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Un hivernage dans les glaces
J. Hetzel et Compagnie (p. 158-163).

X

enterrés vivants


La veille du départ, au moment du souper, Penellan était occupé à briser des caisses vides pour en fourrer les débris dans le poêle, quand il fut suffoqué tout à coup par une fumée épaisse. Au même moment, la maison de neige fut comme ébranlée par un tremblement de terre. Chacun poussa un cri de terreur, et Penellan se précipita au dehors.

Il faisait une obscurité complète. Une tempête effroyable, car ce n’était pas un dégel, éclatait dans ces parages. Des tourbillons de neige s’abattaient avec une violence extrême, et le froid était tellement excessif que le timonier sentit ses mains se geler rapidement. Il fut obligé de rentrer, après s’être vivement frotté avec de la neige.

« Voici la tempête, dit-il. Fasse le Ciel que notre maison résiste, car si l’ouragan la détruisait, nous serions perdus ! »

En même temps que les rafales se déchaînaient dans l’air, un bruit effroyable se produisait sous le sol glacé ; les glaçons, brisés à la pointe du promontoire, se heurtaient avec fracas et se précipitaient les uns sur les autres ; le vent soufflait avec une telle force, qu’il semblait parfois que la maison entière se déplaçait ; des lueurs phosphorescentes, inexplicables sous ces latitudes, couraient à travers le tourbillon des neiges.

« Marie, Marie ! s’écria Penellan, en saisissant les mains de la jeune fille.

— Nous voilà mal pris ! dit Fidèle Misonne.

— Et je ne sais si nous en réchapperons ! répliqua Aupic.

— Quittons cette maison de neige ! dit André Vasling.

— C’est impossible ! répondit Penellan. Le froid est épouvantable au dehors, tandis que nous pourrons peut-être le braver en demeurant ici !

— Donnez-moi le thermomètre, » dit André Vasling.

Aupic lui passa l’instrument, qui marquait dix degrés au-dessous de zéro, à l’intérieur, bien que le feu fût allumé. André Vasling souleva la toile qui retombait devant l’ouverture et le glissa au dehors avec précipitation, car il eût été meurtri par des éclats de glace que le vent soulevait et qui se projetaient en une véritable grêle.

« Eh bien, monsieur Vasling, dit Penellan, voulez-vous encore sortir ?… Vous voyez bien que c’est ici que nous sommes le plus en sûreté !

— Oui, ajouta Jean Cornbutte, et nous devons employer tous nos efforts à consolider intérieurement cette maison.

— Mais il est un danger, plus terrible encore, qui nous menace ! dit André Vasling.

— Lequel ? demanda Jean Cornbutte.

— C’est que le vent brise la glace sur laquelle nous reposons, comme il a brisé les glaçons du promontoire, et que nous soyons entraînés ou submergés !

— Cela me parait difficile, répondit Penellan, car il gèle de manière à glacer toutes les surfaces liquides !… Voyons quelle est la température. »

Il souleva la toile de manière à ne passer que le bras, et eut quelque peine à retrouver le thermomètre, au milieu de la neige ; mais enfin il parvint à le saisir, et, l’approchant de la lampe, il dit :

« Trente-deux degrés au-dessous de zéro ! C’est le plus grand froid que nous ayons éprouvé jusqu’ici !

— Encore dix degrés, ajouta André Vasling, et le mercure gèlera ! »

Un morne silence suivit cette réflexion.

Vers huit heures du matin, Penellan essaya une seconde fois de sortir, pour juger de la situation. Il fallait, d’ailleurs, donner une issue à la fumée, que le vent avait plusieurs fois repoussée dans l’intérieur de la hutte. Le marin ferma très-hermétiquement ses vêtements, assura son capuchon sur sa tête au moyen d’un mouchoir, et souleva la toile.

L’ouverture était entièrement obstruée par une neige résistante. Penellan prit son bâton ferré et parvint à l’enfoncer dans cette masse compacte ; mais la terreur glaça son sang, quand il sentit que l’extrémité de son bâton n’était pas libre et s’arrêtait sur un corps dur !

« Cornbutte ! dit-il au capitaine, qui s’était approché de lui, nous sommés enterrés sous cette neige !

— Que dis-tu ? s’écria Jean Cornbutte.

32° au-dessous de zéro (p. 159).


— Je dis que la neige s’est amoncelée et glacée autour de nous et sur nous, que nous sommes ensevelis vivants !

— Essayons de repousser cette masse de neige, » répondit le capitaine.

Les deux amis s’arcboutèrent contre l’obstacle qui obstruait la porte, mais il ne purent le déplacer. La neige formait un glaçon qui avait plus de cinq pieds d’épaisseur et ne faisait qu’un avec la maison.

Jean Cornbutte ne put retenir un cri, qui réveilla Misonne et André Vasling. Un juron éclata entre les dents de ce dernier, dont les traits se contractèrent.

En ce moment, une fumée plus épaisse que jamais reflua à l’intérieur, car elle ne pouvait trouver aucune issue.

Le désespoir et la volonté luttaient (p. 164).


« Malédiction ! s’écria Misonne. Le tuyau du poêle est bouché par la glace ! »

Penellan reprit son bâton et démonta le poêle, après avoir jeté de la neige sur les tisons pour les éteindre, ce qui produisit une fumée telle, que l’on pouvait à peine apercevoir la lueur de la lampe ; puis il essaya, avec son bâton, de débarrasser l’orifice, mais il ne rencontra partout qu’un roc de glace !

Il ne fallait plus attendre qu’une fin affreuse, précédée d’une agonie terrible ! La fumée, s’introduisant dans la gorge des malheureux, y causait une douleur insoutenable, et l’air même ne devait pas tarder à leur manquer !

Marie se leva alors, et sa présence, qui désespérait Jean Cornbutte, rendit quelque courage à Penellan. Le timonier se dit que cette pauvre enfant ne pouvait être destinée à une mort aussi horrible !

« Eh bien ! dit la jeune fille, vous avez donc fait trop de feu ? La chambre est pleine de fumée !

— Oui … oui … répondit le timonier en balbutiant.

— On le voit bien, reprit Marie, car il ne fait pas froid, et il y a longtemps même que nous n’avons éprouvé autant de chaleur ! »

Personne n’osa lui apprendre la vérité.

« Voyons, Marie, dit Penellan, en brusquant les choses, aide-nous à préparer le déjeuner. Il fait trop froid pour sortir. Voici le réchaud, voici l’esprit-de-vin, voici le café. — Allons, vous autres, un peu de pemmican d’abord, puisque ce maudit temps nous empêche de chasser ! »

Ces paroles ranimèrent ses compagnons.

« Mangeons d’abord, ajouta Penellan, et nous verrons ensuite à sortir d’ici ! »

Penellan joignit l’exemple au conseil et dévora sa portion. Ses compagnons l’imitèrent et burent ensuite une tasse de café brûlant, ce qui leur remit un peu de courage au cœur ; puis, Jean Cornbutte décida, avec une grande énergie, que l’on allait tenter immédiatement les moyens de sauvetage.

Ce fut alors qu’André Vasling fit cette réflexion :

« Si la tempête dure encore, ce qui est probable, il faut que nous soyons ensevelis à dix pieds sous la glace, car on n’entend plus aucun bruit au dehors ! »

Penellan regarda Marie, qui comprit la vérité, mais ne trembla pas.

Penellan fit d’abord rougir à la flamme de l’esprit-de-vin le bout de son bâton ferré, qu’il introduisit successivement dans les quatre murailles de glace, mais il ne trouva d’issue dans aucune. Jean Cornbutte résolut alors de creuser une ouverture dans la porte même. La glace était tellement dure que les coutelas l’entamaient difficilement. Les morceaux que l’on parvenait à extraire encombrèrent bientôt la hutte. Au bout de deux heures de ce travail pénible, la galerie creusée n’avait pas trois pieds de profondeur.

Il fallut donc imaginer un moyen plus rapide et qui fût moins susceptible d’ébranler la maison, car plus on avançait, plus la glace, devenant dure, nécessitait de violents efforts pour être entamée. Penellan eut l’idée de se servir du réchaud à esprit-de-vin pour fondre la glace dans la direction voulue. C’était un moyen hasardeux, car si l’emprisonnement venait à se prolonger, cet esprit-de-vin, dont les marins n’avaient qu’une petite quantité, leur ferait défaut au moment de préparer le repas. Néanmoins, ce projet obtint l’assentiment de tous, et il fut mis à exécution. On creusa préalablement un trou de trois pieds de profondeur sur un pied de diamètre pour recueillir l’eau qui proviendrait de la fonte de la glace, et l’on n’eut pas à se repentir de cette précaution, car l’eau suinta bientôt sous l’action du feu, que Penellan promenait à travers la masse de neige.

L’ouverture se creusa peu à peu, mais on ne pouvait continuer longtemps un tel genre de travail, car l’eau, se répandant sur les vêtements, les perçait de part en part. Penellan fut obligé de cesser au bout d’un quart d’heure et de retirer le réchaud pour se sécher lui-même. Misonne ne tarda pas à prendre sa place, et il n’y mit pas moins de courage.

Au bout de deux heures de travail, bien que la galerie eût déjà cinq pieds de profondeur, le bâton ferré ne put encore trouver d’issue au dehors.

« Il n’est pas possible, dit Jean Cornbutte, que la neige soit tombée avec une telle abondance ! Il faut qu’elle ait été amoncelée par le vent sur ce point. Peut-être aurions-nous dû songer à nous échapper par un autre endroit ?

— Je ne sais, répondit Penellan ; mais, ne fût-ce que pour ne pas décourager nos compagnons, nous devons continuer à percer le mur dans le même sens. Il est impossible que nous ne trouvions pas une issue !

— L’esprit-de-vin ne manquera-t-il pas ? demanda le capitaine.

— J’espère que non, répondit Penellan, mais à la condition, cependant, que nous nous privions de café ou de boissons chaudes ! D’ailleurs, ce n’est pas là ce qui m’inquiète le plus.

— Qu’est-ce donc, Penellan ? demanda Jean Cornbutte.

— C’est que notre lampe va s’éteindre, faute d’huile, et que nous arrivons à la fin de nos vivres ! — Enfin ! à la grâce de Dieu ! »

Puis, Penellan alla remplacer André Vasling, qui travaillait avec énergie à la délivrance commune.

« Monsieur Vasling, lui dit-il, je vais prendre votre place, mais veillez bien, je vous en prie, à toute menace d’éboulement, pour que nous ayons le temps de la parer ! »

Le moment du repos était arrivé, et, lorsque Penellan eut encore creusé la galerie d’un pied, il revint se coucher près de ses compagnons.