vain titre… c’est possible ; mais au total, je suis à présent le supérieur de Norris !

Mon aimable et complaisant cicérone, M. L…, contrait avec tant d’originalité, que cette anecdote, toute insignifiante qu’elle est peut-être en réalité, me parut de fait fort amusante. Du reste, elle a un mérite, c’est de retracer fidèlement une esquisse véritable des mœurs et du caractère mexicains.

M. L… venait d’achever ce récit, lorsque nous vîmes déboucher, de l’autre côté de l’Alameda, un second régiment qui, de même que le premier passé, avec ses tambours recouverts de crêpes.

— Que signifie donc cette marche lugubre ? lui demandai-je.

— Je l’ignore. Mais non, je ne me trompe pas… c’est bien ce matin que j’ai entendu crier sous mes fenêtres el Diaro del Ahorcado… Alors cela signifie que l’on va fusiller un militaire.

— Qu’appeler-vous el Diaro del Ahorcado ?

— Le Diaro del Ahorcado, ou le Journal du Pendu, est une biographie de tout condamné à mort, que l’on publie à Mexico la veille et le jour de l’exécution. Dans ces biographies de circonstance, horrible programme d’une sanglante fête, il y a parfois des détails de mœurs d’autant plus curieux à étudier, qu’ils y sont représentés avec une naïveté des plus naturelles. Du reste, que la patient soit fusillé, ou bien décapité, ou même garrotté, le titre de Diaro del Ahorcado ne change jamais. Voulez-vous assister à l’exposition de ce matin ?

Cette proposition de M. L… ne me souriait pas beaucoup, et pourtant, poussé par ce sentiment irrésistible de curiosité qui domine tout voyageur, j’acceptai. Bous traversâmes aussitôt l’Alameda dans la direction de San-Cosme, et quelques minutes nous suffirent pour arriver jusqu’à la capida du condamné. Une foule immense se pressait devant le porte, foule gaie, rieuse, insouciante, et dont la physionomie générale dénotait bien plus d’impatience que de sympathie.

— Où doit se passer l’exécution ? demanda M. L… à un crieur public, tout en lui achetant le Journal du Pendu.

— Ici près, senor, à la plaza de los Gallos.

— Merci.

La plaza de los Gallos avait été envahie de si bonne heure par la plèbe des leperos, que nous eûmes beaucoup de peine à nous frayer un passage. Toute la garnison de Mexico était représentée par des détachements pris dans chaque régiment, et formait un carré. Adossée contre un vieux mur, une large croix de bois, haute d’à peu près trois pieds et demi, et garnie d’une espèce de banquette, attendait le condamné. C’était l’échafaud.