Un mariage sous l’empire/31

Calmann Lévy, éditeur (p. 185-187).


XXXI


Pendant les deux jours que madame de Lorency resta encore à Montvilliers, elle eut à souffrir d’une de ces scènes domestiques dont on ne parle jamais et qui composent peut-être à elles seules la plus forte part des ennuis de la vie. Mademoiselle Augustine, que son rang dans la maison rendait fort orgueilleuse, se prit tout à coup de jalousie pour la nourrice du petit Léon. Dans son humeur de voir prodiguer tant de soins et traiter avec tant d’égards une simple paysanne, elle se laissa aller à lui reprocher ce qu’elle appelait ses airs de maîtresse et les préférences qu’on lui accordait sur elle, avec tant d’amertume que la nourrice y répondit par des injures, et se mit à pleurer, argument irrésistible de toutes les nourrices pour se faire raison. Les choses en vinrent au point qu’elle déclara ne pouvoir plus rester dans la maison où elle était exposée à chaque instant au mauvais procédé d’une femme de chambre, et à des crises de colère qui faisaient tourner son lait. Dans cette cruelle alternative, madame de Lorency ne pouvait hésiter. Après avoir tenté tous les moyens de conciliation, l’intérêt de son enfant l’emporta, et, malgré le danger de se faire pour ennemie une personne que sa place auprès d’elle avait pu rendre, sinon confidente, au moins possesseur de son secret, madame de Lorency donna son congé à mademoiselle Augustine, qui eut le dépit de se voir remplacée par la femme de chambre qu’elle avait sous ses ordres.

Cet événement, si commun dans les maisons où règne une nourrice, devint une source d’inquiétude pour madame de Lorency, car elle ne pouvait se dissimuler qu’à travers ses flatteries et le zèle d’un service adroit et ponctuel, mademoiselle Augustine laissait percer, un fond d’envie médisante que la moindre mortification devait tourner en méchanceté. La générosité d’Ermance et cette indulgence prudente que toute femme coupable, a toujours pour les accès d’humeur du domestique dont elle redoute l’indiscrétion, rendaient la place de mademoiselle Augustine très-douce et très-lucrative : aussi fut-elle désolée de la perdre, et, comme le désespoir est toujours actif chez les envieux, elle ne pensa plus qu’à chercher un moyen de se venger de la nourrice qui l’avait fait renvoyer, quitte à envelopper aussi sa maîtresse dans la même vengeance.

Ermance s’était vue forcée de confier à son oncle la scène que lui avait faite Adhémar à propos du comte Albert, et s’en était rapportée à sa prudence pour ne pas encourager les visites du fils de son ancienne amie, sans pourtant lui laisser soupçonner l’espèce de crainte qu’il inspirait. Le président approuva la détermination qu’elle prenait de se rapprocher d’Adhémar pour lui ôter toute inquiétude sur le séjour du comte Albert dans les environs de Montvilliers, et lui recommanda de nouveau, en la voyant partir pour Paris, de rester fidèle à son secret

En arrivant, elle eut le plaisir d’être reçue par son père ; il revenait d’Espagne avec le regret de n’avoir pu y terminer les affaires qui l’y avaient conduit ; mais dans ce malheureux pays, livré au désordre, à la guerre, il n’était pas possible d’y faire valoir les droits d’un créancier. M. Brenneval, fort lié avec un ministre en crédit, crut devoir lui faire part de ce qui l’avait frappé dans l’administration, et lui dévoiler les mesures vexatoires dont on affligeait les provinces qui nous étaient soumises au-delà des Pyrénées. Convaincu de la nécessité d’y mettre ordre, il lui soumit le projet qu’il avait de demander une audience pour instruire lui-même l’empereur de plusieurs faits importans qu’on lui laissait ignorer et qui augmentaient l’animosité des Espagnols contre les Français. Mais le ministre le détourna de ce dessein, en lui affirmant que l’empereur savait mieux que personne les inconvéniens, les malheurs attachés à cette guerre injuste, et que prétendre l’éclairer à ce sujet c’était lui déplaire sans le servir. Il est vrai qu’enivré d’amour, de plaisirs et de gloire, Napoléon ne pensait alors qu’à jouir d’une élévation qui dépassait ses rêves ambitieux.

Le jour de la fête préparée pour l’impératrice chez l’ambassadeur d’Autriche était arrivé, et, malgré la chaleur de la saison, aucune des personnes invitées ne se dispensa d’y venir. La plupart ne purent jouir du spectacle d’un ballet représenté au milieu du jardin par les premiers sujets de l’Opéra, tant la foule était grande et tant le désir d’être bien placé dans la salle de bal engageait à s’y rendre pendant qu’on pouvait encore y arriver.

Le comte Albert, à la tête de tous les jeunes gens attachés à l’ambassade, faisait ainsi qu’eux les honneurs de la fête, tandis que le prince Shwartzemberg et sa famille étaient occupés à recevoir l’impératrice. Debout, près de la porte du premier salon, le comte Albert guettait l’arrivée de madame de Lorency ; dès qu’elle parut, accompagnée de la comtesse Donavel, il s’empressa de lui offrir la main pour la conduire dans la salle de bal aux places réservées près de celles qui avoisinaient le trône. Il n’y avait pas moyen de se refuser à une politesse qu’elle devait partager avec toutes les femmes que le comte Albert était chargé de placer le mieux possible ; mais pendant le trajet, qu’il fallut faire en lui donnant le bras, Ermance était tremblante, et lorsqu’elle traversa ainsi la galerie où se trouvait la suite le l’empereur, elle se sentit rougir en apercevant Adhémar.

Parvenue à la salle de bal, elle conjure le comte Albert de ne pas lui donner les moments que réclame son devoir de maître des cérémonies ; mais il a peine à s’arracher d’auprès d’elle, et ne cède enfin qu’à un ordre trop impérieux pour n’être pas un peu flatteur. Ainsi la jalousie du mari le plus aimé vaut toujours quelque chose au rival qu’il fait craindre.