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J. Hetzel et Cie (p. 349-355).


II

D’ACAPULCO À CIGUALAN.



Des quatre ports que le Mexique possède sur l’océan Pacifique, San-Blas, Zacatula, Tehuantepec et Acapulco, ce dernier est celui qui offre le plus de ressources aux navires. La ville est mal construite et malsaine, il est vrai, mais la rade est sûre et pourrait aisément contenir cent vaisseaux. De hautes falaises abritent les bâtiments de toutes parts, et forment un bassin si paisible, qu’un étranger, arrivant par terre, croirait voir un lac enfermé dans un circuit de montagnes.

Acapulco, à cette époque, était protégé par trois bastions qui le flanquaient sur la droite, tandis que le goulet était défendu par une batterie de sept pièces de canon, pouvant, au besoin, sous un angle droit, croiser ses feux avec ceux du fort Santo-Diego. Celui-ci, pourvu de trente pièces d’artillerie, commandait la rade entière, et eût coulé immanquablement tout navire qui aurait tenté de forcer l’entrée du port.

La ville n’avait donc rien à craindre, et, pourtant, une panique générale l’avait saisie, trois mois après les événements ci-dessus racontés.

En effet, un navire venait d’être signalé au large. Très-inquiets sur les intentions de ce bâtiment suspect, les habitants d’Acapulco ne laissaient pas d’être fort peu rassurés. C’est que la nouvelle Confédération craignait encore, non sans raison, le retour de la domination espagnole ! C’est que, nonobstant les traités de commerce signés avec la Grande-Bretagne, et malgré l’arrivée du chargé d’affaires de Londres, qui avait reconnu la république, le gouvernement mexicain n’avait pas un navire à sa disposition pour protéger ses côtes !

Quel qu’il fût, ce bâtiment ne pouvait être qu’un hardi aventurier, et les vents de nord-est, qui soufflent bruyamment dans ces parages depuis l’équinoxe d’automne jusqu’au printemps, devaient rudement prendre la mesure de ses ralingues ! Or, les habitants d’Acapulco ne savaient qu’imaginer et se préparaient à tout hasard à repousser une descente d’étrangers, quand ce bâtiment tant redouté déroula à sa corne le drapeau de l’indépendance mexicaine !

Arrivée à une demi-portée de canon du port, la Constanzia, dont le nom pouvait se lire visiblement alors au tableau de l’arrière, mouilla subitement. Ses voiles se relevèrent sur les vergues, et une embarcation déborda, qui eut bientôt accosté le port.

Le lieutenant Martinez, aussitôt débarqué, se rendit chez le gouverneur et le mit au fait des circonstances qui l’amenaient. Celui-ci approuva la résolution qu’avait prise le lieutenant de se rendre à Mexico pour obtenir du général Guadalupe Vittoria, président de la Confédération, la ratification du marché. Cette nouvelle fut à peine connue dans la ville, que les transports de joie éclatèrent. Toute la population vint admirer le premier navire de la marine mexicaine, et vit, dans sa possession, avec une preuve de l’indiscipline espagnole, un moyen de s’opposer plus complètement encore à toute tentative nouvelle de ses anciens maîtres.

Martinez revint à son bord. Quelques heures après, le brick la Constanzia avait été affourché dans le port, et son équipage était hébergé chez les habitants d’Acapulco.

Seulement, lorsque Martinez fit l’appel de ses gens, Pablo et Jacopo avaient tous deux disparus.

Le Mexique est caractérisé entre toutes les contrées du globe par l’étendue et la hauteur du plateau qui en occupe le centre. La chaîne des Cordillières, sous le nom général d’Andes, traverse toute l’Amérique méridionale, sillonne le Guatemala, et, à son entrée dans le Mexique, se divise en deux branches qui accidentent parallèlement les deux côtés du territoire. Or, ces deux branches ne sont que les versants de l’immense plateau d’Anahuac, situé à deux mille cinq cents mètres au-dessus des mers voisines. Cette succession de plaines, beaucoup plus étendues et non moins uniformes que celles du Pérou et de la Nouvelle-Grenade, occupe environ les trois cinquièmes du pays. La Cordillière, en pénétrant dans l’ancienne intendance de Mexico, prend le nom de « Sierra Madre », et, à la hauteur des villes de San-Miguel et de Guanaxato, après s’être divisée en trois branches, elle va se perdre jusqu’au cinquante-septième degré de latitude nord.

Entre le port d’Acapulco et la ville de Mexico, distants l’un de l’autre de quatre-vingts lieues, les mouvements de terrain sont moins brusques et les déclivités moins abruptes qu’entre Mexico et la Vera-Cruz. Après avoir foulé le granit qui se montre dans les branches voisines du grand Océan, et dans lequel est taillé le port d’Acapulco, le voyageur ne rencontre plus que ces roches porphyritiques, auxquelles l’industrie arrache le gypse, le basalte, le calcaire primitif, l’étain, le cuivre, le fer, l’argent et l’or. Or, précisément, la route d’Acapulco à Mexico offrait des points de vue, des systèmes de végétation tout particuliers, auxquels prenaient ou ne prenaient pas garde deux cavaliers qui chevauchaient l’un près de l’autre, quelques jours après l’arrivée au mouillage du brick la Constanzia.

C’étaient Martinez et José. Le gabier connaissait parfaitement cette route. Il avait tant de fois arpenté les montagnes de l’Anahuac ! Aussi, le guide indien qui leur avait proposé ses services avait-il été refusé, et, montés sur d’excellents chevaux, les deux aventuriers se dirigeaient rapidement vers la capitale du Mexique.

Après deux heures d’un trot rapide qui les avait empêchés de causer, les cavaliers s’arrêtèrent.

« Au pas, lieutenant, fit José tout essoufflé. Santa Maria ! j’aimerais mieux chevaucher pendant deux heures sur le grand cacatois, pendant un coup de vent de nord-ouest !

— Hâtons-nous ! répondit Martinez. — Tu connais bien la route, José, tu la connais bien ?

— Comme vous connaissez celle de Cadix à la Vera-Cruz, et nous n’aurons ni les tempêtes du golfe, ni les barres de Taspan ou de Santander pour nous retarder !… Mais au pas !

— Plus vite, au contraire, reprenait Martinez, en éperonnant son cheval. Je redoute cette disparition de Pablo et de Jacopo ! Voudraient-ils profiter seuls du marché et nous voler notre part ?

— Par saint Jacques ! Il ne manquerait plus que cela ! répondit cyniquement le gabier. Voler des voleurs comme nous !

— Combien avons-nous de jours de marche à faire avant d’arriver à Mexico ?

— Quatre ou cinq, lieutenant ! Une promenade ! Mais au pas ! Vous voyez bien que le terrain monte sensiblement ! »

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En effet, les premières ondulations des montagnes se faisaient sentir sur la longue plaine.

« Nos chevaux ne sont pas ferrés, reprit le gabier en s’arrêtant, et leur corne s’use vite sur ces rocs de granit ! Après tout, ne disons pas de mal du sol !… Il y a de l’or là-dessous, et, parce que nous marchons dessus, lieutenant, ça ne veut pas dire que nous le méprisons ! »

Les deux voyageurs étaient parvenus à une petite éminence, largement ombragée de palmiers à éventail, de nopals et de sauges mexicaines. À leurs pieds s’étalait une vaste plaine cultivée, et toute la luxuriante végétation des terres chaudes s’offrait à leurs yeux. Sur la gauche, une forêt d’acajous coupait

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le paysage. D’élégants poivriers balançaient leurs branches flexibles aux souffles brûlants de l’océan Pacifique. Des champs de cannes à sucre hérissaient la campagne. De magnifiques récoltes de coton agitaient sans bruit leurs panaches de soie grise. Çà et là poussaient le convolvulus ou jalap médicinal, et le piment coloré, avec les indigotiers, les cacaotiers, les bois de campêche et de gaïac. Tous les produits variés de la flore tropicale, dahlias, mentzelias, hélicantus, irisaient de leurs couleurs ce merveilleux terrain, qui est le plus fertile de l’Intendance mexicaine.

Oui ! toute cette belle nature semblait s’animer sous les rayons brûlants que leur versait à flots le soleil ; mais aussi, sous cette insupportable chaleur, les malheureux habitants se tordaient dans les étreintes de la fièvre jaune ! C’est pourquoi ces campagnes, inanimées et désertes, demeuraient sans mouvement et sans bruit.

« Quel est ce cône qui s’élève devant nous à l’horizon ? demanda Martinez à José.

— Le cône de la Brea, et il est à peine plus élevé que la plaine ! » répondit dédaigneusement le gabier.

Ce cône était la première saillie importante de l’immense chaîne des Cordillières.

« Pressons le pas, dit Martinez, en prêchant d’exemple. Nos chevaux sont originaires des haciendas du Mexique septentrional, et, dans leurs courses à travers les savanes, ils sont habitués à ces inégalités de terrain. Profitons donc des pentes du chemin, et sortons de ces immenses solitudes, qui ne sont pas faites pour nous égayer !

— Est-ce que le lieutenant Martinez aurait des remords ? demanda José en haussant les épaules.

— Des remords !… non !… »

Martinez retomba dans un silence absolu, et tous deux marchèrent au trot rapide de leurs montures.

Ils atteignirent le cône de la Brea, qu’ils franchirent par des sentiers abrupts, le long de précipices qui n’étaient pas encore ces insondables abîmes de la Sierra Madre. Puis, le versant opposé descendu, les deux cavaliers s’arrêtèrent pour faire reposer leurs chevaux.

Le soleil allait disparaître à l’horizon, quand Martinez et son compagnon arrivèrent au village de Cigualan. Ce village ne comptait que quelques huttes habitées par de pauvres Indiens, de ceux qu’on appelle « mansos », c’est-à-dire agriculteurs. Les indigènes sédentaires sont, en général, très paresseux, car ils n’ont qu’à ramasser les richesses que leur prodigue cette féconde terre. Aussi leur fainéantise les distingue-t-elle essentiellement et des Indiens jetés sur les plateaux supérieurs, que la nécessité a rendus industrieux, et de ces nomades du nord, qui, vivant de déprédations et de rapines, n’ont jamais de demeures fixes.

Les Espagnols ne reçurent dans ce village qu’une médiocre hospitalité. Les Indiens, les reconnaissant pour leurs anciens oppresseurs, se montrèrent peu disposés à leur être utiles.

D’ailleurs, avant eux, deux autres voyageurs venaient de traverser le village et avaient fait main basse sur le peu de nourriture disponible.

Le lieutenant et le gabier ne prirent pas garde à cette particularité, qui, d’ailleurs, n’avait rien de bien extraordinaire.

Martinez et José s’abritèrent donc sous une sorte de masure, et préparèrent pour leur repas une tête de mouton cuite à l’étuvée. Ils creusèrent un trou dans le sol, et, après l’avoir rempli de bois enflammé et de cailloux propres à conserver la chaleur, ils laissèrent se consumer les matières combustibles ; puis, sur les cendres brûlantes, ils déposèrent, sans aucune préparation, la viande entourée de feuilles aromatiques, et ils recouvrirent hermétiquement le tout de branchages et de terre pilée. Quelque temps après, leur dîner était à point, et ils le dévorèrent en hommes dont une longue route avait aiguisé l’appétit. Ce repas terminé, ils s’étendirent sur le sol, le poignard à la main. Puis, la fatigue l’emportant sur la dureté de la couche et la morsure incessante des maringouins, ils ne tardèrent pas à s’endormir.

Cependant, Martinez répéta plusieurs fois, dans un rêve agité, les noms de Jacopo et de Pablo, dont la disparition le préoccupait sans cesse.