Un mariage sous l’empire/22

Calmann Lévy, éditeur (p. 128-130).


XXII


La conversation tomba sur les fêtes du mariage, elles devaient surpasser tout ce qu’on avait vu jusqu’alors ; et l’on s’étendit sur la cruauté qu’il y avait à forcer la reine Hortense à porter un des coins du manteau de l’impératrice qui détrônait sa mère.

— Rétablissez-vous donc bien vite, dit madame de Cernan à sa nièce, pour être en état de voir tous ces prodiges : on dit qu’ils seront chantés par l’élite de nos poètes, et que le duc de R… s’est engagé à faire rimer les plus rebelles en l’honneur de cette auguste cérémonie. Au reste, cela n’est pas plus étonnant que de nous y voir, ajouta-t-elle en sortant.

— Que deviendrai-je en revoyant M. de Lorency ? dit Ermance dès qu’elle se trouva seule avec son oncle.

— N’y pensez pas, répondit-il ; les émotions d’une âme noble et repentante fournissent toujours les mots convenables à sa situation ; vous serez simple, bonne comme à l’ordinaire ; vous ne lui témoignerez qu’une partie de l’intérêt qu’il vous inspire, cela suffira pour vous assurer son amitié.

— Son amitié ! répéta Ermance en levant au ciel ses yeux pleins de larmes ; son amitié ! quand j’aurais pu mériter… Mais ce sentiment est encore plus que je ne dois prétendre ! Ah ! unique ami ! s’écria-t-elle en tendant ses bras vers son oncle, maintenez mon courage dans cette cruelle épreuve ; parlez-lui, dites ce que je ne saurais proférer ! Si je ne suis soutenue par votre volonté, si vous n’êtes point là pour me rappeler sans cesse le serments que je vous ai fait, je sens que le remords, la faiblesse m’entraîneront à l’aveu de ma honte ! Ah !1 ne permettez pas que je devienne deux fois coupable !

— Ne pleure pas ainsi, répondit son oncle, je resterai près de toi, je ferai, je dirai tout ce que tu voudras ; mais fais à ton tour quelque chose pour ton vieil ami, conserve-moi tes soins ; j’ai perdu ma femme et cette fille dont la mort me livre à d’éternels regrets ; ton affection, tes soins me rappelleront leur tendresse ; j’en ai besoin pour vivre, pour m’aider à mourir ; ne me les ravis pas ! Songe qu’en t’abandonnant à l’excès de ta peine tu peux y succomber, et m’enlever par là ma dernière consolation !

C’est avec de semblables instances que M. de Montvilliers relevait le courage de sa nièce ; il savait que l’occuper de lui était un moyen sûr de la distraire, et il la vit avec plaisir ordonner elle-même l’arrangement de l’appartement qu’elle lui destinait. Il était au-dessus du sien, car le président craignait d’habiter un rez-de-chaussée ; Ermance l’avait fait disposer de manière à ce qu’il se crût encore au château de Montvilliers : un grand fauteuil aux gothiques accotoirs occupait un des coins de la cheminée de son cabinet, placé près d’un riche bureau en marqueterie du fameux Boule ; la porte était masquée par un paravent de vieux lacque, et des rayons d’une bibliothèque choisie recouvraient les panneaux de la chambre ; de doubles fenêtres empêchaient le froid d’y pénétrer, et jusqu’au flambeau à deux branches avec son abat-jour, jusqu’à la fourrure qui réchauffait les pieds goutteux du président, tout devait lui faire croire qu’il était encore chez lui.

Madame de Lorency faisait peu de dépense pour elle-même, et, jouissant d’un revenu considérable, elle en employait une forte partie à faire le plus de bien possible. L’argent réservé pour ce qu’elle appelait ses fantaisies était employé à payer les présents qu’elle faisait à ses amis, ou les plaisirs qu’elle cherchait à leur procurer. Ayant appris par madame Campan que mademoiselle Dermeuil avait été sur le point d’épouser le fils d’un ancien négociant de la ville de province où résidait sa famille, et que le mariage avait manqué, faute de n’avoir pu faire obtenir au futur une place dans quelque administration, Ermance avait sollicité le crédit des amis de son père pour faire nommer M. Salandray à la recette particulière de M… ; elle s’était chargée de fournir le cautionnement, et venait d’envoyer à madame Campan la nomination qui assurait le bonheur de son élève. Malgré ses dédains pour le mariage et les maris, mademoiselle Dermeuil reçut avec joie la nouvelle de ce bienfait, que suivit bientôt l’envoi d’un élégant trousseau, offert par son amie.

En étant aussi généreuse pour Caroline, madame de Lorency n’ignorait point la part qu’elle avait dans ses torts, et peut-être se félicitait-elle en secret de l’événement qui éloignait d’elle la personne dont les conseils romanesques avaient eu une si malheureuse influence sur son imagination. Mais cette excuse ne diminuait point la sévérité de son jugement contre elle-même ; et il lui semblait impossible qu’on ne devinât point sa faute au constant remords qu’elle en éprouvait.

— Croyez-vous, disait-elle à son oncle, qu’on puisse s’abuser sur la cause d’un chagrin qui résiste à tous les plaisirs qu’on envie ? Que doivent penser les gens qui me voient entourée des plus doux soins, comblée par la fortune, unie à l’homme le plus aimable, et pourtant malheureuse au point de ne pouvoir, malgré tous mes efforts, cacher le tourment qui me poursuit ?

— Ils te supposent, répondait le président, un de ces esprits chagrins que l’excès du bonheur ennuie. Comment te croiraient-ils coupable ? Ta conduite ne saurait en donner l’idée : tu es d’une indulgence parfaite sur celle des autres, et cette bonté seule suffirait pour qu’on te distinguât des femmes qui ont chaque jour de nouveaux torts à se reprocher. Va, mon enfant, le monde est plus juste qu’on ne le dit ; il tient compte de tout ce qu’on fait pour conserver ou regagner son estime. Tu verras bientôt qu’il ne confond pas l’erreur avec le vice. Prends courage, le jour viendra où…

En ce moment le bruit d’une voiture de poste annonça l’arrivée de M. de Lorency.