Un monde inconnu/Tome I/04

Alexandre Cadot, éditeur (Tome Ip. 77-110).


IV



Une minute, un siècle plutôt se passa, puis j’entendis qu’on montait l’escalier.

— Qui vive ? m’écriai-je.

— Moi, répondit le colonel, et je crois vous avoir sauvé la vie, cher ami !

— Si vous n’en êtes pas bien assuré, je vais le tenter par moi-même.

— Ne bougez pas, au contraire, tout va pour le mieux ! ces coquins, d’après l’assurance que je leur ai donnée de les poursuivre partout à outrance, s’ils touchaient à un seul de vos cheveux, ont eu peur, et concluent maintenant à vous laisser racheter votre vie.

— Comment ?

Caramba ! c’est clair… avec de l’argent.

— Très bien. Et à combien m’estime-t-on ?

— A quinze piastres me répondit le négociateur en hésitant.

— Voilà un humiliant échec pour mon amour-propre… mais croyez que je suis loin de m’en plaindre. Par bonheur encore que j’ai gardé mon argent de route sur moi ; tenez.

— Vous pourrez venir dans quelques secondes ? me dit le colonel en retournant auprès des Leperos ; il seront repartis.

En effet, le dialogue cessa aussitôt et l’on referma la porte de la rue. Je descendis donc, et ne trouvai dans la chambre que le colonel et la vieille senora P….

Cette dernière, après m’avoir complimenté sur le danger que je venais d’éviter, essaya bien de me retenir, mais j’avais trop hâte de me retrouver sur un terrain neutre pour me rendre à sa prière. Je lui promis néanmoins de venir la voir la première fois que je retournerais à Puebla, et suivi du colonel, qui dût encore subir un second abrazo, je repris le chemin de l’hôtel.

Il pouvait être 11 heures ½, lorsque nous arrivâmes ; ce fût notre hôte qui vînt nous ouvrir. Je m’aperçus que ma vue le surprenait, car ses regards se portèrent alternativement du colonel sur moi, avec une expression d’étonnement marquée.

— Si monsieur désire se reposer, car la diligence part demain matin à quatre heures, me dit-il, je vais le conduire à sa chambre.

Le colonel me souhaita aussitôt une bonne nuit, et je restai seul avec le maître de l’hôtellerie.

— Vous semblez étonné, senor, lui dis-je, de me voir de retour ?

Cette question ne fit point oublier à mon hôte sa circonspection habituelle, car il me regarda si longtemps et si fixement avant de me répondre, que j’eusse pu y trouver à la rigueur un sujet de querelle ; et encore se contenta-t-il de me dire :

— Senor, je ne vous comprends pas.

— Alors c’est, que je me suis trompé… car je me figurais que le bienveillant conseil que vous m’aviez donné, après le souper, de ne point m’exposer au serein de la nuit était tant soit peu à double sens.

— Quel motif a donc pu vous conduire à faire cette remarque.

— Une position assez désagréable dans laquelle je me trouvais il y a à peu près une heure. D’ailleurs, senor, comme je n’ai rien à craindre, je vais vous parler à cœur ouvert. Et en effet, je lui racontai en entier l’histoire des Leperos et des quinze piastres exigées pour ma rançon. Ce dénoûment fit sourire mon hôte.

— Allons, dit-il, j’avais mal jugé ce colonel, il est plus voleur qu’il n’est méchant ; dans sa position, et avec un grade pareil au sien, c’est déjà presque une vertu de sa part que de garder un vice incomplet : je serai franc avec vous, monsieur, à mon tour, et je vous avouerai que lorsque je vous entendis le plaisanter pendant le souper, j’ai craint un moment que vous n’eussiez à vous en repentir plus tard : le sourire gracieux par lequel il répondit à vos plaisanteries me confirma dans cette idée, et j’essayai alors, comme il doit vous en souvenir, de vous avertir du danger auquel vous vous exposiez, mais vous ne connaissiez pas assez le pays pour pouvoir me comprendre.

— Votre rhume est à présent guérie, senor ?

L’hôte sourit et reprit :

— J’ai beaucoup voyagé, et partant de là beaucoup vécu, monsieur ; or, croyez-en mon expérience : il y a deux choses dans les Amériques que l’on doit éviter et craindre à l’égal du vomito…

— Ce sont ?

— Les prêtres et les militaires.

— Les prêtres ! je conçois leur influence ! mais il me semble que les militaires sont beaucoup moins redoutables, surtout s’il m’est permis de juger de leur bravoure d’après le curieux échantillon que nous en a donné, hier même, notre colonel en question.

— Vous vous trompez ; les militaires sont lâches en général, c’est vrai : mais, d’un autre côté, ils sont invulnérables en se mettant à l’abri derrière leurs fueros (ou priviléges), et cela leur donne une audace qui passe souvent les bornes du croyable. Savez-vous bien que l’article fondamental de ces fueros se résume ainsi : « Aucun militaire, surpris dans la consommation de n’importe quelle faute ou quel crime que ce soit, ne peut être arrêté que par des militaires, et d’après un ordre émané du commandant de place, les alcades et juges de letras n’ayant aucun droit sur eux. Aucun militaire, tant en activité qu’en disponibilité, ne peut être jugé que par ses pairs, c’est-à-dire par un tribunal composé en entier de militaires. Or, ne comparaissant jamais que devant leurs juges naturels, ou, pour être plus juste, ainsi que vous l’apprendrez par la suite, que devant leurs complices, ils jouissent, à peu de cas près, d’une impunité assurée.

— Ainsi vous pensiez que le colonel me ferait assassiner ?

— Non… à vrai dire je ne le jugeais point assez exaspéré pour qu’il songeât à se venger d’une façon aussi sanglante… mais je craignais… vous l’avouerai-je ?…

— Dites toujours.

— Qu’il vous fit administrer, par trahison, une volée de coups de bâton. Du reste, le danger que vous croyez avoir couru n’a été qu’imaginaire. Ce n’était qu’un innocent et ingénieux stratagème dont on s’est servi pour vous soutirer quelques piastres. Jamais, soyez-en persuadé, des Leperos n’ont forcé une porte à Puebla pour assassiner un étranger.

— C’est impossible ! un colonel.

— Bah ! voila encore une de vos idées d’Européen qui ne tardera pas à s’évaporer au soleil d’Amérique. Les colonels ici ne sont pas mieux payés, de fait, que les soldats, et tel général vous courtisera toute une journée pour pouvoir vous emprunter, le soir, une dizaine de piastres.

J’avoue que cette réponse de mon hôte me peina ; ainsi, au lieu d’avoir été exposé à un grand danger, je n’avais donc subi qu’une simple mystification. C’était une désillusion pénible, surtout me trouvant hors de péril.

Je remerciai néanmoins l’hôtellier de l’intérêt qu’il m’avait témoigné, je l’assurai que ses conseils ne seraient point perdus ; ma résolution étant prise dès ce moment de ne jamais me lier d’amitié avec aucun officier mexicain.

— Vous ferez bien, me dit-il, mais soyez assez bon pour différer de mettre à exécution ce plan de conduite jusqu’à demain, mon intention étant, si vous voulez le permettre, de vous présenter ce soir même à l’un d’eux. Oh ! ne craignez rien, reprit l’hôtellier en me voyant faire une mouvement négatif, celui-là diffère tout à fait des autres : lorsqu’il se rend de Perote, l’endroit de sa garnison, pour allez jusqu’à Puebla, la route devient presque sûre, car les voleurs se cachent, n’ignorant point qu’il est très difficile de l’intimider et impossible de le corrompre. Du reste, cet officier est un de vos compatriotes.

— Un Français ?

— Oui, il se nomme don José Arago.

— Serait-ce le frère du savant astronome ?

— Oui, monsieur.

— Veuillez m’indiquer le chemin, je suis prêt à vous suivre.

Don José Arago, malgré l’heure avancée de la nuit, était occupé à lire. En me voyant entrer, il se souleva à moitié sur son lit avec beaucoup de peine et d’efforts, et me salua.

— C’est un de vos compatriotes que je vous présente, monsieur Joseph, lui dit l’hôte. Monsieur part demain pour Mexico, et je suis persuadé que si vous avez quelques commissions à lui donner il s’en chargera volontiers.

Je déclinai aussitôt mon nom, et le hasard voulut que mon père et don José Arago eussent servi ensemble sous les ordres du prince de Carignan, pendant la campagne d’Espagne ; la connaissance fût donc bientôt faite.

M. José m’apprit qu’il était retenu depuis plus de deux mois au lit, des suites d’une horrible chute : la diligence dans laquelle il se trouvait avait versé dans un endroit nommé le Pinal, et deux voyageurs avaient été écrasés contre les rochers ; quant à lui, il avait eu, pour sa part, plusieurs côtes enfoncées, une épaule démise, et si je ne me trompe, même les deux jambes cassées. Ce qui le contrariait le plus, me dit-il, était de ne pouvoir se rendre à Mexico, où son frère aîné, major-général de l’armée mexicaine, se trouvait alors malade des fatigues éprouvées pendant la dernière campagne. Il me donna une lettre pour lui et me fit promettre de la lui remettre en main propre le jour même de mon arrivée.

En sortant de la chambre, mon hôte me prit des mains la lettre de don José.

— C’est inutile, me dit-il, le général est mort !

— Mort ! et comment peut-il se faire que son frère l’ignore ?

— Parce que je n’ai point jugé prudent, vu l’état dans lequel il se trouve, de lui apprendre cette funeste nouvelle. Je m’étonne même que cette mort ne vous soit point connue, car chacun en parle. Le général Arago, monsieur, est le seul chef véritablement tacticien qui ait commandé au Mexique, depuis le temps des Espagnols. C’était en tout un homme supérieur. Avec lui les victoires n’étaient point filles du hasard, et la discipline, pour fleurir dans l’armée, n’avait pas besoin d’être arrosée par le sang de fréquentes exécutions. Quoique d’un caractère très doux et très affable, le général savait mieux que personne au monde se faire obéir par l’ascendant seul de sa volonté, sans jamais recourir à la force brutale. Santa-Anna, qui a joué avec lui le rôle de Bertrand avec Raton, lui doit une grande partie de son prestige et de sa réputation guerrière. Du reste, le général Arago s’est trouvé dans de magnifiques positions, et une fois même, il a eu en son pouvoir Zacatecas et les immenses richesses de ses mines et de sa monnaie.

— Il a dû mourir bien riche et bien regretté ?

— Hélas ! non. Il était trop supérieur à ceux qui l’entouraient pour ne point exciter l’envie, et trop désintéressé pour songer à sa fortune. Les Français établis à Mexico ont dû se cotiser entre eux pour que ses funérailles répondissent à son rang. Le gouvernement mexicain n’avait fourni qu’un piquet de soldats pour lui rendre les derniers honneurs, et bien peu de ses frères d’armes, d’un rang un peu élevé, assistaient à son convoi.

— Quelle injustice !

— Que voulez-vous, senor ? me répondit tristement mon hôte ; compter sur la reconnaissance des hommes, c’est bâtir sur un sable mouvant. Que l’on serve le pays qui vous a vu naître, ou que l’on porte ses pas vers de lointaines contrées, c’est à peu près partout la même chose : on est toujours avec des hommes.

— Croyez-vous donc qu’en Europe, en France surtout, on eût été aussi ingrat ?

— Non… vous avez raison. En Europe, on observe mieux le décorum. Si le général Arago fût mort à Paris, on aurait envoyé deux régiments pour lui faire honneur. Voila toute la différence.

— Il est bien tard, poursuivit mon hôte en changeant subitement de ton, et la diligence part demain de bonne heure, peut-être feriez-vous bien de vous reposer un peu ?

Je suivis ce conseil, et bien m’en prit, car lorsque le lendemain matin l’on nous réveilla à quatre heures, pour nous remettre en route, j’étais encore brisé de fatigue.

Le paysage depuis Puebla jusqu’à Mexico est loin d’offrir d’aussi grandes beautés que celui de Vera-Crux à Jalapa ; mais un seul endroit, le Pinal[1], dédommage amplement le voyageur de la monotonie du chemin. Le Pinal est l’endroit le plus horiblement beau que puisse rêver une imagination exaltée à la manière de Salvator-Rosa. À la gauche du voyageur, pour celui qui vient de Vera-Crux, s’élève une haute montagne, droite, rocailleuse et couverte d’une forêt de sapins archi-centenaires. — On dirait une monstrueuse tête de géant à la chevelure épaisse. Ces sapins, que la vieillesse et surtout les orages n’ont point respectés ainsi que la hache des hommes, présente un désordre inextricable dans leur virginité. Les rois d’entre eux qui ont été frappés dans leur orgueil par la foudre, s’arrêtent de chute en chute, suspendus aux sommets des arbres d’un plan inférieur et forment des ponts aériens dans l’espace, renouvelant ainsi pour les voyageurs les angoisses de l’épée de Damoclès. La route est bordée du côté opposé par un précipice, au fond duquel on aperçoit, comme si c’était une pelouse verte et unie, les cimes d’autres arbres dont les têtes s’élèvent partout à cent pieds au-dessus du sol. La couleur du terrain, d’un jaune fauve et dur, fait admirablement bien ressortir les teintes sombres et chargées de la montagne. Le Pinal est en outre célèbre, dans tout le Mexique, par ses voleurs, qui sont très nombreux et de première qualité ; et puisqu’il est bien convenu que l’on doit être dévalisé un jour ou un autre, il vaut beaucoup mieux que ce soit là que partout ailleurs : du moins le paysage est ainsi complet. Ce dangereux ornement est encore utile en ce qu’il vous aiguillonne le sang par une crainte perpétuelle, et vous fait mieux comprendre et sentir les sauvages beautés du site. La route, qui serait trop rapide et trop glissante pour les voitures, est traversée, de dix pas en dix pas, par d’énormes sapins, tout entiers, qui forment un gigantesque escalier de plus de trois lieues.

Élevé à plus de cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer, le Pinal, dont la température est très froide, se trouve presque toujours enseveli dans les nuages : leur brume épaisse avec laquelle se confondait l’haleine de nos chevaux en sueur, nous cachait une partie de la montagne, et donnait aux lignes brisées des sapins, des formes tout à fait fantastiques et bizarres. Il nous semblait à chaque instant voir sortir à travers leurs blanches vapeurs, des gueules brillantes et homicides de trabucos[2], et le cri des roues de la diligence, qui broyaient le gravier, se traduisait à nos oreilles par d’effrayants mots de passe et de ralliement. Des fragmens de rochers de granit et de balsate, aux veines rouges et à la couleur chaude, se trouvaient épars sur toute la route et faisaient bondir la diligence par saccades, avec d’atroces cahots ; mais personne d’entre nous ne songeait à se plaindre. Le colonel mexicain était tout pensif et tout recueilli, et la grosse Andalouse Lucinda Florès, dont l’humidité de l’atmosphère avait probablement amorti les passions, ne songeait plus à s’informer de la couleur des favoris des brigands du Pinal.

Une escorte composée de neuf dragons enveloppés dans leurs grands manteaux jaunes, nous attendait, immobile, au milieu du Pinal. L’alferez ou sous-lieutenant qui la commandait, nous apprit que la diligence de la vieille avait été dévalisée à l’endroit même où nous nous trouvions, et qu’un de ses voyageurs, qui avait voulu se défendre, avait été égorgé. En effet, sur le sommet d’une roche voisine, se dressait toute neuve, une grossière croix de bois, ne portant aucune épitaphe. On ignorait le nom de la victime.

L’impression que produisit sur nous ce triste récit fut de beaucoup tempérée, dans notre égoïsme, par la présence de nos dragons. Leur vue opéra un changement subit parmi les habitans de notre ennuyeux intérieur, et, d’endormir qu’elle avait été par la peur, la conversation se réveilla bruyante. Le colonel, habitué au paysage qu’il avait devant les yeux, mit hardiment sur le tapis le sujet des voleurs, et l’Andalouse recommença aussitôt la série de ses insidieuses questions et ses exclamations d’une crainte très suspecte à mes yeux.

À deux milles de là, nous eûmes une représentation à laquelle nous étions bien loin de nous attendre et qui vint, très à propos, pour nous mettre tous d’accord sur la manière dont les voleurs attaquaient les diligences.

Cinq drôles, montés sur d’assez jolis chevaux, sortirent subitement de derrière un rocher qui formait un coude sur la route, et galoppant sur nous, la lance en arrêt, ordonnèrent au cocher, avec de terribles imprécations, de retenir ses chevaux.

Les sinuosités du terrain avaient, malheureusement, empêché ces braves gens d’apercevoir l’escorte qui marchait derrière la diligence ; aussi, grand fut leur désappointement lorsqu’ils se virent hermétiquement bloqués, d’un côté par un précipice, et de l’autre par une ligne droite formée de dix canons de carabines. Ils laissèrent tomber leurs lances, avec une grâce parfaite et pleine de soumission, ce qui n’empêcha pas notre lieutenant de pousser son cheval au milieu d’eux, puis de saisir, par le collet, celui qui semblait être le chef et de l’accabler d’injures.

Le voleur, cependant, répondait à voix basse, et avec un grand et imperturbable sang froid, à toutes les questions que lui adressait l’alferez ; je ne tardai par à remarquer, avec surprise, que la colère de ce dernier se calmait comme par enchantement à ses réponses. Le résultat de cette conférence, commencée de façon si orageuse s’acheva le plus amicalement du monde, et l’alferez donnant, pour conclusion, une bonne poignée de main au voleur, lui souhaita une bonne chasse et le laissa repartir avec ses compagnons.

Notre colonel mexicain qui avait observé cette scène, incompréhensible pour moi, avec une grande attention, et sans s’interposer en rien, appela aussitôt le lieutenant.

— Pourquoi laisser partir ainsi ces hommes ? lui demanda-t-il.

— Parce que ce sont, colonel, de braves garçons d’haciendas, qui ne vont qu’à la chasse du chevreuil, sans aucune intention hostile envers les voyageurs.

— Ce n’est pas vrai ! répondit sèchement le colonel, et, sortant à moitié son corps par la portière, il parla à voix basse à l’oreille de l’officier. Les réponses de l’alferez furent aussi satisfaisantes, à ce qu’il parut, que l’avaient été celles du voleur, car le résultat qu’elles produisirent fut le même, c’est-à-dire que le colonel lui tendit à son tour une main que le sous-lieutenant serra longtemps, avec reconnaissance, avant de reprendre le galop.

Malgré l’indifférence simulée et l’adresse avec laquelle le colonel remit la main dans sa poche, je n’en vis pas moins briller, entre les jointures de ses doigts, le cordon jaune d’un once d’or[3].

Cette découverte me fit comprendre l’énigme et le dénouement de cette petite comédie.

— Eh bien, senor, lui demandai-je, que vous a dit l’officier ?

— Vous avez pu l’entendre comme tout le monde.

— Quoi ? que ces bandits étaient de braves et tranquilles fermiers ?

— Oui.

— Qui allaient, pour charmer leurs loisirs, chasser le chevreuil dans les bois.

— Certes.

— À cheval et avec des lances.

Le colonel garda le silence.

— Pensez-vous donc, senor, que c’étaient de véritables voleurs ? me demanda l’Andalouse.

— Senora, l’on dit que non, quant à moi je l’ignore.

— Peut-être n’avez-vous point remarqué leur chef ? c’était bien le plus malingre et le plus chétif homme qu’il fut possible de voir, avec de tout petits favoris roux. En tous cas, voleurs ou non ils n’étaient guère à craindre.

— Je suis de votre avis, et ne doute nullement que vous n’en fussiez venue à bout à vous seule, senora.

L’alferez de notre escorte nous demanda, à la sortie du Pinal, si nous voulions bien donner une légère gratification à ses dragons, et comme nous fîmes bon accueil à sa prière, il nous salua très courtoisement avant de s’en retourner à son poste.

La tristesse qu’avait pu nous inspirer notre passage à travers les forges sombres et profondes que nous venions de franchir se dissipa tout à fait lorsqu’arrivés à Cordova, gros bourg éloigné d’environ neuf lieues de Mexico, nous vîmes se dévoiler, devant nous, son admirable vallée. Ici, la plume est insuffisante pour dépeindre, et c’est à peine si le pinceau lui-même pourrait trouver d’assez vives couleurs. S’étendant à perte de vue, unie et plane comme l’Océan pendant le calme, cette vallée est soumise à un soleil ardent et capricieux, qui produit sur sa surface d’incroyables effets de mirage. Son sable se change alors en lacs, en vertes prairies, en immenses lames d’argent, en monceaux de poussière d’or ; tandis que de tous petits villages, disséminés çà et là, et enveloppés sous un rideau de verdure, brillent, de loin, comme de grosse émeraudes, et ajoutent encore à la richesse du tableau.

Le nombre des Indiens que nous rencontrions, portant leurs charges de fruits ou de poterie au moyen d’un cuir attaché autour de leur tête, augmentait aussi. Ces Indiens, les plus doux et les plus inoffensifs de tous les habitants du Mexique, gardent toujours en voyage, malgré la pesanteur des fardeaux qu’ils portent, la même allure c’est-à-dire le trot. La mule, cette enfant des montagnes, dont les jambes et le jarret sont d’acier, ne pourrait leur donner le pion au sujet de la fatigue.

Trois heures plus tard, notre diligence franchit la guérita de Guadeloupe, et traversait les larges et belles rues de Mexico, au galop de ses cinq chevaux fougueux, vint s’arrêter à son parage habituel, dans l’impasse dona Lucinda de Dalores.

Beaucoup de parents et d’amis, qui attendaient là notre arrivée, manifestèrent une joie mêlée d’étonnement, en apprenant que nous n’avions point été dévalisés ; car tel avait été le sort des quatre dernières diligences venues ; on nous montra même celle de la veille, dont la caisse avait été criblée de balles, et les coussins éventrés par les voleurs, pour voir si l’on n’y avait point caché de l’argent. Jamais la saison des vols n’avait été plus forte, à ce qu’il paraît, que cette année.

L’Andalouse, en entendant raconter ces détails, s’écria, avec un étrange soupir de regret, qu’elle était bien heureuse, dans ce cas, d’avoir retardé son départ de plusieurs jours.

Quant à moi, je montai dans un coche de place et partis sans dire adieu à mes aimables compagnons de route, que j’ai eu le bonheur de ne jamais revoir.

  1. Pinal est un mot qui désigne une grande plantation de pinos ou sapinos.
  2. Trabucos, ou tromblon, fusil très court dont le canon est très évasé à l’embouchure.
  3. L’once est la pièce de monnaie la plus élevée en valeur du Mexique ; elle vaut de quatre-vingts à quatre-vingt-cinq francs selon le cours.