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Hetzel (p. 125-138).

CHAPITRE XIV

ce qu’il convient de faire


Ainsi donc, après une traversée longtemps contrariée par les calmes, puis favorisée par les vents de nord-ouest et de sud-ouest, — traversée qui n’avait pas duré moins de soixante-quatorze jours, — le Pilgrim venait de se mettre à la côte !

Cependant, Mrs. Weldon et ses compagnons remercièrent la Providence, dès qu’ils furent en sûreté. En effet, c’était sur un continent, et non sur une des funestes îles de la Polynésie, que les avait jetés la tempête. Leur rapatriement, en quelque point de l’Amérique du Sud qu’ils eussent atterri, ne devait pas, semblait-il, présenter de difficultés sérieuses.

Quant au Pilgrim, il était perdu. Ce n’était plus qu’une carcasse sans valeur, dont le ressac allait en quelques heures disperser les débris. Il eût été impossible d’en rien sauver. Mais si Dick Sand n’avait pas cette joie de ramener à son armateur un bâtiment intact, du moins, grâce à lui, ceux qui le montaient étaient-ils sains et saufs sur quelque côte hospitalière, et, parmi eux, la femme et l’enfant de James-W. Weldon.

Quant à la question de savoir en quelle partie du littoral américain le brick-goélette avait échoué, on aurait pu discuter longuement. Était-ce, ainsi que devait le supposer Dick Sand, sur le rivage du Pérou ? Peut-être, car il savait, par le relèvement même de l’île de Pâques, que le Pilgrim avait été rejeté dans le nord-est, sous l’action des vents, et aussi, sans doute, sous l’influence des courants de la zone équatoriale. Du quarante-troisième degré de latitude, il avait très bien pu dériver jusqu’au quinzième.

Il était donc important d’être fixé le plus tôt possible sur le point précis de la côte où le brick-goélette venait de se perdre. Étant donné que cette côte fût celle du Pérou, les ports, les bourgades, les villages n’y manquaient point, et, conséquemment, il serait aisé de gagner quelque endroit habité. Quant à cette partie du littoral, elle paraissait déserte.

C’était une étroite grève, semée de roches noires, que fermait une falaise de médiocre hauteur, très irrégulièrement découpée par de larges entonnoirs, dus à la rupture de la roche. Çà et là, quelques pentes douces donnaient accès jusqu’à sa crête.

Dans le nord, à un quart de mille du lieu d’échouage, se creusait l’embouchure d’une petite rivière, qui n’avait pu être aperçue du large. Sur ses rives se penchaient de nombreux « rhizophores », sortes de mangliers essentiellement distincts de leurs congénères de l’Inde.

La crête de la falaise, — ceci fut bientôt reconnu, — était dominée par une épaisse forêt, dont les masses verdoyantes ondulaient sous le regard et s’étendaient jusqu’aux montagnes de l’arrière-plan. Là, si cousin Bénédict eût été botaniste, combien d’arbres, nouveaux pour lui, n’eussent pas manqué de provoquer son admiration !

C’étaient de ces hauts baobabs, — auxquels on a d’ailleurs faussement attribué une longévité extraordinaire, — dont l’écorce ressemblait à la syénite égyptienne, des lataniers, des pins blancs, des tamariniers, des poivriers d’une espèce particulière, et cent autres végétaux qu’un Américain n’est pas habitué à voir dans la région nord du nouveau continent.

Mais, circonstance assez curieuse, parmi ces essences forestières, on n’eût pas rencontré un seul échantillon de cette nombreuse famille des palmiers, qui compte plus de mille espèces, répandues à profusion sur presque toute la surface du globe.

Au-dessus de la plage voltigeaient un grand nombre d’oiseaux très criards, qui appartenaient pour la plupart à différentes variétés d’hirondelles, noires de plumage, avec un reflet bleu d’acier, mais d’un blond châtain à la partie supérieure de la tête. Çà et là se levaient aussi quelques perdrix, au cou entièrement pelé et de couleur grise.

Mrs. Weldon et Dick Sand observèrent que ces différents volatiles ne paraissaient pas être trop sauvages. Ils se laissaient approcher sans rien craindre. N’avaient-ils donc pas encore appris à redouter la présence de l’homme, et cette côte était-elle si abandonnée que la détonation d’une arme à feu ne s’y fût jamais fait entendre ?

À la lisière des écueils se promenaient quelques pélicans de l’espèce du « pélican minor », occupés à remplir de petits poissons le sac qu’ils portent entre les branches de leur mandibule inférieure.

Quelques mouettes, venues du large, commençaient à tournoyer autour du Pilgrim.

Mais ces oiseaux étaient les seuls êtres vivants qui parussent fréquenter cette partie du littoral, — sans compter, sans doute, nombre d’insectes intéressants que cousin Bénédict saurait bien découvrir. Mais, quoi qu’en eût le petit Jack, on ne pouvait leur demander le nom du pays, et, pour l’apprendre, il fallait nécessairement s’adresser à quelque indigène.

Il n’y en avait pas, ou, du moins, on n’en voyait pas un seul. D’habitation, hutte ou cabane, pas davantage, ni dans le nord, au-delà de la petite rivière, ni dans le sud, ni enfin à la partie supérieure de cette falaise, au milieu des arbres de l’épaisse forêt. Pas une fumée ne montait dans l’air. Aucun indice, marque ou empreinte n’indiquait que cette portion du continent fût visitée par des êtres humains.

Dick Sand ne laissait pas d’être assez surpris.

« Où sommes-nous ? où pouvons-nous être ? se demandait-il. Quoi ! personne à qui parler ! »

Personne, en vérité, et, à coup sûr, si quelque indigène se fût approché, Dingo l’eût senti et annoncé par un aboiement. Le chien allait et venait sur la grève, le nez au sol, la queue basse, grondant sourdement, certainement très singulier d’allure, mais ne décelant l’approche ni d’un homme, ni d’un animal quelconque.

« Dick, regarde donc Dingo ! dit Mrs. Weldon.

— Oui ! cela est étrange ! répondit le novice. Il semble qu’il cherche à retrouver une piste !

— Bien étrange, en effet ! » murmura Mrs. Weldon.

Puis, reprenant :

« Que fait Negoro ? demanda-t-elle.

— Il fait ce que fait Dingo, répondit Dick Sand. Il va, il vient !… Après tout, il est libre ici. Je n’ai plus le droit de lui donner des ordres. Son service a fini après l’échouage du Pilgrim ! »

En effet, Negoro arpentait la grève, se retournait, regardait le rivage et la falaise, comme un homme qui eût cherché à rassembler des souvenirs et à les fixer. Connaissait-il donc cette contrée ? Il aurait probablement refusé de répondre à cette question, si elle lui eût été faite. Le mieux était encore de ne pas s’occuper de ce personnage, si peu sociable. Dick Sand le vit bientôt se diriger du côté de la petite rivière, et, quand Negoro eut disparu au tournant de la falaise, il cessa de songer à lui.

Dingo avait bien aboyé, lorsque le cuisinier était arrivé sur la berge, mais il s’était tu presque aussitôt.

Il fallait, maintenant, aviser au plus pressé. Or, le plus pressé, c’était de trouver un refuge, un abri quelconque, où l’on pût s’installer provisoirement et
Connaissait-il donc cette contrée ? (Page 127.)

prendre quelque nourriture. Puis, on tiendrait conseil, et l’on déciderait de ce qu’il conviendrait de faire.

De la nourriture, il n’y avait pas à se préoccuper. Sans parler des ressources que devait offrir le pays, la cambuse du navire s’était vidée au profit des survivants du naufrage. Le ressac avait jeté çà et là, au milieu des écueils que découvrait alors le jusant, une grande quantité d’objets. Tom et ses compagnons avaient déjà recueilli quelques barils de biscuit, des boîtes de conserves alimentaires, des caisses de viande séchée. L’eau ne les ayant point encore avariés, l’alimentation de la petite troupe était assurée pour plus de temps qu’il ne lui en faudrait, sans doute, à atteindre une bourgade ou un village. Sous ce
En revoyant leur bâtiment… (Page 133.)

rapport, il n’y avait rien à craindre. Ces diverses épaves, déjà mises en lieu sûr, ne pouvaient plus être reprises par la mer montante.

L’eau douce ne faisait pas défaut non plus. Tout d’abord, Dick Sand avait eu soin d’envoyer Hercule en chercher quelques pintes à la petite rivière. Mais ce fut un tonneau que le vigoureux nègre rapporta sur son épaule, après l’avoir rempli d’une eau fraîche et pure, que le reflux de la marée laissait parfaitement potable.

Quant au feu, s’il était nécessaire d’en allumer, le bois mort ne manquait pas aux environs, et les racines des vieux mangliers devaient fournir tout le combustible dont on aurait besoin. Le vieux Tom, fumeur acharné, était pourvu d’une certaine quantité d’amadou, bien conservé dans une boîte hermétiquement close, et, quand on le voudrait, il battrait le briquet, ne fût-ce qu’avec les silex de la grève.

Restait donc à découvrir le trou dans lequel se blottirait la petite troupe, pour le cas où il lui conviendrait de prendre une nuit de repos avant de se mettre en marche. Et, ma foi, ce fut le petit Jack qui trouva la chambre à coucher en question. En trottinant au pied de la falaise, derrière un retour de la roche, il découvrit une de ces grottes, bien polies, bien évidées, que la mer creuse elle-même, lorsque ses flots, grossis par la tempête, battent la côte.

Le jeune enfant était ravi. Il appela sa mère en poussant des cris de joie et lui montra triomphalement sa découverte.

« Bien, mon Jack ! répondit Mrs. Weldon. Si nous étions des Robinson destinés à vivre longtemps sur ce rivage, nous n’oublierions pas de donner ton nom à ta grotte ! »

La grotte n’avait que dix à douze pieds de profondeur et autant de largeur, mais, aux yeux du petit Jack, c’était une énorme caverne. En tout cas, elle devait suffire à contenir les naufragés, et, — ce que Mrs. Weldon et Nan constatèrent avec satisfaction, — elle était bien sèche. La lune se trouvait alors dans son premier quartier, et on ne devait pas craindre que ces marées de morte eau atteignissent le pied de la falaise, et la grotte, par conséquent. Donc, il n’en fallait pas plus pour se reposer quelques heures.

Dix minutes après, tout le monde était étendu sur un tapis de varech. Negoro lui-même avait cru devoir rejoindre la petite troupe et prendre sa part du repas qui allait être fait en commun. Sans doute, il n’avait pas jugé à propos de s’aventurer seul sous l’épaisse forêt à travers laquelle s’enfonçait la sinueuse rivière.

Il était une heure après midi. La viande conservée, le biscuit, l’eau douce, additionnée de quelques gouttes de rhum, dont Bat avait sauvé un quartaut, firent les frais de ce repas.

Mais, si Negoro y prit part, il ne se mêla aucunement à la conversation, dans laquelle furent discutées les mesures qu’exigeait la situation des naufragés. Toutefois, sans trop en avoir l’air, il écouta et fit son profit, sans doute, de ce qu’il entendit.

Pendant ce temps, Dingo, qui n’avait point été oublié, veillait hors de la grotte. On pouvait être tranquille. Nul être vivant ne se fût montré sur la grève sans que le fidèle animal eût donné l’éveil.

Mrs. Weldon, tenant son petit Jack à demi couché et presque endormi sur elle, prit la parole.

« Dick, mon ami, dit-elle, au nom de tous, je te remercie du dévouement que tu nous as montré jusqu’ici, mais nous ne te tenons pas quitte encore. Tu seras notre guide à terre, comme tu étais notre capitaine à bord. Toute notre confiance t’appartient. Parle donc ! Que faut-il faire ? »

Mrs. Weldon, la vieille Nan, Tom et ses compagnons, tous avaient les yeux fixés sur le jeune novice. Negoro lui-même le regardait avec une insistance singulière. Évidemment, ce qu’allait répondre Dick Sand l’intéressait tout particulièrement.

Dick Sand réfléchit pendant quelques instants. Puis :

« Mistress Weldon, dit-il, l’important est de savoir, d’abord, où nous sommes. Je crois que notre navire ne peut avoir atterri que sur cette portion du littoral américain qui forme la côte péruvienne. Les vents et les courants ont dû le porter jusqu’à cette latitude. Mais sommes-nous ici dans quelque province méridionale du Pérou, c’est-à-dire sur la partie la moins habitée qui confine aux pampas ? Peut-être. Je le croirais volontiers même, à voir cette plage si déserte et qui ne doit être que peu fréquentée. Dans ce cas, il se pourrait que nous fussions assez éloignés de la plus prochaine bourgade, ce qui serait fâcheux.

— Eh bien, que faire ? répéta Mrs. Weldon.

— Mon avis, reprit Dick Sand, serait de ne pas quitter cet abri avant d’être fixés sur notre situation. Demain, après une nuit de repos, deux de nous pourraient aller à la découverte. Ils tâcheraient, sans trop s’éloigner, de rencontrer quelques indigènes, de se renseigner près d’eux, et ils reviendraient à la grotte. Il n’est pas possible que, dans un rayon de dix ou douze milles, on ne trouve personne.

— Nous séparer ! dit Mrs. Weldon.

— Cela me paraît nécessaire, répondit le novice. Si aucun renseignement ne peut être recueilli, si, par impossible, la contrée est absolument déserte, eh bien ! nous aviserons à nous tirer autrement d’affaire.

— Et qui de nous irait à la découverte ? demanda Mrs. Weldon, après un instant de réflexion.

— C’est à décider, répondit Dick Sand. Toutefois, je pense que vous, mistress Weldon, Jack, monsieur Bénédict et Nan, vous ne devez pas quitter cette grotte. Bat, Hercule, Actéon et Austin resteraient près de vous, tandis que Tom et moi, nous irions en avant. — Negoro, sans doute, préférera rester ici ? ajouta Dick Sand, en regardant le maître-coq.

— Probablement, répondit Negoro, qui n’était pas homme à s’engager davantage.

— Nous emmènerions Dingo, reprit le novice. Il nous serait utile pendant notre exploration. »

Dingo, entendant prononcer son nom, reparut à l’entrée de la grotte et sembla approuver par un petit aboiement les projets de Dick Sand.

Depuis que le novice avait fait cette proposition, Mrs. Weldon demeurait pensive. Sa répugnance à l’idée d’une séparation, même courte, était très sérieuse. Ne pouvait-il se faire que le naufrage du Pilgrim fût bientôt connu des tribus indiennes qui fréquentaient le littoral, soit au nord, soit au sud, et, au cas où quelques pilleurs d’épaves se présenteraient, ne valait-il pas mieux être tous réunis pour les repousser ?

Cette objection, faite à la proposition du novice, méritait vraiment d’être discutée.

Elle tomba, cependant, devant les arguments de Dick Sand, qui fit observer que les Indiens ne devaient pas être confondus avec des sauvages de l’Afrique ou de la Polynésie, et qu’une agression de leur part n’était probablement point à redouter. Mais s’engager dans ce pays sans même savoir à quelle province du Sud-Amérique il appartenait, ni à quelle distance se trouvait la plus prochaine bourgade de cette province, c’était s’exposer à bien des fatigues. La séparation pouvait avoir des inconvénients, sans doute, mais moins que cette marche d’aveugles au milieu d’une forêt qui paraissait se prolonger jusqu’à la base des montagnes.

« D’ailleurs, répéta Dick Sand, en insistant, je ne puis admettre que cette séparation soit de longue durée, et j’affirme même qu’elle ne le sera pas. Après deux jours, au plus, si Tom et moi nous n’avons rencontré ni une habitation, ni un habitant, nous reviendrons à la grotte. Mais cela est trop invraisemblable, et nous n’aurons pas fait vingt milles dans l’intérieur du pays, que nous serons évidemment fixés sur sa situation géographique. Je puis m’être trompé dans mon estime, après tout, puisque les moyens de la fixer astronomiquement m’ont manqué, et il ne serait pas impossible que nous fussions ou plus haut ou plus bas en latitude !

— Oui… tu as certainement raison, mon enfant ! répondit Mrs. Weldon, très anxieuse.

— Et vous, monsieur Bénédict, demanda Dick Sand, que pensez-vous de ce projet ?

— Moi ?… répondit cousin Bénédict.

— Oui, quel est votre avis ?

— Je n’ai point d’avis, répondit cousin Bénédict. Je trouve bien tout ce que l’on propose, et je ferai tout ce que l’on voudra. Veut-on rester ici un jour ou deux ? cela me va, et j’emploierai mon temps à étudier ce rivage au point de vue purement entomologique.

— Fais donc à ta volonté, dit Mrs. Weldon à Dick Sand. Nous resterons ici, et tu partiras avec le vieux Tom.

— C’est convenu, dit cousin Bénédict le plus tranquillement du monde. Moi, je vais rendre visite aux insectes de la contrée.

— Ne vous éloignez pas, monsieur Bénédict, dit le novice. Nous vous le recommandons bien !

— Sois sans inquiétude, mon garçon.

— Et surtout, ne nous rapportez pas trop de moustiques ! » ajouta le vieux Tom.

Quelques instants après, l’entomologiste, sa précieuse boîte de fer-blanc en bandoulière, quittait la grotte.

Presque en même temps, Negoro l’abandonnait aussi. Il paraissait tout simple à cet homme de ne jamais s’occuper que de lui-même. Mais, tandis que cousin Bénédict gravissait les pentes de la falaise pour aller explorer la lisière de la forêt, lui, retournant vers la rivière, s’éloignait à pas lents et disparaissait une seconde fois en remontant la berge.

Jack dormait toujours. Mrs. Weldon, le laissant sur les genoux de Nan, descendit alors vers la grève. Dick Sand et ses compagnons la suivirent. Il s’agissait de voir si l’état de la mer permettrait d’aller alors jusqu’à la coque du Pilgrim, où se trouvaient encore bien des objets qui pouvaient être utiles à la petite troupe.

Les récifs sur lesquels avait échoué le brick-goélette étaient maintenant à sec. Au milieu des débris de toutes sortes se dressait la carcasse du bâtiment, que la mer haute avait en partie recouverte. Ceci ne laissa pas d’étonner Dick Sand, car il savait que les marées ne sont que très médiocres sur le littoral américain du Pacifique. Mais, après tout, ce phénomène pouvait s’expliquer par la fureur du vent qui battait en côte.

En revoyant leur bâtiment, Mrs. Weldon et ses compagnons éprouvèrent une impression pénible. C’était là qu’ils avaient vécu de longs jours, là qu’ils avaient souffert ! L’aspect de ce pauvre navire, à demi brisé, n’ayant plus ni mât ni voiles, couché sur le flanc comme un être privé de vie, leur serra douloureusement le cœur.

Mais il fallait visiter cette coque, avant que la mer vînt achever de la démolir.

Dick Sand et les noirs purent aisément s’introduire à l’intérieur, après s’être hissés sur le pont, au moyen des manœuvres qui pendaient sur le flanc du Pilgrim. Tandis que Tom, Hercule, Bat et Austin s’occupaient de retirer de la cambuse tout ce qui pouvait être utile, tant en comestibles qu’en liquides, le novice pénétra dans le carré. Grâce à Dieu, l’eau n’avait point fait irruption jusqu’à cette partie du bâtiment, dont l’arrière était resté émergé après l’échouage.

Là, Dick Sand trouva quatre fusils en bon état, — excellents remingtons de la fabrique de Purdey and Co., — ainsi qu’une centaine de cartouches, soigneusement serrées dans leurs cartouchières. C’était de quoi armer sa petite troupe et la mettre en état de résister, si, contre toute prévision, des Indiens l’attaquaient en route.

Le novice ne négligea pas non plus de prendre une lanterne de poche ; mais les cartes du bord, déposées dans le poste de l’avant et avariées par l’eau, étaient hors d’usage.

Il y avait aussi, dans l’arsenal du Pilgrim, quelques-uns de ces solides coutelas qui servent à dépecer la baleine. Dick Sand en choisit six, destinés à compléter l’armement de ses compagnons, et il n’oublia pas d’emporter un inoffensif fusil d’enfant qui appartenait au petit Jack.

Quant aux autres objets que renfermait encore le navire, ou ils avaient été dispersés, ou ils ne pouvaient plus servir. D’ailleurs, il était inutile de se charger outre mesure, pour les quelques jours que durerait le voyage. En vivres, en armes, en munitions, on était plus que pourvu. Cependant, Dick Sand, sur l’avis de Mrs. Weldon, ne négligea pas de prendre tout l’argent qui se trouvait à bord, — environ cinq cents dollars.

C’était peu, en vérité ! Mrs. Weldon avait emporté une somme supérieure à celle-ci, et elle ne se retrouvait pas.

Qui donc, si ce n’est Negoro, avait pu prendre les devants dans cette visite au navire et faire main basse sur la réserve du capitaine Hull et de Mrs. Weldon ? Nul que lui, à coup sûr, ne pouvait être soupçonné. Toutefois Dick Sand hésita un instant. Ce qu’il savait et ce qu’il entrevoyait de lui, c’est qu’on devait tout craindre de cette nature concentrée, à qui le mal d’autrui pouvait arracher un sourire ! Oui, Negoro était un être méchant, mais fallait-il en conclure qu’il fût un malfaiteur ? Il en coûtait au caractère de Dick Sand d’aller jusque-là. Et cependant, les soupçons pouvaient-ils s’arrêter sur un autre ? Non ! ces braves nègres n’avaient pas quitté un instant la grotte, tandis que Negoro avait erré sur la grève. Lui seul devait être coupable. Dick Sand résolut donc d’interroger Negoro et au besoin de le faire fouiller, dès qu’il reviendrait. Il voulait décidément savoir à quoi s’en tenir.

Le soleil alors s’abaissait sur l’horizon. À cette date, il n’avait pas encore dépassé l’équateur pour aller porter chaleur et lumière dans l’hémisphère boréal, mais il s’en approchait. Il tomba donc presque perpendiculairement à cette ligne circulaire où se confondaient la mer et le ciel. Le crépuscule dura peu, l’obscurité se fit promptement, — ce qui confirma le novice dans la pensée qu’il avait atterri sur un point du littoral situé entre le tropique du Capricorne et l’équateur.

Mrs. Weldon, Dick Sand et les noirs revinrent alors à la grotte, où ils devaient prendre quelques heures de repos.

« La nuit sera dure encore, fit observer Tom en montrant l’horizon chargé d’épais nuages.

— Oui, répondit Dick Sand, il ventera grande brise. Mais qu’importe, à présent ! Notre pauvre navire est perdu, et la tempête ne peut plus nous atteindre !

— Que la volonté de Dieu soit faite ! » dit Mrs. Weldon.

Il fut convenu que pendant cette nuit, qui serait très obscure, chacun des noirs veillerait tour à tour à l’entrée de la grotte. On pouvait, en outre, compter sur Dingo pour faire bonne garde.

On s’aperçut alors que cousin Bénédict n’était pas de retour.

Hercule l’appela de toute la force de ses vigoureux poumons, et, presque aussitôt, on vit l’entomologiste redescendre les pentes de la falaise, au risque de se rompre le cou.

Cousin Bénédict était littéralement furieux. Il n’avait pas trouvé un seul insecte nouveau dans la forêt, non, pas un seul qui fût digne de figurer dans sa collection ! Des scorpions, des scolopendres et autres myriapodes, tant qu’on voulait, et même plus ! Et l’on sait que cousin Bénédict ne frayait pas avec les myriapodes.

« Ce n’était pas la peine, ajouta-t-il, d’avoir fait cinq ou six mille milles, d’avoir bravé la tempête, de s’être jeté à la côte, pour n’y pas rencontrer un seul de ces hexapodes américains, qui sont l’honneur d’un musée entomologique ! Non ! Cela n’en valait pas la peine ! »

Comme conclusion, cousin Bénédict demandait à s’en aller. Il ne voulait pas rester une heure de plus sur ce rivage détesté.

Mrs. Weldon calma son grand enfant. On lui fit espérer qu’il serait plus
Cousin Bénédict était littéralement furieux. (Page 135.)

heureux le lendemain, et tous allaient se blottir dans la grotte pour y dormir jusqu’au lever du soleil, lorsque Tom fit observer que Negoro n’était pas encore de retour, bien que la nuit fût faite.

« Où peut-il être ? demanda Mrs. Weldon.

— Qu’importe ! dit Bat.

— Il importe, au contraire, répondit Mrs. Weldon. J’aimerais mieux encore savoir cet homme près de nous !

— Sans doute, mistress Weldon, répondit Dick Sand, mais, s’il nous a faussé compagnie volontairement, je ne vois pas comment nous pourrions l’obliger à nous rejoindre ! Qui sait s’il n’a pas ses raisons de nous éviter à tout jamais ! »
« Soyez le bienvenu vous-même. » (Page 140.)

Et, prenant à part Mrs. Weldon, Dick Sand lui fit part de ses soupçons. Il ne fut pas étonné de voir qu’elle les avait eus comme lui. Seulement, ils différaient sur un point.

« Si Negoro reparaît, dit Mrs. Weldon, c’est qu’il aura mis le produit de son vol en lieu sûr. À mon avis, ce que nous aurons de mieux à faire, ne pouvant le convaincre, ce sera de lui cacher nos soupçons et de lui laisser croire que nous sommes ses dupes. »

Mrs. Weldon avait raison. Dick Sand se rendit à son avis.

Cependant, Negoro fut appelé à plusieurs reprises… Il ne répondit point. Ou il était trop loin déjà pour entendre, ou il ne voulait plus revenir.

Les noirs ne regrettaient pas d’être débarrassés de sa personne, mais, ainsi que venait de le dire Mrs. Weldon, peut-être était-il plus à craindre encore de loin que de près ! Et puis, comment expliquer que Negoro voulût s’aventurer seul dans cette contrée inconnue ? S’était-il donc égaré, et cherchait-il inutilement, dans cette obscure nuit, le chemin de la grotte ?

Mrs. Weldon et Dick Sand ne savaient que penser. Quoi qu’il en soit, on ne pouvait, pour attendre Negoro, se priver d’un repos si nécessaire à tous.

En ce moment, le chien, qui courait sur la grève, aboya avec force.

« Qu’a donc Dingo ? demanda Mrs. Weldon.

— Il faut absolument le savoir, répondit le novice. Peut-être est-ce Negoro qui revient ! »

Aussitôt, Hercule, Bat, Austin et Dick Sand se dirigèrent vers l’embouchure de la rivière.

Mais, arrivés à la berge, ils ne virent et n’entendirent rien. Dingo, maintenant, se taisait.

Dick Sand et les noirs revinrent à la grotte.

La couchée fut organisée le mieux possible. Chacun des noirs se disposa à veiller à tour de rôle au dehors.

Mais Mrs. Weldon, inquiète, ne put dormir. Il lui semblait que cette terre, si ardemment désirée, ne lui donnait pas ce qu’elle en avait pu espérer, la sécurité pour les siens et le repos pour elle.