Un dîner public en Angleterre - O’Connell, Lawles, Hunt

VARIÉTÉS.




UN DÎNER PUBLIC EN ANGLETERRE.




O’CONNELL. — LAWLESS. — HUNT.


Londres, le 10 juillet 1829.


Vos journaux vous répètent tous les matins que vous avez fait de grands progrès dans les habitudes constitutionnelles, et qu’enfin vous avez des mœurs politiques. Vous êtes pourtant encore bien loin de nous à cet égard ; il existe une foule d’usages parlementaires que vous n’avez pas adoptés, et dont vous ne vous faites peut-être pas même un idée bien précise. De ce nombre sont les grands dîners publics, où l’on boit plus qu’on ne mange, où l’on parle plus encore qu’on ne boit. Nous avons appris que l’année dernière quelques-uns de vos députés ont parcouru les départemens, recevant des dîners offerts par les villes, et y faisant briller à la fois leur éloquence et leur appétit. En Angleterre, ces réunions, n’étant point un sujet d’orgueil pour les uns, ne sont pas pour les autres un sujet de raillerie. Nos dîners publics sont une conséquence toute simple du droit qu’a chaque citoyen anglais de raisonner et de déraisonner tout haut sur la politique de son pays ; ceux qui ne peuvent ni parler ni délibérer dans la chambre des communes ou des lords s’assemblent, quand ils le jugent à propos, dans une taverne, et là, pour la somme de quelques shellings, ils peuvent boire, parler et délibérer toute la nuit. Cet usage ne vaut pas la peine qu’on discute son bon ou mauvais côté ; j’aime mieux essayer de vous peindre le denier dîner public auquel je me suis trouvé.

On avait annoncé le dîner annuel de charité, au profit des écoles catholiques de Spitalfields et Bethnalgreen (ici les quêtes se font dans les tavernes, comme chez vous dans les églises). Cette année, le chairman, ou président du dîner, était le célèbre Daniel O’Connell. Parmi les stewards ou commissaires figuraient quelques-uns des agens les plus actifs de l’association catholique ; les scènes de l’élection de Clare vous ont déjà fait connaître les noms de Lawless et d’O’Gorman Mahon. Tout faisait donc présumer que les discours qui allaient être tenus à la taverne de Londres seraient encore animés du vif intérêt qui se rattache à la grande question catholique. Une religion long-temps opprimée était enfin libre et victorieuse ; il n’y avait plus de combat, mais il pouvait être intéressant d’entendre un de ses chants de triomphe. Je m’assurai d’un billet, et un de mes amis se chargea de me présenter à O’Connell, dont le nom seul m’était connu. Après avoir traversé, non sans peine, le tumulte et les embarras du Strand et de la Cité, je descendis dans Bishopsgate street, à la taverne de Londres. Deux des stewards, tenant en main de longues baguettes vertes, pareilles, pour la forme, à celle des constables, me firent entrer dans la salle réservée au chairman et à ses connaissances. Bientôt parut O’Connell : c’est un homme d’une taille élevée, doué de ces formes athlétiques dont se vante la race irlandaise ; sa physionomie est spirituelle ; on s’attend à trouver de l’ardeur dans son regard, et on y remarque beaucoup de finesse ; le défenseur, le fils, le favori de la verte Érin, portait un gilet aux couleurs de l’île natale, et, sur un des boutons de son habit, on voyait gravés la harpe irlandaise et ces mots : « association catholique. » C’était là notre uniforme aux jours où nous combattions pour la liberté de nos consciences, et il est bon de montrer que, si besoin était, nous saurions le reprendre. « Vous avez beaucoup fait pour notre religion et notre patrie, dis-je à O’Connell ; mais il vous reste encore davantage à faire. » Le futur membre du parlement ne désavoua pas mes paroles.

On annonce que le dîner est servi ; nous suivons notre chairman dans la salle du festin. Plus de deux cents convives l’y attendaient ; ils se lèvent, et accueillent son entrée par de vifs applaudissemens. Avant de s’asseoir, O’Connell fait le signe de la croix, et, de l’air du plus pieux recueillement, il dit à voix basse le Benedicite. Nous en faisons tous autant, ou du moins paraissons le faire ; car Dieu seul peut savoir si tous les soutiens du catholicisme dans ce pays ont une foi bien vive et bien pure. J’eus la bonne fortune de me trouver placé non loin de Lawless, le fameux agitateur de l’Irlande. Une figure pâle et expressive, des lèvres qui se resserrent rapidement, des sourcils proéminens, des yeux étincelans de joie quand on chante un air irlandais, tout annonce un être nerveux et passionné. Le discours que nous fit Lawless dans la soirée était long et décousu, mais il y brillait quelques éclairs d’éloquence. Si l’honnête Jack Lawless n’est pas de force à faire un chef de parti, il peut très-bien commander une avant-garde. Enfin la nappe est enlevée, on a chanté les grâces : le God save se fait entendre, et l’assemblée répète en chœur le refrain de l’air sublime Rule Britannia. Le chairman porte les toasts d’usage, et nous buvons la santé du roi, en répétant trois fois un triple cri de hurrah. Dans l’intervalle, les enfans des écoles catholiques, habillés des couleurs chéries de l’émeraude de l’Océan, comme disent nos poètes, avaient défilé devant nous et s’étaient rangés au fond de la salle ; des dames étaient venues occuper une tribune réservée pour elles. O’Connell pria mistriss Byfeld [1], au nom de l’assemblée et des quatre étrangers qui l’honoraient de leur présence, de vouloir bien chanter une mélodie irlandaise. Elle entonne alors la célèbre mélodie : « La dernière rose de l’été (The last rose of summer). » Cette voix si belle, cet air enchanteur, excitent des transports d’enthousiasme, et des cris unanimes redemandent la dernière rose de l’été, qui est applaudie avec de nouveaux transports. O’Conell se lève et adresse d’abord des remercîmens à mistriss Byfeld. Ses chants harmonieux, dit-il, ont réveillé en lui tous les souvenirs chers à son cœur ; il a cru revoir les verdoyantes allées de sa patrie ; il a entendu la voix de cette Irlande, si noble et si long-temps opprimée ; il nous parle des enfans que nous venons de voir passer, de ces enfans, presque tous Irlandais qui, pauvres et abandonnés sur une terre étrangère, sont recueillis et élevés dans les écoles soutenues par la charité des fidèles ; il nous exhorte à continuer les bienfaits des fondateurs de ces écoles, et à donner à nos frères malheureux le pain de l’ame et du corps. Je ne puis vous rendre l’effet du discours d’O’Connell ; les sons ravissans de la mélodie irlandaise l’avaient électrisé, son éloquence avait pris plus de douceur et d’harmonie ; il y avait de la poésie et de la musique dans toutes ses paroles. Après lui, des prêtres prononcèrent des discours de charité fort ennuyeux ; enfin la quête produisit plus de 180 liv. st. (un peu plus de 4,500 fr.).

Viennent maintenant les toasts politiques. On porta la santé des ministres du roi, et on les loua beaucoup d’avoir fait ce qu’ils ont été forcés de faire. Chaque toast était précédé d’un discours ; à chaque discours on battait des mains, on frappait sur la table ; c’était un tumulte infernal, et des Français n’auraient jamais fait autant de bruit que ces Anglais, réputés si calmes et si taciturnes. O’Connell venait de proposer un toast en l’honneur de la corporation de Londres, corporation, avait-il dit, toute populaire, toute libérale, toujours protectrice de l’indépendance des citoyens. Soudain, à une des extrémités de notre table, un monsieur, d’une tournure d’homme comme il faut, se lève et demande à faire quelques observations. Ce monsieur à tournure d’homme comme il faut c’est Hunt, connu à Paris comme à Londres, pour ses opinions et son cirage sans pareil (matchless blacking). Il entreprend de prouver que la corporation de Londres est loin de se montrer toute populaire et libérale ; il rappelle combien de fois elle s’est montrée hostile, inique, calomnieuse envers les catholiques asservis ; il rappelle quelle fut sa haine contre ces Stuarts précipités du trône, précisément pour avoir tenté de faire ce qu’on vient d’accomplir aujourd’hui ; il s’écrie : « Nous sommes assemblés à quelques pas du monument où la corporation a fait graver sur une pierre impérissable l’infame mensonge que les catholiques ont incendié Londres, et nous porterions un toast en l’honneur de cette corporation !!! Hunt parle sans art, mais avec vivacité, avec chaleur ; ses paroles furent suivies de longs et bruyans applaudissemens.

Pendant ce discours, le mécontentement se peignait sur les traits expressifs de mon voisin Lawless, et tout irrité qu’on refusât un toast proposé par O’Connell, il s’était déjà levé pour répondre. Mais notre chairman, sentant qu’il fallait de l’habileté plus que de la hardiesse, se tourna vers son ami, et lui dit : « Non, Lawless, je ne le veux pas. » Alors il répondit lui-même, et il répondit si bien, il éluda avec tant de bonheur et d’adresse les difficultés du sujet, qu’il arracha les acclamations de l’assemblée, que Hunt se rassit en silence, et que nous bûmes à la santé de la corporation de Londres. J’aurais voulu que vous vissiez O’Connell. Pendant son argumentation subtile, il se courbe, il se replie sur lui-même comme le serpent qui enveloppe son ennemi ; puis tout à coup, sûr d’entraîner ceux qui l’écoutent, il se relève, il grandit, sa voix tonne, il semble écraser son adversaire de toute la hauteur de sa taille d’athlète, et de toute la force de son improvisation éloquente et rapide.

Nous restâmes plus de six heures et demie à table ; ainsi nous eûmes le temps d’écouter bien des discours, de crier bien des hurrah, de porter bien des santés. Le discours le plus remarquable de la soirée fut celui d’O’Connell en réponse au toast proposé en son honneur. Il nous parla de sa conduite politique passée et de sa conduite à venir, professa les maximes du radicalisme le plus complet, le plus effrayant, et sembla ne reculer devant aucune des conséquences terribles qu’un nivellement social entraîne toujours avec lui. Un tel langage dans la bouche des champions du catholicisme n’a rien qui doive étonner ; leur position les y force. La masse des catholiques a été tenue dans l’abaissement et la pauvreté, elle est nécessairement ennemie de ce qui est ; pour s’élever, il faut qu’elle détruise. Les catholiques doivent aimer la constitution protestante, à peu près comme les Grecs aiment la constitution turque.

Pendant les discours d’O’Connell, je me plaisais à observer avec quel ton absolu il nous parlait de liberté. Je remarquais son geste du bras, geste impérieux d’un homme accoutumé à diriger à son gré une multitude obéissante. Jamais monarque n’eut la main plus habituée des signes de commandement, et, malgré moi, il me vint à la pensée que de nos jours, comme au temps des Gracques, les tribuns populaires sont souvent des despotes déguisés.

Dès que le chairman eut quitté son fauteuil, je me retirai. J’étais satisfait de ma soirée ; j’avais vu un spectacle très-animé ; j’avais entendu un orateur tel que vous n’en avez point en France. Le nom de Daniel O’Connell, chéri en Irlande, fameux en Angleterre, mérite aussi d’être connu sur le continent. Il est impossible de ne pas admirer cet homme qui parle avec tant d’art, et a toujours l’air de s’abandonner à une inspiration soudaine ; cet homme dont la merveilleuse facilité ne se fatigue ni ne tarit jamais. O’Connell a déjà parlé plusieurs heures ; vous le croyez épuisé, il ne l’est pas, et son improvisation devient plus abondante et plus vive ; son éloquence ressemble au torrent qui, plus il se précipite, plus il acquiert de force et de rapidité, vires acquirit eundo. Qui sait cependant si cet orateur, placé dans la chambre des communes, au milieu d’hommes froids, d’esprits positifs, habitués à se décider par des raisons d’état, ou des calculs d’intérêt, plutôt que par des entraînemens d’enthousiasme, obtiendra les mêmes succès qu’auprès des masses populaires si faciles à enflammer, et de ces Irlandais si passionnés pour leur foi et leur pays ? Le moment où l’élu des catholiques viendra, par droit de conquête, siéger dans Westminster après une double victoire à Clare, sera peut-être le moment où nous verrons ses éloquens triomphes s’arrêter, et sa brillante étoile commencer à pâlir.


C. N.



  1. Célèbre cantatrice