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Un hivernage dans les glaces
J. Hetzel et Compagnie (p. 167-172).

XII

retour au navire


À ce moment, un homme, presque mourant, sortant de la hutte, se traîna sur la glace.

C’était Louis Cornbutte.

« Mon fils !

— Mon fiancé ! »

Ces deux cris partirent en même temps, et Louis Cornbutte tomba évanoui entre les bras de son père et de la jeune fille, qui l’entraînèrent dans la hutte, où leurs soins le ranimèrent.

C’était Louis Cornbutte (p. 167).


« Mon père ! Marie ! s’écria Louis Cornbutte. Je vous aurai donc revus avant de mourir !

— Tu ne mourras pas ! répondit Penellan, car tous tes amis sont près de toi ! »

Il fallait que André Vasling eût bien de la haine pour ne pas tendre la main à Louis Cornbutte ; mais il ne la lui tendit pas.

Pierre Nouquet ne se sentait pas de joie. Il embrassait tout le monde ; puis il jeta du bois dans le poêle, et bientôt une température supportable s’établit dans la cabane.

Là, il y avait encore deux hommes que ni Jean Cornbutte ni Penellan ne connaissaient.

Penellan s’avança vers les deux Norwégiens (p. 173)


C’étaient Jocki et Herming, les deux seuls matelots norwégiens qui restassent de l’équipage du Froöern.

« Mes amis, nous sommes donc sauvés ! dit Louis Cornbutte. Mon père ! Marie ! vous vous êtes exposés à tant de périls !

— Nous ne le regrettons pas, mon Louis, répondit Jean Cornbutte. Ton brick, la Jeune-Hardie, est solidement ancré dans les glaces à soixante lieues d’ici. Nous le rejoindrons tous ensemble.

— Quand Cortrois rentrera, dit Pierre Nouquet, il sera fameusement content tout de même ! »

Un triste silence suivit cette réflexion, et Penellan apprit à Pierre Nouquet et à Louis Cornbutte la mort de leur compagnon, que le froid avait tué.

« Mes amis, dit Penellan, nous attendrons ici que le froid diminue. Vous avez des vivres et du bois ?

— Oui, et nous brûlerons ce qui nous reste du Froöern ! »

Le Froöern avait été entraîné, en effet, à quarante milles de l’endroit où Louis Cornbutte hivernait. Là, il fut brisé par les glaçons qui flottaient au dégel, et les naufragés furent emportés, avec une partie des débris dont était construite leur cabane, sur le rivage méridional de l’île Shannon.

Les naufragés se trouvaient alors au nombre de cinq, Louis Cornbutte, Cortrois, Pierre Nouquet, Jocki et Herming. Quant au reste de l’équipage norwégien, il avait été submergé avec la chaloupe au moment du naufrage.

Dès que Louis Cornbutte, entraîné dans les glaces, vit celles-ci se refermer autour de lui, il prit toutes les précautions pour passer l’hiver. C’était un homme énergique, d’une grande activité comme d’un grand courage ; mais, en dépit de sa fermeté, il avait été vaincu par ce climat horrible, et quand son père le retrouva, il ne s’attendait plus qu’à mourir. Il n’avait, d’ailleurs, pas à lutter seulement contre les éléments, mais contre le mauvais vouloir des deux matelots norwégiens, qui lui devaient la vie cependant. C’étaient deux sortes de sauvages, à peu, près inaccessibles aux sentiments les plus naturels. Aussi, quand Louis Cornbutte eut occasion d’entretenir Penellan, il lui recommanda de s’en défier particulièrement. En retour, Penellan le mit au courant de la conduite d’André Vasling. Louis Cornbutte ne put y croire, mais Penellan lui prouva que, depuis sa disparition, André Vasling avait toujours agi de manière à s’assurer la main de la jeune fille.

Toute cette journée fut employée au repos et au plaisir de se revoir. Fidèle Misonne et Pierre Nouquet tuèrent quelques oiseaux de mer, près de la maison, dont il n’était pas prudent de s’écarter. Ces vivres frais et le feu qui fut activé rendirent de la force aux plus malades. Louis Cornbutte lui-même éprouva un mieux sensible. C’était le premier moment de plaisir qu’éprouvaient ces braves gens. Aussi le fêtèrent-ils avec entrain, dans cette misérable cabane, à six cents lieues dans les mers du Nord, par un froid de trente degrés au-dessous de zéro !

Cette température dura jusqu’à la fin de la lune, et ce ne fut que vers le 17 novembre, huit jours après leur réunion, que Jean Cornbutte et ses compagnons purent songer au départ. Ils n’avaient plus que la lueur des étoiles pour se guider, mais le froid était moins vif, et il tomba même un peu de neige.

Avant de quitter ce lieu, on creusa une tombe au pauvre Cortrois. Triste cérémonie, qui affecta vivement ses compagnons ! C’était le premier d’entre eux qui ne devait pas revoir son pays.

Misonne avait construit avec les planches de la cabane une sorte de traîneau destiné au transport des provisions, et les matelots le traînèrent tour à tour. Jean Cornbutte dirigea la marche par les chemins déjà parcourus. Les campements s’organisaient, à l’heure du repos, avec une grande promptitude. Jean Cornbutte espérait retrouver ses dépôts de provisions, qui devenaient presque indispensables avec ce surcroît de quatre personnes. Aussi chercha-t-il à ne pas s’écarter de sa route.

Par un bonheur providentiel, il fut remis en possession de son traîneau, qui s’était échoué près du promontoire où tous avaient couru tant de dangers. Les chiens, après avoir mangé leurs courroies pour satisfaire leur faim, s’étaient attaqués aux provisions du traîneau. C’était ce qui les avait retenus, et ce furent eux-mêmes qui guidèrent la troupe vers le traîneau, où les vivres étaient encore en grande quantité.

La petite troupe reprit sa route vers la baie d’hivernage. Les chiens furent attelés au traîneau, et aucun incident ne signala l’expédition.

On constata seulement qu’Aupic, André Vasling et les Norwégiens se tenaient à l’écart et ne se mêlaient pas à leurs compagnons ; mais, sans le savoir, ils étaient surveillés de près. Néanmoins, ce germe de dissension jeta plus d’une fois la terreur dans l’âme de Louis Cornbutte et de Penellan.

Vers le 7 décembre, vingt jours après leur réunion, ils aperçurent la baie où hivernait la Jeune-Hardie. Quel fut leur étonnement en apercevant le brick juché à près de quatre mètres en l’air sur des blocs de glace ! Ils coururent, fort inquiets de leurs compagnons, et ils furent reçus avec des cris de joie par Gervique, Turquiette et Gradlin, Tous étaient en bonne santé, et cependant ils avaient couru, eux aussi, les plus grands dangers.

La tempête s’était fait ressentir dans toute la mer polaire. Les glaces avaient été brisées et déplacées, et, glissant les unes sous les autres, elles avaient saisi le lit sur lequel reposait le navire. Leur pesanteur spécifique tendant à les ramener au-dessus de l’eau, elles avaient acquis une puissance incalculable, et le brick s’était trouvé soudain élevé hors des limites de la mer.

Les premiers moments furent donnés à la joie du retour. Les marins de l’exploration se réjouissaient de trouver toutes les choses en bon état, ce qui leur assurait un hiver rude, sans doute, mais enfin supportable. L’exhaussement du navire ne l’avait pas ébranlé, et il était parfaitement solide. Lorsque la saison du dégel serait venue, il n’y aurait plus qu’à le faire glisser sur un plan incliné, à le lancer, en un mot, dans la mer redevenue libre.

Mais une mauvaise nouvelle assombrit le visage de Jean Cornbutte et de ses compagnons. Pendant la terrible bourrasque, le magasin de neige construit sur la côte avait été entièrement brisé ; les vivres qu’il renfermait étaient dispersés, et il n’avait pas été possible d’en sauver la moindre partie. Dès que ce malheur leur fut appris, Jean et Louis Cornbutte visitèrent la cale et la cambuse du brick, pour savoir à quoi s’en tenir sur ce qui restait de provisions.

Le dégel ne devait arriver qu’avec le mois de mai, et le brick ne pouvait quitter la baie d’hivernage avant cette époque. C’était donc cinq mois d’hiver qu’il fallait passer au milieu des glaces, pendant lesquels quatorze personnes devaient être nourries. Calculs et comptes faits, Jean Cornbutte comprit qu’il atteindrait tout au plus le moment du départ, en mettant tout le monde à la demi-ration. La chasse devint donc obligatoire pour procurer de la nourriture en plus grande abondance.

De crainte que ce malheur ne se renouvelât, on résolut de ne plus déposer de provisions à terre. Tout demeura à bord du brick, et on disposa également des lits pour les nouveaux arrivants dans le logement commun des matelots. Turquiette, Gervique et Gradlin, pendant l’absence de leurs compagnons, avaient creusé un escalier dans la glace qui permettait d’arriver sans peine au pont du navire.