Un double aveu

(p. 3-16).
GUSTAVE NADAUD

UN
DOUBLE AVEU

SCÈNE POUR DEUX JEUNES FILLES

— NOUVELLE ÉDITION —
PARIS
P.-V. STOCK. ÉDITEUR
(Ancienne Librairie TRESSE & STOCK)
8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS
PALAIS-ROYAL

1896
Droits de reproduction, de traduction et de représentation réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
PERSONNAGES


Marie (19 ans)… Mlle Reichemberg, de la Comédie-Française.


Jeanne (18 ans)… Mlle Ludwig, de la Comédie-Française.

UN
DOUBLE AVEU



Scène unique


JEANNE.

Si tu m’en priais bien, je te ferais, Marie,
Un aveu ; mais il faut, il faut que…


MARIE.

Un aveu ; mais il faut, il faut que… Je t’en prie.

Elles s’asseoient.

JEANNE.

Eh bien, j’aime… quelqu’un.


MARIE.

Eh bien, j’aime… quelqu’un. Depuis ?


JEANNE.

Eh bien, j’aime… quelqu’un. Depuis ? Depuis un mois.


MARIE.

Et tu m’en fais l’aveu pour la première fois ?


JEANNE.

C’est vrai.


MARIE.

C’est vrai. Va, ne crains pas que je te catéchise ;
Et, puisque la franchise appelle la franchise,
J’aime aussi… quelqu’un.


JEANNE.

J’aime aussi… quelqu’un. Ah ! Depuis ?


MARIE.

J’aime aussi… quelqu’un. Ah ! Depuis ? Depuis trois mois.


JEANNE.

Et tu m’en fais l’aveu… ?


MARIE, l’arrêtant.

Et tu m’en fais l’aveu… ? Pour la première fois.
C’est que, vois-tu, mon cœur n’est pas un cœur vulgaire,
Il est si grand, si pur !…


JEANNE.

Il est si grand, si pur !… Le mien ne l’est donc guère ?
Tu crois être la seule à l’avoir pur et grand ?
Tout le monde est ainsi.


MARIE.

Tout le monde est ainsi. Mais moi, c’est différent.


JEANNE.

Très bien ! et comme c’est toi qui fais le partage,
La différence doit être à ton avantage !


MARIE.

C’est possible ; en tout cas, j’ai la prétention
Qu’à chacune de nous, d’être une exception.


JEANNE.

À ce compte, ta flamme est exceptionnelle ?


MARIE.

Et la tienne ?


JEANNE.

Et la tienne ? La mienne est simple et naturelle.


MARIE.

Est-elle partagée au moins ?


JEANNE, sèchement.

Est-elle partagée au moins ? C’est mon secret.


MARIE, finement.

Tu me fais un aveu, mais un aveu discret.

Changeant de ton.

Je n’ai le droit de rien exiger, mais en somme,
Tu peux bien me parler de ton joli jeune homme.


JEANNE.

Pardon : d’abord il n’est ni jeune ni joli.


MARIE.

Ah ! c’est comme le mien.


JEANNE.

Ah ! c’est comme le mien. Il est donc accompli.


MARIE.

Pas beau ?


JEANNE.

Pas beau ? Tu ne crois pas, certes, que je désire
Un gandin, un gommeux, une tête de cire ?


MARIE.

Il est vieux ?


JEANNE.

Il est vieux ? Il n’est pas antédiluvien :
Il a trente-deux ans.


MARIE, vivement.

Il a trente-deux ans. Juste l’âge du mien.

Après un repos.

Blond ?


JEANNE.

Blond ? Non. Blond ?


MARIE.

Blond ? Non. Blond ? Non. Brun ?


JEANNE.

Blond ? Non. Blond ? Non. Brun ? Non, Brun ?


MARIE.

Blond ? Non. Blond ? Non. Brun ? Non, Brun ? Non. Roux ?


JEANNE.

Blond ? Non. Blond ? Non. Brun ? Non, Brun ? Non. Roux ? Pas encore.


MARIE.

Ni blond, ni brun, ni roux… il est donc incolore ?


JEANNE.

C’est châtain si l’on veut.


MARIE.

C’est châtain si l’on veut. Châtain clair ?


JEANNE.

C’est châtain si l’on veut. Châtain clair ? Oh ! très clair.


MARIE, avec attention.

Les feuilles quelquefois tombent avant l’hiver.
Bref, il est chauve ?


JEANNE.

Bref, il est chauve ? Un peu. L’on dit que le génie
Évite le front bas et la tempe garnie.


MARIE, inquiète.

Il est grand ?


JEANNE.

Il est grand ? Non.


MARIE.

Il est grand ? Non. Petit ?


JEANNE.

Il est grand ? Non. Petit ? Non.


MARIE.

Il est grand ? Non. Petit ? Non. Il est donc moyen ?


JEANNE.

Oui, ni grand, ni petit.


MARIE.

Oui, ni grand, ni petit. Toujours comme le mien !
Jeanne !


JEANNE.

Jeanne ! Marie.

Elles se lèvent.

MARIE, à part.

Jeanne ! Marie. Alors, je frémis.


JEANNE, même jeu.

Jeanne ! Marie. Alors, je frémis. Plus de doute,
C’est lui !


MARIE.

C’est lui ! Ce ne peut être un autre.

Allant rapidement vers Jeanne.

C’est lui ! Ce ne peut être un autre. Écoute !


JEANNE.

C’est lui ! Ce ne peut être un autre. Écoute ! Écoute.

Très rapidement.

Est-il négociant ? rentier ? agriculteur ?


MARIE, même jeu.

Avocat ? médecin ? magistrat ? armateur ?


JEANNE.

Ingénieur ? soldat ? marchand ? propriétaire ?


MARIE.

Avoué ? professeur ? journaliste ? notaire ?


JEANNE.

Nous marcherions une heure ainsi sans faire un pas.
Arrêtons-nous : il est artiste, n’est-ce pas ?


MARIE.

Nous chercherions en vain à nous tromper nous-mêmes.
Son nom, tu le connais.


JEANNE, avec sensibilité.

Son nom, tu le connais. Et je sais que tu l’aimes.
De quel droit l’aimes-tu ?


MARIE.

De quel droit l’aimes-tu ? Quoi ? tu parles de droits !
Tu ne peux alléguer qu’un mois, et j’en ai trois.


JEANNE.

C’est la première fois qu’une femme se flatte
D’être l’aînée en âge et la première en date.


MARIE.

En revanche, je vois que les jeunes souvent
Ont plus d’instruction qu’on n’en puise au couvent.


JEANNE.

Peut-être.


MARIE.

Peut-être. Aux qualités que ton esprit lui donne,
Je cherche ce qui peut te plaire en sa personne.


JEANNE.

Ta seule expérience est mon unique loi.


MARIE.

Je n’ai fait que parler après toi, d’après toi.
Il n’est pas beau.


JEANNE.

Il n’est pas beau. Mais non.


MARIE.

Il n’est pas beau. Mais non. Pas jeune.


JEANNE.

Il n’est pas beau. Mais non. Pas jeune. Il faut t’en croire.


MARIE.

Trente-deux ans, pas vrai ?


JEANNE.

Trente-deux ans, pas vrai ? Si j’ai bonne mémoire.


MARIE.

N’ai-je pas entendu qu’il manque de cheveux ?


JEANNE.

Si je l’ai bien compris, c’est un de tes aveux.


MARIE.

Cet ornement est bon pour les cerveaux infirmes.


JEANNE.

C’est mon opinion, car c’est toi qui l’affirmes.


MARIE.

Pas grand et pas petit ? Médiocre.


JEANNE.

Pas grand et pas petit ? Médiocre. Moyen.


MARIE.

Bref un homme qui passe et dont on ne dit rien.


JEANNE.

Soit, n’en parlons plus.


MARIE.

Soit, n’en parlons plus. Mais alors, mademoiselle,
Comment expliquerai-je un tel excès de zèle ?


JEANNE.

Mon zèle trouvera son explication,
Madame, dans l’excès de votre passion.


MARIE.

Pour vous livrer ainsi, vous avez l’assurance
Qu’on ne pense qu’à vous ?


JEANNE.

Qu’on ne pense qu’à vous ? J’en ai quelque espérance.
Madame, je suppose, est dans le même cas ?


MARIE.

Je ne saurais aimer qui ne m’aimerait pas.
Mais quand ainsi deux cœurs…


JEANNE.

Mais quand ainsi deux cœurs… Deux ou trois !


MARIE.

Mais quand ainsi deux cœurs… Deux ou trois ! Correspondent,
Quelle preuve en a-t-on ?


JEANNE.

Quelle preuve en a-t-on ? Oh ! les preuves abondent.


MARIE

C’est un signe, un regard, un serrement de main ?


JEANNE.

Peut-être.


MARIE.

Peut-être. Une façon de se dire « à demain ? »
Voilà tout ?


JEANNE.

Voilà tout ? C’est assez.


MARIE.

Voilà tout ? C’est assez. Et puis… ?


JEANNE.

Voilà tout ? C’est assez. Et puis… ? Je suis muette.


MARIE, après un repos.

Il vous a fait des vers ?


JEANNE.

Il vous a fait des vers ? Non, il n’est pas poète.


MARIE.

Je le sais.

Avec intention.

Je le sais. Il a fait votre portrait ?


JEANNE.

Je le sais. Il a fait votre portrait ? Comment ?
Il n’est pas peintre.


MARIE, vivement.

Il n’est pas peintre. Il n’est pas peintre ?


JEANNE.

Il n’est pas peintre. Il n’est pas peintre ? Non vraiment,
Puisqu’il est architecte !


MARIE.

Puisqu’il est architecte ! Alors c’est… c’est un autre !
Toi le tien, moi le mien !


JEANNE.

Toi le tien, moi le mien ! Bref chacune le nôtre !


MARIE, embrassant Jeanne.

Jeanne !


JEANNE, embrassant Marie.

Jeanne ! Marie ! Hélas ! dans quel pénible émoi
Tu m’as mise !


MARIE.

Tu m’as mise ! Et toi donc ! Enfant !


JEANNE.

Tu m’as mise ! Et toi donc ! Enfant ! Pardonne-moi.

Après un silence.

Dis donc, Marie, es-tu bien sûre, mais bien sûre
Qu’il est peintre ?


MARIE.

Qu’il est peintre ? Et le tien, architecte ?


JEANNE.

Qu’il est peintre ? Et le tien, architecte ? Je jure
Que… que je n’ai jamais aimé monsieur…


MARIE.

Que… que je n’ai jamais aimé monsieur… Plus bas
Ni moi monsieur…


JEANNE, lui mettant la main sur la bouche.

Ni moi monsieur… Tais-toi !


MARIE.

Ni moi monsieur… Tais-toi ! Que je ne nomme pas.


JEANNE.

Peintre !


MARIE.

Peintre ! Architecte !


JEANNE.

Peintre ! Architecte ! Dieu ! que c’est beau, la peinture !
Le premier des beaux-arts !


MARIE.

Le premier des beaux-arts ! Après l’architecture.


JEANNE, lui tendant la main.

Oh ! que c’est bien à toi d’aimer ainsi le tien !


MARIE, même jeu.

Et que c’est mieux à toi de n’aimer pas le mien !

FIN