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Un Voyage dans l’intérieur du Japon
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 1 (p. 278-306).

UN VOYAGE

DANS

L’INTÉRIEUR DU JAPON


I.
Yeddo, 6 septembre 1873.

Lorsqu’on a quelque temps vécu au Japon, forcé de se mouvoir dans les limites assignées aux étrangers autour de chaque port ouvert, on se sent pris d’un irrésistible désir de franchir ces barrières artificielles fixées par le tract limited, de pénétrer plus avant et de visiter à l’aise les mystérieuses contrées du Nippon. On se dit instinctivement, ce qui est vrai, que les habitans des villes ouvertes ont perdu, au contact des étrangers, quelque chose de leur originalité, et on voudrait voir de près ces populations primitives que n’a pas encore atteintes le mouvement de réforme qui se prépare autour d’elles ; mais l’absence complète de moyens de transport publics, l’impossibilité de trouver sur tout le parcours un lit, une chaise, une nourriture qui puisse être digérée par d’autres estomacs que ceux des naturels du pays [1], et par-dessus tout la difficulté d’obtenir du gouvernement l’autorisation nécessaire pour franchir les limites, voilà des obstacles sérieux faits pour ébranler des touristes même intrépides, et qui expliquent, je crois, la monotone ressemblance de tous les récits sur le Japon, écrits par des personnes qui connaissent ce pays à peu près commme un Japonais connaîtrait la France après avoir vu Marseille, Bordeaux et Le Havre.

Cette tentation de l’inconnu, que tant d’autres avaient éprouvée avant moi, je la ressentais à mon tour après quelque temps de séjour au Japon. Grâce à ma position officielle auprès du gouvernement japonais et à la connaissance de la langue usuelle, une grande partie de ces obstacles n’existait pas pour moi [2], et le jour où j’aurais pu trouver quelques compagnons de voyage, rien ne devait s’opposer à la réalisation d’un désir que je caressais depuis longtemps. Sous ce rapport encore, je fus servi à souhait : MM. Jourdan et Vieillard, capitaines du génie, attachés à la mission française chargée d’instruire les troupes du mikado, M. de Ribérolles, professeur de français au kaîsedjo (collège), se joignirent à moi. Visiter le fameux volcan de l’Asamayama, suivre le Nakasendo (route du milieu) dans la plus grande partie de son parcours, tel était notre itinéraire, 200 lieues environ. Nous devions d’abord avancer vers le nord-est et redescendre ensuite dans la direction du sud. Qu’on ne s’y trompe pas : ici comme ailleurs le luxe des mots sert trop souvent à cacher la pauvreté des choses, et, quand on dit route, il faut entendre un sentier, rarement accessible aux djinrikichias [3], seul véhicule connu, — souvent impraticable aux chevaux de bât, et que les piétons eux-mêmes ne parcourent, hélas ! nous venons d’en faire la rude expérience, qu’avec de grandes difficultés.

C’était le 1er août à trois heures du soir que nous quittions Yeddo par 35 degrés de chaleur. La route que nous allions suivre traverse d’abord ce que j’appellerai la banlieue japonaise, et n’offre d’autre attrait que l’aspect lointain des montagnes plein de promesses qui allaient bientôt se réaliser. Les longs villages qui bordent la route nous rappelaient les nôtres : même flegme des habitans, mêmes occupations paisibles, même curiosité indiscrète. Peu à peu la route pénètre dans les bois, abandonne les rizières, et à mesure que l’on avance les sommets neigeux des montagnes commencent à se découvrir ; là-bas dans le lointain se dresse l’Asamayama au nord, tandis que le Fusiyama, la montagne sainte, élève en face sa tête blanche et vénérée. Rien de beau et de majestueux comme ces deux pics superbes, ces deux volcans jumeaux, qui semblent se saluer de loin comme deux empereurs. Ce n’est qu’à Omya (le noble temple) que l’on commence à saisir la vie provinciale sur le fait.

Une des particularités des mœurs japonaises, c’est le mourano chikchtio ou chef de village. C’est un officier (yakounine) pris parmi les habitans, installé au centre dans une sorte de loge de théâtre dominant un peu la rue, entouré de registres, muni d’un saroban (sorte de règle à calcul sans laquelle un Japonais ne peut dire : deux et deux font quatre), et toujours la plume à la main. Cet individu est le chef de la police, rédige des rapports sur tous les événemens de la journée, tient les clés du hondjin, auberge confortable réservée aux voyageurs de distinction, remplit un peu les fonctions d’officier de l’état civil, — enfin une sorte de maire en boutique. C’est chez lui que nous nous arrêtons. Prévenu par les dépêches que le gouvernement a bien voulu envoyer sur toute la route, le mourano chikchtio nous reçoit avec déférence, nous conduit au hondjin et nous fournit un nouveau relais de ninsogos. Ces malheureux, dans un état de nudité complet, traînent péniblement le voyageur avec une rapidité moyenne de 2 lieues à l’heure au prix de 60 centimes l’heure. Si jamais la question des salaires vient à se poser dans ces contrées lointaines, la première grève sera certainement celle des ninsogos ; mais nous n’en sommes pas encore là, Dieu merci !

Tous ces détails et la réception qui nous attend se répètent à chaque village où nous nous arrêtons. C’est à Hondjo que nous passons notre première soirée et voyons pour la première fois les lucioles, jolies mouches luisantes qui voltigent pendant les nuits d’été ; mais un spectacle autrement étrange vint bientôt attirer notre attention. Sur une terrasse dépendant d’un temple s’élevaient deux estrades circulaires à plusieurs étages, assez semblables à ces gâteaux montés qui ornent les devantures de nos pâtissiers. À chaque étage de cette gigantesque machine, des prêtres, des bonzesses, faisaient, au milieu d’une illumination a giorno, un vacarme infernal auquel répondaient les cris d’une multitude affolée. Cette nuit de Walpurgis au milieu des ténèbres et de la plantureuse campagne japonaise était d’un pittoresque inexprimable.

Je trouve dans mes notes de voyage le souvenir d’une conversation qui s’engagea entre le mourano de Hondjo et moi. Ma connaissance de l’idiome populaire me permettant à peine de comprendre par bribes la langue savante des yakounines, un dialogue s’établit entre nous, assez semblable à celui de deux sourds dont l’un parlerait à l’autre d’astronomie, tandis que celui-ci lui répondrait par le cours de la rente. Voici à peu près ce que cela dut être. « Lui : C’est la première fois que je tombe devant vos vénérables prunelles. Moi : Je suis un oflicier français du sishoko-sio (ministère de la justice). — Lui : Vous avez daigné porter vos honorables orteils dans l’infecte province de l’ignorant. — Moi : Je suis arrivé tout à l’heure et désire repartir demain. — Lui : Je porte cette chose creuse (une tasse de thé) jusqu’à mon front en buvant à votre noble santé. — Moi : Y aura-t-il moyen de trouver des chevaux ? — Lui : Si la lumière qui est à ma gauche (c’est ainsi qu’on désigne son interlocuteur) retourne bientôt à Yeddo, qu’elle prosterne ma chétive personne aux pieds des fonctionnaires du sishoko-sio. »

Le lendemain, nous quittions Hondjo au moment où le soleil se levait. Quelle merveille ! Pas un nuage au ciel, pas de vapeur sur les montagnes ; une atmosphère transparente, et, tandis que le soleil monte peu à peu au-dessus des crêtes orientales, les sommets placés à l’opposé se colorent d’une teinte rose tendre qui, un instant après, fait place à la blancheur éclatante de la neige ; puis, au sommet de l’angle formé par la chaîne centrale du Japon et le contrefort du Maybachi, un grand cône aplati d’où s’échappe un flocon blanchâtre : l’Asamayama, le but de notre voyage. On regrette en de tels momens de ne pouvoir rendre autrement qu’avec la plume des tableaux si grandioses, c’est avec le pinceau qu’il faudrait pouvoir les fixer sur la toile. Nous avancions sur un plateau de plusieurs lieues d’étendue, borné au nord et à l’est par des crêtes gigantesques, derrière lesquelles on voyait apparaître de temps en temps les sommets neigeux de quelque contre-fort plus éloigné et plus élevé. À ces distances, les lointains semblent inaccessibles. La mer, c’est l’infini qui vous attire ; la montagne, c’est le fini qui vous repousse.

Nous voici à Tomyoka. La plus aimable hospitalité nous y attendait chez M. Brunat, un de nos compatriotes, qui dirige une filature modèle de soie, établie pour le compte du gouvernement japonais au milieu d’un centre séricole des plus riches et des plus réputés. Cet établissement est un des plus beaux présens de la France au Japon. L’œuvre de M. Brunat a été non pas seulement d’élever une filature réalisant les dernières améliorations européennes, mais d’appliquer à la fabrication japonaise des modifications tout à fait originales, fondées sur la différence des conditions climatériques, du talent des ouvriers et de la nature de la matière première. Le périmètre total de l’établissement est de 56 hectares, la surface couverte de 8 000 mètres ; la construction a coûté 200 000 piastres (plus de 1 million de francs), l’outillage 50 000 piastres ; 500 ouvrières y sont occupées sous la direction de gouvernantes tant japonaises qu’européennes. Ce sont des jeunes filles très intelligentes, pourvues de petits doigts agiles et menus qui fileraient un fil d’araignée sans le casser. Cette armée silencieuse demeure dans un corps de bâtiment attenant à la filature, et vit sous la férule d’une vieille gouvernante qui mériterait un portrait spécial, s’il n’y avait tant d’omissions nécessaires dans un rapide récit. Nous nous rappellerons longtemps cette halte, ces souvenirs de la patrie, qui fut pendant notre court séjour l’objet de nos entretiens, et, comme pour nous faire mieux regretter de quitter nos hôtes, les chefs d’œuvre des grands maîtres interprétés par Mme Brunat avec le talent traditionnel dans sa famille [4]. On ne peut comprendre tout ce qu’il y a de charme dans de tels momens quand on ne l’a pas éprouvé.

Le lendemain, nous quittions Tomyoka à six heures du soir. M. Brunat et son premier contre-maître se joignirent à nous, ce qui portait le nombre des voyageurs à six. Nous avancions lentement, jouissant des premiers instans de fraîcheur et des dernières clartés d’une journée écrasante de chaleur, nous dirigeant vers le défilé de Wagi-Togé (togé veut dire col), qui devait nous donner accès sur le plateau au milieu duquel se dresse le majestueux volcan. La lune ne tarda pas à se lever et à creuser encore par ses ombres les gorges boisées que nous laissions à nos pieds en nous élevant vers le col de Simonhita. Nous commencions cette série de montées et de descentes qui désespère au premier moment le voyageur inexpérimenté, toujours impatient du sommet. Nous n’arrivâmes qu’à dix heures du soir à Simonhita, joli village situé au pied du col auquel il a donné son nom. Je ne ferai pas une querelle à M. Brunat de nous avoir annoncé trois ris [5], quand il y en avait bien cinq ; à quoi bon arriver plus tôt, puisque l’on était si bien en route, et qu’il était écrit que personne ne pourrait dormir ? Il faut quelques mauvaises nuits en voyage pour se faire aux tatamis (nattes sur lesquelles on couche).

À cinq heures du matin, nous étions en route avec Oïvaké comme objectif et 8 ris à franchir. Nous suivîmes d’abord le cours d’un torrent que le sentier traverse à chaque instant pour aller chercher un passage entre le lit de gravier et la collme escarpée qui surplombe. Au sommet se trouve une énorme roche d’aimant naturel, à laquelle un marteau de carrier s’attache comme une aiguille à nos jouets d’enfans. Le chemin que nous suivions, tantôt en pente, tantôt en escaliers, et où deux personnes ne peuvent se croiser sans s’arrêter, traverse à chaque instant des ponts larges de 80 centimètres. Notre caravane le suivait péniblement, serpentant sur le flanc des pentes touffues, un koskai (domestique) en tête, chargé des provisions du déjeuner, — un autre en queue, chargé de presser la race indolente des Mangos, qui conduisaient dix chevaux portant les vivres et les bagages.

Bientôt la montée devient plus ardue ; nous nous élevons bien au-dessus des torrens que nous suivions tout à l’heure, et après un rude coup de collier nous arrivons au Wagi-Togé. Favorisé par un beau temps comme nous l’étions, le voyageur jouit d’un spectacle magnifique. Au sud se dressent les cimes enchevêtrées des montagnes qui servent de réservoir à tous les tributaires de la baie de Yeddo. L’œil cherche vainement à s’orienter dans ce labyrinthe, et celui-là même qui vient d’en sortir se demande comment il a été possible d’y trouver un passage. Au nord s’étend le plateau qui sert de base à l’Asamayama, entouré d’un cercle de montagnes presque régulier. Enfin au centre de ce vaste panorama la masse imposante du volcan se détache sur un ciel bleu, vers lequel il envoie sa fumée en flocons blancs bientôt condensés en nuages.

Jusqu’à Oïvaké, nous descendons une pente presque insensible qui nous conduit au pied même de l’Asamayama, à travers un plateau sans culture, où rien ne rappelle ces belles vaches, ces troupeaux de moutons qui animent notre campagne française. Oïvaké est un assez pauvre village ; nous y dînons gaîment. On se couche sans moustiquaire sur la foi des traités ; mais les habitans se sont vantés en se déclarant exempts du fléau, et il faut, au milieu de la nuit, allumer des herbes dans les chambres pour assoupir nos cruels ennemis.

Le 5, à cinq heures et demie, nous nous mîmes en route à cheval pour faire l’ascension du volcan. Nous étions précédés d’un guide et suivis de plusieurs ninsogos portant les provisions du déjeuner que nous comptions manger au sommet, un hypsomètre et des vêtemens de rechange, car on nous avait annoncé qu’il y avait de la neige. J’avais oublié de remettre ma gourde aux porteurs ; la trouvant sous ma main, je la passai machinalement à mon cou ; elle allait bientôt jouer un rôle mémorable. Au bout d’une demi-heure de route, le soleil se leva au-dessus des hauteurs circulaires que nous avions embrassées la veille du regard : le disque brilla quelques instans, puis s’éclipsa dans les vapeurs du matin qu’il faisait surgir. De temps en temps, une rafale, secouant le voile étendu sur nos têtes, nous montrait la cime que nous gravissions et son panache de fumée. Au bout d’une heure de marche pénible à travers des herbes sèches et des conifères rabougris, nous arrivâmes à un étang ferrugineux dont les eaux, rouge d’ocre, étaient habitées par des nageurs des deux sexes. Ils accomplissaient une dévotion, ayant pour objet de demander de la pluie au génie de la montagne.

C’est là qu’il fallut quitter nos chevaux et prendre les bâtons. À ce moment, nous commençâmes à nous inquiéter de l’absence des porteurs de vivres ; mais le guide, une sorte d’inspiré, à moitié fou, nous rassura. Fatale confiance ! nous voilà lancés. Les premiers détours du sentier escaladent un cône touffu où la verdure se rassemble dans un dernier effort avant d’expirer. Au-delà ne poussent plus que des plantes rampantes ou de noirs mélèzes desséchés par les cendres, qui leur font un linceul gris. Malgré le soleil, caché en ce moment, malgré l’altitude, la sueur coulait de tous les fronts. Dans notre poitrine essoufflée par la raideur des pentes, qu’il fallait escalader des quatre membres à la fois, s’engouffrait l’air chargé de cendres légères ; la bouche se desséchait, et à chaque halte nous regardions avec anxiété l’horizon d’en haut, si loin, celui d’en bas, où ne paraissaient pas nos provisions, et aussi la modeste gourde, devenue notre unique ressource. Il fallut bien y recourir à la fm, Dieu sait avec quelle parcimonie ! Ces gourdes sont fermées par un petit couvercle qui, renversé, contient à peu près un centimètre cube de liquide ; c’est cette ration que chacun prenait à la ronde, de peur de précipiter le mouvement d’une manière inégale en buvant au goulot.

Cependant nous gravissions toujours, et les heures passaient plus vite que les kilomètres qui nous séparaient du but. Les coulées de lave ancienne, les pierres énormes jetées çà et là nous indiquaient à mesure l’activité encore toute récente du cratère. À chaque pas, la cime découverte nous semblait plus près, et elle reculait toujours. Nous n’avions plus qu’une idée lucide, boire, boire à notre soif, n’importe quoi, et ce qui nous soutenait, c’est que le guide nous avait annoncé, loin encore, mais avant le sommet, une source ! Je ne l’oublierai jamais, cette source, ni la cuiller de bois avec laquelle on y puisait. Quant à notre déjeuner, il était clair qu’il fallait y renoncer, que les porteurs nous avaient volontairement abandonnés. Le guide et un ninsogo chargé des manteaux avaient emporté leur repas, composé de quelques boulettes de riz amalgamées de poussière ; nous nous partageâmes cette exécrable pitance, accompagnée de l’eau heureusement délicieuse de la source. On remplit d’eau la gourde vide de cognac, et de nouveau on se remit en marche, légèrement restauré.

À quelques centaines de mètres plus loin, nous atteignîmes la limite où cesse absolument toute végétation, et nous entrâmes dans la pouzzolane ou plutôt les scories : c’est là que le supplice commençait. Rouler de deux pas en arrière pour un pas en avant, manger et respirer de la poussière et de la cendre mêlées, s’essouffler pour gravir une inexorable pente uniforme, où le voisin de devant est à vingt pas de celui qui le suit, s’asseoir de loin en loin sur des blocs rocailleux qui vous déchirent, tout cela sur un sol brûlant, par une température de 28 degrés, il fallait vraiment pour persister toute l’énergie morale dont la caravane disposait. Enfin nous aperçûmes une pierre qui nous parut un indice du sommet ; encore un efTort, nous y sommes. Quelle ironie ! Au-dessous de nous s’étend une petite dépression et au-delà une nouvelle montée. Nous ne sommes qu’à la première enceinte d’un ancien cratère plus vaste, concentrique au nouveau. C’est un phénomène très fréquent dont les montagnes de la Lune présentent le caractère très remarquable, et peut-être l’Asamayama lui-même n’est-il, tout entier au milieu de son grand cercle de montagnes, qu’un bouillonnement gigantesque survenu dans une cuve refroidie de 200 lieues de circonférence. Heureusement la nouvelle ascension, qui se révèle au moment où nous croyions tout fini, est plus douce ; heureusement aussi la fumée ne chasse pas de notre côté, car nous serions aveuglés et à demi asphyxiés par ces vapeurs sulfureuses. Déjà l’on entend le bruit qui s’échappe de la montagne. Que faut-il de plus pour ranimer notre ardeur ? C’est à qui arrivera le premier. Enfin nous y voilà ; quel spectacle ! C’est peu que la vue environnante voilée par les nuages ; ce qui attire, ce qui écrase, ce qui fascine, c’est cette cuve formidable de 300 mètres de diamètre, au fond de laquelle on entend bouillonner la lave, trop profondément pour pouvoir l’apercevoir, et d’où sort avec un fracas assourdissant l’éternel murmure des forces souterraines. Sur les parois de ce puits immense s’ouvrent intérieurement des fissures par où s’échappe, au milieu de flocons de fumée, la lave incandescente, qui tombe au fond, puis remonte avec la coulée comme les vagues le long d’une falaise.

Une terreur singulière s’empare de vous ; il semble à chaque instant que la vague audacieuse va monter plus haut et vous happer sur le bord du gouffre. C’est l’attraction poignante et lugubre de l’abîme ; on se sent pénétré de l’esprit d’Empédocle, et on s’arrache avec peine à ce sommet grondant. Hélas ! c’est triste à dire, mais cette poétique frayeur n’est pas la seule raison pour donner le signal du départ ; il est trois heures de l’après-midi, et nous sommes talonnés par une faim qui devient une souffrance. Il faut dire adieu à cette belle croupe arrondie, plonger un dernier regard dans la cuve infernale et descendre. Descendre, non ! cela ne peut s’appeler ainsi, car ce fut pendant toute la distance du sommet à la source une dégringolade vertigineuse sur les talons, sur les bâtons, sur les fonds de pantalons, dont plusieurs y restèrent, et j’en suis encore à comprendre comment nous n’avons pas fait plus d’une culbute. C’est avec bonheur que nous retrouvons au passage cette bienfaisante petite source ; nous découvrons aussi quelques maigres airelles non mûres que nous nous partageons. Enfin à cinq heures nous parvenons à l’étang où nous avions laissé nos chevaux. C’est la fin de nos fatigues ; mais voici mieux encore : les porteurs de vivres, après avoir fait semblant de s’être égarés dans les ravins, sortent de leur cachette au moment où ils nous voient descendre ; on se jette sur le précieux chargement. Ah ! que les canards sont vite dépecés, les bouteilles vite débouchées, et comme la gaîté succède bientôt au marasme de la faim ! Jamais l’eau ferrugineuse de l’étang n’arrosera une plus joyeuse collation. Nous ne sommes pas à la fin que chacun a déjà oublié ses fatigues en racontant les prouesses de la journée et les merveilles du vieux géant grondeur.

L’Asamayama fume constamment, il lance une pluie de cendres dont nous avons un spécimen ; parfois d’énormes pierres viennent tomber sur ses flancs. Souvent, par suite de ses secousses intérieures, des tremblemens de terre se font sentir jusqu’à huit ou dix lieues ; on voit alors dans la nuit une flamme au sommet. Les petites éruptions de lave sont fréquentes, mais s’arrêtent avant la plaine inférieure ; quant aux grandes, elles ont détruit trois fois le village d’Oïvaké. La dernière a eu lieu en 1788. L’hypsomètre, consulté par MM. Jourdan et Vieillard, donnait une altitude de 3 000 mètres. La paresse des porteurs n’avait pas permis de faire des observations au sommet même du volcan. Rentrés à cheval, nous goûtons bientôt un repos dont le besoin se faisait impérieusement sentir. En somme, la seule déception avait été de trouver au sommet non pas la neige, mais 23 degrés de chaleur. Nous venions d’accomplir la plus rude journée de notre voyage, celle qui en même temps nous donnait la clé de tout le reste ; nous pouvions maintenant nous rendre un compte exact du spectacle qui allait s’offrir à nos regards.

Du sommet de l’Asamayama, on voit au nord-est et à l’est couler vers la baie de Yeddo et le Pacifique les rivières qui concourent pour la plupart à former le grand courant de Toné-Gawa. Vers le sud se détache une chaîne de montagnes de 40 lieues de longueur, qui se prolonge jusque dans la péninsule d’Atami en s’inclinant vers l’est aux environs du Fusiyama. Tout ce qui coule à l’est de ce massif vient se jeter dans la baie de Yeddo. Depuis ces montagnes jusqu’à la côte occidentale, le Nippon est tailladé du nord au sud par une série de chaînes longitudinales qu’on pourrait comparer à un immense gril que la main d’un géant aurait fait bomber à la latitude du Wada-Togé, un peu au nord du lac Suiva. Tout ce qui est au sud de cette éminence coule dans le Pacifique, tout ce qui est au nord coule dans la mer du Japon. Or, le Nakasendo traversant en diagonale tous ces grillages, nous devions, en le suivant, changer plusieurs fois de bassin avant de gagner la mer à Nagoya. C’était donc bien un vrai voyage de montagnes et d’exploration, car nous allions suivre la ligne de partage des eaux du Japon.

Ce fut le 6 à Oïvaké que nous nous séparâmes de M. Brunat et de son contre-maître, lui retournant à Tomyoka, et nous continuant la même route en nous tournant le dos. Pendant quelques heures, il fut possible d’avancer en djinrikichia, et nous usâmes de ce moyen de locomotion jusqu’à Shivonada, où il fallut nous munir de parasols de papier pour nous garantir du soleil. Nous fîmes une courte visite au siro, château-fort de l’ancien seigneur dépossédé qui avait jadis un revenu de 25 000 kokus de riz et maintenant sollicite peut-être un petit emploi dans un ministère, car les premières réformes au Japon ont atteint cette féodalité puissante et séculaire qui trouvait dans sa situation exceptionnelle des moyens énergiques de résistance et avec laquelle le gouvernement eut trop souvent à compter. Chose étrange et que nous avons peine à comprendre, il a suffi de la volonté du mikado pour anéantir une institution qui semblait avoir de profondes racines.

Shivonada, où nous déjeunons, est élevé sur le bord du Chicumagawa, qu’il fallut passer en barque au milieu d’une bande de petits sauvages noirs qui se baignaient dans le courant rapide. Cette rivière, après avoir traversé la province de Shim-shim, gagne au nord celle d’Echigo et se jette à Niagata dans la mer du Japon. C’est là que nous dûmes reprendre de nouveau et pour longtemps les chevaux de bât. Nous commençâmes à nous élever graduellement dans une contrée pittoresque, traversant les vallées où coulent les affluens de la rive gauche du Chicumagawa, gravissant les crêtes qui les séparent, et trouvant au pied de chaque col un joli village coquettement assis, Yavatha, Ashita. C’est après Nagakubo, où nous arrivâmes à la nuit noire, que nous allions le lendemain entrer dans la Suisse japonaise, après avoir dépassé le rude défilé de Wada-Togé, le plus pénible et le plus long de tout le voyage. C’est une gorge qui va se resserrant toujours de plus en plus au milieu d’une végétation luxuriante, encaissant un torrent qui coule du sommet de la montagne. Une tchaïa hospitalière nous offre un abri de quelques heures, et après un déjeuner sur le gazon nous commençons à franchir le col. Un kilomètre avant d’arriver au sommet, toute végétation cesse ; le site prend un aspect de plus en plus sauvage, et, lorsqu’après de pénibles efforts nous l’eûmes atteint, une vue splendide s’ouvrit devant nous. Au nord apparaît encore la fumée de l’Asamayama ; on découvre d’un seul coup d’œil les montagnes que nous parcourons depuis plusieurs jours. Au sud-est, dans un lointain prodigieux, on distingue, grâce à un temps clair, le Fusiyama, un peu plus près le Fuji, droit au sud enfin la vallée supérieure où miroitent le lac Suiva et le courant du Tenringawa, qui s’en échappe.

En redescendant à pied, car il est impossible de se tenir à cheval, tant la pente est raide, nous entrons dans le bassin du Pacifique. Les crêtes sont nues et dépouillées, couvertes seulement d’un gazon ras, et le sol présente des débris de kaolin mêlés à la craie, tandis que de grosses roches de pyrite de fer menacent le ciel. Peu à peu cependant le paysage s’adoucit, se boise ; nous retrouvons ces ruisseaux et ces torrens qui nous font la conduite depuis Tomyoka avec leur murmure éclatant, et où nous puisons à chaque pas. La route passe devant un monument de pierre fort simple élevé à la mémoire de six hommes de Mito qui tombèrent là, en 1863, dans une lutte contre les troupes régulières ; ils sont l’objet d’un certain respect, et le gouvernement vainqueur ne songe pas à troubler leur cendre. C’est une tolérance rétrospective dont les exemples sont nombreux dans ce pays. La mort est un asile dont nul n’ose franchir le seuil. Je pensais à ce mot de Montaigne : « tout ce qui est au-delà de la mort simple me semble pure cruauté. » On traverse ensuite Toyobashi, et c’est en suivant une route délicieuse qu’on arrive au lac Suiva.

Voyageurs naïfs, nous cherchions une tchaïa au bord du lac. Or le Japonais, qui aime les belles vues, ne veut pas se laisser envahir par les auberges ; il bâtit un reposoir près d’un lac, mais pas une habitation. Force fut donc de coucher dans le village le plus rapproché, Shimono. Je vois encore ce joli lac Suiva ; nous descendions depuis plus de trois heures, et cependant il est à plus de 900 mètres au-dessus de la mer. Quand nous y arrivâmes, au soleil couchant, une légère buée cachait les bords marécageux ; les crêtes des montagnes se reflétaient dans ce miroir, une impression de calme et de béatitude pénétrait l’âme. Que de fois nous avons éprouvé ce sentiment pendant notre voyage ! Il y a dans la campagne japonaise une harmonie de tons, de couleurs, de formes, qui fait dire plus d’une fois au voyageur : On serait bien ici.

Notre itinéraire portait une journée de repos au lac Suiva ; mais la pureté de l’air à ces altitudes, l’entraînement du voyage, la bonne humeur née du bon appétit, nous avaient si bien mis en train que le 8, au lieu de suivre notre programme, après une visite aux piscines sulfureuses, à 40° centigrades, où personne de nous ne put se plonger, et au temple principal, dédié à Quannon-Sama, nous nous embarquâmes sur un esquif de forme bizarre pour Takasima, de l’autre côté du lac. Nous avions compté sur une eau profonde et froide comme au Lac-Majeur. Déception ! on navigue à la perche, et l’eau est à la même température que l’air. Notre projet était de déjeuner à Takasima, et cette fois du moins nos provisions nous suivaient ; mais Takasima est loin du lac, et nous nous rabattîmes sur une petite tchaïa voisine dont la salle haute dominait le lac, et d’où l’œil pouvait embrasser le panorama tout entier.

Rien n’est agréable comme la tchaïa japonaise. Vous arrivez, vous vous déchaussez, on vous offre un bain de pied ; vous trouvez des nattes bien propres, une salle d’où les meubles sont complétement absens. On s’étend, une servante proprette vous apporte un makoura (l’oreiller japonais), vous évente au besoin ; mais ne soyez pas entreprenant : à la moindre apparence de galanterie, elle s’enfuirait avec un petit cri pour ne plus revenir. Il n’y a que les nouveaux débarqués qui s’y laissent prendre.

C’est là que nous déjeunâmes, et pour la solennité de la circonstance on ouvrit la conserve de perdrix aux choux, on déboucha le champagne. On but aux parens, aux amis, qui pendant ce temps s’apitoyaient peut-être sur notre compte. Malgré tous les charmes de ce site ravissant, il fallait songer à continuer notre route, et le soir nous repartions à cheval pour Shivojiri. Le Nakasendo, que nous suivons toujours, longe un instant le lac, puis remonte vers les cimes pour escalader par des zigzags très rudes le col qui a pris le nom du village inférieur. En nous retournant en arrière, nous contemplons un spectacle grandiose. Au-delà du lac, que nous enfilons dans toute sa longueur, les montagnes s’évasent, et dans l’intervalle qu’elles laissent entre elles, comme un pistil géant au milieu de sa corolle, se dresse rose et vaporeux le tout-puissant, divin, éternel Fusiyama. Pour détailler ses impressions, pour dire les beautés incessamment variées de la montagne, que la plume seule ne peut peindre, il faudrait des volumes et des mois ; ce sera peut-être une œuvre que nous tenterons un jour, lorsque nous aurons les uns et les autres rempli notre mission auprès du gouvernement de ce pays. Ah ! c’est bien d’un voyage pareil qu’on peut dire avec le poète latin : Olim meminisse juvabit.

Encore un terrible col que celui de Shivojiri. Nous redescendons par un beau clair de lune, et cette fois, en arrivant au gîte, nous nous trouvons dans le bassin de la mer du Japon. Nous entrons dans une partie entièrement inexplorée du Nakasendo ; à peine trois Européens de la légation anglaise y ont pénétré. Aussi la curiosité des populations est à son comble, et notre excursion prend de plus en plus les allures d’un cortège. Les chefs de village nous attendent à l’entrée, prévenus par le gouvernement ; le hondjin est ouvert pour nous, les chevaux réquisitionnés pour les relais ; nous nous laissons tirer nos bottes par les notables de l’endroit, et peu s’en faut qu’ils ne disputent à nos koskaïs l’honneur de nous servir.

Après avoir passé le Torii-Togé, moins haut que le Wada, mais plus rude à franchir, bien que le chemin serpente au milieu de grands sapins dont les massifs, agités par le vent, nous abritent contre le soleil, nous voyons courir à nos pieds le Kisogawa et s’élever devant nous les groupes imposans du Mitaké et du Kiomagataké, qui s’étendent à l’est et au nord-ouest dans d’immenses solitudes inhabitées, livrées aux ours, aux chamois et à leurs habiles chasseurs. Au pied du col, on aperçoit le joli village d’Iagahara, notre gîte de ce soir, où nos hôtes nous régalent d’un chœur japonais en échange du chœur des soldats de Faust. On ne peut s’empêcher de rendre hommage à la simplicité de mœurs de ces montagnards ni d’admirer l’air de joie et de bonheur que respirent ces populations. Pour la propreté, ils rendraient des points aux Européens.

Le 10, nous allons coucher à Amagatsu ; c’est une des journées les plus intéressantes. Le Kisogawa, que nous suivons depuis quelque temps, prend peu à peu les allures d’un fleuve, quoique torrentiel en beaucoup d’endroits : il se fraie un chemin à travers des rochers, s’élargit en vastes demi-cercles, s’engouffre entre des murailles de rochers hautes de 200 pieds, comme à Myanokoski, ou s’étale complaisamment sous de puissans ombrages, comme à Fukusima. La nature prend un aspect de plus en plus grandiose, tout en restant jolie, et l’on se croirait transporté dans une de nos belles vallées de l’Auvergne. En passant le Torii-Togé, nous avons quitté les calcaires pour les terrains granitiques, et des aiguilles de roches noires rivalisent de hauteur avec les cimes des segnis et des matsu (espèces de pins).

Le 11, notre deuxième journée sur le Kisogawa est encore plus intéressante que la première. Tout s’élargit, fleuve et vallée. Suwara, où nous déjeunons, Mitono, où nous sommes pris par la pluie, sont des noms attachés à autant de souvenirs charmans. Par instans, la route surplombe au-dessus du torrent, à des centaines de pieds, soutenue par des pilotis en bois vermoulus, mais elle tient par la force de l’habitude. Hélas ! elle descend toujours, cette belle rivière de Kisogawa, elle nous ramène à la plaine, à l’air lourd. À Fumago, où nous couchons, on ne peut se passer de moustiquaire. Le lendemain, nous avons la consolation de remonter pour franchir le Sikkokutogé ; mais nous redescendons bientôt à Oï, où nous rentrons définitivement dans la plaine. Le paysage devient assez triste : des collines de sable jaune ou rouge à perte de vue encadrent d’assez maigres cultures ; plus de soie, plus de cocons, plus de ces bivaltins qui, dans la province de Shinano, encombraient les devantures et le chemin même. Nous sommes dans le pays du kaolin et des porcelaineries. Il faut dire adieu aux jolis villages proprets, en sapin jauni par le temps, au milieu desquels coule un ruisseau clair dans un lit assez large pour recevoir un torrent les jours d’orage sans déborder. Conformément au plan arrêté avant le départ, nous quittions à Oï le Nakasendo, et nous prenions à gauche une traverse qui devait nous conduire à Nagoya.

Il y a seize lieues d’Oï à Nagoya. Le paysage est assez monotone, attristé par les collines de sable ; il présente cependant par instans de charmans recoins. Nous retrouvons le bambou, qui n’habite pas les montagnes et qui réjouit tant l’œil habitué à sa courbe gracieuse. C’est le pays où se fabrique la porcelaine bleue, dite d’Owari, la plus commune au Japon. Le matin du second jour, nous quittions la province de Mino pour entrer dans celle d’Owari, et nous retrouvions les djinrikichias, qui signalent l’approche d’un grand centre.

La vraie originalité de ces deux dernières journées, ce fut l’attitude des populations. J’ai dit que du lac Suiva à Oï la tradition se conservait de trois Européens qui avaient paru dans la contrée ; mais de Oï à Nagoya il n’était jamais venu à l’idée de personne de prendre la traverse : aussi c’était un délire pour nous voir. Prévenus sur toute la ligne, les mouranos (maires) venaient à une lieue en avant de leur village pour nous recevoir ; les femmes, les enfans, les vieillards, s’entassaient dans les maisons ouvertes ; les hommes s’agenouillaient devant leurs portes, et dans les plaines on voyait de 2 kilomètres les gens courir, traverser les rivières à gué, et suer sang et eau pour voir passer ces quatre Européens. Le maire nous accompagnait jusqu’au village suivant, où il nous remettait entre les mains de son collègue. Le plus comique fut qu’en arrivant à 2 lieues de Nagoya, nos traîneurs de djinrikichias partirent au grand trot, le malheureux yakounine était à pied, il fut obligé pour nous suivre de courir pendant trois quarts d’heure sous un soleil ardent ; il arriva ruisselant. Ô revers de la médaille, à Nagoya, nous voyons des vêtemens européens, des stores européens, des gens qui nous regardent à peine, des soldats déguisés en pioupious, qui saluent à peine MM. Jourdan et Vieillard. On se faisait tout doucement à ces allures de daïmios en voyage !

II.


Notre voyage de montagnes était terminé. C’en était fait des vastes horizons, de l’air pur et vivifiant, de tous ces grands spectacles de la nature qui nous avaient si vivement émus. C’en était fait aussi de ces populations primitives, type éternel et immuable de l’homme sous tous les climats. Nous allions maintenant visiter quelques centres très importans, le pur Japon encore, mais le Japon industriel et commercial à Nagoya, à Osaka, le Japon antique à Kioto.

Nagoya est, après Yeddo, Osaka et Kioto, la quatrième grande ville du Japon. C’est la cité industrieuse par excellence. Là se fabriquent les porcelaines d’Owari à grands ramages bleus, et des cloisonnés qui, sans atteindre à l’éclat de couleur des Chinois, font encore cependant la joie des collectionneurs. En franchissant les faubourgs, on voit à droite et à gauche s’élever de beaux bouquets d’arbres séculaires et des murs d’enceinte : ce sont les débris des yaskis (châteaux) inhabités des anciens tenanciers du prince d’Owari. Le siro lui-même ne nous montre plus que sa tourelle d’entrée, haute pagode à trois étages qui tombe en ruines. Le prince d’Owari était jadis un puissant seigneur : quelques-années encore, et son nom sera oublié ; la féodalité elle-même, submergée par le flot de la démocratie impériale, ne sera plus qu’un souvenir. Notons en passant que cette transition s’est opérée au Japon sans qu’une goutte de sang ait été versée, sans que la moindre résistance se soit manifestée. Des pessimistes, il est vrai, affirment que tout n’est pas fini, et que ce pays aura aussi son 1793. Rien n’annonce cette triste conclusion, et, quand on a vu les choses de près, on est convaincu que le passé est mort pour ne plus renaître.

Il est difficile d’imaginer une régularité de construction pareille à celle de Nagoya. Qu’on se figure un vaste échiquier coupé à angles droits, traversé de grandes artères et bordé uniformément de maisons en bois à un étage, avec grillage au rez-de-chaussée, grillage au premier étage. Les toitures en tuiles débordent de tous les côtés, caractère particulier à toutes les habitations de ce pays. Ces toitures ne manquent pas d’une certaine élégance, mais elles interceptent singulièrement le jour ; aussi, règle générale, toute maison japonaise est-elle très mal éclairée. On chercherait vainement à Nagoya un rond-point, une place. C’est du reste un trait commun à toutes les villes japonaises. La vie publique y est si complétement nulle que rien de ce qui ressemble à l’Agora et au Forum ou à nos places publiques n’est jamais venu à la pensée des constructeurs. Ce peuple, habitué à une obéissance passive, s’en remet entièrement à ses maîtres du soin de la chose publique. C’est dans l’intérieur de la maison que chacun reprend ses droits, ou plutôt c’est là que l’autorité du père de famille s’exerce dans toute sa plénitude, car la famille antique se retrouve ici dans toute sa pureté.

Nagoya présente le tableau d’une activité commerciale qui tend à s’éteindre au profit des ports ouverts. Elle a près de 200 000 habitans, et s’étend à une lieue du fond de la baie d’Owari. À ce premier inconvénient de n’être pas en communication directe avec la mer s’en joint un autre : la baie, perpétuellement comblée par des terrains d’alluvion qu’amènent les torrens, ne peut porter dans cette partie que de petites jonques ; les gros navires marchands, les vapeurs japonais, ne peuvent y pénétrer. Il faut donc que les marchandises de Nagoya aillent gagner le port de Yoka-its de l’autre côté de la baie. Tant que les Japonais ne faisaient que du petit cabotage côtier avec de frêles embarcations, tout alla bien pour notre capitale provinciale ; aujourd’hui que le commerce entre les divers ports du Japon se fait en grande partie par steamers (achetés, Dieu sait à quel prix, des Européens), Nagoya se meurt. Le maire de la ville nous reçut avec une politesse de bon ton, se mit entièrement à notre disposition, et nous indiqua comme le meilleur un hôtel japonais sur la porte duquel nous ne fûmes pas peu surpris de voir écrits en caractères européens ces mots : Hôtel du Progrès. Un seul Européen jusqu’ici avait pénétré à Nagoya ; c’était un professeur français qui, après avoir résidé dans cette maison, lui a laissé ce titre, presque justifié d’ailleurs, car on y trouve une table pour manger, quelques chaises pour s’asseoir, et un service de table à peu près complet. C’était la première fois depuis notre départ de Tomyoka qu’il nous était donné de jouir d’un tel luxe ; mais, ce qui valait mieux encore, nous trouvâmes un blanchisseur, un boulanger et un semblant de vin. Il était temps de nous l’avouer, maintenant que le mal allait être réparé, ces trois élémens faisaient terriblement sentir leur absence. Avec les transpirations inévitables par une température si élevée, le linge que contenaient nos valises était épuisé ; notre provision de pain, faute de soin, s’était moisie, et nous voyions avec une anxiété poignante notre stock de biscuits toucher à sa dernière limite. Quant au vin, nous avions dû nous rationner, sans aucun espoir cependant d’en avoir jusqu’à Kioto, où l’on devait en trouver à coup sûr. Ce fut donc une joie pour la caravane de trouver sous le nom de Saint-Estèphe une caisse de liquide rouge fortement alcoolisé qui simulait le vin.

La première occupation du voyageur dans toutes les villes du Japon, c’est de bibeloter. Cette manie devient ici un besoin irrésistible, et nous subîmes la loi commune. La boutique de l’Alphonse Giroux de l’endroit, magasin par excellence de tous les beaux cloisonnés, reçut plusieurs fois notre visite, et, quand vint le quart d’heure de Rabelais, nous nous aperçûmes que notre escarcelle s’y était bien allégée. C’est qu’on est ici sur la terre classique du bibelot, je ne dis pas de l’art. Si on trouve en effet en toutes choses une sobriété et un goût parfaits, le fini des détails, la patience de l’invention, on ne tarde pas à s’apercevoir de l’absence d’idéal, à constater que l’extrême Orient n’a pas le sentiment du beau simple et naturel, et qu’il cherche ses effets dans l’énorme, le bizarre, l’inattendu, le monstrueux même. On reste étonné, confondu, devant ces statues colossales, ces temples chargés d’or, ces prodiges de patience et de fini matériel qu’on rencontre à chaque pas dans tout l’Orient, mais il ne se dégage de tout cela aucun de ces élans dont on se sent transporté quand on regarde Notre-Dame ou qu’on entend une symphonie de Beethoven. Au Japon en particulier, on voit des danses gracieuses, ravissantes même, dont les poses molles et décentes l’emportent de beaucoup, à mon avis, sur les contorsions risquées de nos danseuses de l’Opéra ; on trouve des laques merveilleuses de richesse, de travail, des armes superbes, des bronzes surtout, ciselés délicieusement à froid, mais on y chercherait vainement une romance ou un poème vraiment digne de ce nom. Quelques madrigaux échangés entre les grands de la cour et conservés dans les annales du pays, voilà le bilan de la poésie ; encore ce ne sont point

De petits vers doux, tendres et langoureux,


comme ceux d’Oronte, car tout se réduit à de simples jeux de mots. La peinture sur soie, si généralement prisée, oflre toujours la même perfection matérielle, mais sans souffle, sans âme : des fleurs, des oiseaux, admirablement dessinés, quelquefois en trois coups de pinceau, et, pour la nature humaine, des types uniformes de dieux, de mikados, de guerriers, de princesses, dont les figures de convention rappellent, en les exagérant, les défauts de l’école byzantine. Parfois cependant l’artiste s’émancipe, sort de la tradition et cherche une nouvelle voie. C’est surtout dans le genre grotesque et satirique que l’invention se donne carrière et arrive alors à des effets où l’imagination a sa place, mais inconsciente et inexpérimentée, comme dans ces dessins que les écoliers tracent au charbon sur les murs. On ne saurait croire à quel degré de comique atteint ainsi ce peuple, qui a inventé bien avant nous le genre grivois, et dont l’esprit de saillie, la gaîté communicative, dénotent un génie finement satirique.

C’est à Nagoya que nous arriva une aventure exhilarante que je ne puis raconter en détail, mais bien faite pour donner une idée de l’insouciance absolue de ces braves gens à l’endroit de ce bagage solennel dont nous entourons la pudeur, et dont ils la dispensent sans qu’elle s’en porte plus mal. Ceci me rappelle un souvenir qui trouve naturellement sa place ici. J’étais à Totska, ravissant village au pied du Fusiyama : la promenade du soir me conduit à un bain où les dames, en costume d’Ève avant la pomme, m’invitent très poliment à m’asscoir et à faire un petit bout de conversation. J’étais, je l’avoue, dans un singulier embarras ; mais l’arrivée des maris et des enfans dans le même état me mit à l’aise. Et je me demandais s’il y a un vrai, un beau, un bien pour les gens du nord, un autre pour les gens du sud, et si chaque race, en se proclamant dépositaire de la vérité vraie, ne ressemble pas à cette île de bossus où les hommes droits étaient mis au jardin des plantes du pays.

C’est le 14 que nous quittâmes l’Hôtel du Progrès pour venir au bord de la mer attendre un vent favorable qui nous permît de franchir la baie. Tout en gagnant Mya, le point d’embarquement, nous visitons un temple magnifique perdu dans un parc, et nous en laissons à droite et à gauche plusieurs qui nous attireraient, si nous n’étions pressés par la nuit qui approche. À notre arrivée, le vent rendait la traversée impossible ; force fut d’attendre dans ce petit port. Le Tokaïdo (la grande route qui longe tout le Japon) s’interrompt pour recommencer à Kuwano, de l’autre côté de la baie, de sorte que les voyageurs qui, craignant le mal de mer, prennent la route de terre de Yeddo à Kioto, afin de l’éviter, en sont pour leurs frais. Ceci facilite peu les transports. Le 15 au matin, temps splendide, bon vent, mer calme, et nous voilà bientôt hors du chenal de Mya. La vue est ravissante : à droite l’embranchement du Kisogawa, à gauche les collines d’Owari, et devant nous les montagnes d’Isjé. On ne peut quitter le pont, tant cette vue est attrayante. Une ombre au tableau : l’eau sur laquelle nous naviguons est sale et vaseuse, — pas même l’illusion de la navigation. À un moment, le vent tombe, la voile s’affaisse, les sindos (marins) empoignent la perche, et nous nous apercevons bientôt, à 3 lieues du rivage, qu’on aurait facilement pied. Le vent souffle de nouveau, et nous voici à Kuwano, débarqués sans naufrage.

Après le déjeuner, départ en djinrikichia ; 3 lieues jusqu’à Yoka-its. C’est là que, sur un étendard gigantesque, nous lisons ce mot : milk. Nous entrons, bien entendu, et nous trouvons en effet, chose rare, des vaches, que l’on s’empresse de traire pour nous. Yoka-its est un port éloigné de la mer, avec laquelle il communique par une rivière : le mouvement du commerce y est considérable, s’il faut en juger par l’énorme quantité d’articles européens qui remplissent les bazars. Que nous sommes loin de nos braves sériculteurs des montagnes ! De grands villages sales et tristes, l’éternelle rizière, le monotone Tokaïdo, voilà ce qui nous attend et ce que nous attendions. C’est ici qu’un chemin de fer serait d’une grande utilité.

Nous arrivons de nuit à Kaméana, petite ville fortifiée, dressée avec son siro sur une éminence baignée par une jolie rivière. Le lever du soleil sur cette nature fleurie nous réconcilie avec la plaine. La plaine ! je me trompe, c’est au contraire le voisinage de la montagne qui se fait sentir ; bientôt en effet nous sommes au pied d’une muraille menaçante qui barre la route, c’est le Kogayama. Il n’est plus question de djinrikichia : il nous faut reprendre les chevaux de bât et raviver de vieilles écorchures qui commençaient à se cicatriser. Nos bêtes grimpent avec fureur une route qu’à peu de frais on rendrait facile pour nos grandes diligences ; mais voici le haut du togé (col) atteint, et la vue s’étend au loin, jusque sur la baie d’Owari, dont les eaux miroitantes reflètent un soleil de feu. La descente est très douce, mais lente. Faute de djinrikichias on se met en kangos. Je renonce à décrire l’incommodité de ce moyen de transport. Quiconque n’a pas dès son jeune âge étudié les assouplissemens les plus variés s’y trouve dans une posture qui, à l’inconvénient d’être apoplectique, joint celui d’être fort peu noble et excessivement gênante.

Minakutchi, d’où nous repartîmes à cinq heures du soir, Zézé, Otsu, que nous allions voir, possèdent chacun un siro formidable. C’étaient autant de sentinelles que les taïcouns avaient placées là pour empêcher les hommes du sud venus de Kioto de porter jamais la main sur le nord. Voici la nuit, voici un ciel bien sombre, et nous sommes loin de l’étape fixée. Bientôt l’orage éclate : foudre, éclairs, tonnerre, trombes d’eau. Que devenir ? Un abri se présente ; nous attendons. Vers dix heures, l’orage cesse, les chemins sablonneux sont aussitôt secs ; nous nous mettons de nouveau en marche, et c’est bien l’heure la plus agréable pour voyager sur ces routes uniformes par une température si élevée. Cependant un arrêt subit dans la colonne indique un obstacle. On se réveille d’une demi-somnolence ; on aperçoit des hommes vêtus d’un manteau de paille, mino, excellent contre la pluie, armés de torches et formant au milieu du feuillage un tableau à la Rembrandt. C’étaient des paysans qui endiguaient à la hâte le ruisseau débordé et menaçant d’envahir les habitations voisines en contre-bas. On peut étudier là en petit un phénomène constant dans les terrains sablonneux et qui a modifié en plus d’un lieu la forme du relief terrestre. Un cours d’eau grossi et chargé de matières en suspension tend à les rejeter sur ses rives, le mouvement d’écoulement étant plus rapide au milieu que sur les bords. Le cours d’eau se forme ainsi à la longue deux bourrelets ; mais comme, par suite des dépôts qu’il fait au fond même de son lit, celui-ci s’exhausse constamment, les bourrelets à leur tour vont en s’élevant, et le ruisseau finit par se construire à lui-même un aqueduc au-dessus des terres environnantes. Celui qui nous arrêtait avait au moins huit pieds de haut. Les pauvres gens qui ont de père en fils bâti leur maison au bord du ruisselet chantant et murmurant le voient pénétrer un jour chez eux avec une grosse voix furieuse. Il fallut descendre, passer à gué à dos d’homme, transporter par le même moyen véhicules et bagages pour se remettre en route. Un quart d’heure après, nouvel arrêt dans la colonne et même procédé pour nous tirer d’embarras. Cela se renouvela cinq fois avant d’arriver au gîte, et chaque fois le pittoresque nous consola de nos mécomptes.

Le 17, nous traversions K’sats, la ville où les cortéges des daïmios s’arrêtaient autrefois et se reformaient avant d’entrer à Kioto, résidence des mikados, et nous atteignions le pont de Shéka, jeté sur l’extrémité du lac Biwa, d’où sort une belle rivière limpide pour se rendre à la mer. Cette première vue du lac nous enchanta. Entouré de montagnes de tous côtés, calme, resplendissant, le lac Biwa nous sembla digne des admirations dont il est l’objet dans les chants indigènes. En y arrivant, nous nous détournâmes de notre route pour aller à Ichiyama déjeuner sur le bord de la rivière, qui viendra plus tard, sous le nom d’Ujiyama, rejoindre le Yodoyvara au-dessus d’Osaka. Cette petite ville tire son nom (montagne de la pierre) de certaines roches noires, de formes bizarres et d’un volume considérable. Ces roches ont l’apparence d’un marbre poli et s’élèvent jusqu’au sommet d’une petite colline que surmonte un temple. Nous entrons dès à présent dans le périmètre de la ville sainte et dévote par excellence, et nous n’allons plus faire un pas sans renconter un souvenir ou un monument religieux. Une avenue d’érables mène au portique, gardé par deux dragons, objets d’une grande vénération. Après avoir monté un raide escalier de pierre, nous atteignîmes le hondo ou chapelle renfermant l’idole vénérée de la déesse Quannon, mais dans une telle obscurité qu’on peut à peine en distinguer les formes ; elle remonte à la plus haute antiquité. C’est tout près de là, dans l’enceinte du temple, que se trouve la petite pagode où la célèbre poétesse Murasaki-Shikibu composa le Genji Mondgatari, l’Iliade du Japon. Simple était l’ameublement, car il se compose d’un encrier. À quelques pas, un pavillon s’élève sur une plate-forme d’où on découvre une vue ravissante du lac, qui va s’élargissant dans le lointain, tandis que la rivière coule limpide à vos pieds, continuant la nappe d’eau comme le manche d’une guitare, d’où le lac a tiré son nom, Biwa (guitare à deux cordes). Menacés une fois encore par l’orage, nous gagnons au plus vite Otsu, où nos bagages étaient déjà arrivés, et nous nous dirigeons vers l’hôtel où nous étions attendus.

Cet hôtel est une de ces constructions que les Japonais appellent européennes parce qu’il y a des apparences de portes et de fenêtres, mais qui ne méritent de nom dans aucune langue. Carton et papier mâché ! Quand on s’assoit sur une chaise, elle s’écroule ; veut-on fermer une fenêtre, elle reste entre-bâillée malgré tous les efforts, ouvrir une porte, elle ne cède jamais ; mais ce soi-disant hôtel est près du lac, on aura une belle vue, et cela console de tout le reste. Pendant que nous faisions connaissance avec notre demeure, l’orage s’était calmé. Le soleil se montra bientôt, l’horizon s’éclaira, les sommets se dégagèrent, nous aperçûmes la fumée des bateaux à vapeur qui sillonnaient le lac. Otsu est une très ancienne capitale des mikados au iie siècle, alors qu’on n’avait pas relégué ces monarques dans la souricière de Kioto. Les rues larges, dallées de blocs de granit, l’étendue de la ville, la régularité de ses maisons basses, l’encadrement des collines qui la dominent, lui donnent une physionomie remarquable. Ce qui est plus caractéristique encore, c’est, en approchant du lac, la série des kurayashi (palais-magasins) qui plongent leurs assises dans l’eau. C’étaient des godons princiers, concédés jadis aux seigneurs riverains pour emmagasiner les denrées qui constituaient leurs revenus, et qui venaient s’y entasser avant de gagner en bateau les provinces de l’autre rive.

Le lendemain fut consacré à une excursion à Hirasaki en bateau à vapeur. Après un bain délicieux dans les eaux du lac, par une température de 34 degrés, nous déjeunâmes sous un très vieux mats qui a plus de trois siècles et qui appuie ses branches tortues sur des étais chancelans. J’avoue que j’aime autant regarder un beau chêne de cinquante ans, dans son libre développement, que ces victimes de la végétation dont les horticulteurs japonais sont les Procustes ; mais c’est la mode ici, — cela répond à tout. Malgré une chaleur accablante, nous ne pûmes résister à la tentation de gravir les premières assises de la montagne de Heizan, qui domine à la fois le lac Biwa et Kioto. Du haut du temple, dont le nom m’a échappé, nous eûmes la vue la plus complète du lac. Cette grande nappe d’eau de 25 lieues de long et 10 de large, admirablement encadrée, attire et retient le regard. On voudrait traverser le lac dans tous les sens, gagner l’ouest, passer jusqu’à la mer du Japon, mais il faut commencer par regagner notre tchaïa de Hirasaki. Rentrés à Otsu, nous fîmes une ascension au temple de Midéra : la vue est également belle, et le temple lui-même offre des beautés d’un ordre supérieur. C’est ici le moment d’ouvrir une parenthèse et d’expliquer ce que représente le mot temple, qu’il faut employer pour abréger, mais qui serait plus exactement remplacé par série de monumens religieux. Cette explication me paraît indispensable au moment où nous approchons de la ville qui contient les monumens les plus célèbres dans ce genre.

Pour avoir une idée du temple de Midéra, qu’on se figure un espace comme le parc Monceau par exemple, souvent beaucoup plus grand, planté d’arbres gigantesques et très accidenté, généralement au flanc d’une colline. Sur une première plate-forme où l’on arrive par des escaliers, il y a trois chapelles, une principale au fond, deux accessoires un peu en avant ; puis on remonte ou on redescend, suivant la disposition du terrain, le long d’une autre avenue ; de nouveaux escaliers mènent à une bonzerie, au-delà encore un autre groupe de trois chapelles, d’autres pagodes ; l’œil s’y perd, les jambes se lassent, et toujours de nouvelles avenues, de nouveaux portiques, de nouveaux étonnemens !

Le temple de Midéra est sintiste, donc très simple et très vieux, puisqu’il aurait été reconstruit par l’arrière-petit-fils du fondateur, qui vivait en 675. Outre la cloche de tous les jours, on en voit une en bronze de dimension plus grande, — cinq pieds et demi de haut. C’est toute une légende. Elle fut apportée là, après la mort de Bouddha, d’une pagode de l’Inde. Le célèbre Bunkei, une sorte d’Hercule, personnage sui generis de la légende japonaise, la prit un jour sous son bras et alla cacher son larcin sur la montagne d’Heizan, à 3 lieues de là, puis, fou de joie, il se mit à frapper dessus pendant un jour et une nuit, si bien que pas un habitant ne put dormir. Les prêtres, mis sur la piste par le son, allèrent le supplier de leur rendre leur cloche ; il y consentit à la condition de recevoir la ration de soupe qu’il voudrait. Il rapporta donc ce léger bibelot, et reçut en revanche une marmite de soupe que les bonzes nous montrèrent. C’est un chaudron en fer de 1m,50 de diamètre et 1 mètre de profondeur, qui en tout cas porte bien la date qu’on lui assigne. J’ai cité tout au long cette petite histoire pour donner la note de la légende japonaise. Il y en a beaucoup sur le même ton, dans le même cadre ; rien d’élevé, rien d’allégorique. Si quelque lueur brille dans la littérature japonaise, on en retrouve toujours, en cherchant un peu, l’origine chez les Chinois, infiniment moins sociables, moins fins, moins ingénieux, mais décidément plus forts.

En redescendant de Midéra, nous nous mîmes en route pour Kioto, dont nous n’étions qu’à 3 lieues. La grande route, — toujours le Tokaïdo, — est, dans la moitié de sa largeur, dallée d’une ville à l’autre, et sur ces larges dalles de pierre deux ornières parallèles ont été creusées avec le temps par les roues des chars à bœufs. C’est un curieux spectacle à voir que ces lourds animaux, — la race de Kioto est très grande, — attelés en flèche et traînant lentement, sans jamais dévier des deux ornières étroites, des chars sur lesquels sont empilés les produits de la campagne ou ceux de la ville, suivant le sens dans lequel ils vont. Les roues de ces chars sont en bois plein. Que de siècles il a fallu pour que ce bois mou creusât dans le granit un sillon de 7 ou 8 centimètres de profondeur !

Enfin nous entrons dans Kioto. Aucune surprise, aucune déception ; je m’attendais à cette enfilade de maisons basses, de rues régulières et mornes. C’est Yeddo plus propre et plus correct, surtout Yeddo plein de merveilles qui devaient se révéler le lendemain. Installés chez Nakamuraya, le personnage officiel le plus important, nous commençons par une soirée de repos. Le 29 à six heures, en route ; la chaleur promet d’être accablante, et nous avons un rude programme à remplir. C’est alors que se déroule devant nos yeux éblouis la série des magnificences de Kioto. Comment conduire le lecteur dans chacun de ces temples, qui sont des villes, ou plutôt des nécropoles ? Essayons d’en donner une idée générale.

Kioto est bâti dans une plaine, entouré d’une ceinture ronde et complète de collines peu élevées, qui ne s’ouvrent au sud et au nord que pour laisser passer le Kamogawa, ruisseau large comme la Bièvre, qui coule dans un lit de galets plus large que la Seine à Paris. Si on se place à l’orifice sud, on voit s’élever à l’est la série des hauteurs de Higashiyama, à l’ouest celle de Nishiyama. Le Kamogawa coule en décrivant une courbe convexe au pied de l’Higashiyama, tandis que son affluent, le Katarugawa, décrit en sens opposé une autre courbe au pied du Nishiyama, de sorte que la ville est enfermée dans la circonférence formée par ces deux rivières et par le cercle de collines concentriques. Ce sont les collines de l’ouest que nous visitâmes d’abord. C’est là que nous vîmes Giou, célèbre par son antiquité, — Chioin, que ses proportions colossales ont fait surnommer le Saint-Pierre du Japon, — Nanjienji, dont le jardin fait oublier les chapelles, — Niakvoji, célèbre par ses érables séculaires, — Kurodani, avec son cimetière plein de statues et sa pagode élégante d’où l’on domine toute la cité, — Yeikando, perdu dans les bois, où l’on remarque de belles vasques de bronze, — Shiniodo avec ses bas-reliefs, — Yoshida, juché comme un belvédère, — autant de merveilles de goût, de simplicité, qui font impression par leur âge, leur encadrement et d’heureuses proportions. L’âge moyen de ces temples est le xiie siècle, époque où les premiers shiogouns surent utiliser les ressources jusque-là languissantes du pays. Aujourd’hui ils sont solitaires. Quelques bonzes restent encore là pour les desservir et les entretenir, mais c’est tout : les fidèles ne s’y pressent plus en foule comme jadis, et cette solitude même ne contribue pas peu à les poétiser aux yeux du voyageur. Ginkakudji (le pavillon d’argent) était une petite maison de plaisance d’un mikado du xve siècle, toute garnie d’argent ; aujourd’hui l’argent a disparu.

Nous voici au Gosho, l’ancien palais du mikado. Chose remarquable, le Gosho est entouré de simples murailles, comme tous les yaskis, un peu plus hautes seulement, et non pas ceint de fossés comme le siro taïcounal ou le moindre castel de province. On peut y enfermer un monarque comme dans une prison, mais il ne peut s’y défendre comme dans un château-fort. Il y a plusieurs enceintes remplies de petits yaskis, jadis habités par les kugés (officiers) ; ils sont aujourd’hui déserts. Les portes du palais sont des merveilles d’ornementation ; elles ont à Kioto cette forme particulière qui rappelle un peu les manteaux de cheminée de Blois ou de Chambord. Le toit semble au premier coup d’œil être fait de chaume ; avec plus d’attention, on s’aperçoit qu’il est composé d’une foule de petites lamelles de bois, d’une régularité parfaite, formant une couche d’environ 30 centimètres d’épaisseur. Au-dessous, des sculptures, des dragons découpés, mille sujets variés, et les battans garnis d’or et de bronze à profusion. Tout cela, avec les pendentifs et les chapiteaux, fait de chaque porte une œuvre remarquable et bien digne d’être admirée. Le Nidjio, frère du Gosho, est l’ancienne résidence du taïcoun, quand il venait à Kioto.

Kioto est un grand Versailles de bois, régulier, triste, mourant, abandonné par la vie, qui s’est réfugiée à Yeddo. On y trouve partout les traces du plaisir, nulle part celles du travail : commerce de luxe, soieries, bibelots, maisons de thé, concerts de guitare, tout l’attirail d’une Babylone défraîchie et démodée.

Dans la direction du sud, c’est encore une série de temples dont les enceintes de verdure se touchent : Higashiotani avec ses escaliers gigantesques, Yasaka, Kiomidzu, à moitié suspendu sur pilotis, au-dessus d’une gorge abrupte, — Nisiathani, remarquable par un pont de pierre d’une courbure si exagérée qu’on ne peut la gravir qu’à quatre pattes (au lieu d’arches, ce pont est percé de deux orifices qui lui ont valu le nom de pont des lunettes), — le Daibuto, idole en bois, la plus grande du Japon, — Ringeoin, si grand qu’on avait organisé un tir à l’arc sous ses vastes galeries, — Mimidzuka (le tombeau des nez et des oreilles). Il paraît que c’était l’habitude des vieux guerriers japonais de rapporter les têtes des vaincus aux pieds de leur empereur ; il y en eut tant lors de la conquête de la Corée, qu’on leur permit de rapporter seulement le nez et les oreilles ; encore fallut-il creuser, pour contenir tous ces trophées, une fosse de 720 pieds de circonférence et de 30 de profondeur, sur laquelle s’élève la pyramide que l’on voit aujourd’hui.

Notre soirée fut consacrée à un ballet de guéchas dansant au son du tambourin et du chamissen. Pour la première fois, nous entendîmes là quelque chose qui de loin ressemble à la musique. Quant aux danses, il y en a de très originales. Le type des femmes de Kioto a une réputation générale au Japon ; je me hâte d’ajouter qu’elle est bien méritée. Le nez aquilin, les yeux bien fendus et expressifs, la bouche fine et de belles dents, malheureusement laquées, même chez les jeunes filles, l’ovale régulier, se rencontrent là beaucoup plus souvent que partout ailleurs. C’est merveille de voir ces teints blancs, ces beaux cheveux noirs, cette coiffure particulière aux femmes de Kioto et qu’on cherche à imiter dans tout le Japon, à la cour surtout, ces jarrets solides sur lesquels se relèvent de beaux vêtemens. Que de jolis minois qui ne jureraient nullement sous un chapeau d’amazone ! Quant à la vertu, on la dit farouche. Un type qu’on ne trouve qu’à Kioto, c’est celui des femmes portefaix. Nous avons rencontré des escouades de ces vigoureuses créatures, fort proprement vêtues, la taille serrée, les jambes enfermées dans des molletières de soie grise, le poing droit sur la hanche et soutenant de la main gauche une grande jatte, un panier de légumes, qu’elles posent sur leur tête avec un coussinet. Parfois elles cheminent à côté de leur mari, qui, les mains libres, conduit son taureau attelé à un char, non par les cornes, mais par les épaules, et retenu par un anneau dans le mufle.

Le 20, l’après-midi fut consacrée au théâtre, où l’on jouait une pasquinade sinistre, la parodie du harakiri (ouverture du ventre). Le héros, après mille péripéties, se perce de son sabre ; le sang couvre sa poitrine ; il veut l’arrêter, il s’en met plein les mains. Un ami s’avance, il le barbouille en voulant lui saisir le bras ; le daïmio s’approche, il est inondé. Une jeune fille, cause première de toute l’affaire, — toujours la femme ! — vient se jeter dans les bras du malheureux ; en un instant, elle est rouge comme une pivoine. Dans la salle, c’est un fou rire général : alors tous les acteurs, y compris le mourant, se dressent et entament un cancan furibond sur lequel la toile tombe.

Un spectacle bien autrement intéressant le soir est celui de la rivière. J’ai dit que c’était un modeste ruisselet ; l’orgueil des habitans de Kioto, leur folie, c’est de prétendre avoir un fleuve. Ils lui ont fait des ponts magnifiques, jetés sur un large fossé presqu’à sec ; mais ils ne s’arrêtent pas là, et pour que l’illusion soit plus complète, le soir venu, les riverains établissent de petits barrages au moyen desquels ils réussissent à étaler en une grande nappe le modeste filet d’eau. Dans ce fleuve, large de 200 mètres et profond de 10 centimètres, on pose des tables basses sur lesquelles la population vient s’asseoir les pieds pendans dans l’eau. Si les places se paient cher, c’est ce que j’ignore, mais j’aurais bien volontiers payé la mienne sur le pont de Godjio, d’où l’on voyait cette population fourmillant parmi des myriades de grosses lanternes dont les reflets scintillaient dans l’eau. N’est-elle pas admirable, la ténacité de ces braves gens qui jouent pour eux-mêmes trente fois par mois le simulacre d’une rivière ?

Notre troisième matinée fut bien employée malgré la pluie. Nous transportant du côté ouest, nous visitâmes une villa au milieu d’un jardin, où habita jadis le grand Taïco-Sama, la plus grande personnalité du Japon. Saluons ces souvenirs historiques, et passons. Non loin se trouve Honkokudji, le plus vaste de tous les temples, le plus riche par l’ornementation, — Hongandji, où l’on a recueilli les restes d’une exposition close, et qui sera peut-être pour nous le souvenir le plus frappant de la ville sainte. C’est un vaste palais d’un luxe inoui. Les plafonds sont ornés de caissons sculptés et peints d’une conservation extraordinaire. Les murailles sont tendues de grands panneaux dessinés à l’encre de Chine sur fond d’or et remarquables par une science de la perspective bien rare dans la peinture japonaise. Les portes peuvent lutter avec celles du Gosho. Je ne dirai rien des objets exposés ; mais comment passer sous silence une tapisserie de soie, or en relief, représentant la mort de Bouddha, vraiment digne des Gobelins, et vendue, nous a-t-on dit, à un amateur français 25 000 rios (140 000 francs) ?

Le 22 au matin, escortés par les cadeaux de notre hôte sous une pluie tenace, nous gagnons Fushimi, où une bataille célèbre décida du sort du taïcounat en 1868. C’est là que nous nous embarquâmes dans un grand yané-fune, — bateau couvert, — qui nous fit redescendre le Yodogawa au fil de l’eau grossie par les pluies récentes. À part le déjeuner servi à bord, la seule distraction pendant six heures de descente entre deux rives monotones, c’est de voir tourner les roues qui montent l’eau destinée aux rizières du voisinage. C’est aussi simple qu’ingénieux. De loin, on aperçoit une roue à palettes ; en approchant, on voit que de trois en trois palettes est placé un tube de bambou creux, fermé à l’extrémité qui regarde la rivière, ouvert du côté de la terre. La roue tourne, le tube plonge, se remplit, s’élève, puis, arrivé au sommet, se vide, grâce à une faible pente très bien calculée, dans une rigole d’où l’eau se répand dans les rizières. Ces grandes aubes sont innombrables et tournent très vite, ce qui fait ressembler le fleuve, quand on l’enfile du regard, à un large train de chemin de fer déraillé et couché sur le dos, dont les roues continueraient à tourner sur elles-mêmes.

Mais voici que le fleuve s’élargit ; l’horizon s’éclaircit et nous montre les collines voisines. Je songe au cours du Rhône au-dessous de Lyon, et, comme pour compléter la comparaison, un petit village semblable aux roches de Condrieux vient se mirer dans l’eau. Souvenirs, beaux souvenirs de France, que venez-vous faire ici ? Fuyez, charmeurs ; — pour jouir du Japon, il ne faut pas le comparer ! Le temps passe, le fleuve coule ; nous rencontrons des bateliers qui nous interpellent familièrement ; plus de doute, nous approchons d’un settlement européen. Sur la rive droite s’élève une vaste bâtisse en pierres de taille, à gauche se dresse un siro monumental comme celui de Yeddo ; nous voilà entrés dans Osaka. Nous naviguons au milieu des maisons de thé penchant leur balcon sur l’eau, des godons dégorgeant leurs marchandises dans les jonques et longeant par momens des quais d’où descendent de grands escaliers. C’est en bateau qu’il faut arriver à Osaka, c’est en bateau qu’il faut s’y promener. Coupée d’autant de canaux que de rues, traversée par un fleuve et par plusieurs rivières, la cité du sud a une vie plus aquatique que terrestre. Osaka a été appelée la Venise de l’Orient. C’est en effet l’épithète réservée à toute ville qui possède plus de trois canaux, surtout si, comme celle-ci, elle communique avec la mer ; mais, Venise ou non, Osaka est la reine des cités japonaises, infiniment supérieure comme ville à Kioto, qui n’a que ses temples. Elle a 3 500 ponts en dos d’âne d’un effet très pittoresque, des rues propres, nettes, bien aérées, pavées de tuiles sur lesquelles on roule comme sur du marbre poli. On voit bien que c’était ici la résidence de prédilection du taïcoun, qui y avait le plus splendide de tous ses palais.

Notre yané-fune aborda au quai de la concession européenne. Quelle ne fut pas notre joie de trouver, à peine débarqués, MM. Lebon et Orcel, capitaines d’artillerie, attachés à la mission militaire à Yeddo et en tournée officielle ! On s’embrasse, on s’étreint, on nous plaisante sur nos faces noircies, sur nos mains plus noires encore, mais chacun est obligé de convenir que personne n’a maigri.

Le 23, nos quatre capitaines entraient en service, et allaient au siro pour étudier des questions militaires avec des officiers japonais. Nous les suivîmes et montâmes au donjon central, d’où l’on découvre toute la ville. Il y a quelques années à peine, ce siro renfermait un palais d’une grande beauté. Il fut brûlé en 1868 par les derniers défenseurs du taïcounat, qui, après s’être défendus jusqu’à la dernière extrémité, couronnèrent cette résistance par cet acte de vandalisme. Aujourd’hui il ne reste que quelques tours carrées et des murailles que ni l’incendie ni le canon ne pourraient entamer. J’ai mesuré une pierre qui avait douze fois la longueur de ma canne, 6 mètres de haut et épaisse en proportion ; le reste de cette construction cyclopéenne est à l’avenant.

Un pont à traverser, et du siro nous passons à la Monnaie. Vieux Japon au-delà, new Japon en-deçà ; tout est anglais à la Monnaie, sauf quelques systèmes perfectionnés empruntés à la France. Le directeur nous reçut avec beaucoup de grâce et nous donna en français les explications les plus précises. Cet établissement est largement conçu et exécuté : il est, on peut le dire, absolument complet. Depuis les briques pour les constructions jusqu’à l’acide sulfurique, tout se fait dans l’établissement même. Si les Japonais comptaient bien, ils verraient qu’un rio leur coûte cher avant d’être mis en circulation.

Le déjeuner réunit tout le monde, puis le service rappelant les militaires, M. de Ribérolles et moi prîmes congé de nos amis pour nous rendre à Kobé en bateau à vapeur et y prendre la malle américaine qui devait nous ramener à Yeddo. Le 25, nous descendions la rivière, passant devant les batteries de Teppo-san, qui sont censées en défendre l’entrée. Dans la brume se montrait l’île d’Awadsi, — Awadsi, l’île enchanteresse, le berceau du Japon, le séjour des dieux, — Awadsi, que je ne reverrai pas, car le lendemain la malle américaine devait nous emporter !

Au bout de deux heures de navigation, nous abordions au quai de Hiogo. Hiogo, Kobé, c’est tout un. Le premier est la concession européenne, le second le village japonais. Vite à l’hôtel américain, à table, et des boissons glacées ! car sur ces quais de sable, entre la baie miroitante et les collines de sable voisines, à midi, il fait 38 degrés à l’ombre, et l’ombre est complétement absente. Aussi ce fut à quatre heures et demie seulement que nous eûmes la force de gravir la montagne de la Lune. Quelle vue splendide nous attendait ! Toute la baie, toute la plaine d’Osaka, la mer à nos pieds, à droite Awadsi, et par-dessus le promontoire qui garde Kobé les flots miroitans de la mer intérieure ! Salut, dernier sommet, dernier panorama ! Cras ingens iterabimus œquor.

Le lendemain, nous étions prosaïquement installés à bord de l’Oreganian, qui fumait dans la rade. Bientôt les roues s’ébranlent, le balancier oscille, et cette grosse masse se met en mouvement comme un cétacé gigantesque qui se réveille. On est très mal sur les steamers de la Pacific-Mail-Company, et il faudra y passer vingt-cinq jours pour gagner San-Francisco au moment du retour ; mais alors France, parens, amis, c’est vous que j’irai revoir ! Pour l’instant, ce n’est que Yokohama. Rien ne signala la traversée, sinon le plaisir de faire connaissance avec Mgr Petit-Jean, évêque du Japon, le plus séduisant des hommes. Enfin le 28, à cinq heures du matin, dans les trente-six heures réglementaires, nous amarrions à la bouée, et en quelques instans nous débarquions à Yeddo, à la gare de Simbashi. Notre grand voyage était fini.

Résumons ces impressions si fugitives, si hâtivement racontées. Commençons par des actions de grâces. On ne saurait imaginer une si longue tournée dans un pays inconnu qui se soit accomplie dans des conditions plus agréables : pas le moindre accident, car nous avons déjà oublié le jeûne forcé de l’Asamayama, et dans un parcours de 200 lieues arrivée à jour nommé à toutes les étapes que nous nous étions fixées. Nous avons pu étudier sur place l’industrie primitive de la soie dans toutes ses phases, car nous avons traversé les plus riches provinces séricoles du Japon, voir de près ces populations vierges des montagnes, où résident les forces vitales du pays, ces solides paysans, ces fortes commères, ces gens simples qui sont les fourmis patientes, toujours à l’œuvre, gaudentem patrios findere sarculo agros. Les révolutions passent sur leur tête sans les toucher, et il faut qu’ils soient bien maltraités par l’impôt pour se révolter. Quant à savoir s’ils vivent sous le régime du mikado ou du taïcoun, sous les daïmios ou sous des préfets, que leur importe ? Ils envoient à Yokohama leurs soies et leurs cartons, qui se vendent fort cher, et l’on peut dire qu’à ceux-là du moins l’introduction des étrangers a donné la prospérité. Cependant le gouvernement, dans une intention protectioniste, interdit l’exportation de certaines qualités de soie, ou mesure la quantité qui sera dirigée sur Yokohama. Ce système, difficile comme exécution, — car il faut renoncer à s’arrêter dans la voie des restrictions, — ne donne pas les résultats qu’on espère. Tandis que le paysan japonais, incapable de grands efforts, mais patient et laborieux, recommence la vie de ses pères de génération en génération, le gouvernement, obéi dans les provinces, nomme des fonctionnaires locaux, pris parmi les anciens keraïs (officiers). Leur administration est paternelle, et sans force armée, par le prestige seul de l’investiture, ils font marcher une bourgade. Aussi faut-il rendre justice au caractère éminemment pacifique des administrés.

Le gouvernement ne saurait trop faciliter le développement des campagnes. Elles sont si belles, ces vallées, si pleines de beaux pâturages, qui avec quelques amendemens deviendraient excellens ! Qu’on y répande à profusion des bœufs, des vaches, des moutons, des chèvres ; voilà ce qui est urgent. Qu’une réglementation éclairée vienne au plus tôt arrêter le déboisement, soumettre les forêts à des coupes réglées, et enfin donner au pays ce qui lui manque le plus, des routes ! Des routes dans tous les sens, non des routes stratégiques, mais des routes commerciales, — de grandes routes, des routes moyennes, bien entretenues, bien dirigées, tout l’avenir est là.

Au moment où l’extrême Orient attire plus que jamais l’attention de l’Europe, il n’est pas sans intérêt pour la France de connaître plus à fond les mœurs, les coutumes, les institutions d’un peuple qui tend de jour en jour à se mêler à l’activité commerciale de l’Occident, et montre une sympathie particulière pour notre pays en lui empruntant ses institutions civiles et militaires. Nous serions heureux, si, grâce à la confiance dont le gouvernement japonais veut bien nous honorer, nous pouvions, en faisant mieux connaître ces deux peuples l’un à l’autre, augmenter chez tous les deux le désir de nouer des relations de plus en plus étroites.

George Bousquet.
  1. Voici le menu invariable qu’on trouve dans toutes les tchaïas (auberges) : tranches de poisson cru accompagnées de shoya, morceaux de poisson bouilli avec des tiges de tserchi cuites à l’eau, — omelette à l’huile de poisson, le tout servi dans le même plat, — radis blancs pourris dans la saumure ; — en guise de pain, du riz cuit à l’eau, et comme boisson du saki (eau-de-vie de riz) coupé d’eau.
  2. Le mikado ayant décidé que la législation japonaise serait mise en rapport avec le code civil français, c’est à M. George Bousquet, jeune avocat du barreau de Paris, qu’est échu l’honneur d’aller le premier initier l’extrême Orient à la pratique de nos lois.
  3. On appelle ainsi des voitures à bras traînées par des hommes qu’on désigne sous le nom de ninsogos.
  4. Mme Brunat est la fille de M. Lefébure-Vely.
  5. Le ris équivaut à notre lieue.