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Hetzel (p. 302-311).

CHAPITRE XIII

l’intérieur d’une factorerie.


Harris et Negoro avaient menti en disant que Mrs. Weldon et le petit Jack étaient morts. Elle, lui et le cousin Bénédict se trouvaient alors à Kazonndé.

Après l’assaut de la fourmilière, ils avaient été entraînés au-delà du campement de la Coanza par Harris et Negoro qu’accompagnaient une douzaine de soldats indigènes.

Un palanquin, « la kitanda » du pays, reçut Mrs. Weldon et le petit Jack. Pourquoi ces soins de la part d’un homme tel que Negoro ? Mrs. Weldon n’osait se l’expliquer.

La route de la Coanza à Kazonndé se fit rapidement et sans fatigue. Cousin Bénédict, sur qui les misères ne semblaient avoir aucune prise, marchait d’un bon pas. Comme on le laissait butiner à droite et à gauche, il ne songeait point à se plaindre. La petite troupe arriva donc à Kazonndé huit jours avant la caravane d’Ibn Hamis. Mrs. Weldon fut enfermée avec son enfant et cousin Bénédict dans l’établissement d’Alvez.

Il faut se hâter de dire que le petit Jack se trouvait beaucoup mieux. En quittant la contrée marécageuse où il avait gagné la fièvre, son état s’était peu à peu amélioré, et, maintenant, il allait bien. Supporter les fatigues de la caravane, ni sa mère ni lui ne l’auraient pu sans doute. Mais, dans les conditions où s’était fait ce voyage, pendant lequel certains soins ne leur avaient point été refusés, ils se trouvaient dans un état satisfaisant, physiquement du moins.

Quant à ses compagnons, Mrs. Weldon n’en avait plus eu de nouvelles. Après avoir vu Hercule s’enfuir dans la forêt, elle ignorait ce qu’il était devenu. Quant à Dick Sand, puisque Harris et Negoro n’étaient plus là pour le torturer, elle espérait que sa qualité d’homme blanc lui épargnerait peut-être quelque mauvais traitement. Pour Nan, Tom, Bat, Austin, Actéon. c’étaient des noirs, et il était trop certain qu’ils seraient traités comme tels ! Pauvres gens, qui n’auraient jamais dû fouler cette terre d’Afrique, et que la trahison venait d’y jeter !

Lorsque la caravane d’Ibn Hamis fut arrivée à Kazonndé, Mrs. Weldon, n’ayant aucune communication avec le dehors, ne put en être instruite.

Les bruits du lakoni ne lui apprirent rien non plus. Elle ne sut pas que Tom et les siens avaient été vendus à un traitant d’Oujiji et qu’ils allaient partir prochainement. Elle ne connut ni le supplice d’Harris, ni la mort du roi Moini Loungga, ni rien des funérailles royales qui avaient joint Dick Sand à tant d’autres victimes. La malheureuse femme se trouvait donc seule à Kazonndé, à la merci des traitants, au pouvoir de Negoro, et, pour lui échapper, elle ne pouvait même pas songer à mourir, puisque son enfant était avec elle !

Le sort qui l’attendait, Mrs. Weldon l’ignorait donc absolument. Pendant toute la durée du voyage de la Coanza à Kazonndé, Harris et Negoro ne lui avaient pas adressé une parole. Depuis son arrivée, elle ne les avait revus ni l’un ni l’autre, et ne pouvait quitter l’enceinte qui fermait l’établissement particulier du riche traitant.

Est-il nécessaire de dire, maintenant, que Mrs. Weldon n’avait trouvé aucune aide dans son grand enfant, cousin Bénédict ? Cela se comprend de reste.

Lorsque le digne savant apprit qu’il n’était pas sur le continent américain,
La fosse apparut alors distinctement. (Page 301.)

comme il le croyait, il ne s’inquiéta pas du tout de savoir comment cela avait pu se faire. Non ! Son premier mouvement fut un mouvement de dépit. En effet, ces insectes qu’il s’imaginait avoir été le premier à découvrir en Amérique, ces tsé-tsés et autres n’étaient que de simples hexapodes africains, que tant de naturalistes avaient trouvés avant lui sur leurs lieux d’origine. Adieu donc la gloire d’attacher son nom à ces découvertes ! En effet, que pouvait-il y avoir d’étonnant à ce que cousin Bénédict eût collectionné des insectes africains, puisqu’il était en Afrique !

Mais, le premier dépit passé, cousin Bénédict se dit que la « Terre des Pharaons », — il en était encore à l’appeler ainsi, — possédait d’incomparables
Cousin Bénédict pouvait aller et venir dans l’établissement. (Page 306.)

richesses entomologiques, et que, pour ne point être sur la « Terre des Incas », il ne perdrait pas au change.

« Eh ! se répétait-il, et répétait-il même à Mrs. Weldon, qui ne l’écoutait guère, c’est ici la patrie des manticores, ces coléoptères à longues pattes, velues, aux élytres soudées et tranchantes, aux énormes mandibules, et dont la plus remarquable est la manticore tuberculeuse ! C’est le pays des calosomes à pointe d’or ; des goliaths de Guinée et du Gabon, dont les pattes sont garnies d’épines ; des anthidies tachetées, qui déposent leurs œufs dans la coquille vide des limaçons ; des ateuchus sacrés, que les Égyptiens de la haute Égypte vénéraient comme des dieux ! C’est ici que sont nés ces sphinx à tête de mort, maintenant répandus sur toute l’Europe, et ces « Idias Bigoti », dont les Sénégaliens de la côte redoutent particulièrement la piqûre ! Oui ! il y a ici de superbes trouvailles à faire, et je les ferai, si ces braves gens veulent bien le permettre ! »

On sait qui étaient ces « braves gens » dont cousin Bénédict ne songeait aucunement à se plaindre. D’ailleurs, on l’a dit, l’entomologiste avait joui, dans la compagnie de Negoro et d’Harris. d’une demi-liberté, dont Dick Sand l’avait absolument privé pendant le voyage de la côte à la Coanza. Le naïf savant avait été très touché de cette condescendance.

Enfin, cousin Bénédict eût été le plus heureux des entomologistes, s’il n’avait subi une perte à laquelle il était extrêmement sensible. Il possédait toujours sa boîte de fer-blanc, mais ses lunettes ne se dressaient plus sur son nez, sa loupe ne pendait plus à son cou ! Or, un naturaliste sans loupe et sans lunettes, cela n’existe plus. Cousin Bénédict était pourtant destiné à ne jamais revoir ces deux appareils d’optique, puisqu’ils avaient été ensevelis avec le mannequin royal. Aussi, lorsqu’il trouvait quelque insecte, en était-il réduit à se le fourrer dans les yeux pour en distinguer les particularités les plus élémentaires. Ah ! c’était là un gros chagrin pour cousin Bénédict, et il eût payé cher une paire de besicles, mais cet article n’était pas courant sur les lakonis de Kazonndé. Quoi qu’il en soit, cousin Bénédict pouvait aller et venir dans l’établissement de José-Antonio Alvez. On le savait incapable de chercher à s’enfuir. D’ailleurs, une haute palissade séparait la factorerie des autres quartiers de la ville, et elle n’eût pas été facile à franchir.

Mais, s’il était bien entouré, cet enclos ne mesurait pas moins d’un mille de circonférence. Des arbres, des buissons d’essences particulières à l’Afrique, de grandes herbes, quelques ruisseaux, les chaumes des baracons et des huttes, c’était plus qu’il ne fallait pour receler les plus rares insectes du continent, et faire, sinon la fortune, du moins le bonheur de cousin Bénédict. En fait, il découvrit quelques hexapodes, et faillit même perdre sa vue à vouloir les étudier sans lunettes, mais enfin il accrut sa précieuse collection, et jeta les bases d’un grand ouvrage sur l’entomologie africaine. Que son heureuse étoile lui fit découvrir un insecte nouveau, auquel il attacherait son nom, et il n’aurait plus rien à désirer en ce monde !

Si l’établissement d’Alvez était suffisamment grand pour les promenades scientifiques de cousin Bénédict, il semblait immense au petit Jack, qui pouvait s’y promener en toute liberté. Mais cet enfant recherchait peu les plaisirs si naturels à son âge. Il quittait rarement sa mère, qui n’aimait pas à le laisser seul et redoutait toujours quelque malheur. Le petit Jack parlait souvent de son père, qu’il n’avait pas vu depuis si longtemps ! Il demandait à retourner près de lui. Il s’informait de tous, de la vieille Nan, de son ami Hercule, de Bat, d’Austin, d’Actéon ou de Dingo, qui paraissait, lui aussi, l’avoir abandonné. Il voulait revoir son camarade Dick Sand. Sa jeune imagination, très attendrie, ne vivait que dans ces souvenirs. À ses questions, Mrs. Weldon ne pouvait répondre qu’en le pressant sur sa poitrine, en le couvrant de baisers ! Tout ce qu’elle pouvait faire, c’était de ne pas pleurer devant lui !

Cependant, Mrs. Weldon n’avait pas été sans observer que, si les mauvais traitements lui avaient été épargnés pendant le voyage de la Coanza, rien n’indiquait, à l’établissement d’Alvez, que l’on dût changer de conduite à son égard. Il n’y avait plus dans la factorerie que les esclaves au service du traitant. Tous les autres, qui faisaient l’objet de son commerce, avaient été parqués dans les baracons de la tchitoka, puis vendus aux courtiers de l’intérieur. Maintenant, les magasins de l’établissement regorgeaient d’étoffes et d’ivoire, les étoffes destinées à être échangées dans les provinces du centre, l’ivoire à être exporté sur les principaux marchés du continent.

Donc, en somme, peu de monde à la factorerie. Mrs. Weldon occupait avec Jack une hutte à part ; cousin Bénédict, une autre. Ils ne communiquaient point avec les serviteurs du traitant. Ils mangeaient en commun. La nourriture, viande de chèvre ou de mouton, légumes, manioc, sorgho, fruits du pays, était suffisante. Halima, une jeune esclave, spécialement au service de Mrs. Weldon, lui témoignait même, à sa manière et comme elle le pouvait, une sorte d’affection sauvage, mais certainement sincère.

Mrs. Weldon voyait à peine José-Antonio Alvez, qui occupait la maison principale de la factorerie, et ne voyait pas du tout Negoro, logé au dehors, dont l’absence était assez inexplicable. Cette réserve ne cessait de l’étonner et de l’inquiéter à la fois.

« Que veut-il ? Qu’attend-il ? se demandait-elle. Pourquoi nous avoir entraînés à Kazonndé ! »

Ainsi s’étaient écoulés les huit jours qui précédèrent l’arrivée de la caravane d’Ibn Hamis, c’est-à-dire les deux jours avant la cérémonie des funérailles, et enfin les six jours qui suivirent.

Au milieu de tant d’anxiétés, Mrs. Weldon ne pouvait oublier que son mari devait être en proie au plus affreux désespoir, en ne voyant revenir ni sa femme ni son fils à San-Francisco. Mr. Weldon ne pouvait savoir que sa femme avait eu cette idée funeste de prendre passage à bord du Pilgrim, et il devait croire qu’elle s’était embarquée sur l’un des steamers de la compagnie transpacifique. Or, ces steamers arrivaient régulièrement, et ni Mrs. Weldon, ni Jack, ni cousin Bénédict ne s’y trouvaient. En outre, le Pilgrim lui-même aurait déjà dû être de retour au port. Or, il ne reparaissait pas, et James W. Weldon devait maintenant le ranger dans la catégorie des navires supposés perdus par absence de nouvelles. Et quel coup terrible, le jour où il avait dû recevoir de ses correspondants d’Auckland avis du départ du Pilgrim et de l’embarquement de Mrs. Weldon. Qu’avait-il fait ? Avait-il refusé de croire que son fils et elle eussent péri en mer ? Mais alors, où devait-il pousser ses recherches ? Évidemment sur les îles du Pacifique, peut-être sur le littoral américain. Mais jamais, non, jamais, il ne lui viendrait cette pensée qu’elle avait pu être jetée sur la côte de cette funeste Afrique ?

Ainsi songeait Mrs. Weldon. Mais que pouvait-elle tenter ? Fuir ? Comment ? On la surveillait de près ! Et puis, fuir, c’était s’aventurer dans ces épaisses forêts, au milieu de mille dangers, tenter un voyage de plus de deux cents milles pour atteindre la côte ! Et cependant. Mrs. Weldon était décidée à le faire, si aucun autre moyen ne lui était offert de recouvrer sa liberté. Mais, auparavant, elle voulait connaître au juste les desseins de Negoro.

Elle les connut enfin.

Le 6 juin, trois jours après l’enterrement du roi de Kazonndé, Negoro entra dans la factorerie, où il n’avait pas encore mis le pied depuis son retour, et il alla droit à la hutte occupée par sa prisonnière.

Mrs. Weldon était seule. Cousin Bénédict faisait une de ses promenades scientifiques. Le petit Jack, sous la surveillance de l’esclave Halima, se promenait dans l’enceinte de l’établissement.

Negoro poussa la porte de la hutte, et sans autre préambule :

« Mrs. Weldon, dit-il, Tom et ses compagnons ont été vendus pour les marchés d’Oujiji.

— Dieu les protège ! dit Mrs. Weldon en essuyant une larme.

— Nan est morte en route, Dick Sand a péri…

— Nan morte ! Et Dick !… s’écria Mrs. Weldon.

— Oui, il était juste que votre capitaine de quinze ans payât de sa vie le meurtre d’Harris, reprit Negoro. Vous êtes seule, à Kazonndé, mistress, seule au pouvoir de l’ancien cuisinier du Pilgrim, absolument seule, entendez-vous ! »

Ce que disait Negoro n’était que trop vrai, même en ce qui concernait Tom et les siens. Le vieux noir, son fils Bat, Actéon et Austin étaient partis la veille avec la caravane du traitant d’Oujiji, sans avoir eu la consolation de revoir Mrs. Weldon, sans même savoir que leur compagne de misère se trouvait à Kazonndé, dans l’établissement d’Alvez. Ils étaient partis pour la contrée des lacs, un voyage qui se chiffre par centaines de milles, que bien peu accomplissent et dont bien peu reviennent !

« Eh bien ! murmura Mrs. Weldon, regardant Negoro sans répondre.

— Mistress Weldon, reprit le Portugais d’une voix brève, je pourrais me venger sur vous des mauvais traitements que j’ai subis à bord du Pilgrim ! Mais la mort de Dick Sand suffira à ma vengeance ! Maintenant, je redeviens marchand, et voici quels sont mes projets à votre égard ! »

Mrs. Weldon le regardait toujours sans prononcer une parole.

« Vous, reprit le Portugais, votre enfant et cet imbécile qui court après des mouches, vous avez une valeur commerciale que je prétends utiliser. Aussi, je vais vous vendre !

— Je suis de race libre, répondit Mrs. Weldon d’un ton ferme.

— Vous êtes une esclave, si je le veux.

— Et qui achèterait une blanche ?

— Un homme qui la payera ce que je lui en demanderai ! »

Mrs. Weldon baissa un instant la tête, car elle savait que tout était possible dans cet affreux pays.

« Vous m’avez entendu ? reprit Negoro.

— Quel est cet homme à qui vous prétendez me vendre ? répondit Mrs. Weldon.

— Vous vendre ou vous revendre !… Du moins, je le suppose ! ajouta le Portugais en ricanant.

— Le nom de cet homme ? demanda Mrs. Weldon.

— Cet homme… c’est James W. Weldon, votre mari !

— Mon mari ! s’écria Mrs. Weldon, qui ne pouvait croire ce qu’elle venait d’entendre.

— Lui-même, mistress Weldon, votre mari, à qui je veux, non pas rendre, mais faire payer sa femme, son enfant, et son cousin par-dessus le marché ! »

Mrs. Weldon se demanda si Negoro ne lui tendait pas un piège. Cependant, elle crut comprendre qu’il parlait très sérieusement. À un misérable pour qui l’argent est tout, il semble qu’on pourrait se fier, quand il s’agit d’une affaire. Or, ceci était une affaire.

« Et quand vous proposez-vous de faire cette opération ? reprit Mrs. Weldon.

— Le plus tôt possible.

— Où ?

— Ici même. James Weldon n’hésitera certes pas à venir jusqu’à Kazonndé chercher sa femme et son fils.

— Non ! il n’hésitera pas ! — Mais qui le préviendra ?

— Moi ! J’irai à San-Francisco trouver James Weldon. L’argent ne me manquera pas pour ce voyage.

— L’argent volé à bord du Pilgrim ?

— Oui… celui-là… et d’autre encore, répondit impudemment Negoro.

« Mais, si je veux vous vendre vite, je veux aussi vous vendre cher. Je pense que James Weldon ne regardera pas à cent mille dollars…

— Il n’y regardera pas, s’il peut les donner, répondit froidement Mrs. Weldon. Seulement, mon mari, à qui vous direz sans doute que je suis retenue prisonnière à Kazonndé, dans l’Afrique centrale…

— Précisément !

— Mon mari ne vous croira pas sans preuves, et il ne sera pas assez imprudent pour venir sur votre seule parole à Kazonndé.

— Il y viendra, reprit Negoro, si je lui apporte une lettre écrite par vous, qui lui dira votre situation, qui me peindra comme un serviteur fidèle, échappé des mains de ces sauvages…

— Jamais ma main n’écrira cette lettre ! répondit plus froidement encore Mrs. Weldon.

— Vous refusez ? s’écria Negoro.

— Je refuse ! »

La pensée des dangers que courrait son mari en venant jusqu’à Kazonndé, le peu de fonds qu’il fallait faire sur les promesses du Portugais, la facilité qu’aurait celui-ci de retenir James Weldon, après avoir touché la rançon convenue, toutes ces raisons firent que, dans un premier mouvement, Mrs. Weldon, ne voyant qu’elle, oubliant jusqu’à son enfant, refusa net la proposition de Negoro.

« Vous écrirez cette lettre !… reprit celui-ci.

— Non… répondit encore Mrs. Weldon.

— Ah ! prenez garde ! s’écria Negoro. Vous n’êtes pas seule ici ! Votre enfant est, comme vous, en mon pouvoir, et je saurai bien !… »

Mrs. Weldon aurait voulu répondre que cela lui eût été impossible. Son cœur battait à se rompre ; elle était sans voix.

« Mistress Weldon ! dit Negoro, vous réfléchirez à l’offre que je vous ai faite. Dans huit jours, vous m’aurez remis une lettre à l’adresse de James Weldon ou vous vous en repentirez ! »

Et, cela dit, le Portugais se retira, sans avoir donné cours à sa colère ; mais il était aisé de voir que rien ne l’arrêterait pour contraindre Mrs. Weldon à lui obéir.