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Hetzel (p. 55-63).

CHAPITRE VII

préparatifs.


On comprendra que la vue de ce prodigieux mammifère fût faite pour produire une telle surexcitation chez les hommes du Pilgrim.

La baleine, qui flottait au milieu des eaux rouges, paraissait énorme. La capturer et compléter ainsi la cargaison, cela était bien tentant ! Des pêcheurs pouvaient-ils laisser échapper une occasion pareille ?

Cependant, Mrs. Weldon crut devoir demander au capitaine Hull s’il n’y avait aucun danger pour ses hommes et pour lui à attaquer une baleine dans ces conditions.

« Aucun, mistress Weldon, répondit le capitaine Hull. Plus d’une fois, il m’est arrivé de chasser la baleine avec une seule embarcation, et j’ai toujours fini par m’en emparer. Je vous le répète, il n’y a aucun danger pour nous, ni, par conséquent, pour vous-même. »

Mrs. Weldon, rassurée, n’insista pas. Le capitaine Hull prit aussitôt ses dispositions pour capturer la jubarte. Il savait, par expérience, que la poursuite de ce baleinoptère n’est pas sans offrir quelques difficultés, et il voulait parer à toutes.

Ce qui rendait cette capture moins aisée, c’est que l’équipage du brick-goélette ne pouvait opérer qu’au moyen d’une seule embarcation, bien que le Pilgrim possédât une chaloupe, placée sur son chantier entre le grand mât et le mât de misaine, plus trois baleinières, dont deux étaient suspendues sur les portemanteaux de bâbord et de tribord, et la troisième à l’arrière, en dehors du couronnement.

Habituellement, ces trois baleinières étaient employées simultanément à la poursuite des cétacés. Mais, pendant la saison de pêche, on le sait, un équipage de renfort, pris aux stations de la Nouvelle-Zélande, venait en aide aux matelots du Pilgrim.

Or, dans les circonstances actuelles, le Pilgrim ne pouvait fournir que les cinq matelots du bord, c’est-à-dire de quoi armer une seule des baleinières. Utiliser le concours de Tom et de ses compagnons, qui s’étaient tout d’abord
« Ah ! tu veux avoir cette baleine, mon garçon ? » (Page 54.)

offerts, était impossible. En effet, la manœuvre d’une pirogue de pêche exige des marins très particulièrement exercés. Un faux coup de barre ou un faux coup d’aviron suffiraient à compromettre le salut de la baleinière pendant l’attaque. D’autre part, le capitaine Hull ne voulait pas quitter son navire, sans y laisser au moins un homme de l’équipage en qui il eût confiance. Il fallait prévoir toutes les éventualités.

Or, le capitaine Hull, obligé de choisir des marins solides pour armer la baleinière, devait forcement s’en remettre à Dick Sand du soin de garder le Pilgrim.

« Veille bien ! » cria une dernière fois le capitaine. (Page 62.)

« Dick, lui dit-il, c’est toi que je charge de rester à bord pendant mon absence, qui sera courte, je l’espère !

— Bien, monsieur », répondit le jeune novice.

Dick Sand aurait voulu prendre part à cette pêche, qui avait un très grand attrait pour lui ; mais il comprit que, d’une part, les bras d’un homme fait valaient mieux que les siens pour le service de la baleinière, et que, de l’autre, lui seul pouvait remplacer le capitaine Hull. Il se résigna donc.

L’équipage de la baleinière devait se composer des cinq hommes, y compris le maître Howik, qui formaient tout l’équipage du Pilgrim. Ces quatre matelots allaient prendre place aux avirons, et Howik tiendrait l’aviron de queue, qui sert a gouverner une embarcation de ce genre. Un simple gouvernail, en effet, n’aurait pas une action assez prompte, et, dans le cas où les avirons de côté seraient mis hors de service, l’aviron de queue, bien manœuvré, peut mettre la baleinière hors de la portée des coups du monstre.

Restait donc le capitaine Hull. Il s’était réservé le poste de harponneur, et, ainsi qu’il l’avait dit, ce ne serait pas son début. C’est lui qui devait d’abord lancer le harpon, puis surveiller le déroulement de la longue ligne fixée à son extrémité, puis enfin achever l’animal à coups de lance, lorsqu’il reviendrait à la surface de l’Océan.

Les baleiniers emploient quelquefois des armes à feu pour ce genre de pêche. Au moyen d’un engin spécial, sorte de petit canon disposé soit à bord du navire, soit sur l’avant de l’embarcation, ils lancent ou un harpon qui entraîne avec lui la corde fixée à son extrémité, ou des balles explosives qui produisent de grands ravages dans le corps de l’animal.

Mais le Pilgrim n’était point muni d’appareils de ce genre. Ce sont, d’ailleurs, des engins de haut prix, assez difficiles à manier, et les pêcheurs, peu amis des innovations, semblent préférer l’emploi des armes primitives, dont ils se servent habilement, c’est-à-dire harpon et lance.

C’était donc par les moyens ordinaires, en attaquant la baleine à l’arme blanche, que le capitaine Hull allait tenter de capturer la jubarte, signalée à cinq milles de son navire. Du reste, le temps devait favoriser cette expédition. La mer, très calme, était propice aux manœuvres d’une baleinière. Le vent tendait à mollir, et le Pilgrim ne dériverait que d’une façon insensible, pendant que son équipage serait occupé au large.

La baleinière de tribord fut donc aussitôt amenée, et les quatre matelots s’y embarquèrent.

Howik leur fit passer deux de ces grands javelots qui servent de harpons, puis deux longues lances à pointes aiguës. À ces armes offensives il ajouta cinq paquets de ces cordes souples et résistantes, que les baleiniers appellent « lignes », et qui mesurent six cents pieds de longueur. Il n’en faut pas moins, car il arrive souvent que ces cordes, attachées bout à bout, ne suffisent pas à la « demande », tant la baleine s’enfonce profondément.

Tels étaient les divers engins qui furent soigneusement disposés à l’avant de l’embarcation.

Howik et les quatre matelots n’attendaient plus que l’ordre de larguer l’amarre.

Une seule place était libre sur l’avant de la baleinière, — celle que devait occuper le capitaine Hull.

Il va de soi que l’équipage du Pilgrim, avant de quitter le bord, avait mis le navire en panne. Autrement dit, les vergues étaient brassées de manière que les voiles, contrariant leur action, maintenaient le brick- goélette à peu près stationnaire.

Au moment d’embarquer, le capitaine Hull jeta un dernier coup d’œil sur son bâtiment. Il s’assura que tout était en ordre, les drisses bien tournées, les voiles convenablement orientées. Puisqu’il laissait le jeune novice à bord pendant une absence qui pouvait durer plusieurs heures, il voulait, avec raison, qu’à moins d’urgence, Dick Sand n’eût pas à exécuter une seule manœuvre.

Au moment de partir, il lui fit ses dernières recommandations.

« Dick, dit-il, je te laisse seul. Veille à tout. Si, par impossible, il devenait nécessaire de remettre le navire en marche, au cas où nous serions entraînés trop loin à la poursuite de cette jubarte, Tom et ses compagnons pourraient parfaitement te venir en aide. En leur indiquant bien ce qu’ils auraient à faire, je suis assuré qu’ils le feraient.

— Oui, capitaine Hull, répondit le vieux Tom, et M. Dick peut compter sur nous.

— Commandez ! commandez ! s’écria Bat. Nous avons si bonne envie de nous rendre utiles !

— Sur quoi faut-il tirer ?… demanda Hercule, en retroussant les larges manches de sa veste.

— Sur rien pour l’instant, répondit Dick Sand en souriant.

— À votre service, reprit le colosse.

— Dick, reprit le capitaine Hull, le temps est beau. Le vent est tombé. Nul indice qu’il se reprenne à fraîchir. Surtout, quoi qu’il arrive, ne mets d’embarcation à la mer et ne quitte pas le navire !

— C’est entendu.

— S’il devenait nécessaire que le Pilgrim vînt nous rejoindre, je te ferais un signal en hissant un pavillon au bout d’une gaffe.

— Soyez tranquille, capitaine, je ne perdrai pas de vue la baleinière, répondit Dick Sand.

— Bien, mon garçon, répondit le capitaine Hull. Du courage et du sang-froid. Te voilà capitaine en second. Fais honneur à ton grade. Personne n’en a occupé un pareil à ton âge ! »

Dick Sand ne répondit pas, mais il rougit en souriant. Le capitaine Hull comprit cette rougeur et ce sourire.

« Le brave garçon, se dit-il, modestie et bonne humeur, en vérité, c’est tout lui ! »

Cependant, à ces instantes recommandations, il était visible que, bien qu il n’y eût aucun danger à le faire, le capitaine Hull ne quittait pas volontiers son navire, même pour quelques heures. Mais un irrésistible instinct de pêcheur, surtout le furieux désir de compléter son chargement d’huile et de ne pas rester au-dessous des engagements pris par James-W. Weldon à Valparaiso, tout cela lui disait de tenter l’aventure. D’ailleurs, cette mer si belle se prêtait merveilleusement à la poursuite d’un cétacé. Ni son équipage, ni lui, n’auraient pu résister à pareille tentation. La campagne de pêche serait enfin complète, et cette dernière considération tenait par-dessus tout au cœur du capitaine Hull.

Le capitaine Hull se dirigea vers l’échelle.

« Bonne chance ! lui dit Mrs. Weldon.

— Merci, mistress Weldon !

— Je vous en prie, ne faites pas trop de mal à la pauvre baleine ! cria le petit Jack.

— Non, mon garçon ! répondit le capitaine Hull.

— Prenez-la tout doucement, monsieur.

— Oui… avec des gants, petit Jack !

— Quelquefois, fit observer cousin Bénédict, on trouve à récolter des insectes assez curieux sur le dos de ces grands mammifères !

— Eh bien, monsieur Bénédict, répondit en riant le capitaine Hull, vous aurez le droit d’« entomologiser » quand notre jubarte sera le long du Pilgrim ! »

Puis, se retournant vers Tom :

« Tom, je compte sur vos compagnons et vous, dit-il, pour nous aider à dépecer la baleine, lorsqu’elle sera amarrée à la coque du navire, — ce qui ne tardera pas.

À votre disposition, monsieur, répondit le vieux noir.

— Bien ! répondit le capitaine Hull. — Dick, ces braves gens t’aideront à préparer les barils vides. Pendant notre absence, ils les monteront sur le pont, et, de cette façon, la besogne ira vite au retour.

— Cela sera fait, capitaine. »

Pour ceux qui l’ignorent, il faut dire que la jubarte, une fois morte, devait être remorquée jusqu’au Pilgrim et solidement amarrée à son flanc de tribord. Alors les matelots, chaussés de bottes à crampons, s’installeraient sur le dos de l’énorme cétacé et le dépèceraient méthodiquement par bandes parallèles, dirigées de la tête à la queue. Ces bandes seraient ensuite découpées en tranches d’un pied et demi, puis divisées en morceaux, lesquels, après avoir été arrimés dans les barils, seraient envoyés à fond de cale.

Le plus habituellement, le navire baleinier, lorsque la pêche est finie, manœuvre de manière à atterrir aussitôt que possible, afin de terminer ses manipulations. L’équipage descend à terre, et c’est là qu’il procède à la fusion du lard, qui, sous l’action de la chaleur, livre toute sa partie utilisable, c’est-à-dire l’huile[1].

Mais, dans les circonstances actuelles, le capitaine Hull ne pouvait songer à revenir en arrière, pour achever cette opération. Il ne comptait « fondre » ce complément de lard qu’à Valparaiso. D’ailleurs, avec ces vents qui ne pouvaient tarder à haler l’ouest, il espérait avoir connaissance de la côte américaine avant une vingtaine de jours, et ce laps de temps ne pouvait compromettre les résultats de sa pêche.

Le moment était venu de partir. Avant que le Pilgrim eût été mis en panne, il s’était un peu rapproché de l’endroit où la jubarte continuait à signaler sa présence par des jets de vapeur et d’eau.

La jubarte nageait toujours, au milieu du vaste champ rouge de crustacés, ouvrant automatiquement sa large bouche et absorbant à chaque gorgée des myriades d’animalcules.

Au dire des connaisseurs du bord, il n’y avait nulle crainte qu’elle songeât à s’échapper. C’était, à n’en pas douter, ce que les pêcheurs appellent une baleine « de combat ».

Le capitaine Hull enjamba les bastingages, et, descendant l’échelle de corde, il atteignit l’avant de la baleinière.

Mrs. Weldon, Jack, cousin Bénédict, Tom et ses compagnons souhaitèrent une dernière fois bonne chance au capitaine.

Dingo lui-même, se dressant sur ses pattes et passant la tête au-dessus de la lisse, sembla vouloir dire adieu à l’équipage.

Puis, tous revinrent à l’avant, afin de ne rien perdre des péripéties si attachantes d’une pareille pêche.

La baleinière déborda, et, sous l’impulsion de ses quatre avirons, vigoureusement maniés, elle commença à s’éloigner du Pilgrim.

« Veille bien, Dick, veille bien ! cria une dernière fois le capitaine Hull au jeune novice.

— Comptez sur moi, monsieur.

— Un œil pour le bâtiment, un œil pour la baleinière, mon garçon ! Ne l’oublie pas !

— Cela sera fait, capitaine », répondit Dick Sand, qui alla se placer près de la barre.

Déjà, la légère embarcation se trouvait à plusieurs centaines de pieds du navire. Le capitaine Hull, debout à l’avant, ne pouvant plus se faire entendre, renouvelait ses recommandations par les gestes les plus expressifs.

C’est alors que Dingo, les pattes toujours appuyées sur la lisse, poussa une sorte d’aboiement lamentable, qui eût défavorablement impressionné des gens quelque peu portés à la superstition.

Cet aboiement fit même tressaillir Mrs. Weldon.

« Dingo, dit-elle, Dingo ! C’est ainsi que tu encourages tes amis ! Allons, un bel aboiement bien clair, bien joyeux ! »

Mais le chien n’aboya plus, et, se laissant retomber sur ses pattes, il vint lentement vers Mrs. Weldon, dont il lécha affectueusement la main.

« Il ne remue pas la queue !… murmura Tom à mi-voix. Mauvais signe ! Mauvais signe ! »

Mais, presque aussitôt, Dingo se redressa, et un hurlement de colère lui échappa.

Mrs. Weldon se retourna.

Negoro venait de quitter le poste et se dirigeait vers le gaillard d’avant, dans l’intention, sans doute, de suivre du regard, lui aussi, les manœuvres de la baleinière.

Dingo s’élança vers le maître-coq, en proie à la plus vive comme à la plus inexplicable fureur. Negoro saisit un anspect et se mit en défense.

Le chien allait lui sauter à la gorge.

« Ici, Dingo, ici ! » cria Dick Sand, qui, abandonnant un instant son poste d’observation, courut vers l’avant.

Mrs. Weldon, de son côté, cherchait à calmer le chien.

Dingo obéit, non sans répugnance, et revint en grondant sourdement vers le jeune novice.

Negoro n’avait pas prononcé un seul mot, mais sa figure avait pâli un instant. Laissant alors retomber son anspect, il regagna sa cabane.

« Hercule, dit alors Dick Sand, je vous charge spécialement de veiller sur cet homme !

— Je veillerai », répondit simplement Hercule, dont les deux énormes poings se fermèrent en signe d’assentiment.

Mrs. Weldon et Dick Sand reportèrent alors leurs regards sur la baleinière, qu’enlevaient rapidement ses quatre avirons.

Ce n’était plus qu’un point sur la mer.


  1. Dans cette opération, le lard de la baleine perd environ un tiers de son poids.