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Un hivernage dans les glaces
J. Hetzel et Compagnie (p. 183-188).

XVI

conclusion


Herming, mortellement blessé, avait été transporté sur un lit par Misonne et Turquiette, qui étaient parvenus à briser leurs liens. Ce misérable râlait déjà, et les deux marins s’occupèrent de Pierre Nouquet, dont la blessure n’offrit heureusement pas de gravité.

L’ours les étreignait tous deux (p. 183).


Mais un plus grand malheur devait frapper Louis Cornbutte. Son père ne donnait plus aucun signe de vie. Était-il mort avec l’anxiété de voir son fils livré à ses ennemis ? Avait-il succombé avant cette terrible scène ? On ne sait. Mais le pauvre vieux marin, brisé par la maladie, avait cessé de vivre !

À ce coup inattendu, Louis Cornbutte et Marie tombèrent dans un désespoir profond, puis ils s’agenouillèrent près du lit et pleurèrent en priant pour l’âme de Jean Cornbutte.

Penellan, Misonne et Turquiette les laissèrent seuls dans cette chambre et remontèrent sur le pont. Les cadavres des trois ours furent tirés à l’avant. Penellan résolut de garder leur fourrure, qui devait être d’une grande utilité,
Le vieux curé reçut Louis Cornbutte… (p. 188).



mais il ne pensa pas un seul moment à manger leur chair. D’ailleurs, le nombre des hommes à nourrir était bien diminué maintenant. Les cadavres d’André Vasling, d’Aupic et de Jocki, jetés dans une fosse creusée sur la côte, furent bientôt rejoints par celui d’Herming. Le Norwégien mourut dans la nuit sans repentir ni remords, l’écume de la rage à la bouche.

Les trois marins réparèrent la tente, qui, crevée en plusieurs endroits, laissait la neige tomber sur le pont. La température était excessivement froide, et dura ainsi jusqu’au retour du soleil, qui ne reparut au-dessus de l’horizon que le 8 janvier.

Jean Cornbutte fut enseveli sur cette côte. Il avait quitté son pays pour retrouver son fils, et il était venu mourir sous ce climat affreux ! Sa tombe fut creusée sur une hauteur, et les marins y plantèrent une simple croix de bois.

Depuis ce jour, Louis Cornbutte et ses compagnons passèrent encore par de cruelles épreuves ; mais les citrons, qu’ils avaient retrouvés, leur rendirent la santé.

Gervique, Gradlin et Pierre Nouquet purent se lever, une quinzaine de jours après ces terribles événements, et prendre un peu d’exercice.

Bientôt, la chasse devint plus facile et plus abondante. Les oiseaux aquatiques revenaient en grand nombre. On tua souvent une sorte de canard sauvage, qui procura une nourriture excellente. Les chasseurs n’eurent à déplorer d’autre perte que celle de deux de leurs chiens, qu’ils perdirent dans une entreprise pour reconnaître, à vingt-cinq milles dans le sud, l’état de la plaine de glaces.

Le mois de février fût signalé par de violentes tempêtes et des neiges abondantes. La température moyenne fut encore de vingt-cinq degrés au-dessous de zéro, mais les hiverneurs n’en souffrirent pas, par comparaison. D’ailleurs, la vue du soleil, qui s’élevait de plus en plus au-dessus de l’horizon, les réjouissait, en leur annonçant la fin de leurs tourments. Il faut croire aussi que le Ciel eut pitié d’eux, car la chaleur fut précoce cette année. Dès le mois de mars, quelques corbeaux furent aperçus, voltigeant autour du navire. Louis Cornbutte captura des grues qui avaient poussé jusque là leurs pérégrinations septentrionales. Des bandes d’oies sauvages se laissèrent aussi entrevoir dans le sud.

Ce retour des oiseaux indiquait une diminution du froid. Cependant, il ne fallait pas trop s’y fier, car, avec un changement de vent, ou dans les nouvelles ou pleines lunes, la température s’abaissait subitement, et les marins étaient forcés de recourir à leurs précautions les plus grandes pour se prémunir contre elle. Ils avaient déjà brûlé tous les bastingages du navire pour se chauffer, les cloisons du rouffle qu’ils n’habitaient pas, et une grande partie du faux pont. Il était donc temps que cet hivernage finît. Heureusement, la moyenne de mars ne fut pas de plus de seize degrés au-dessous de zéro. Marie s’occupa de préparer de nouveaux vêtements pour cette précoce saison de l’été.

Depuis l’équinoxe, le soleil s’était constamment maintenu au-dessus de l’horizon. Les huit mois de jour avaient commencé. Cette clarté perpétuelle et cette chaleur incessante, quoique excessivement faibles, ne tardèrent pas à agir sur les glaces.

Il fallait prendre de grandes précautions pour lancer la Jeune-Hardie du haut lit de glaçons qui l’entouraient. Le navire fut en conséquence solidement étayé, et il parut convenable d’attendre que les glaces fussent brisées par la débâcle ; mais les glaçons inférieurs, reposant dans une couche d’eau déjà plus chaude, se détachèrent peu à peu, et le brick redescendit insensiblement. Vers les premiers jours d’avril, il avait repris son niveau naturel.

Avec le mois d’avril vinrent des pluies torrentielles, qui, répandues à flots sur la plaine de glaces, hâtèrent encore sa décomposition. Le thermomètre remonta à dix degrés au-dessous de zéro. Quelques hommes ôtèrent leurs vêtements de peaux de phoque, et il ne fut plus nécessaire d’entretenir un poêle jour et nuit dans le logement. La provision d’esprit-de-vin, qui n’était pas épuisée, ne fut plus employée que pour la cuisson des aliments.

Bientôt, les glaces commencèrent à se briser avec de sourds craquements. Les crevasses se formaient avec une grande rapidité, et il devenait imprudent de s’avancer sur la plaine, sans un bâton pour sonder les passages, car des fissures serpentaient çà et là. Il arriva même que plusieurs marins tombèrent dans l’eau, mais ils en furent quittes pour un bain un peu froid.

Les phoques revinrent à cette époque, et on leur donna souvent la chasse, car leur graisse devait être utilisée.

La santé de tous demeurait excellente. Le temps était rempli par les préparatifs de départ et par les chasses. Louis Cornbutte allait souvent étudier les passes, et, d’après la configuration de la côte méridionale, il résolut de tenter le passage plus au sud. Déjà la débâcle s’était produite dans différents endroits, et quelques glaçons flottants se dirigeaient vers la haute mer. Le 25 avril, le navire fut mis en état. Les voiles, tirées de leur étui, étaient dans un parfait état de conservation, et ce fut une joie véritable pour les marins de les voir se balancer au souffle du vent. Le navire tressaillit, car il avait retrouvé sa ligne de flottaison, et quoiqu’il ne pût pas encore bouger, il reposait cependant dans son élément naturel.

Au mois de mai, le dégel se fit rapidement. La neige qui couvrait le rivage fondait de tous côtés et formait une boue épaisse, qui rendait la côte presque inabordable. De petites bruyères, roses et pâles, se montraient timidement à travers les restes de neige et semblaient sourire à ce peu de chaleur. Le thermomètre remonta enfin au-dessus de zéro.

À vingt milles du navire, au sud, les glaçons, complétement détachés, voguaient alors vers l’océan Atlantique. Bien que la mer ne fût pas entièrement libre autour du navire, il s’établissait des passes dont Louis Cornbutte voulut profiter.

Le 21 mai, après une dernière visite au tombeau de son père, Louis Cornbutte abandonna enfin la baie d’hivernage. Le cœur de ces braves marins se remplit en même temps de joie et de tristesse, car on ne quitte pas sans regret les lieux où l’on a vu mourir un ami. Le vent soufflait du nord et favorisait le départ du brick. Souvent il fut arrêté par des bancs de glace, que l’on dut couper à la scie ; souvent des glaçons se dressèrent devant lui, et il fallut employer la mine pour les faire sauter. Pendant un mois encore, la navigation fut pleine de dangers, qui mirent souvent le navire à deux doigts de sa perte ; mais l’équipage était hardi et accoutumé à ces périlleuses manœuvres. Penellan, Pierre Nouquet, Turquiette, Fidèle Misonne, faisaient à eux seuls l’ouvrage de dix matelots, et Marie avait des sourires de reconnaissance pour chacun.

La Jeune-Hardie fut enfin délivrée des glaces à la hauteur de l’île Jean-Mayen. Vers le 25 juin, le brick rencontra des navires qui se rendaient dans le Nord, pour la pêche des phoques et de la baleine. Il avait mis près d’un mois à sortir de la mer polaire.

Le 16 août, la Jeune-Hardie se trouvait en vue de Dunkerque. Elle avait été signalée par la vigie, et toute la population du port accourut sur la jetée. Les marins du brick tombèrent bientôt dans les bras de leurs amis. Le vieux curé reçut Louis Cornbutte et Marie sur son cœur, et, des deux messes qu’il dit les deux jours suivants, la première fut pour le repos de l’âme de Jean Cornbutte, et la seconde pour bénir ces deux fiancés, unis depuis si longtemps par le malheur.