Un mariage sous l’empire/41

Calmann Lévy, éditeur (p. 250-255).


XLI


M. de Montvilliers, ayant appris que sa nièce était revenue souffrante du bal masqué, se rendit dans sa chambre dès qu’elle fut visible.

— C’était lui ! s’écria Ermance en apercevant le président ; je n’en puis douter, c’était lui. Ah ! mon oncle, que va-t-il croire ?

— Qui, lui ? demanda-t-il, ne pouvant se douter de la pensée d’Ermance.

— Adhémar ! reprit-elle avec l’accent de la terreur.

— Quelle idée ! Quoi ! tu penses qu’il serait de retour ? Mais pourquoi nous en faire un mystère ?

— C’était lui, vous dis-je ; son tremblement, sa colère ne m’en laissent aucun doute.

— Non, cela est impossible. Les journaux n’auraient pas manqué de parler de son départ de Constantinople… C’est quelque mauvais plaisant qui se sera amusé à le contrefaire et à te jeter dans ce trouble. Quand on veut jouer un semblable rôle avec succès, il faut feindre la colère, la jalousie : c’est ce qu’il y a de plus facile et de plus certain.

— Eh ! quel accent emprunté, quel regard menaçant aurait pu me plonger dans l’état où je suis ? Il était là, devant moi, immobile ; il n’avait pas dit un mot, et déjà tout mon être, averti de sa présence, éprouvait un trouble, une émotion qui m’empêchaient de respirer.

Alors Ermance raconta cette singulière apparition, et la manière dont le masque s’était emparé de la chaine de cheveux et du petit médaillon. Cette dernière circonstance ébranla M. de Montvilliers, dans la croyance où il était que ce ne pouvait être Adhémar. Lui seul savait le prix qu’Ermance attachait à cette chaîne tissue de ses cheveux, et il paraissait impossible qu’un autre que lui eût osé la lui arracher. Cependant le fait était inexplicable.

À quelques jours de là, un aide de camp du duc de R… étant venu faire une visite à madame de Lorency et au président, leur dit que la Russie prenait une attitude menaçante, et que, malgré ses assurances d’amitié, l’empereur avait envoyé de nouvelles instructions à son ambassadeur, afin de savoir à quoi s’en tenir sur certaine disposition qui devait inquiéter la France.

— Cette mission délicate, ajouta-t-il, a été remplie avec autant de promptitude que de discrétion.

— Et savez-vous par qui ? demanda le président.

— Non, monsieur ; je sais seulement que la personne chargée d’apporter à l’empereur la réponse qu’il attendait de Saint-Pétersbourg, est repartie presque en sortant de l’audience.

En ce moment, M. de Montvilliers regarda Ermance, et chercha à confirmer ses soupçons en questionnant de nouveau l’aide de camp ; mais celui-ci n’en savait ou n’en voulait pas dire davantage.

— Ainsi, vous croyez, dit M. de Maizières, que cette belle amitié de Tilsitt finira par des coups de canon ? Eh bien, cela ne m’étonnerait pas ; c’est l’opinion de M. de T… ; vous savez qu’il se trompe rarement. On prétendait l’autre soir que l’empereur Alexandre ne pardonnerait jamais au gendre de l’empereur d’Autriche de n’avoir pas voulu être son beau-frère. Vous en conviendrez, voilà un sujet de guerre qu’on n’aurait pas prévu il y a dix ans.

Pendant cette conversation, Ermance, absorbée par l’idée que c’était à M. de Lorency qu’avait été confiée la mission dont on venait de parler, déplorait la fatalité, qui la faisait paraître coupable lorsque sa conduite avec le comte Albert, dans ce moment même, aurait pu dissiper toutes les craintes d’Adhémar. Convaincue de la présence de son mari à ce bal, elle repassait dans sa mémoire tout ce qu’elle avait dit, et regrettait qu’il ne l’eût pas entendu ; mais les bruits les plus offensants devaient être seuls parvenus aux oreilles d’Adhémar ; il n’ignorait pas sans doute les conjectures que son entretien avec le domino bleu avait fait naître ; l’émotion qui dominait le comte Albert avait dû lui sembler la preuve qu’il parlait de son amour ; on l’écoutait : n’en était-ce pas assez pour exciter la colère d’Adhémar ?

— Je commence à croire que tu ne t’es point trompée, dit le président à sa nièce lorsqu’ils furent seuls ; on aura fait répandre le bruit qu’il allait à Constantinople, pour mieux dissimuler le but de sa mission secrète ; peut-être lui-même n’a-t-il su qu’en route sa vraie destination. Mais non… il tenait ses instructions du maître lui-même, et c’est sans doute d’accord avec lui qu’il nous a dit aller en Turquie. Le fait est que tu n’as reçu aucune lettre depuis son départ.

— Hélas ! ce ne serait pas une raison, répondit Ermance d’un ton triste ; mais M. de Maizières et madame de Cernan n’en ont pas reçu davantage, et cela est une preuve de plus.

— Si tu lui écrivais qu’abusé par l’apparence il t’accuse injustement…

— Eh ! le puis-je ? s’écria Ermance ; ne me suis-je pas ôté tout moyen de réclamer contre une injustice ? Quel mal pensera-t-il de moi, dont je n’aie mérité le soupçon ? Il faut avoir une conscience pure pour repousser dignement l’injustice ; l’innocence présente est sans pouvoir contre le souvenir d’un tort qui nous a ravi pour jamais notre estime. Lors même que je tenterais de détruire ses soupçons, y parviendrais-je ? ne m’accusera-t-il pas d’avoir recours à une misérable ruse, à un moyen employé par toutes celles qui trompent ? croira-t-il que je ne l’écoutais que dans l’espoir de le déterminer à épouser mon amie ? Non ; je m’avilirais à ses yeux, sans profit pour sa tranquillité, et, je vous l’avoue, je préfère sa fureur, sa vengeance et tous les malheurs qui en peuvent résulter, à l’idée de me voir assimilée par lui aux femmes qui cherchent à se justifier ou à s’excuser par des prétextes bas et vulgaires. Le crime a sa dignité, et, je le sens, je mourrai avec la haine d’Adhémar plutôt que de vouloir l’apaiser par d’avilissantes attestations.

M. de Montvilliers, malgré le désir d’employer tout ce qui devait amener un rapprochement entre Ermance et son mari, ne pouvait s’empêcher d’admirer une résignation si noble, et finissait par se persuader qu’elle était peut-être la meilleure justification des torts que n’avait point sa nièce.

Tandis qu’elle déplorait ainsi son triste sort, madame de Lorency était l’objet de la plus ardente envie ; il n’était bruit, dans les différents salons de Paris, que du long entretien de l’empereur avec elle. Madame de Cernan l’avait appris à la cour seulement, et ne concevait pas qu’étant au bal avec Ermance elle le lui eût laissé ignorer.

— Comment se peut-il que vous me laissiez apprendre par d’autres que par vous un succès pareil ? lui dit-elle avec une sorte d’amertume.

— Mais je ne pensais pas, répondit Ermance, que cela pût vous intéresser. L’empereur m’a dit de ces propos de bal auxquels il n’attachait certainement aucune importance, et je ne les ai point répétés, pour ne pas leur en donner ; d’ailleurs, je sais que, lorsqu’il fait à une personne l’honneur de causer avec elle, même de choses insignifiantes, il n’aime pas qu’on les redise.

— Je ne vous demande point votre secret, reprit madame de Cernan, et je trouve tout simple que vous n’admettiez personne à une semblable confidence ; je vous en veux seulement de m’avoir donné l’air d’une imbécile quand on est venu me dire que l’empereur ne s’était occupé que de vous au bal de l’archichancelier, et qu’il résultait de cet entretien que la famille des Lorency venait d’être inscrite parmi celles des anciens nobles auxquels on doit rendre les propriétés qui n’ont pas été vendues lors de…

— Vous croyez, madame ? interrompit Ermance d’un air offensé.

— Oui, je sais positivement que nous sommes compris dans la liste des grâces qu’on veut répandre à la naissance de l’enfant impérial.

— Si je savais, reprit Ermance avec fierté, qu’on pût attribuer cette faveur à un motif dont M. de Lorency aurait à rougir, j’irais à l’instant même supplier l’empereur…

— Quelle folie ! interrompit vivement madame de Cernan ; iriez-vous lui dire que les sentiments qu’on lui suppose pour vous ne vous permettent pas d’accepter ses bienfaits, ou plutôt la reddition des biens qui nous appartiennent très-légitimement ? Ce serait lui donner l’idée d’une corruption humiliante pour tous deux, et que sa rancune de Corse ne vous pardonnerait pas, je puis vous l’affirmer.

— Il ne saurait m’accuser d’une telle pensée ; il ne m’a rien dit qui dût me l’inspirer.

— Eh bien, alors pourquoi vous révolter contre une action dont vous connaissiez mieux que personne toute la générosité et l’innocence ?

— Mais si le monde en juge autrement ?

— Le monde est un joueur qu’on a toujours de son parti quand on gagne : quelque chose que vous fassiez aujourd’hui, il dira, soit que vous acceptiez ou non, que c’est une faveur qui en acquitte une autre, ou bien que, son caprice passé, l’empereur n’a pas voulu le payer si cher ; ainsi n’agissez point en considération des propos de la malveillance ; il est des situations où tous les sacrifices possibles ne les font point taire : la vôtre est de ce genre. Vous savez que, dans ce bienfait, rien ne doit blesser votre honneur, ni celui de votre mari, ni même votre délicatesse : que cette assurance vous suffise, songez qu’il y va de la fortune de toute notre famille, et qu’il serait cruel de la perdre par une pruderie inutile.

— Je sens fort bien, reprit Ermance, que cette fortune n’étant pas la mienne je n’ai pas le droit d’en disposer ; mais si pourtant on me croyait capable de…

— Tranquillisez-vous, ma chère, on ne croit que ce qui est vrai, reprit madame de Cernan oubliant qu’elle venait de dire le contraire ; on saura bientôt que ce qu’on a pris pour un commencement d’aventure n’était qu’une simple conversation, et vous n’aurez plus qu’à supporter le dédain ou l’envie des femmes qui n’auraient jamais eu la vertu de négliger une si belle occasion ; enfin, ma chère enfant, ne faites rien à ce sujet sans m’en prévenir ; peut-être ai-je été mal informée, et vous jugez combien il serait ridicule d’usurper l’honneur d’un refus digne d’une Romaine, si l’empereur ne pense pas à nous.

Ce doute, émis avec adresse par madame de Cernan, n’en laissa plus aucun à Ermance sur la reddition des bois de la famille Lorency. Bien qu’elle fût certaine que cette faveur n’était que la récompense des services d’Adhémar, et peut-être aussi de la dernière mission dont l’empereur venait de le charger, elle s’inquiéta vivement de la coïncidence de cet événement avec les conjectures auxquelles la conversation du bal donnait lieu, et résolut de s’en remettre à la sagesse de M. de Montvilliers pour la diriger dans cette affaire délicate.

— Je conçois que l’avis de madame de Cernan, dit-il, vous ait paru suspect, car il était visiblement dicté par son intérêt personnel, et voilà comme les choses raisonnables perdent de leur crédit ; si elle avait appuyé ses conseils sur la facilité de vous mettre à l’abri de tout soupçon flétrissant par votre conduite à la cour, par le soin de n’y paraître que dans les occasions indispensables, et d’éviter toutes celles qui vous rapprocheraient de l’empereur, si elle vous avait dit cette vérité connue de tout Paris : que, s’il a parfois recompensé la faiblesse de quelques femmes pour lui, il n’a jamais tenté de les obtenir par des offres humiliantes, vous auriez été convaincue de la cessation prochaine des propos qui vous importunent aujourd’hui, et que vous seule pouvez accréditer ou détruire sans retour. Ah ! vraiment, la condition des femmes serait par trop malheureuse, si leur honneur dépendait ainsi du caprice de la médisance ; rassurez-vous, mon enfant, si méchant que soit le monde, il ne nous ferait pas grand mal si nous n’étions pas si souvent son complice.