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Hetzel (p. 18-26).

CHAPITRE III

l’épave


Au cri poussé par Dick Sand, tout l’équipage fut sur pied. Les hommes qui n’étaient pas de quart montèrent sur le pont. Le capitaine Hull, quittant sa cabine, se dirigea vers l’avant.

Mrs. Weldon, Nan, l’indifférent cousin Bénédict lui-même, vinrent s’accouder sur la lisse de tribord, de manière à bien voir l’épave signalée par le jeune novice.

Seul, Negoro n’abandonna pas la cabane qui lui servait de cuisine, et de tout l’équipage, comme toujours, il fut le seul que la rencontre d’une épave ne parut pas intéresser. Tous regardaient alors avec attention l’objet flottant, que les lames berçaient à trois milles du Pilgrim.

« Eh ! qu’est-ce que cela pourrait bien être ? disait un matelot.

– Quelque radeau abandonné ! répondait un autre.

– Peut-être se trouve-t-il sur ce radeau de malheureux naufragés ? dit Mrs. Weldon.

– Nous le saurons, répondit le capitaine Hull. Mais cette épave n’est pas un radeau. C’est une coque renversée sur le flanc...

– Eh ! ne serait-ce pas plutôt quelque animal marin, quelque mammifère de grande taille ? fit observer cousin Bénédict.

– Je ne le pense pas, répondit le novice.

À ton idée, qu’est-ce donc, Dick ? demanda Mrs. Weldon.

– Une coque renversée, ainsi que l’a dit le capitaine, mistress Weldon. Il semble même que je vois sa carène de cuivre briller au soleil.

– Oui... en effet... » répondit le capitaine Hull.

Puis, s’adressant au timonier :

« La barre au vent, Bolton. Laisse porter d’un quart, de manière à accoster l’épave.

– Oui, monsieur, répondit le timonier.

– Mais, reprit cousin Bénédict, j’en suis pour ce que j’ai dit. C’est positivement un animal !

– Alors ce serait un cétacé en cuivre, répondit le capitaine Hull, car, positivement aussi, je le vois reluire au soleil !

– En tout cas, cousin Bénédict, ajouta Mrs. Weldon, vous nous accorderez bien que ce cétacé serait mort, car, il est certain qu’il ne fait pas le moindre mouvement !

– Eh ! cousine Weldon, répondit cousin Bénédict, qui s’entêtait, ce ne serait pas la première fois que l’on rencontrerait une baleine dormant à la surface des flots !

– En effet, répondit le capitaine Hull, mais aujourd’hui il ne s’agit pas d’une baleine, mais d’un bâtiment.

– Nous verrons bien, répondit cousin Bénédict, qui eût d’ailleurs donné tous les mammifères des mers arctiques ou antarctiques pour un insecte d’espèce rare.

– Gouverne, Bolton, gouverne ! cria de nouveau le capitaine Hull, et n’aborde pas l’épave. Passe à une encablure. Si nous ne pouvons faire grand mal à cette coque, elle pourrait nous causer quelque avarie, et je ne me soucie pas d’y heurter les flancs du Pilgrim. — Lofe un peu, Bolton, lofe ! »

Le cap du Pilgrim, qui avait été mis sur l’épave, fut modifié par un léger coup de barre.

Le brick-goélette se trouvait encore à un mille de la coque chavirée. Les matelots la considéraient avidement. Peut-être renfermait-elle une cargaison de prix qu’il serait possible de transborder sur le Pilgrim ? On sait que, dans ces sauvetages, le tiers de la valeur appartient aux sauveteurs, et, dans ce cas, si la cargaison n’était pas avariée, les gens de l’équipage, comme on dit, auraient fait « une bonne marée » ! Ce serait une fiche de consolation pour leur pêche incomplète.

Un quart d’heure plus tard, l’épave se trouvait à moins d’un demi-mille du Pilgrim.

C’était bien un navire, qui se présentait par le flanc de tribord. Chaviré jusqu’aux bastingages, il donnait une telle bande, qu’il eût été presque impossible de se tenir sur son pont. De sa mâture, on ne voyait plus rien. Aux porte-haubans pendaient seulement quelques bouts de filin brisé, et les chaînes rompues des capes de mouton. Sur la joue de tribord s’ouvrait un large trou entre la membrure et les bordages enfoncés.

« Ce navire a été abordé, s’écria Dick Sand.

— Ce n’est pas douteux, répondit le capitaine Hull, et c’est un miracle qu’il n’ait pas immédiatement coulé.

— S’il y a eu abordage, fit observer Mrs. Weldon, il faut espérer que l’équipage de ce bâtiment aura été recueilli par ceux qui l’ont abordé.

— Il faut l’espérer, mistress Weldon, répondit le capitaine Hull, à moins que cet équipage n’ait cherché refuge sur ses propres chaloupes, après la collision, au cas où le bâtiment abordeur aurait continué sa route, — ce qui se voit, hélas ! quelquefois !

— Est-il possible ! Ce serait faire preuve d’une bien grande inhumanité, monsieur Hull !

— Oui, mistress Weldon… oui !… et les exemples ne manquent pas ! Quant à l’équipage de ce navire, ce qui me ferait croire qu’il l’a plutôt abandonné, c’est que je n’aperçois plus un seul canot, et, à moins que les gens du bord n’aient été recueillis, je penserais plus volontiers qu’ils ont tenté de gagner la terre ! Mais, à cette distance du continent américain ou des îles de l’Océanie, il est à craindre qu’ils n’aient pu réussir !

— Peut-être, dit Mrs. Weldon, ne connaîtra-t-on jamais le secret de cette catastrophe ! Cependant, il serait possible que quelque homme de l’équipage fût encore à bord !

— Ce n’est pas probable, mistress Weldon, répondit le capitaine Hull. Notre approche serait déjà reconnue, et on nous ferait quelque signal. Mais nous nous en assurerons. — Lofe un peu, Bolton, lofe ! » cria le capitaine Hull, en indiquant de la main la route à suivre.

Le Pilgrim n’était plus qu’à trois encablures de l’épave, et on ne pouvait plus douter que cette coque n’eût été complètement abandonnée de tout son équipage.

Mais, en ce moment, Dick Sand fit un geste qui commandait impérieusement le silence.

« Écoutez ! écoutez ! » dit-il.

Chacun prêta l’oreille.

« J’entends comme un aboiement ! » s’écria Dick Sand.

En effet, un aboiement éloigné retentissait à l’intérieur de la coque. Il y avait certainement là un chien vivant, emprisonné peut-être, car il était possible que les panneaux fussent hermétiquement fermés. Mais on ne pouvait le voir, le pont du bâtiment chaviré n’étant pas encore visible.

« N’y eût-il là qu’un chien, monsieur Hull, dit Mrs. Weldon, nous le sauverons !

— Oui… oui !… s’écria le petit Jack… nous le sauverons !… Je lui donnerai à manger !… Il nous aimera bien… Maman, je vais aller lui chercher un morceau de sucre !…

— Reste, mon enfant, répondit Mrs. Weldon en souriant. Je crois que le pauvre animal doit mourir de faim et qu’il préférera une bonne pâtée à ton morceau de sucre !

— Eh bien, qu’on lui donne ma soupe ! s’écria le petit Jack. Je peux bien m’en passer ! »

À ce moment, les aboiements se faisaient plus distinctement entendre. Trois cents pieds au plus séparaient les deux navires. Presque aussitôt, un chien de grande taille apparut sur les bastingages de tribord et s’y cramponna, en aboyant plus désespérément que jamais.

« Howik, dit le capitaine Hull en se retournant vers le maître d’équipage du Pilgrim, mettez en panne, et qu’on amène le petit canot à la mer.

— Tiens bon, mon chien, tiens bon ! » cria le petit Jack à l’animal, qui sembla lui répondre par un aboiement à demi étouffé.

La voilure du Pilgrim fut rapidement orientée de manière que le navire demeurât à peu près immobile, à moins d’une demi-encablure de l’épave.

Le canot fut amené, et le capitaine Hull, Dick Sand, deux matelots s’y embarquèrent aussitôt.

Le chien aboyait toujours. Il essayait de se retenir au bastingage, mais, à chaque instant, il retombait sur le pont. On eût dit que ses aboiements ne s’adressaient plus alors à ceux qui venaient à lui. S’adressaient-ils donc à des matelots ou passagers emprisonnés dans ce navire ?

« Y aurait-il donc à bord quelque naufragé qui ait survécu ? » se demanda Mrs. Weldon.

Le canot du Pilgrim allait en quelques coups d’avirons atteindre la coque chavirée.

Mais, tout à coup, les allures du chien se modifièrent. À ces premiers aboiements qui invitaient les sauveteurs à venir, succédèrent des aboiements furieux. La plus violente colère excitait le singulier animal.

« Que peut-il donc avoir, ce chien ? » dit le capitaine Hull, pendant que le canot tournait l’arrière du bâtiment, afin d’accoster la partie du pont engagée sous l’eau.

Ce que ne pouvait alors observer le capitaine Hull, ce qui ne put pas même être remarqué à bord du Pilgrim, c’est que la fureur du chien se manifesta précisément au moment où Negoro, quittant sa cuisine, venait de se diriger vers le gaillard d’avant.

Le chien connaissait-il et reconnaissait-il donc le maître-coq ? C’était bien invraisemblable.

Quoi qu’il en fût, après avoir regardé le chien, sans manifester aucune surprise, Negoro, dont les sourcils s’étaient toutefois froncés un instant, rentra dans le poste de l’équipage.

Cependant, le canot avait tourné l’arrière du bâtiment. Son tableau portait ce seul nom : Waldeck. Waldeck, et pas de désignation de port d’attache. Mais aux formes de la coque, à certains détails qu’un marin saisit du premier coup d’oeil, le capitaine Hull avait bien reconnu que ce bâtiment était de construction américaine. Son nom le confirmait d’ailleurs. Et, maintenant, cette coque, c’était tout ce qui restait d’un grand brick de cinq cents tonneaux.

À l’avant du Waldeck, une large ouverture indiquait la place où le choc s’était produit. Par suite du renversement de la coque, cette ouverture se trouvait alors à cinq ou six pieds au-dessus de l’eau, — ce qui expliquait pourquoi le brick n’avait pas encore sombré.

Sur le pont, que le capitaine Hull voyait dans toute son étendue, il n’y avait personne.

Le chien, ayant quitté le bastingage, venait de se laisser glisser jusqu’au panneau central qui était ouvert, et il aboyait tantôt à l’intérieur, tantôt à l’extérieur.

« Cet animal n’est très certainement pas seul à bord ! fit observer Dick Sand.

— Non, en vérité ! » répondit le capitaine Hull.

Le canot longea alors le bastingage de bâbord, qui était à demi engagé. Avec une houle un peu forte, le Waldeck eût été certainement submergé en quelques instants.

Le pont du brick avait été balayé d’un bout à l’autre. Il ne restait plus que les tronçons du grand mât et du mât de misaine, tous deux brisés à deux pieds au-dessus de l’étambrai, et qui avaient dû tomber au choc, entraînant haubans, galhaubans et manœuvres. Cependant, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, aucune épave ne se montrait autour du Waldeck, — ce qui semblait indiquer que la catastrophe remontait déjà à plusieurs jours.

« Si quelques malheureux ont survécu à la collision, dit le capitaine Hull, il est probable que la faim ou la soif les auront achevés, car l’eau a dû gagner la cambuse. Il ne doit plus y avoir à bord que des cadavres !

— Non, s’écria Dick Sand, non ! Le chien n’aboierait pas ainsi ! Il y a là des êtres vivants ! »

En ce moment, l’animal, répondant à l’appel du novice, se laissa glisser à la mer et nagea péniblement vers le canot, car il semblait être épuisé.

On le recueillit, et il se précipita ardemment, non sur un morceau de pain que Dick Sand lui présenta d’abord, mais vers une baille qui contenait un peu d’eau douce.

« Ce pauvre animal meurt de soif ! » s’écria Dick Sand.

Le canot chercha alors une place favorable pour accoster plus aisément le Waldeck, et, dans ce but, il s’éloigna de quelques brasses. Le chien dut évidemment croire que ses sauveurs ne voulaient pas monter à bord, car il saisit Dick Sand par sa jaquette, et ses lamentables aboiements recommencèrent avec une nouvelle force.

On le comprit. Sa pantomime, son langage étaient aussi clairs qu’eût pu l’être le langage d’un homme. Le canot s’avança aussitôt jusqu’au bossoir de bâbord. Là, les deux matelots l’amarrèrent solidement, pendant que le capitaine Hull et Dick Sand, prenant pied sur le pont en même temps que le chien, se hissaient, non sans peine, jusqu’au panneau qui s’ouvrait entre les tronçons des deux mâts.

Par ce panneau, tous deux s’introduisirent dans la cale.

La cale du Waldeck, à demi pleine d’eau, ne renfermait aucune marchandise. Le brick naviguait sur lest, — un lest de sable qui avait glissé à bâbord et qui contribuait à maintenir le navire sur le côté. De ce chef, il n’y avait donc aucun sauvetage à opérer.

« Personne ici ! dit le capitaine Hull.

— Personne », répondit le novice, après s’être avancé jusqu’à la partie antérieure de la cale.

Mais le chien, qui était sur le pont, aboyait toujours et semblait appeler plus impérieusement l’attention du capitaine.

« Remontons », dit le capitaine Hull au novice.

Tous deux reparurent sur le pont.

Le chien, courant à eux, chercha à les entraîner vers la dunette.

L’animal nagea péniblement vers le canot. (Page 23.)

Ils le suivirent.

Là, dans le carré, cinq corps, — cinq cadavres sans doute, — étaient couchés sur le plancher.

À la lumière du jour qui pénétrait à flots par la claire-voie, le capitaine Hull reconnut les corps de cinq nègres.

Dick Sand, allant de l’un à l’autre, crut sentir que les infortunés respiraient encore.

« À bord ! à bord ! » s’écria le capitaine Hull.

Les deux matelots qui gardaient l’embarcation furent appelés et aidèrent à transporter les naufragés hors de la dunette.

Les soins les plus empressés avaient été prodigués aux naufragés. (Page 27.)

Ce ne fut pas sans peine ; mais, deux minutes après, les cinq noirs étaient couchés dans le canot, sans qu’aucun d’eux eût seulement conscience de ce que l’on tentait pour les sauver. Quelques gouttes de cordial, puis un peu d’eau fraîche prudemment administrée, pouvaient peut-être les rappeler à la vie. Le Pilgrim se maintenait à une demi-encablure de l’épave, et le canot l’eut bientôt accosté.

Un cartahut fut envoyé de la grande vergue, et chacun des noirs, enlevé séparément, reposa enfin sur le pont du Pilgrim.

Le chien les avait accompagnés.

« Les malheureux ! s’écria Mrs. Weldon, en apercevant ces pauvres gens, qui n’étaient plus que des corps inertes.

— Ils vivent, mistress Weldon ! Nous les sauverons ! Oui ! nous les sauverons ! s’écria Dick Sand.

— Que leur est-il donc arrivé ? demanda cousin Bénédict.

— Attendez qu’ils puissent parler, répondit le capitaine Hull, et ils nous raconteront leur histoire. Mais, avant tout, faisons-leur boire un peu d’eau, à laquelle nous mêlerons quelques gouttes de rhum. »

Puis, se retournant :

« Negoro ! » cria-t-il.

À ce nom, le chien se dressa comme s’il eût été en arrêt, le poil hérissé, la gueule ouverte.

Cependant, le cuisinier ne paraissait pas.

« Negoro ! » répéta le capitaine Hull. Le chien donna de nouveau des signes d’une extrême fureur.

Negoro quitta la cuisine.

À peine se fut-il montré sur le pont, que le chien se précipita sur lui et voulut lui sauter à la gorge.

D’un coup du poker dont il s’était armé, le cuisinier repoussa l’animal, que quelques matelots parvinrent à contenir.

« Est-ce que vous connaissez ce chien ? demanda le capitaine Hull au maître-coq.

— Moi ! répondit Negoro. Je ne l’ai jamais vu !

— Voilà qui est singulier ! » murmura Dick Sand.