Un mariage sous l’empire/43

Calmann Lévy, éditeur (p. 261-266).


XLIII


La mode n’était pas encore venue de payer à grands frais de premiers artistes pour amuser un salon. Lorsqu’ils consentaient à abaisser leur talent jusqu’à un petit rôle de comédie, un air de vaudeville, une décoration de théâtre de société, empressés de reconnaître leur complaisance, le maître et la maîtresse de la maison redoublaient de soins pour les faire valoir, et il était rare que l’un des deux ne fût pas acteur dans la troupe qui réunissait tant de célébrités. Aussi la certitude de n’être point soupçonné de faire un métier lorsqu’on se prêtait à un plaisir permettait-elle souvent à nos plus grands compositeurs, peintres ou poètes, de faire les frais de la soirée. Ce jour-là, l’auteur d’Agamemnon, celui de la Fille d’Honneur et le spirituel auteur de Jean de Paris s’étaient réunis pour écrire et pour jouer le prologue d’ouverture du théâtre. Cette camaraderie dramatique, sans faire le tapage des camaraderies d’aujourd’hui, n’avait alors d’autre but que d’employer beaucoup d’esprit à faire rire ; et l’on applaudissait franchement des scènes d’un comique décent et naïf lorsque madame de Lorency arriva. La petite pièce finie, on proclama les grands noms des auteurs au bruit des applaudissements qui faisaient retentir la salle, car ce n’était pas la mode non plus d’accueillir froidement ce qui plaît.

Alors, le chef d’orchestre se glissa humblement à la place où il devait commander à Rhodes, à Grasset, à Baillot et autres violons de ce grade, à Frédéric Duvernoy, au célèbre Lamarre, enfin à un orchestre qu’aurait envié le plus grand souverain. On devine bien que cette compagnie d’élite ne pouvait obéir qu’à un illustre général : aussi était-ce M. Chérubini qui dirigeait leurs mouvements de toute l’autorité de son piano-forté. On exécuta l’opéra de ce jeune compositeur, que sa qualité d’amateur rendait suspect à ceux qui refusent toute supériorité dans les arts aux gens élevés dans le monde. Cependant, ce talent auquel on reprochait déjà d’être presque aussi savant que son maître, devait bientôt succéder dignement à nos plus grands compositeurs et maintenir la pompe opériale à côté du premier génie de l’Italie. Sa musique brillante, harmonieuse et difficile, avait pour interprètes d’excellents amateurs, parmi lesquels on distinguait la jolie madame du Cham… dont la voix avait le même charme qu’elle a mis depuis dans ses ravissantes romances. Un des meilleurs acteurs de cette troupe choisie était le maître de la maison : c’est à ses talents, à sa politesse exquise, que l’on pouvait attribuer, autant qu’à la grâce affectueuse de la princesse de Ch., l’empressement que tant de talents supérieurs mettaient à rendre ses fêtes charmantes et inimitables.

Un vaudeville, où l’on célébrait le patron du jour, et dans lequel MM. Isabey, Cicéri et la célèbre madame Grassini remplissaient les principaux rôles, suivit l’opéra de M. Auber. On ne se laissait point d’admirer la belle cantatrice, qui, déguisée en marchande de chansons, trahissait son rang en parant de toutes les richesses de son art la romance si mélodieuse et si chevaleresque de la reine Hortense : Partant pour la Syrie. On applaudissait à la voix légère et pure du jeune décorateur, l’EIleviou de la troupe, et l’on riait aux éclats du comique vrai et des lazzi imprévus du fameux peintre dont les portraits étaient recherchés dans toute l’Europe. Enfin, chacun paraissait vivement captivé par la représentation, lorsqu’un arrivant du château des Tuileries s’approcha du ministre de Danemarck pour lui apprendre que l’impératrice était sur le point d’accoucher, et qu’une grande partie de la cour était déjà réunie dans la galerie de Diane pour attendre l’événement si désiré.

À peine cette nouvelle eut-elle fait le tour de la salle, qu’on en vit sortir toutes les personnes que leur rang ou leur devoir appelaient au château ; Adhémar et madame de Cernan partirent des premiers, en confiant madame de Lorency aux soins de la baronne de Volberg.

En attendant le souper, Ermance et Natalie allèrent s’asseoir, dans une galerie, sur un canapé ombragé par des arbustes en fleurs, dont les parfums embaumaient les salons. Comme elles causaient d’un air de confidence, on passait auprès d’elles sans oser les interrompre et sans oser s’asseoir sur les siéges placés à côté du canapé qu’elles occupaient : elles commençaient à se croire seules au milieu de tant de monde, lorsqu’un homme vint s’appuyer sur la caisse d’oranger qui se trouvait derrière madame de Lorency, et dit d’une voix émue :

— Par grâce ! écoutez-moi ; c’est un adieu bien triste et peut-être éternel que je vous adresse ; il fallait cesser de vous aimer, ou m’éloigner de vous avec le sentiment qui est ma vie… et je pars.

— Oh ! ne partez point, répondit Ermance d’un ton suppliant, restez pour être heureux… pour nous aimer, ajouta-t-elle en montrant son amie, dont la main tremblante s’était rapprochée involontairement de celle d’Ermance, en reconnaissant la voix du comte Albert.

— Non, reprit-il, mon sort est fixé, rien ne peut m’y soustraire, aussi je ne viens pas vous en parler ; mais il en est un autre qui mérite mieux votre intérêt, et j’ai besoin de savoir que vous approuvez le projet de M. de Maizières avant de le servir. Il sait que je dois passer à Hambourg avant de me rendre à Vienne, et il désire que je parle de lui au père de Natalie.

— Gardez-vous-en bien ! interrompit Ermance ; n’ajoutez pas un chagrin de plus à tous ceux qu’elle éprouve.

Puis, frappée tout à coup de l’idée que Ferdinand avait sans doute imaginé de demander Natalie en mariage dans le dessein d’éprouver les vrais sentiments d’Albert pour cette aimable personne, madame de Lorency ajouta :

— Si pourtant sa raison l’emportait, si je pouvais obtenir d’elle… d’oublier… un ingrat… M. de Maizières est aimable ; sa fortune, son état dans le monde en font un parti très-sortable, et puis ce mariage nous fixerait pour toujours l’une près de l’autre.

À chacun de ces mots, Ermance en épiait l’effet sur la physionomie d’Albert, et remarquait avec peinte que nul dépit jaloux ne se mêlait à sa profonde tristesse.

— Oui, reprit-il du ton le plus naturel, ce mariage, convenable en tout point, finirait par être heureux : Natalie est si parfaite !

Pendant qu’il s’occupait ainsi de l’avenir de Natalie, elle luttait péniblement contre une oppression violente, et se sentait au moment d’y succomber. Ermance, en la voyant dans cet état de souffrance, ne put s’empêcher de lancer au comte Albert un regard d’indignation.

— Ouvrez cette fenêtre, dit-elle vivement ; vous ne voyez donc pas qu’elle se meurt ! Ah ! tant d’insensibilité vous ferait haïr !

— Natalie ! chère Natalie ! dit tout bas Albert en cherchant à approcher le canapé de la fenêtre.

Puis, effrayé de la pâleur qui couvrait le visage de Natalie, il veut aller chercher madame de Volberg pour les aider à la secourir ; mais Natalie le retient, en disant d’une voix faible qu’elle se trouve beaucoup mieux. En effet, le plaisir de s’entendre nommer par Albert, de sentir sa main pressée dans les siennes, l’accent de pitié, d’affection qui avait retenti à son cœur, venaient de la ranimer comme par enchantement. Attribuant cette résurrection à l’air pur qu’on venait de lui faire respirer, elle s’empresse de rentrer dans le grand salon, pour que madame de Volberg ne soupçonne point qu’elle s’est trouvée ainsi indisposée. Albert, désolé du reproche amer que lui avait adressé madame de Lorency, ne quitte plus Natalie du reste de la soirée et lui consacre tous ses soins ; seulement, à l’instant de se séparer, il vient conjurer Ermance d’accueillir le mot d’adieu qui lui sera porté le lendemain.

Ce lendemain, ce jour d’espérance et d’ivresse, fut salué par les cent et un coups de canon qui annoncèrent la naissance du roi de Rome.

Ce grand événement est peut-être le seul dont l’effet n’ait point été exagéré par les poëtes, par les journalistes, et même par les flatteurs. Jamais la joie publique ne parut plus éclatante et plus sincère. Depuis l’instant où le bourdon de la cathédrale s’était fait entendre, le peuple, réuni dans les rues, sur les places publiques, attendait avec impatience le premier coup de canon qui devait annoncer la délivrance de l’impératrice, et ce vingt-deuxième coup qui devait proclamer la naissance du fils de la victoire. De quelles acclamations cette nouvelle fut accueillie ! Quel garant pour la paix ! pour la durée d’un gouvernement fondé par la gloire ! C’était un délire général, car l’ennemi même de ce gouvernement y voyait la conservation de ses fils, la sûreté de sa fortune et le repos de son pays.

Lorsque M. de Lorency revint du château, il trouva Ermance chez M. de Montvilliers ; tous deux l’attendaient avec impatience, pour savoir la vérité sur le danger qu’avait couru l’impératrice ; et puis l’on était si curieux de connaître les différentes impressions qu’avait dû éprouver l’empereur pendant cette pénible nuit !

— Je vous avouerai, dit Adhémar, que l’habitude de voir le conquérant m’avait fait douter de l’homme sensible ; j’étais loin d’imaginer que l’empereur serait aussi violemment ému que nous l’avons tous vu pendant les douleurs qui ont failli coûter la vie à l’impératrice : car vous saurez que Dubois s’étant cru un moment dans l’obligation de sacrifier la mère ou l’enfant, a été consulter l’empereur, et que celui-ci s’est vite écrié : « Sauvez la mère ! ne pensez qu’à la mère ! oubliez que c’est l’impératrice ; faites comme si vous accouchiez une bourgeoise de la rue Saint-Denis. Mais cet homme, que la vue d’un champ couvert de morts n’a jamais fait pâlir, s’est trouvé sans force contre le danger de sa femme ; il a été obligé de s’éloigner d’elle, ne pouvant résister à l’excès de l’émotion. Corvisart m’a dit que l’anxiété où s’est trouvé l’empereur depuis son court entretien avec M. Dubois jusqu’au moment de la délivrance, ne peut se peindre : il était pâle d’effroi lorsqu’il s’est élancé, du cabinet de toilette où il attendait, dans la chambre de Marie-Louise. Enfin, une bataille perdue ne l’aurait pas mis dans un état semblable. On a d’abord cru l’enfant mort ; mais quand, après sept minutes, il a poussé un cri, l’empereur a couru l’embrasser avec une joie délirante.

— On ne lui supposait pas de si tendres sentiments, dit Ermance ; voilà un événement qui prouve pour sa sensibilité.

— Ou plutôt pour l’amour qu’il inspire à sa femme, reprit Adhémar ; il est si facile d’être dévoué quand on est aimé !

Cette réflexion fut accompagnée d’un regard qui fit battre le cœur d’Ermance. Une lueur d’espoir l’éblouit ; mais quand elle chercha à ramener la conversation sur le bonheur dont jouissait l’impératrice, sur l’étoile qui semblait conduire l’empereur à l’accomplissement de tous ses vœux, Adhémar prit un air sombre, et sa préoccupation devint telle qu’il n’entendit plus les questions que lui adressable président. À l’aspect de cette subite impression, Ermance, devinant trop bien les pensées qui devaient l’avoir fait naître, se troubla ; M. de Montvilliers lui-même, dans le secret de leur situation, éprouva de l’embarras, mais il se remit bientôt par l’obligation de recevoir plusieurs personnes qui arrivèrent successivement. Jamais il ne se fit plus de visites matinales que ce jour-là, jamais il n’y eut de joie plus vraie, de prédictions plus fausses qu’à l’occasion de cette auguste naissance. Que de brillantes destinées promises à cet enfant né sur le plus puissant trône de l’Europe, rejeton de la plus vieille dynastie, premier descendant de notre jeune gloire, et baptisé d’un nom qu’envia Jules-César ! Ah ! si jamais il parvient à l’âge de vingt ans, disait-on, nous verrons tous les partis se réunir pour illustrer son règne ; il sera, pour l’antique noblesse de France, le neveu de Marie-Antoinette ; pour la grande armée, le fils du héros ; pour le peuple, l’enfant de la paix ; et pour l’Europe entière, l’héritier d’une gloire qui a retenti dans toutes les parties du monde ! Pauvre science humaine !… Il a vingt ans… et cet enfant, né dans le palais de nos rois, baptisé à Notre-Dame, on l’appelle étranger ! Rome et Paris ne sont point sous ses lois ! et il est dans l’exil !

Quel beau sujet d’humilité, si Bossuet vivait encore !