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Un Voyage malheureux à travers la Tripolitaine

Un Voyage malheureux à travers la Tripolitaine
Revue des Deux Mondes3e période, tome 48 (p. 202-214).

Il n’y a dans ce monde qu’heur et malheur ; cela est vrai en Europe plus vrai encore en Afrique. L’accident gouverne en souverain brutal et jaloux les vastes contrées que se partagent l’Arabe, le Berbère et le noir. Il y dispose de toutes les destinées, grandes ou petites, et personne ne peut se soustraire à ses féroces fantaisies. Tous les voyageurs qui ont tenté d’explorer quelque province inconnue d’un continent, où l’inconnu est plus redoutable qu’ailleurs, ont dû compter avec ces hasards incalculables qui déconcertent les précautions les plus sagement combinées, les mesures les mieux prises, les plans les mieux conçus et les mieux ourdis. Si le bonheur, comme le disait Mazarin, est la première qualité de l’homme d’état, quiconque voyage en Afrique est tenu aussi de posséder ce genre de mérite, et le premier de ses devoirs est d’être heureux. Combien de martyrs de la science ou de la curiosité ont déjà arrosé de leur sang les plateaux où prospère l’alfa, les mystérieux pays d’où nous viennent l’ivoire et les plumes d’autruche, les solitudes sablonneuses où le Touareg ne connaît d’autre maître que le simoun ! Ceux qui réussissent à en revenir sans avoir fait ce qu’ils voulaient faire, sans avoir vu ce qu’ils voulaient voir, ne sont pas trop à plaindre. Ils en sont quittes pour publier le récit de leurs mésaventures, qui est toujours intéressant et toujours instructif. La société de géographie qui s’est formée en Allemagne pour l’exploration de l’Afrique équatoriale avait conçu, en 1878, le projet de faire reconnaître le cours supérieur du Congo et les territoires adjacens, et elle avait confié cette laborieuse mission à M. Gerhard Rohlfs. Pour des raisons qui lui parurent bonnes, cet éminent voyageur, qui a depuis longtemps conquis ses chevrons, se résolut à gagner l’équateur par le nord, en traversant la Tripolitaine et le désert libyque. Cet itinéraire devait lui permettre de déposer en passant aux pieds du sultan d’Ouaday les présens que lui destinait sa majesté l’empereur d’Allemagne, à savoir : des armes de prix, un gigantesque glaive richement damasquiné, deux burnous de velours violet et rouge, un magnifique parasol de soie verte, doublé de satin blanc, dont le manche mesurait deux mètres de hauteur et qui était enrichi d’arabesques et de franges d’or. Hélas ! ces splendides présens, auxquels M. Rohlfs avait ajouté un harmonium portatif et une belle horloge à musique de Genève, n’ont pu parvenir à leur destination, et il a été impossible à l’intrépide voyageur d’atteindre le cours supérieur du Congo ; à peine a-t-il pu dépasser le 25e degré de latitude nord. On ne saurait s’en prendre à lui, il s’est heurté contre d’invincibles résistances, et nous devons lui être reconnaissans d’avoir publié la relation de son voyage manqué, qui par la piquante simplicité du ton, par l’agréable et spirituelle candeur du récit, fait penser quelquefois à l’immortelle narration de la retraite des Dix mille [1]. Comme les Dix mille, à travers bien des dangers, M. Rohlfs a pu revoir la mer, qui lui a été plus complaisante que les sables et que les Arabes ; mais il ne pouvait se vanter d’être sorti de son aventure bagues sauves. Il ne rapportait que de tristes débris de ses collections, de ses papiers, de son journal, de ses vocabulaires, sans compter qu’il avait eu la douleur de voir déshonorer par de misérables Suyas l’admirable et impérial parasol vert, dont ils s’étaient partagé sans vergogne les franges d’or.

Personne n’était plus propre que M. Rohlfs à mener à bonne fin la périlleuse entreprise dont la société africaine lui avait remis la conduite. L’Afrique du Nord n’avait plus de secrets pour lui. Il avait parcouru plus d’une fois la Tripolitaine, bravé le meurtrier simoun, traversé dans tous les sens le désert, qui ne lui a jamais fait peur. Il estime que l’air tonique et chargé d’ozone qu’on y respire est l’ami de l’homme, que le climat du Sahara est en définitive le plus sain, du monde, à la condition d’avoir une coiffure qui protège les yeux, d’emporter une provision d’habits chauds pour résister aux rigueurs des nuits, de renoncer à porter des bas, déchausser des pantoufles arabes et de manger beaucoup d’ognons. Depuis longtemps aussi, il avait, pratiqué le chameau, à qui il rend justice, tout en lui reprochant son excessive gravité et en se plaignant de ne l’avoir jamais vu rire, même dans sa plus tendre jeunesse. Il eut seulement la désagréable surprise de découvrir qu’à Tripoli, ces précieux vaisseaux du désert avaient considérablement renchéri, qu’on n’en pouvait plus avoir à moins de 380 francs la pièce, et il remarque à ce propos- que tout renchérit non-seulement en Europe, mais en Afrique, si bien que, dans le pays des Haussa, un bon bœuf qui se payait, il y a quelques années, 1 ou 2 thalers en coûte aujourd’hui 4 ou 5, mystère qui mérite d’être recommandé aux méditations des économistes.

Ce qu’il faut craindre en Afrique, c’est moins la résistance des choses que les objections et la perfidie des hommes. De ce côté encore, M. Rohlfs n’avait plus rien à apprendre. Il connaissait de vieille date les pachas turcs, leur fausse bonhomie, leurs courtoisies équivoques, leurs promesses fallacieuses, l’indolence et l’inertie de leur bon vouloir, leurs artificieuses réticences, et il savait « que le plus éclairé d’entre eux cache au fond de sa poitrine une chambre secrète, pleine de haine pour le chrétien. » Il avait étudié les langues qu’on parle dans les oasis, il avait jeté la sonde dans les profondeurs ténébreuses du cœur arabe et de l’âme berbère. Au surplus, il est homme de ressources et de précautions. En 1865, le sultan Abdul-Aziz lui avait conféré un titre très honorifique, et on ne le connaissait plus en Turquie que sous le nom de Mustapha-Bey. En 1878, il obtint d’Abdul-Hamid un firman par lequel Sa Hautesse le recommandait à la bienveillance et aux égards de tous ses fonctionnaires comme de tous ses sujets.

Le firman était en bonne forme. M. Rohlfs s’était assuré que le papier avait été écorné à l’un de ses coins, c’est une formalité qui porte bonheur, et il l’avait examiné avec une scrupuleuse attention sans y découvrir nulle part un de ces mystérieux griffonnages, familiers aux Osmanlis et qui signifient : « Je vous enjoins expressément de procurer à Mustapha-Bey des chameaux, des vivres, des guides et tout le reste ; mais ayez bien soin de faire tout le contraire de ce que je vous dis. » Si régulier que fût le firman, il n’a pu avoir raison des Suyas et de la haine qu’ils ont vouée aux chrétiens. « Le fanatisme religieux, qui n’est pas moins dangereux que le climat homicide de certaines régions, nous dit M. Rohlfs, et qui a fait tant de victimes parmi les voyageurs allemands, anglais ou français, ne règne que chez les Sémites monothéistes, chez les peuples mahométans et aussi chez les Abyssins chrétiens. En Afrique, la limite du fanatisme ne s’étend que jusqu’au 5e degré de latitude nord. » Quand un noir polythéiste vous tue, c’est que vos intentions lui sont suspectes ou qu’il en veut à votre bourse ; le mahométan africain en veut quelquefois à votre bourse, mais c’est toujours avec un fer sacré qu’il vous assassine. M. Rohlfs le savait, et à la fermeté d’âme il s’était promis de joindre les dissimulations utiles et l’angélique patience. Il accorde « que la colère est quelquefois très saine ; » mais il affirme qu’en Afrique plus qu’ailleurs, il importe de ne se fâcher jamais qu’à propos. Il ne s’est fâché qu’à propos, il a été patient comme un ange, et il n’a pu arriver chez le sultan d’Ouaday, Mahomet lui a barré le passage. Pendant qu’il préparait son expédition, il avait reçu de tous les pays de l’Europe plus de six cents lettres, dont les signataires demandaient à partir avec lui. Dans le nombre il y avait cinquante musiciens, et l’un d’eux, natif de Kaiserslautern, s’offrait à lui racoler un orchestre complet, « attendu que le meilleur moyen d’attendrir le cœur féroce d’un roi nègre est de lui jouer un morceau de musique. » Peut-être la musique attendrit elle le cœur d’un roi nègre et de ses fétiches ; mais le fanatisme des Suyas, enrôlés dans la sainte confrérie des Snussis, n’est pas à la discrétion d’une ouverture d’opéra, et quoique M. Rohlfs se fût muni d’un harmonium, la pensée ne lui est pas venue de leur jouer un morceau. On n’apprivoise pas si aisément l’orgueil farouche de Mahomet.

Ce fut le 18 décembre 1878 que M. Rohlfs quitta Tripoli avec ses compagnons de route, ses chameaux et ses serviteurs indigènes, dans l’intention de gagner au travers du désert libyque cet archipel d’oasis qu’on appelle Kufra, lequel est situé entre le 26e et le 24e degrés de latitude nord. La petite caravane chemina quelque temps sans encombre, on semblait lui vouloir du bien, on lui faisait bon visage. Mais quand elle eut atteint l’oasis d’Audjila, aussi distante de Tripoli que Trieste peut l’être de Hambourg, tout changea subitement de face, et les voyageurs se sentirent en pays ennemi. Ce fut encore pis à Djalo, où les gamins de l’endroit les assaillirent à coups de pierres, en les traitant « de porcs incroyans, de païens. » M. Rohlfs avait amené avec lui son petit chien, aimable bête qui savait plus d’une gentillesse et plus d’un tour. Il avait l’habitude de se dresser sur ses pattes de derrière ; il fut soupçonné de vouloir tourner en dérision les prières d’un bon musulman, on décida sa mort, on l’empoisonna. M. Rohlfs et ses compagnons ne rencontraient plus que des visages hostiles ; ils s’adressèrent aux autorités, ils n’essuyèrent que rebuffades, affronts et mépris. Impossible de se procurer des guides. Dans toutes les contrées du monde on en a besoin, à plus forte raison lorsqu’il s’agit de traverser les pays de la soif et de connaître les chemins qui conduisent aux puits. Il fallut dévorer son chagrin, se résoudre à rétrograder, à regagner les bords de la Méditerranée, pour s’en aller chercher de l’aide à Bengazi par une marche de plus de huit jours.

Les Arabes qui habitent l’archipel d’oasis de Kufra appartiennent à la tribu des Suyas. M. Rohlfs eut la bonne chance d’en rencontrer quelques-uns à Bengazi, où ils étaient venus pour leurs affaires, car ils ont autant de goût pour les affaires que de foi au paradis de Mahomet. Après d’interminables négociations, ils s’engagèrent à servir de guides à l’expédition et à la conduire en sûreté à Kufra ; corps et biens, ils répondaient de tout. Le traité fut approuvé, sanctionné, contresigné par le vali turc de la Cyrénaïque, qui se flattait d’y trouver quelque chose à grappiller et qui, par surcroît de précautions, en homme qui connaît son monde, fît jeter au cachot trois Suyas à titre d’otages. Le 5 juillet 1879, on put se remettre en route, et bientôt on atteignit, on dépassa Djalo. De l’oasis de Buttifal à celle de Taiserbo il faut compter près de 400 kilomètres. La caravane, forte de cent chameaux, franchit cette horrible solitude en cent et quelques heures ; hommes et bêtes restèrent quatre nuits sans dormir. Enfin on arriva à Kufra, et le 5 août on s’installait dans l’oasis de Kebabo ; mais dix jours plus tard on était prisonnier des Suyas. Le cheik Mohammed Bu-Guetin, le plus dévot de tous les fourbes, qui avait été partie au contrat signé à Bengazi et qui, le long de la route, avait prodigué ses caresses à M. Rohlfs, était très versé dans les cas de conscience ; il avait décidé que c’était œuvre pie que d’égorger quelques chrétiens en s’appliquant leur argent. Aux menaces succédèrent les extorsions, et bientôt le jour du massacre fut fixé. Par grand bonheur, il se trouva qu’un autre cheik, beaucoup plus honnête que Bu-Guetin, avertit M. Rohlfs et ses amis et leur offrit un asile. Quelques heures avant l’exécution du complot, ils parvinrent à s’évader. Les assassins, furieux d’avoir été prévenus, se consolèrent en pillant, en saccageant tout ce qui tomba sous leur main. Les coffres furent brisés à grands coups de marteaux ; boussoles, lunettes, thermomètres, baromètres anéroïdes, tout fut mis en pièces comme l’harmonium. Les provisions furent dispersées à tous les vents, les papiers furent lacérés, on se disputa les espèces que les fugitifs n’avaient pu emporter, et le parasol vert fut dépouillé de ses plus beaux ornemens.

M. Rohlfs avait trouvé un refuge auprès de l’honnête cheik Krim-el-Rba ; mais il n’y était guère en sûreté. L’affreux Bu-Guetin et son complice Sidi-Agil pressaient le cheik de leur livrer ses hôtes, morts ou vifs. Chaque jour, c’étaient de nouveaux assauts. On tenait à cet effet des conseils privés et des assemblées plénières. Les Arabes en général, les Suyas en particulier, sont dans l’occasion de grands parleurs. lis joignent la rhétorique à l’action, et entre deux coups de main, ils aiment à prononcer des discours qui durent au moins une heure d’horloge et qui prouvent qu’ils ont beaucoup de vocation pour l’éloquence parlementaire. « Sidi-Agil, nous dit M. Rohlfs, était l’assistant de Bu-Guetin, le cheik Krim était le mien. J’avais pris place d’un côté, lui de l’autre, à deux cents pas de distance. A tour de rôle nous demeurions assis ou nous nous relevions en bondissant. A droite et à gauche, se pressaient des centaines d’auditeurs. Ce tournoi oratoire dura deux jours entiers sans qu’on arrivât à aucune décision. »

Cependant le bruit se répandit qu’un Khouan très considéré de la confrérie des Snussis, laquelle exerce une domination incontestée dans les oasis de Kufra, arriverait sous peu de Djaradub, où réside le général de la congrégation, et qu’il apportait l’ordre exprès de respecter la vie des voyageurs, de leur témoigner beaucoup d’égards. Cette nouvelle opéra un changement soudain dans les esprits ; les voleurs commencèrent à craindre qu’on ne les obligeât à rendre gorge. « Un Arabe, un Turc, un mahométan, assure M. Rohlfs, aime mieux demeurer enfermé an pain et à l’eau pendant un an dans le trou le plus affreux que de restituer dix thalers ; il n’y a que les coups de bâton qui puissent l’y décider. » Toutefois, Bu-Guetin et Sidi-Agil offrirent de restituer une notable partie de leur butin, pourvu qu’on leur donnât quittance pour le reste et qu’on leur signât un papier attestant que ces galans hommes n’avaient eu que de parfaits procédés à l’égard de M. Rohlfs. Cette proposition donna lieu encore à de longs pourparlers, jusqu’à ce qu’on vit apparaître Sidi-el-Hussein, l’ambassadeur annoncé. Ce saint personnage, plein d’onction, fît tout rentrer dans le devoir ; il distribua aux chiens de chrétiens les dattes les plus savoureuses de son jardin, accompagnées de toutes les consolations que peut procurer la rhétorique. Mais quand on a perdu du même coup ses provisions, ses armes, ses baromètres, ses thermomètres, toutes ses espérances et qu’il faut renoncer à se rendre chez le sultan d’Ouaday, sous peine de lui présenter un parasol imprésentable, la rhétorique ne console guère. Trop heureux fut-on d’obtenir une escorte pour regagner Bengazi où on arriva le 25 octobre 1879. On avait la vie sauve, mais le cœur se gonflait d’amertume en pensant au triste avortement d’une expédition dont la société africaine attendait les plus beaux résultats.

Quand un homme tel que M. Rohlfs ne réussit pas dans ses entreprises, ses échecs même sont utiles à la science. Le récit qu’il nous fait de son malheur et des défaites de sa volonté est aussi instructif pour qui aime à s’instruire que glorieux à son courage. M. Rohlfs n’a pu atteindre les bords du Congo, mais il a séjourné à Kufra. Alors que ses jours et aient en danger et qu’il s’occupait de disputer la tête au fanatisme sanguinaire des Suyas, il ne laissait pas d’avoir les yeux tout grands ouverts. Ce prisonnier condamné à mort persistait à regarder autour de lui et à graver dans sa mémoire tout ce qu’il voyait. Après l’amour, dont on vante les miracles, il n’est pas de passion plus miraculeuse que la curiosité du savant qui continue à prendre des notes quand le fusil d’ un Arabe est braqué sur lui. La géographie, la botanique, la zoologie trouveront à faire leur profit dans la relation de M. Rohlfs ; elle n’offre pas moins d’attrait à ceux que les pierres et les planter intéressent moins que l’animal humain, ses mœurs, ses raisonnemens et ses déraisons. L’illustre voyageur est du petit nombre des hommes qui savent voir et qui savent dire ce qu’ils ont vu. Peut-être trouvera-t-on que son jugement sur les Arabes est fort sévère et que sa fâcheuse aventure avec les Suyas a corrompu son impartialité. Il faut dire cependant que c’est un sujet sur lequel il n’a jamais varié ; l’antipathie que lui inspirent les Sémites date de ses premiers voyages et des premières occasions qu’il a eues de mettre leur bonne foi à l’épreuve.

M. Rohlfs reproche à l’Arabe d’être un faux aristocrate, qui possède rarement les vertus de l’homme de race et de haut lignage, et qui en a les préjugés, les travers, l’arrogance, l’insondable orgueil, une indolente paresse dont il fait gloire, l’horreur et le mépris du travail, le goût de la pompe et de la parade. Ce faux aristocrate a des esclaves qui font tout pour lui, et, en dépit des négrophiles, à quelques moyens qu’on recoure pour abolir la traite, il trouvera toujours moyen de s’en procurer, car sans esclaves, la vie lui serait un supplice. Que deviendrait-il si on le condamnait à se servir de ses mains pour labourer la terre et de ses pieds pour marcher ? « Un cheik qui n’aurait pas un cheval, un chien courant, un parasol, un faucon et un long fusil surmonté d’une baïonnette rouillée ne serait pas complet aux yeux des gens de sa tribu. Ainsi cheminait fièrement à la tête de notre caravane le cheik des Suyas, vêtu d’un pantalon blanc qui n’avait jamais été lavé et d’une chemise sale. Par-dessus, il endossait un burnous de laine épaisse qu’il recouvrait, dans les grandes occasions, d’un autre burnous d’un rouge ardent, aux passemens d’or. Il allait rarement à pied, le cheik des Suyas, parce que c’était contraire au savoir-vivre ; mais sur un coussin de cuir, il portait en croupe son faucon ; de sa main gauche il tenait son parasol ouvert. Sur son dos pendait son long fusil, il avait passé à sa ceinture deux pistolets et un poignard, et derrière son cheval trottait son slugi. Fumeur passionné, il mendiait sans cesse du tabac pour ses cigarettes, et il devenait un mangeur prodigieux toutes les fois qu’il pouvait se gorger à nos dépens. »

A ses grands airs, à sa jactance, l’Arabe, ce prince ou ce marquis du Sahara, tel que le peint M. Rohlfs, joint tous les calculs, toute l’astuce, toute la coriacité d’un homme d’affaires âpre au gain, dur à la détente, aussi cupide qu’avaricieux. Dès qu’il s’agit d’ajouter quelques paras à sa tirelire, il est capable de toutes les manœuvres, de toutes les duplicités, et le mensonge est tellement devenu sa seconde nature qu’il ment souvent sans profit, par simple amour de l’art. Sur ses vices vient se greffer son fanatisme, qui les consacre, et il se persuade aisément que duper un chrétien est un des moyens les plus sûrs et, sans contredit, les plus commodes de gagner le paradis. M. Rohlfs estime que plus l’Arabe est religieux, plus il importe de se défier de lui. Il ne peut oublier que le perfide Sidi Agil, khouan très dévot de la confrérie des Snussis, lui escroqua un jour plusieurs centaines de thalers et qu’après lui en avoir restitué une partie, ce roi des drôles, en se retirant, lui fit l’affront de lui envoyer à travers les airs sa bénédiction. De toutes les couleuvres qu’il a dû avaler dans son héroïque odyssée, c’est la seule qu’il n’ait pu digérer ; elle lui pèse encore sur le cœur, et il est certain que se laisser bénir par son voleur, en se donnant l’air de sentir tout le prix de cette cérémonie, est une des épreuves les plus cruelles où la patience d’un homme puisse être mise. Auprès de cette disgrâce, qu’est-ce que le simoun et la soif ? Et pourtant M. Rohlfs, son livre en fait foi, a rencontré dans plus d’une oasis des figures d’Arabes honnêtes, loyaux, charitables et presque désintéressés. Mais il a peine à leur faire grâce. On n’est pas toujours maître de son humeur, et nous aurions tort de lui en vouloir. Si nous avions eu, nous aussi, le chagrin d’être bénis un jour par le saint escroc Sidi-Agil, peut-être serions-nous aussi injustes que lui.

« Ces Arabes qui ne travaillent pas et qui s’engraissent des sueurs d’autrui, nous dit-il, sont les éternels parasites du monde et de l’histoire… Nous devons reconnaître sans envie, ajoute-t-il, que les Français, qui dans ces derniers temps ont rendu de si grands services à la civilisation sur le pourtour de la Méditerranée, ont bien mérité de tout le genre humain par la conquête de l’Algérie. Mais pourquoi n’ont-ils pas fait un pas de plus et repoussé dans le désert ces intrus asiatiques, ces brigands sémites qui en venaient et qui sont dignes d’y retourner ? Une expérience de cinquante années ne suffit-elle pas pour démontrer qu’il est impossible de civiliser une race qui ne veut pas être civilisée ? » L’exhortation que M. Rohlfs nous adresse sera goûtée de plus d’un colon algérien ; mais nous doutons que le gouvernement français la prenne au sérieux et qu’il se décide à exterminer les Arabes ; les violences, les moyens brutaux ne sont que des expédiens et un aveu d’impuissance. Sans contredit, M. Rohlfs n’a pas tort de soutenir que les Arabes sont une race difficilement gouvernable ; c’est une raison de plus pour les gouverner avec beaucoup de sagesse et de prévoyance, en comptant pour les réduire sur l’action lente du temps et des mesures opportunes. C’est aussi une raison de ne pas accroître indéfiniment le nombre de nos sujets africains. Où irions-nous si nous écoutions les conseils des annexionnistes à outrance, de ceux qui aiment à faire grand ? Les seuls agrandissemens que nous devions désirer sont ceux que commande notre sûreté, car en Algérie notre politique doit être jusqu’à nouvel ordre strictement et énergiquement défensive. Nulle part la vanité des conquêtes ne serait plus périlleuse que sur le sol africain.

Il faut accorder à M. Rohlfs que la religion des Arabes est un aussi, grand obstacle à leurs progrès dans la civilisation que leur tempérament, leurs habitudes, leur passion pour la vie nomade. Malheureusement leur fanatisme ne s’explique que trop, et les philosophes les plus rassis ne sauraient leur en faire un crime. Si l’Arabe n’avait pas de zèle pour le service de Mahomet, que pourrait-il aimer hors de lui ? A quoi serait-il tenté de se dévouer ? A sa patrie ? Mais est-il prouvé qu’il en ait une ? « Le Guèbre, esclave des Turcs ou des Persans ou du Grand-Mogol, disait Voltaire, peut-il compter pour sa patrie quelques pyrées qu’il élève en secret sur des montagnes ? Où fut la patrie d’Attila et de cent héros de ce genre, qui en courant toujours n’étaient jamais hors de leur chemin ? Le Banian, l’Arménien, qui passent leur vie à faire le métier de courtiers, peuvent-ils dire : ma chère patrie ? Ils n’en ont pas d’autre que leur bourse et leur livre de compte. » On peut se demander également quelle est la patrie de ces Arabes que M. Rohlfs a rencontrés dans les jardins fleuris du désert libyque. On croirait volontiers tout d’abord qu’ils aiment en patriotes leur oasis, aussi grande souvent que le duché de Saxe-Weimar ou que toutes les principautés d’Allemagne réunies, terre bénie où le thermomètre ne tombe jamais au-dessous de zéro, île bienheureuse, perdue dans un océan de sables et de pierres, où à l’ombre des palmiers et des dattiers mûrissent à l’envi le blé, l’orge, le riz, la vigne, l’amande, l’olive, la grenade, la figue, l’abricot, la pêche, les plus savoureuses tomates et les melons d’eau les plus exquis. Mais ce qui gâte beaucoup cette chère patrie, ce sont les lois bizarres qui y règlent la propriété et ce goût du compliqué, de l’arbitraire qui règne partout en Orient, que toutes les oasis du Sahara, nous apprend M. Rohlfs, les jardins sont possédés par Pierre et les palmiers qui y croissent appartiennent à Paul, ou au gouvernement, ou au clergé, ou à la commune. Si les sources sont remplacées par des puits, l’un en épuiserait l’eau volontiers pour arroser son froment ou ses choux ; l’autre la lui dispute pour irriguer ses dattiers. Les choses se compliquent encore partout où le Berbère cohabite avec l’Arabe. Ce dernier ne peut acquérir la terre, mais il peut posséder les. arbres. S’il lui arrive d’épouser la fille d’un riche Berbère, il n’a aucun droit sur le jardin dont elle hérite, mais les palmiers qui s’y trouvent sont à lui. On devine tous les litiges, toutes les difficultés qui naissent incessamment entre ces propriétaires d’arbres, qui n’ont pas le sol, et ces propriétaires du sol, qui n’ont pas les arbres. Les oasis du désert sont de véritables nids à procès. On va devant le juge, et d’habitude te juge mange l’huître, en distribuant les écailles aux plaideurs. Une patrie est un endroit où l’on est chez soi ; dans la plus belle oasis du monde, personne ne peut dire : Je suis chez moi.

Si l’oasis n’est pas une patrie pour les habitans de Sokna et d’Audjila, la trouveront-ils à Tripoli ? Qu’est-ce pour eux que Tripoli ? Une ville où réside un vali aux mains prenantes, toujours besogneux, très amoureux de leur argent, qui donne des places à qui les paie et des coups de bâton à qui ne paie pas. Quelle affection peuvent-ils avoir pour cette malheureuse province fort négligée, dont on fait peu de cas à Stamboul et dans laquelle le plus souvent on n’envoie pour gouverneur que des intrigans tombés en disgrâce ? Pendant le séjour que fit M. Rohlfs dans l’oasis de Djofra, où son firman avait produit une vive impression, il fut assiégé de doléances, de sollicitations et de placets. Les conseillers municipaux venaient le voir de deux jours l’un, le suppliant d’interposer ses bons offices pour qu’on allégeât leurs impôts et leurs charges. Le kaïmakan le conjurait d’obtenir son rappel ; il avait pris en horreur un lieu maudit où il mourait de faim. Les soldats du Fezzan lui envoyèrent une députation pour se plaindre que, depuis plus d’une année, ils n’avaient pas touché un para de leur solde ; ils attendaient de son obligeance qu’il enjoignît au mutessarif de leur acquitter quelques mois de leur arriéré. « Quelle obstination dans la patience possèdent ces pauvres gens ! » s’écrie M. Rohlfs à ce propos. Mais la patience n’est pas de l’amour, il s’en faut bien.

Croira-t-on qu’à défaut de la Tripolitaine, la Turquie soit une patrie pour les bourgeois du désert ? Maïs d’abord qui peut savoir où commence et où finit la Turquie ? C’est le secret de Mahomet. Et puis que représente aux yeux des simples le vaste empire des Osmanlis ? Une confusion de races et de nations. Personne n’a la tête moins métaphysique qu’un Arabe ; les abstractions ne le touchent guère. Ce qu’il sait, ce qu’il comprend, c’est qu’à Stamboul réside un sultan qui est le kalife, le souverain spirituel, le commandeur de tous les vrais croyans, et c’est par là seulement qu’il est Turc. L’Arabe des oasis a quelque attachement pour l’endroit où il est né, pour les palmiers à l’ombre desquels il a grandi, surtout s’il a le bonheur d’en être devenu le propriétaire ; mais sa vraie, sa seule et chère patrie, c’est sa religion, et il est aisé après cela de s’expliquer son fanatisme. Il en va de même des catholiques de la Syrie, qui n’ont pas d’autre patrie non plus que leur catholicisme ni d’autre affection naturelle que pour ceux qui protègent leur foi. « Quand je saurai quel est ton catéchisme, peut-on dire dans tout l’Orient, je saurai quelle est ta politique. » Dans tous ses voyages à travers la Méditerranée, qui se chiffrent par douzaines, M. Rohlfs a toujours été frappé du nombre d’ecclésiastiques, de moines et de religieuses qui s’entassent sur les paquebots français. « Le prêtre et la nonne, nous dit-il, sont de puissans instrumens politiques dans la main du gouvernement français. Au patronage qu’il leur accorde est due toute l’influence que la France exerce en Orient et qu’elle exploite avec art, protégeant au loin les jésuites qu’elle chasse de Paris. Peu importe à cet égard qu’elle soit gouvernée par un roi très chrétien, par un empereur, par un président ou par un communard. En matière de politique étrangère, ce dernier deviendra bien vite un communard très chrétien pour ne pas compromettre le prestige de son pays sur tous les rivages de la Méditerranée. » En vérité, nous craignons que M. Rohlfs ne fasse beaucoup trop d’honneur à l’intelligence politique de nos intransigeans.

Une grande religion, qui compte des millions de fauteurs et d’adhérens répandus sur la surface de la terre, est au gré de certaines gens une trop vaste patrie ; ils n’aiment pas à vivre pêle-mêle avec une multitude d’inconnus, à se sentir perdus dans la foule. Ceux qui préfèrent les petites patries aux grandes trouvent à contenter leurs goûts en se faisant affilier à quelque confrérie religieuse, où les places sont numérotées, où les liens sont plus étroits, où la discipline est plus sévère. On y célèbre des fêtes de famille, on s’y sent l’objet d’une grâce spéciale, on peut se regarder comme un instrument, comme un vase d’élection, qui a des droits tout particuliers aux attentions du ciel et à la déférence des hommes. A mesure que décroissait la puissance des Osmanlis et du khalifat, on a vu se multiplier à l’infini les confréries ou congrégations musulmanes, dont la propagande de plus en plus active étendait partout ses conquêtes ; elles pullulent, elles fourmillent à ce point qu’il n’est plus en Afrique, nous dit M. Rohlfs, un seul endroit où l’on n’en trouve au moins une. Toutes ces confréries ont été fondées par quelque marabout, par quelque saint personnage, qui a opéré des miracles et combattu les combats du Seigneur. Un curé de Saint-Eustache disait jadis du Normand Jean de Launoy, critique savant et intrépide qui avait détrompé de l’existence de plusieurs saints : « Je lui fais toujours de profondes révérences de peur qu’il ne m’ôte mon saint Eustache. » Si le mahométisme venait à produire un de Launoy, certains marabouts admirés pour leurs vertus n’auraient qu’à se bien tenir. La confrérie des Shussis, à laquelle M. Rohlfs eut affaire, a été fondée en 1849 ou 1850, par Si Mohammed Snussi, qui, né à Tlemcen, avait fait ses études à Fez et fréquenté l’université célèbre de Karuin. On sait que, dans toute l’Afrique du Nord, ce qui vient du Maroc est plus vénéré encore que ce qui vient de la Mecque. Comme plus d’un saint de toute provenance, Si Mohammed appartenait à la race des habiles ou des renards. Il se rendit à Constantinople, s’insinua dans les bonnes grâces de Sa Hautesse, obtint un firman qui lui octroyait de pleins pouvoirs pour fonder un nouvel ordre, dont il institua le siège principal à Djaradub, dans la glorieuse oasis où Jupiter Ammon rendit autrefois ses oracles. L’ordre a prospéré, il est devenu une puissance, il se mêle de beaucoup de choses qui ne le regardent pas, il intrigue, il conseille, il commande et on obéit. En passant à Malte, M. Rohlfs avait constaté que le clergé y détient le quart du revenu de toutes les terres. En parcourant la Tripolitaine et le désert libyque, il a constaté également que les Snussis, qui ont fait vœu de pauvreté, qui vivent d’aumônes, de charités, de la manne que leur envoie le ciel, sont devenus les maîtres d’Audjila, qu’ils y ont fait rafle sur plus de la moitié des palmiers et qu’ils en possèdent trois cent mille dans l’archipel de Kufra, où, par surcroît, ils récoltent bon an mal an quelque 100,000 francs à titre de dons plus ou moins volontaires.

Si M. Rohlfs n’aime guère les Arabes, il aime encore moins les Snussis. Il avait visité autrefois l’oasis d’Audjila avant qu’ils s’y fussent installés ; il l’a revue, et il se plaint que les Snussis y ont tout gâté. Grâce à eux, les Berbères qui l’habitent sont, il est vrai, beaucoup plus religieux que jadis. Ils n’avaient qu’une grande mosquée et quatre petites, ils en ont treize, et ils ne boivent plus de labkit ou de vin de palmier qu’en cachette et par contrebande. Mais, en revanche, ils sont devenus haineux, méfians, impitoyables au chrétien, amateurs de mauvais coups. Ici encore, nous sommes tenté d’admettre que le voyageur allemand a mêlé à des vérités trop certaines un peu d’humeur chagrine et d’exagération morose. Ne pourrait-on pas d’ailleurs lui reprocher d’être un ingrat ? Si les méchans Snussis Bu-Guetin et Sidi Agil ont attenté vilainement à sa vie et à sa bourse, n’est-ce pas le bon Snussi Sidi-Hussein qui, après lui avoir donné des dattes de son jardin, lui a procuré l’escorte dont la loyale assistance l’a ramené sain et sauf à Bengazi ? C’est une question difficile à résoudre de savoir si, en ce qui touche les mœurs, le grand revival dont le mahométisme, qu’on croyait mort, nous offre aujourd’hui le curieux spectacle, est un bien ou un mal. Un grand romancier anglais a dit : « L’idée de devoir, cette discipline de la volonté par laquelle nous sommes amenés à reconnaître quelque chose qui dépasse la pure satisfaction de notre égoïsme, est à la vie morale ce qu’est à la vie animale l’addition d’un grand ganglion. Aucun homme ne peut commencer à se façonner lui-même sur le patron d’une foi ou d’une idée sans s’élever à un ordre supérieur d’expériences. Un principe de subordination, de travail sur ses instincts a été introduit dans-sa nature ; il n’est plus un simple paquet de nerfs, d’impressions, de désirs et de passions : a mere bundle of impressions, desires and impulses [2]. » Voilà pourquoi il est permis de se demander si les habitans de Kufra et d’autres lieux circonvoisins ont gagné ou perdu à devenir Khouans des Snussis. Mais, au point de vue politique, c’est tout autre chose. Il est indubitable que l’établissement de toutes ces confréries musulmanes, qui couvrent l’Afrique d’un réseau aux mailles serrées, nous cause aujourd’hui de graves difficultés et de cuisans déplaisirs. Nous serons obligés de nous mêler de plus en plus de leurs affaires et de leur prouver par des argumens décisifs que, si sacrée que soit la personne d’un marabout, ses décisions n’ont pas force de loi.

M. Rohlfs, qui est un partisan résolu du Culturkampf en Afrique comme en Europe, semble disposé à croire que, si toutes les religions positives pouvaient disparaître de ce monde, la tâche des gouvernemens en deviendrait plus facile, et il semble se flatter aussi qu’en dépit des bonzes, des khalifes, des marabouts de tout genre, ce progrès ne tardera pas à s’accomplir, que dans un temps prochain l’école remplacera partout l’église, que le savant remplira l’office du prêtre. Un illustre géographe, qui vivait il y a plus de dix-huit siècles, estimait tout au contraire que la grande masse du genre humain n’aura jamais pour règle que des opinions probables ou improbables et des sentimens, que les fables sont nécessaires au gouvernement des consciences comme des affaires de ce monde. M. Rohlfs devrait considérer au surplus que, si le fanatisme religieux a ses dangers, l’école a les siens en Europe comme en Afrique, qu’une éducation trop raffinée et mal entendue, qui tire les hommes de leur sphère, ne travaille pas à leur bonheur, et que les cultures forcées nous paient rarement de nos peines.

Lui-même nous en fournit une preuve en nous racontant la mélancolique histoire d’un jeune nègre, Henry Noël, qu’en 1865 il avait acheté à Murzuk d’un marchand d’esclaves. Il se fit un plaisir de le ramener à Berlin, où l’empereur d’Allemagne daigna s’intéresser à lui et lui faire donner à ses frais l’éducation la plus soignée. Henry Noël devint un jeune homme accompli ; on le fêtait, on le caressait. Mainte Berlinoise se souvient encore de cet Othello qui fréquentait les premières maisons de la résidence et figurait dans tous les bals. Le climat de Berlin ne lui convenant pas, on l’expédia au Caire ; on se proposait d’en faire un cavass ou un drogman. Par l’ordre de l’empereur, il rejoignit M. Rohlfs à La Valette pour l’accompagner à Tripoli. Dès leur première entrevue, M. Rohlfs s’avisa que le pauvre Noël n’avait plus sa tête à lui. Quoique la folie soit rare chez les nègres, la monomanie des grandeurs l’avait atteint ; roi, enchanteur, dieu ou nouveau prophète, il aspirait à gouverner la terre. Il fallut le renvoyer bien vite en Égypte, et d’Égypte, sa folie devenant dangereuse, on le fit partir pour Ancône, où on l’enferma dans une maison d’aliénés. Voilà de beaux commencemens et une triste fin.

Noirs ou blancs, les Henry Noël sont fort malheureux, ils sont aussi fort incommodes. Un déclassé qui, dans son intraitable orgueil, se prend pour un génie et ne pardonne pas à l’univers de mettre en doute son universelle compétence est un fléau plus pernicieux encore que le plus fanatique des Snussis. Le malheur est qu’on ne peut pas toujours l’enfermer.


G. VALBERT.


  1. Kufra, Reise von Tripolis nach der Oase Kufra, von Gerhard Rohlfs ; Leipzig, Brockhaus, 1881, 1 vol. in-8°.
  2. George Eliot, Scenes of clerical life.