Un continent englouti sous les flots, partie 2

Mémoires de la société d'esthnographie, t. 12, 1874
Léon de Rosny

Un continent englouti sous les flots

1er article de L'Atlantide historique
(édition de 1902)


D’un bout à l’autre de l’Amérique, les peuples indigènes ont conservé la mémoire de bouleversements géologiques dont ils n’osent raconter sans terreur les effroyables circonstances. La littérature et diverses cérémonies ou pratiques religieuses de l’ancien Mexique témoignent aussi des idées que professaient les Indiens au sujet de ces désastres.

Un recueil de peintures mexicaines, dont on ne possède malheureusement qu’une copie incomplète conservée à la Bibliothèque Nationale de Paris sous le nom de Codex Telleriano-Remensis, renferme dans sa première partie un exposé des principales fêtes de l’année. On lit, à la date de 12 yicatli, 30 janvier, dans les annotations espagnoles qui y sont jointes : « On célébrait la fête du Feu, » parce qu’à cette époque on réchauffait les arbres pour les faire bourgeonner. De quatre en quatre ans, on jeûnait huit jours, en mémoire des trois fois le monde avait péri ; on appelait cette fête la fête de la Rénovation [1].

Le même document mexicain nous fournit, à l’occasion de la fête Atmotfli, célébrée en commémoration de l’écoulement des eaux diluviennes, une image à demi entourée du signe hiéroglyphique de l’eau ; et cette image reparaît souvent dans leurs peintures didactiques comme une perpétuelle réminiscence de l’antique cataclysme du sol américain.

Le Codex Chimalpopoca, ou Histoire Chronologique des États de Culhuacan et de Mexico, que Brasseur de Bourbourg nous a fait connaître par d’importants extraits, notamment par les fragments des textes américains qu’il a intitulés l’Histoire des Soleils, nous fournit également un récit de cette terrible commotion géologique. Et ce récit nous rappelle involontairement celui du Timée. A ce moment, dit l’auteur aztèque, « le Ciel se rapprocha de l’eau : en un seul jour (ggggg, a dit Platon), tout se perdit, et le jour nahui-xochitl consuma tout ce qui était de notre chair. » (Hualpachiuhin ilhuicatl : ça cemilhuitl inpoliuhque, auh in quicuaya nahui-xochitl inin tonacayouhcatca).

Puis le récit continue : « Et cette année était celle de ce-calli ; et le premier jour nahui-atl, tout fut perdu. La montagne même s’abîma sous l’eau. Et l’eau demeura tranquille pendant cinquante-deux printemps (c’est-à-dire pendant la durée d’un cycle, qui se composait, chez les Mexicains, d’une série de cinquante-deux années consécutives).

...« A la troisième époque (Soleil) appelée Quiahtonatiuh (Soleil de Pluie), il tomba une pluie de Feu ; » l’incendie se répandit avec une pluie de Cendres.

...« Et, en un seul jour, tout fut détruit par la pluie de feu ; et, au jour chicomé-tecpatly se consuma tout ce qui était de notre chair. »

L’Histoire Chronologique ajoute : « On dit que, pendant que la pierre de sable se répandait, on voyait aussi bouillir le tetzontli [2] et se former des roches de couleur rouge. »

La représentation du cataclysme de l’antiquité américaine se trouve figurée dans plusieurs autres anciens manuscrits mexicains qui sont parvenus jusqu’à nous; et ce qu’il y a de remarquable, c’est que partout l’eau y est donnée sous la forme conventionnelle du signe idéographique de cet élément. Sur une des planches du grand Tonalamatl du Corps Législatif [3], on voit au milieu de ce signe symbolique l’image d’hommes se débattant avec les flots pendant cette terrible inondation diluvienne. Cette scène est également dessinée dans la 2e partie du célèbre manuscrit Le Tellier (pl. 38), et il n’est pas impossible qu’une idée analogue ait présidé à la composition de plusieurs planches du manuscrit Maya dit Codex Troano [4].

Une tradition des Tarasques, rapportée par Herrera, semble rappeler le même cataclysme. Le premier homme et la première femme, suivant cette tradition, avaient été faits d’argile: un jour qu’ils étaient allés se baigner, ils furent tellement imbibés d’eau, qu’ils tombèrent comme un peu de boue. Le Créateur dut alors recommencer son œuvre, et fit les deux êtres de cendres ; mais, cette fois encore, ils furent anéantis. Ce ne fut qu’au troisième essai, que l’homme et la femme, construits de métal, purent résister aux accidents et devenir les ancêtres du genre humain. La même tradition nous donne un récit du déluge qu’on dirait calqué, au moins dans quelques-unes de ses parties, sur le récit du déluge biblique.

Dans toute la péninsule du Yucatan, l’horreur du grand cataclysme de l’antiquité américaine a laissé de profondes traces. C’est ce bouleversement du sol que les Indiens désignent aux ruines de Mayapan sous le nom maya de Xbulnaïl, et vraisemblablement le même événement géologique que Cogolludo désigne par les mots hun-yecil ou inondation des forêts. Il y aurait là, suivant Brasseur, une confirmation de la doctrine suivant laquelle les flots auraient submergé, à une date relativement récente, une partie civilisée de l’antique région isthmique ; et cette doctrine acquerrait une nouvelle valeur par le Rapport du voyageur Georges Catlin, qui dit avoir trouvé des dépôts considérables de sable marin (sea sand) au sommet des édifices les plus élevés d’Uxmal. « La civilisation, dont les monuments du Yucatan sont les témoins muets, ajoute le savant abbé [5], aurait donc été détruite par un cataclysme plus moderne, et la péninsule, ou au moins une portion de la péninsule, aurait été sous la mer depuis l’érection de ses monuments. Nous avons nous-même recueilli cette tradition aux ruines de Mayapan : ce qui confirmerait sa véracité, c’est celle que rappelle Ordonez, recueillie par les Tzendales, au sujet de Telchac, aujourd’hui petit village à une lieue au nord de Mayapan, qui en aurait été anciennement le port ; la mer arrivait donc jusqu’à cet endroit. Cet écrivain ajoute que ce fut à Telchac que débarquèrent les Tzequils ou Chequils, qu’il appelle les ancêtres des Mexicains, et qu’ils allèrent de là fonder la ville de Zazacatlan ou Ghovel, dont les restes forment actuellement un faubourg de Ciudad-Real de Chiapas ou San-Cristobal. »

Chez les Quiches, Gucumatz avait été un des témoins de la grande inondation à laquelle l’Amérique devait l’arrivée des dieux qui furent, à l’origine, ses législateurs. Or, Gucumatz est le même que le premier Quetzalcohuatl, personnage qui joue un grand rôle dans la mythologie mexicaine, auquel on attribue la création du monde [6] et dont on a fait une personnification du Soleil. C’est ce qui explique pourquoi l’on célébrait, à la fin de décembre, des sacrifices en commémoration de celui qu’offrit Quetzalcohuatl pour remercier le Ciel de lavoir sauvé de l’inondation, où il faillit périr avec tous ses compagnons [7].

Non seulement le souvenir du cataclysme de l’Amérique préhistorique a été conservé au Mexique, dans la région Isthmique et au Pérou, mais on en a retrouvé d’incontestables traces d’un bout à l’autre du Nouveau-Monde, et jusque chez les tribus sauvages, chez lesquelles on n’a plus guère rencontré aucune trace de civilisation.

A l’origine des temps, suivant une tradition locale, les Mandans, qui vivaient dans une région souterraine, voulurent en sortir pour vivre à la lumière du soleil. A cet effet, ils grimpèrent sur une grande vigne, mais cette vigne ne put supporter le poids de tous ceux qui cherchaient à s’en faire une échelle pour sortir des régions infernales ; de sorte qu’à un moment donné la vigne se brisa et une foule de Mandans retombèrent dans l’abîme. Quelques privilégiés du sort purent seuls arriver au but. Ce sont eux qui ont formé le premier contingent de leur nation. Après la mort, ceux-ci vont retrouver leurs compagnons, que le terrible accident a séparés d’eux au commencement des siècles.

Les Caddoes, qui vivaient jadis dans une vaste contrée de prairies, «sur les bords de la Rivière-Rouge, rapportent qu’il survint anciennement une noyade épouvantable, dans laquelle périrent tous les hommes, à l’exception d’une seule famille que le Grand Esprit plaça sur un monticule, pour la sauver du désastre et assurer le repeuplement de la terre.

La tribu algonquine des Shawnèses prétend que ses ancêtres, venus du Nord, après avoir été longtemps ballottés par les flots, ont été poussés successivement du Nord au Sud et du Sud au Nord par l’élément liquide, et ont fini par traverser l’Océan sous la conduite du chef de la bande des Tortues. Ils ont de la sorte gagné une île, où ils se sont établis jusqu’au moment où la terre est redevenue habitable. Toutes les traditions indiennes de l’Amérique du Nord, aussi bien que les précédentes, s’accordent sur le fait d’un antique déluge universel qui aurait anéanti le genre humain, à l’exception de quelques élus, dont chaque tribu déclare modestement descendre.

Les Hurons croient que leur race est issue d’une femme nommée Ataentsic, laquelle serait tombée du Ciel, au-dessus duquel existe un autre monde. Mais la postérité de cette femme n’atteignit pas au delà de quatre générations, un déluge ayant alors submergé les humains, à un tel point qu’il fallut ensuite métamorphoser les bêtes en hommes pour repeupler la terre.

Enfin, les Groënlandais eux-mêmes qui, par leur situation aux confins des contrées polaires, eussent pu se trouver en dehors du théâtre où se sont propagées les traditions des autres peuples américains, ont également gardé le souvenir d’une grande inondation diluvienne. A cette époque, le monde fut englouti sous les flots et un seul homme échappa à la terrible tourmente. Pour témoigner de l’exactitude de leur récit, les indigènes rapportent qu’ils ont vu maintes fois, dans les régions inhabitées et fort lointaines de la mer, des débris de poissons et même des ossements de baleine sur les hauteurs les plus inaccessibles de leurs montagnes.

Il serait facile de multiplier considérablement les récits de traditions américaines se rattachant au grand cataclysme de l’antiquité transatlantique. Ce qui vient d’être rapporté suffit, il me semble, pour montrer combien a été persistant, sur toute l’étendue du Nouveau-Monde, le souvenir de cet effroyable désastre. Je n’ignore pas que l’idée d’un antique déluge se trouve également chez presque tous les peuples du globe ; mais, dans l’ancien continent, la tradition n’a pas imprimé sur l’esprit des peuples un sentiment de terreur à beaucoup près aussi indélébile. Et d’ailleurs les traditions diluviennes des nations de l’Europe et de l’Orient ne sauraient être regardées autrement que comme un témoignage, altéré si l’on veut par l’imagination populaire, mais néanmoins réel, indubitable, d’un grand événement géologique des périodes primitives de notre histoire. On ne peut refuser un caractère au moins aussi sérieux, aussi digne de la sollicitude de la science, aux notions qui nous restent du bouleversement des terres et des mers qui a eu lieu aux vieux âges de l’Amérique.

Le fait de ce cataclysme acquiert un nouvel intérêt lorsqu’on admet, avec les américanistes les plus autorisés, qu’antérieurement à la transformation du sol, qui fut la conséquence du désordre des eaux, l’Atlantide était une terre où une civilisation spéciale s’était déjà développée. Torquemada [8] notamment soutient que l’Amérique était peuplée avant le déluge et, en outre, que ses habitants avaient une taille gigantesque [9]. De la sorte, les Patagons de nos jours, que les voyageurs nous ont représentés, non sans un peu d’exagération, il est vrai, comme des hommes d’une stature extraordinaire, seraient peut-être des restes de ces premiers autochtones.

Mais le temps n’est pas venu où nous pourrons acquérir une idée quelque peu exacte de ce qu’étaient les habitants primitifs de l’Atlantide; et, pour l’instant, contentons-nous d’apercevoir quelques vagues lueurs d’un passé durant lequel l’Amérique ne formait point, comme durant les siècles qui précédèrent le glorieux voyage de Colomb, un hémisphère absolument isolé du reste du monde.

NotesModifier

  1. Voy. mes Archives paléographiques de l’Orient et de l’Amérique (t. I, p. 197, et Atlas, t. I, pl. xxix), dans lesquelles j’ai reproduit intégralement les peintures mexicaines du Codex Telleriano-Remensis, et le texte espagnol qu’on y a joint pour servir d’explication.
  2. Amygdaloïde poreuse, pierre volcanique des environs de Mexico, suivant Brasseur.
  3. Une courte mais savante notice de ce beau document de l’antiquité américaine a été publiée par Aubin, dans les Archives de la Société Américaine de France (t. III, p. 165). Je me propose de lui consacrer à mon tour une notice d’après la partie qu’il m’a été donné de copier de ses curieuses peintures didactiques.
  4. Notamment planches XXIV à XXVII.
  5. Vocabulaire Maya-Français, au mot Xbulnaïl.
  6. Codex Telleriano-Remensis, reproduit dans mes Archives paléographiques de l’Orient et de l’Amérique, t. I, p. 199.
  7. Brasseur de Bourbourg, Histoire des nations civilisées du Mexique, t. III, p. 500.
  8. Monarquia Indiana, lib. I, cap. 14.
  9. Boletin del Instituto national de Geografia y Estadistica de la Re-pûblica Mexicana, 1861, p. 282. — La même opinion se trouve mentionnée dans l’ouvrage de l’historien Ixtlixochitl.