J. Hetzel et Cie (p. 189-200).

XIV

le camp de mange-tout-cru.

« Ce sera très-sage, dit Mimile, car une fois qu’on sait ce qu’il faut faire… »

Giboulot se permit de l’interrompre :

« J’ai entendu dire que les hommes de Mange-tout-cru montaient la garde de cent pas en cent pas sur la lisière d’une forêt, depuis le nord jusqu’au midi, et qu’un gros chien veillait au milieu de l’intervalle qui sépare les sentinelles. C’est là, je ne vous le cacherai pas, le côté épineux de notre expédition.

— Je le crois bien, dit Mimile ; ce n’est pas très-rassurant, surtout si les chiens sont gros.

— Dame ! ça peut vous mordre très-fort… un gros chien… dit Charlot.

— Et puis, un chien peut se jeter sur vous juste au moment où l’on s’y attend le moins, ajouta Mimile.

— Bah ! bah ! riposta Giboulot, un chien n’a jamais avalé un homme à la première bouchée ; un coup de bâton sur la tête lui ôte tout de suite l’idée de passer à la seconde. L’important est de convenir d’un signal, dans le cas où nous nous trouverions séparés.

— Séparés ? répéta Charlot avec anxiété.

— Cela peut arriver dans une bagarre. Il faut tout prévoir et aviser au moyen de se réunir.

— Eh bien, nous pourrons imiter le chat pour nous appeler les uns les autres, dit Mimile.

— Moi, je saurais mieux imiter Polichinelle, dit Charlot en nasillant.

— C’est convenu, dit Giboulot, l’un imitera le chat, et l’autre Polichinelle ; moi, j’imiterai le cri des oies ; comme ça nous pourrons toujours nous entendre.

— C’est vrai, dit Mimile. J’imite le chat, on se dit : C’est Mimile qui appelle ; on entend le cri du Polichinelle, on se dit : C’est Charlot ; enfin, on entend le cri des oies, et on sait que c’est Giboulot. »

Après s’être ainsi concertés, à voix basse bien entendu, sur leur cri de ralliement, nos petits aventuriers redevinrent muets comme des poissons.

Mais, s’ils ne parlaient pas, ils n’en pensaient pas moins. Par exemple, Charlot, qui n’avait jamais tant marché de sa vie, se disait en cachette qu’il aurait volontiers échangé ses gros souliers contre une vieille paire de pantoufles, ce qui lui eut permis de reposer ses pieds endoloris.

Mimile, malgré toute son abnégation, toute son amitié pour Charlot, pensait, tout en prenant son parti des dangers qu’il courait, que le métier de voyageur diurne et nocturne offrait pas mal d’inconvénients, et que ses côtés agréables n’étaient pas une compensation suffisante aux autres.

À son tour, Giboulot réfléchissait qu’il voudrait bien en avoir fini avec ses deux petits compagnons. Comment l’entendait-il ? Nous ne saurions le dire. Nous répugnons à supposer qu’il pût leur préférer la compagnie des oies. Mais, nous l’avons vu, Giboulot était un personnage mystérieux, et qu’on aurait pu même taxer de sournoiserie, s’il n’était souverainement injuste de juger n’importe qui sur de simples apparences.

Toutes ces réflexions avaient beau ne faire aucun bruit, il était malheureusement impossible aux trois compagnons de ne pas troubler de temps en temps le silence de la forêt en déplaçant un amas de feuilles, ou en brisant sous leurs pieds de petites branches mortes.

Giboulot, bien que suffisamment édifié sur la direction qu’il suivait, ne pouvait, à cause de la nuit, se rendre compte de la distance parcourue et par conséquent du chemin qu’il leur restait à franchir pour atteindre la limite de la forêt. Cependant, comme l’ex-gardeur d’oies était d’un naturel assez prudent, il songeait à prendre ses précautions à tout événement, quand une voix de premier ordre, une voix de basse-taille, le fit tout à coup tressaillir. Elle criait :

« Qui vive ? Halte là ! »

Cette voix terrifiante semblait partir de la cime d’un arbre qui se trouvait tout près d’eux.

Giboulot dit tout bas à ses compagnons :

« Marchons plus vite, et pas un mot.

— Qui vive ? répéta la voix. Répondez vite ou je tire dans le tas. »

Nos trois amis n’en détalaient que plus rapidement, on le comprend.

Un coup de fusil partit alors, mais sans atteindre personne.

Au bruit de la détonation, Charlot, tout tremblant, s’était saisi du bras de Giboulot, dans lequel il incrustait ses ongles.

« Ah ! il me semble que j’ai entendu siffler la balle, dit-il.

— Moi aussi, dit Mimile.

— Taisez-vous, car nous approchons, je le vois, des lignes gardées par Mange-tout-cru. »

Au bout d’un nouveau quart d’heure, nos amis, qui ne s’étaient point arrêtés une seconde, éprouvèrent le besoin de se reposer.

« C’est dur tout de même de marcher toujours comme ça, dit Charlot.

— On s’y fait, répondit Mimile ; et puis le danger vous distrait.

— Deux ou trois mois de cette vie-là, et vous n’en voudrez plus d’autre, dit Giboulot.

— Deux ou trois mois ! murmura Charlot effrayé de la perspective.

— Un peu plus, un peu moins, ça dépend des dispositions, » répliqua Giboulot.

Il ajouta aussitôt :

« Avec tout ça, il ne faut pas s’endormir, maintenant qu’un coup de fusil a donné l’alarme aux hommes de Mange-tout-cru.

— Et à leurs chiens, dit Charlot.

— Oh ! leurs chiens sont toujours sur les gardes, et si nous ne marchions pas contre le vent…

— Qui vive ? Répondez, ou sinon, gare les coups de fusil !… cria la même voix.

— À plat-ventre !… » dit tout bas Giboulot.

Cet ordre fut immédiatement exécuté. Il ne pouvait l’être avec plus d’à-propos, car, à l’instant même, un nouveau coup de feu retentit au-dessus de leurs têtes.

Inutile de dire que Charlot eut bien plus peur encore que la première fois.

« En voilà des imbéciles qui tirent sans voir clair ! fit observer Mimile.

— Faudrait pas s’y fier, » répondit Giboulot.

Et il reprit sa course en entraînant ses deux petits compagnons.

Peu d’instants leur suffirent pour dépasser les hautes futaies ; ils se trouvèrent alors au milieu d’un large espace recouvert d’arbres récemment abattus.

L’orage avait balayé le ciel, et les étoiles brillaient du plus vif éclat, ce qui permit à Giboulot de préciser l’endroit où ils se trouvaient.

« Oh ! oh ! dit-il, voilà le carrefour des Hommes-Noirs, et nous ne sommes plus qu’à trois cents pas de la seconde limite que nous voulons franchir.

— Quelle chance ! dit Mimile.

— Alors les chiens doivent être tout près d’ici ?… demanda Charlot.

— Et tout prêts à mordre ! ajouta Mimile.

— Aussi, répliqua Giboulot, n’y a-t-il plus qu’un moyen de se tirer de là.

— Et tu le connais, ce moyen ?… reprit Charlot.

— Vous le connaîtrez bientôt vous-mêmes, car vous allez le mettre à exécution. Et d’abord il faut nous hâter de faire un grand tas de toutes les branches qui sont là, devant nous. »

Mimile et Charlot se hâtèrent d’obéir.

Un quart d’heure suffit pour élever une grande pyramide de fagots. Ce travail achevé, Charlot demanda à Giboulot ce qu’il leur restait à faire pour le présent.

« Rien, car je n’ai besoin de personne pour mettre le feu à ce bûcher ; seulement, quand vous le verrez flamber, vous me suivrez à quatre pattes pour juger d’un peu loin de l’effet que va produire ce bel incendie. »

Charlot, pas plus que Mimile, ne comprenait l’idée de Giboulot ; mais ils le laissèrent agir sans objections, certains qu’il était plus expérimenté qu’eux.

L’ex-gardeur d’oies tira une petite mèche soufrée de sa poche, y mit le feu à l’aide d’une allumette, et la plaça sous le tas de bois, en activant le feu avec quelques morceaux de papier qui flânaient aussi au fond des annexés de sa blouse.

xiv
le beau feu ! s’écria mimile.

La flamme gagna immédiatement les petites branches et ne tarda pas à s’enrouler autour des plus grosses.

« Le tour est fait ! » s’écria Giboulot.

Puis il ajouta, gaiement :

« Vite ! à quatre pattes, et allons prendre l’air un peu plus loin. »

Ils s’éloignèrent comme autant de lièvres ou de lapins effarouchés.

Après quelques minutes de ce fatigant exercice, Giboulot s’arrêta derrière un monticule boisé qui dominait cette partie de la forêt.

Mimile et Charlot l’imitèrent.

La pyramide de branchage, qui pendant ce temps s’était complètement embrasée, projetait une immense lueur sur les environs.

« Ça marche, ça marche, dit Giboulot en se frottant les mains.

— Le beau feu ! s’écria Mimile.

— Moi, je trouve ça effrayant, » dit Charlot.

De grands cris s’élevèrent à distance.

« Voilà que ça commence, dit Giboulot, ça va être très-amusant tout à l’heure ; attendez un peu. »

Mimile et Charlot se regardaient sans rien deviner des projets de leur compagnon. Une rumeur confuse, à laquelle se mêlaient de lugubres aboiements, se rapprochait de plus en plus.

« Les voilà qui arrivent !…

— Qui ? demanda Charlot.

— Les bandits de Mange-tout-cru, parbleu !… Ils croient que la forêt brûle, et ils quittent leur poste pour venir l’éteindre. Hein, comprenez-vous, maintenant ? »

Mimile et Charlot avaient compris.

« Tenez, les voyez-vous accourir là-bas ? Ils sont armés de grands bâtons… et suivis de leurs chiens… Quelle chance ! quelle chance !

— Tiens, qu’est-ce qu’ils font donc ? On dirait qu’ils frappent la terre.

— Ils frappent sur l’herbe pour l’éteindre et circonscrire le feu ; c’est le seul moyen qu’on puisse employer en forêt. Mais assez causé et marchons, puisque les chemins sont devenus libres. »

Charlot n’eut pas plutôt appris cette bienheureuse nouvelle, qu’il s’écria, tant il avait hâte de se tirer des griffes de Mange-tout-cru :

« Courons ! courons ! »

Ils avançaient toujours, et plus ils gagnaient du terrain, plus l’espace se rétrécissait devant eux ; la forêt se terminait de ce côté par une longue avenue bordée de grands arbres.

« Tu crois, Giboulot, que nous pourrons passer sans danger de ce côté ? demanda Mimile.

— Je l’espère… à moins…

— À moins ? demanda vivement Charlot.

— À moins, reprit Giboulot, qu’ils n’aient laissé quelques hommes et quelques chiens dans la maison des gardes, là-bas, au bout de l’avenue ; je n’y avais pas songé d’abord.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! nous ne serons donc jamais au bout de nos peines !

— Après tout, dit Giboulot, nous le verrons bien quand nous y serons. D’ailleurs, il n’y a plus moyen de reculer.

— S’il n’y a plus moyen, ne reculons pas, dit philosophiquement Mimile ; il fallait le dire tout de suite. »

Ces paroles dites résolûment, on poursuivit son chemin avec une nouvelle ardeur.

« À la bonne heure, répliqua Giboulot ; en marchant de ce pas, nous ne tarderons pas à savoir à quoi nous en tenir. Mais qu’il soit bien entendu que, si les chiens veulent nous barrer le passage, il faudra jouer du bâton. »

Il parlait encore, que des aboiements formidables répondirent à cette espèce de défi.

« Nous y voici, dit Mimile ; Charlot, garde à toi !

— Oui, dit Charlot d’une voix mal assurée.

— C’est très-singulier, reprit Giboulot, il faut que ces grands aboyeurs soient solidement attachés pour n’être pas encore ici à nous montrer leurs crocs. »

Charlot respira plus librement en entendant cette observation rassurante.

Les nuits sont très-courtes en été et le jour commençait à paraître, comme pour venir en aide à nos petits aventuriers.

D’instant en instant, les aboiements redoublaient de violence.

Ils arrivèrent enfin devant les chenils, où le vacarme continua de plus belle ; c’était à en devenir sourd.

« J’avais deviné, dit Giboulot, les chiens sont attachés… rien à craindre de ce côté… pas un seul homme non plus… Encore quelques pas, et nous serons libres, tout à fait libres. »

Charlot, se croyant déjà à l’abri de tout danger, ne put se retenir d’agacer un gros dogue qui se trouvait bel et dûment enchaîné devant lui.

Giboulot l’arrêta d’un mot dans cette vilaine occupation.

« Si la chaîne lâchait ! » lui dit-il.

Au delà des petits bâtiments dont nous venons de parler, et leur faisant immédiatement suite, se dressait un mur à moitié ruiné et qu’il fallait franchir pour gagner la campagne ; c’était le bon moyen pour sortir de la forêt sans s’exposer à de fâcheuses rencontres.

Giboulot triomphait, car, en éloignant les hommes qui pouvaient nuire à leurs projets, il n’avait pu compter que les chiens leur livreraient si facilement le passage.

Émerveillés d’un pareil dénoûment, Mimile, Charlot et Giboulot s’étaient élancés en même temps sur le mur et étaient sur le point de l’escalader, quand le dogue que Charlot avait taquiné, rompant sa chaîne par un violent effort, se rua à leur poursuite en poussant d’affreux hurlements.

À cette effroyable apparition, Mimile et Giboulot, comme s’ils eussent reçu un violent coup de fouet, avaient fait un dernier effort pour enjamber l’autre côté de la muraille et y étaient parvenus.

Mais Charlot, moins leste, n’avait pas réussi ; au lieu d’arriver à la crête, il était retombé lourdement au pied du mur.

Le dogue était à peine à dix pas, et, la gueule béante, il allait se jeter sur lui.

Le malheureux enfant, cachant sa tête dans ses mains et faisant face à la muraille, poussait des cris déchirants. Il était si terrifié en se trouvant seul devant un pareil danger, que l’idée de se défendre ne lui était même pas venue. Son fameux couteau n’était pas sorti de sa gaîne ; quant à son bâton de voyage, il avait eu le tort de s’en débarrasser en le lançant de l’autre côté du mur avant de tenter son escalade.

Tout cela s’était passé en quelques secondes.

« Charlot ! Charlot ! criait de l’autre côté du mur Mimile désespéré. Giboulot, je ne veux pas abandonner mon cousin. Allons à son secours ! »

En quelques secondes, les têtes de Mimile et de Giboulot reparurent sur l’arête de la muraille.

Ils s’arrêtèrent stupéfaits, mais rassurés. Le terrible dogue, qu’ils pensaient voir aux prises avec Charlot, hurlait lamentablement, à six pas de lui, le corps à demi enfoncé en terre.

Comme on n’y voyait pas encore très-clair, surtout dans cet endroit ombragé, ils furent quelques instants avant de se rendre compte de ce qui avait si subitement réduit à l’impuissance le terrible molosse.

C’était bien simple.

Au moment d’atteindre Charlot plus mort que vif, l’animal s’était pris les deux pattes de devant dans un piège à loup. Grâce à cet incident, presque miraculeux, tant il était arrivé à point, Charlot était sauvé ; mais il avait tellement perdu la tête, qu’il ne s’aperçut de sa chance que lorsque Mimile et Giboulot lui eurent crié plusieurs fois :

« Grimpe donc, Charlot ! le chien est pris par les pattes, et il ne peut te faire aucun mal. »

Le chien ne cessait de hurler.

Charlot se risqua enfin à rouvrir les yeux ; pouvant enfin juger la situation, il reprit alors courage, et, aidé de Mimile qui lui tendait son bâton, il gravit l’obstacle qui le séparait de ses amis.