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Un Voyage au coeur de l'Afrique
Revue des Deux Mondes3e période, tome 8 (p. 203-217).
UN VOYAGE
AU CŒUR DE L’AFRIQUE

The Heart of Africa, three years’ travels and adventures in the unexplored régions of central Africa, by Dr G. Schweinfurth, 2 vol.; Londres 1874.

Le spectre de la fièvre qui habite les marais pestilentiels du Haut-Nil n’effraie pas, malgré tant de victimes qu’il a déjà dévorées, les hommes qu’une ardente curiosité attire vers l’inconnu. Sur les traces de ceux qui ne sont pas revenus s’élancent sans cesse de nouveaux explorateurs résolus à braver les chances d’un climat meurtrier et toute sorte de dangers prévus. Un nom nouveau est venu s’ajouter depuis quelques années à la liste de ceux qui brillent dans les fastes de la science militante, un voyageur de plus a raconté les merveilles de l’Afrique équatoriale : c’est le docteur George Schweinfurth, l’explorateur de la région des Niams-niams et des Akkas. Né en 1836 à Riga, en Livonie, George Schweinfurth manifesta de bonne heure un goût décidé pour la botanique, et c’est à l’étude de cette science qu’il ne tarda pas à se consacrer tout entier. A peine eut-il pris ses grades universitaires qu’il fut chargé en 1860 de classer et de décrire les plantes de l’herbier que le baron A. de Barnim, le compagnon de Robert Hartmann, venait de rapporter des régions du Haut-Nil. Les richesses de cette collection lui inspirèrent le désir de faire une plus ample connaissance avec la flore de l’Egypte et de la Nubie, et dès 1863 il foula le sol africain. Après avoir herborisé dans le Delta, parcouru pendant quelques mois la Mer-Rouge dans son propre bateau, traversé à plusieurs reprises la région côtière et séjourné quelque temps sur les terrasses inférieures du massif abyssinien, le jeune botaniste revint en Europe lorsqu’il se vit à bout d’argent, emportant un herbier splendide et possédé du désir de retourner en Afrique aussitôt que ses moyens le lui permettraient, afin d’entreprendre une investigation plus complète de la flore mystérieuse du bassin du Nil.

C’était là pour le botaniste un champ pour ainsi dire inexploré. Cependant sa santé avait subi de graves atteintes, de nombreux accès de fièvre avaient amené une désorganisation de la rate. Ce mal disparut comme par miracle après l’avoir visité une dernière fois à Alexandrie, et, chose inouïe dans les annales des voyages, pendant un séjour de trois ans dans les contrées les plus malsaines de l’Afrique, M. Schweinfurth, comme s’il avait été bronzé par la maladie, sembla jouir d’une immunité personnelle au milieu des épidémies. Peut-être aussi faut-il attribuer cet heureux résultat à l’usage régulier du sulfate de quinine durant la saison dangereuse. — Enfin la question pécuniaire fut résolue par les fonds que la Société de Humboldt mit à la disposition du voyageur, qui retourna en Egypte au mois de juillet 1868. De Suez, M. Schweinfurth se rendit à Djeddah, où il trouva une embarcation arabe non pontée qui le conduisit, vers la fin du mois d’août, à Souakine, sur la côte de Nubie. Le 1er novembre, il était à Khartoum. Il s’était fait recommander d’une manière spéciale à Djafer-Pacha, le gouverneur-général du Soudan égyptien, qui l’accueillit à merveille et le mit en rapport avec un des principaux traitans d’ivoire, le Copte Ghattas, dont l’appui devait lui être d’une grande utilité.

Le trafic entre Khartoum et la région des sources du Nil est alimenté avant tout par le commerce des esclaves et celui de l’ivoire. Le troc de l’ivoire est tout entier aux mains de six grandes maisons et d’une douzaine de petites qui leur sont associées ; il ne représente qu’une exportation annuelle de la valeur de 2 millions de francs, et, pour ne pas tomber au-dessous de ce chiffre, les traitans sont obligés de pénétrer à chaque campagne plus avant dans l’intérieur. Ils y sont suivis par les explorateurs européens et aussi par le marchand d’esclaves arabe, le fléau de ces contrées. Pour faciliter leur commerce, ces traitans possèdent un grand nombre de dépôts aussi rapprochés que possible des lieux de production, et qu’ils établissent au sein des tribus pacifiques vouées à l’agriculture. Ces postes, appelés zèribas (palissades), sont des villages entourés d’une enceinte que la population indigène est tenue de pourvoir de vivres, et où l’on renferme des munitions, des objets d’échange et les dents d’éléphant apportées par les chasseurs. Dans chaque zèriba, la maison à laquelle appartient le dépôt est représentée par un intendant. Une population musulmane de 12,000 âmes s’est ainsi établie dans ce pays, tenant sous sa domination 200,000 indigènes sur un territoire équivalant à douze départemens français. C’est grâce au concours de ces traitans qu’il devient possible de s’aventurer au cœur même de la région des grands lacs.

M. Schweiufurth, s’écartant de la ligne suivie par le capitaine Speke et par Samuel Baker [1], s’était décidé à se jeter résolument à l’ouest du Fleuve Blanc et de Gondokoro, dans le pays des fièvres et des cannibales, où coule le Diour, qui, avec le Bahr-el-Arab, forme le Fleuve des Gazelles, affluent occidental du Nil-Blanc. Le 5 janvier 1869, il quittait Khartoum pour remonter le Nil dans une barque frétée par Ghattas. Il y avait à bord 32 personnes; mais ces bateaux portent régulièrement 60 et jusqu’à 80 hommes, tout ce monde est nécessaire pour venir à bout des obstacles que l’on rencontre à chaque instant.

Après un voyage de quarante-huit jours, dont l’incident le plus terrible fut une bataille soutenue contre d’innombrables essaims d’abeilles en fureur qui sortaient des roseaux du fleuve, on arriva le 22 février au port Rek, la principale zèriba de Ghattas. El-Rek est un village composé de huttes de paille, bâti sur les rives et sur quelques îles du fleuve des Gazelles, dans le pays des Dinkas. Le personnage le plus important de l’endroit était une vieille femme extrêmement riche (elle possédait 30,000 têtes de bétail) qui depuis longtemps usait de son influence pour maintenir les indigènes en bons termes avec les étrangers. Les Nubiens respectaient ses troupeaux afin de se ménager un port où ils fussent en sûreté. La vieille Chol s’empressa de rendre visite au voyageur européen. C’était bien le type accompli de la laideur décrépite; sur sa peau d’un vilain noir, ridée et tannée, s’étalait toute une quincaillerie d’anneaux et de chaînes de fer et de cuivre, avec des morceaux de cuir, des boules de bois, des médaillons de bronze. Un Dinka qui avait été esclave servit d’interprète pendant l’entrevue. Il commença par vanter les richesses de la vieille dame, ses femmes, ses pâturages, ses troupeaux, ses magasins remplis d’un nombre incalculable d’anneaux de cuivre et de chaînes de fer. Puis on parla de Mlle Tinné, qui était venue dans ces parages en 1863 et qui avait comblé la vieille Chol de présens [2]. Ce qui avait étonné le plus cette dernière, c’est que la jeune Hollandaise, riche qu’elle était, refusait de se marier. Elle-même, après la mort d’un premier mari, avait épousé le fils que celui-ci avait laissé d’un mariage précédent. Ce jeune homme, relativement pauvre et sans influence aucune dans le pays, inspirait à la vieille princesse une véritable terreur : il la battait tous les jours et se conduisait avec elle de la façon la plus brutale.

Dans une seconde visite, M. Schweinfurth, ne voulant pas rester en arrière de Mlle Tinné en fait de munificence, offrit à la vieille Chol tout un assortiment de bibelots et de parures, plus un fauteuil à fond de paille, qui excita des transports d’enthousiasme. Il reçut en échange un mouton, une chèvre et un joli taureau : c’était de la part de la vieille dame une générosité sans exemple, car les Dinkas ne se séparent point volontiers de leurs bêtes. Leur grand, leur unique souci, c’est de devenir possesseurs de quelques têtes de bétail. L’espèce bovine est chez eux l’objet d’un véritable culte. Tout ce qui vient de ces animaux est pur et noble à leurs yeux. La bouse de vache calcinée leur sert de fard, leur fournit un moelleux lit de cendres pour la nuit; avec l’urine, non-seulement ils se lavent, mais elle leur remplace le sel de cuisine, qui fait défaut dans ces contrées ! Jamais on ne tue une bête à cornes; les animaux malades sont soignés dans des étables construites pour cet usage; on ne mange que ceux qui périssent de mort naturelle ou par accident. Les Dinkas en effet ne répugnent nullement à s’asseoir à un repas où l’on mange du bœuf, pourvu que ce ne soit pas eux qui fassent les frais de la fête. Rien n’égale la douleur de celui qui vient à perdre une bête de son troupeau : pour la ravoir, aucun sacrifice ne lui coûtera, car ses vaches lui sont plus chères que sa femme et ses enfans. Toutefois l’animal qui meurt n’est point enterré : la sentimentalité du nègre ne va pas jusque-là; les voisins se réjouissent de l’événement et arrivent en foule pour organiser un repas qui comptera dans la monotonie de leur vie. Ils festoient pendant que l’infortuné propriétaire s’enferme pour couver sa douleur. On voit souvent des gens ainsi frappés par le sort passer de longs jours dans le deuil le plus profond. Malgré cet amour que les Dinkas professent pour leurs troupeaux de bœufs, on remarque les symptômes d’une dégénérescence très sensible de la race, peut-être par suite de l’absence de tout croisement et de la privation absolue de sel. La meilleure vache dinka donne à peine autant de lait qu’en Europe une chèvre, et les bœufs sont tellement dépourvus de graisse que Mlle Tinné ne put jamais se procurer un pot de pommade, bien qu’elle eût tout un troupeau à sa disposition.

Les Dinkas forment une nation nombreuse qui occupe un immense territoire et se distingue par ses qualités guerrières. La plupart des soldats noirs de l’Egypte sont des Dinkas; le généralissime des troupes du Soudan, Adam-Pacha, appartenait lui-même à cette nation. Cruels et impitoyables pour les vaincus, ils ne sont cependant pas étrangers à tout sentiment d’affection. Un jour, raconte M. Schweinfurth, un jeune Dinka qui était venu de la zèriba de Ghattas au port Rek avec d’autres porteurs chargés d’une partie de nos effets ne put retourner chez lui parce qu’il avait attrapé le ver de Guinée et que ses pieds étaient horriblement enflés. La famine régnait dans le pays, et il vivotait avec les maigres restes de nos repas ; néanmoins avec un peu de patience il eût fini par se guérir et eût pu partir. Cependant au bout de quelques jours on vit arriver son vieux père, qui venait le chercher, c’est-à-dire qui se mit en devoir de l’emporter sur ses épaules, lui un gars de six pieds de haut, et il en avait pour quinze ou seize heures de chemin. Les indigènes ne voyaient là rien que de très naturel. Un trait assez caractéristique des Dinkas, c’est que les hommes vont tout nus ; aussi appellent-ils « femmes » les Bongos, les Mittous, les Niams-niams, qui portent au moins une espèce de tablier.

Après les Dinkas, M. Schweinfurth visita encore d’autres peuplades agricoles, les Diours, les Bongos, les Mittous, qui habitent plus à l’est, sur les bords de la rivière Rohl. C’est parmi les Bongos qu’il séjourna le plus longtemps, assez pour apprendre leur langue et se familiariser avec leurs mœurs. Ce petit peuple, qui est visiblement destiné à disparaître, offre encore par ses traits généraux, son langage, ses coutumes caractéristiques, un vrai type de nation africaine. Les traitans nubiens ont marqué là l’empreinte de leur passage; à force d’enlever les garçons et les filles, ils ont presque dépeuplé le pays, d’où d’ailleurs une grande partie de la population a émigré chez les Dinkas et vers les frontières des Niams-niams pour échapper à l’esclavage. On y trouve à peine aujourd’hui onze habitans par mille carré. Les Bongos se distinguent des Dinkas à première vue ; plus vigoureux et plus solidement charpentés que ces derniers, ils sont d’un brun rouge comme tous les naturels du plateau ferrugineux, tandis que les Dinkas sont noirs comme le sol d’alluvion qu’ils occupent. En outre la forme du crâne est absolument différente chez les deux peuples. Les femmes des Bongos sont remarquables par un embonpoint souvent monstrueux : on en rencontre qui pèsent au moins trois cents livres, et qui rappellent tout à fait la Vénus hottentote de Cuvier. Comme vêtement, elles se contentent d’une ceinture de feuilles qu’on va renouveler tous les matins à la forêt.

Tout au contraire des Dinkas, peuple pasteur par excellence, les Bongos montrent une complète indifférence pour le bétail ; ils sont exclusivement agriculteurs. Les plantes, cultivées dans cette région de l’Afrique sont d’abord diverses graminées, parmi lesquelles la plus répandue est le sorgho ; mais toutes ces céréales ont ceci de commun, qu’il est à peu près impossible d’en obtenir une farine propre à faire du pain de bonne qualité. Si la pâte est convenablement levée avant d’être mise au four, elle s’y dessèche et s’émiette; si la fermentation n’est pas suffisante, on a une masse compacte et indigeste : c’est le pain des naturels. En faisant cuire la même pâte dans une poêle, on prépare encore une sorte de galette très mince, souple et résistante comme une feuille de papier, le kissir des Arabes. Le riz sauvage, qui entoure les étangs et s’y développe d’une manière extraordinaire, n’est pas recueilli, et les chefs des zèribas n’ont pas encore songé à introduire ici la culture du riz d’Egypte, à laquelle les nombreux terrains noyés conviendraient à merveille. En revanche, on a un certain nombre de légumineuses telles que plusieurs espèces de haricots et l’arachide, — l’igname aux longs tubercules farineux pesant plus de cinquante livres, et dont la saveur paraît préférable à celle de nos pommes de terre, — le sésame, l’hyptis, le bamia (hibiscus), dont les fruits se mangent bouillis, le sabdariffa, dont le calice acide remplace le vinaigre, et une foule de plantes sauvages dont les feuilles charnues servent à la confection de soupes et de purées qui rappellent l’oseille et les épinards. Pendant la saison des pluies poussent des champignons sans nombre et qui tous sont parfaitement comestibles; les Bongos les font sécher pour assaisonner leurs ragoûts, auxquels ils donnent ainsi un fumet repoussant pour un palais européen. Ce qui est digne de remarque, c’est que chez toutes ces tribus on rencontre des plantations de tabac de Virginie; une autre nicotiane assez commune pourrait fort bien être indigène.

Quand la récolte a été mauvaise ou que la provision de grain est épuisée, les Bongos trouvent encore une abondante ressource dans les tubercules, généralement très amers, de leurs plantes sauvages, qui presque toutes offrent un développement souterrain remarquable. En fait de nourriture animale, ces sauvages sont beaucoup moins difficiles que la plupart des animaux supérieurs; ils ont des goûts de vautour. On les voit ramasser avec délices les restes putréfiés du repas d’un lion, vider avidement le contenu de la panse des bœufs; ils appellent gibier tout ce qui rampe et ce qui grouille : rats et serpens, scorpions, vers, larves de termites, etc. Cependant à certaines époques de l’année les Bongos se livrent aussi à la chasse et à la pêche, pour laquelle ils fabriquent des engins fort ingénieux. Ils apportent le même soin dans tout ce qu’ils font. Leurs demeures sont solides, à l’abri de l’humidité et construites avec une certaine recherche du confort. Enfin ils sont habiles à travailler le fer avec un outillage tout à fait primitif : un coin de fer ou un simple galet pour marteau, un morceau de bois vert fendu pour pince, une pierre pour enclume. Le minerai, qui abonde chez eux, est fondu dans des fourneaux à trois compartimens dont le premier et le dernier sont remplis de charbon, celui du milieu renfermant des couches alternées de charbon et de minerai. Ils vendent le fer sous trois formes différentes : comme fer de lance, comme fer de bêche et comme disques informes, appelés koullouti, qui servent de monnaie courante dans le pays et vont s’entasser dans les magasins des riches. Des armes de tout genre et beaucoup d’ornemens sont fabriqués avec ce métal, et ils sont parfois d’un travail si fini qu’on les dirait sortis d’une manufacture anglaise. Les Bongos savent aussi sculpter le bois. Ils fabriquent des tabourets faits d’une seule pièce, des fléaux, des auges, des pilons et des mortiers de bois. Avant d’avoir perdu leur indépendance, ils cherchaient même à reproduire la figure humaine : des statues de bois décoraient l’entrée de leurs palissades, ainsi que les cases ou les tombes de leurs chefs; le veuf plaçait dans sa hutte l’effigie de l’épouse regrettée. Pour compléter l’illusion, on parait ces statues de colliers et d’anneaux, et on leur mettait de vrais cheveux. Ainsi ornée, l’image d’un homme assassiné servait parfois à la découverte du meurtrier : les parens du défunt invitaient tout le village à un grand repas où le legghi circulait abondamment; puis à un moment donné, quand l’ivresse était à son comble, on introduisait tout à coup l’effigie du mort, et le coupable se trahissait par sa terreur. On rencontre encore souvent dans le pays les débris de ces personnages de bois qui décoraient les demeures des Bongos; aujourd’hui la figure humaine ne se voit plus guère que sur les tubes qui leur servent d’instrumens de musique et au fourneau des pipes d’argile.

Vers la fin du mois de janvier 1870, M. Schweinfurth trouva l’occasion d’accompagner une expédition dans le pays des Niams-niams. On sait que les Niams-niams sont restés longtemps les héros d’une foule de récits de chasse et de guerre que rapportaient de ces régions voilées les aventuriers de la traite de l’ivoire. Un appendice de cuir en forme d’éventail, qu’ils portent comme ornement, avait donné naissance à la légende des hommes à queue. M. Schweinfurth, qui a pu les visiter chez eux après M. Piaggia, donne sur leurs caractères extérieurs, leur manière de vivre, leurs mœurs, les détails les plus curieux. Les Niams-niams ou Zandès, comme ils s’appellent eux-mêmes, représentent au milieu de ce monde africain un type à part, qu’on ne peut comparer qu’aux Fans du Gabon. Ils tiennent autant du Mongol que du nègre. Les caractères qu’ils offrent sont tellement tranchés qu’on les reconnaît immédiatement au milieu des foules les plus nombreuses. Ce sont des hommes bien découplés, agiles, de taille moyenne ; le buste est relativement long, ce qui imprime à leurs mouvemens un cachet particulier. Ils ont la tête ronde et large, et leurs cheveux abondans et crépus, qu’ils divisent par nattes, leur descendent parfois jusqu’à mi-corps. Leur physionomie a un caractère lourd, mais qui n’est pas exempt d’une certaine bonhomie; ils n’ont pas l’expression bestiale des véritables nègres. Les yeux, fort grands et coupés en amande, ombragés de sourcils épais et bien dessinés, sont très écartés l’un de l’autre, ce qui mitige un peu la férocité du regard en y mêlant une pointe de franchise. Un nez droit et large, une bouche assez grande, aux lèvres épaisses, des joues pleines, un menton arrondi, complètent le visage, qui en somme a quelque chose d’ouvert et de sympathique. La couleur de la peau varie du rouge ocreux au brun foncé; très différente de la couleur bronzée des Nubiens, elle rappelle la teinte du chocolat en tablettes, dont elle a le doux éclat. Comme signe de leur nationalité, les Niams-niams ont adopté divers tatouages : des carrés composés de points qui se placent sur le front et sur les tempes, une espèce de croix sur le ventre, des raies sur les bras, etc. Ils s’aiguisent les canines en pointe afin de s’en servir dans le combat. Un morceau d’écorce de figuier sert parfois comme vêtement de luxe; en général ils s’habillent de peaux de bêtes drapées autour des reins et gardent la tête nue : les chefs seuls ont le droit de s’orner le front d’une coiffure de peau. Un bandeau de léopard représente le privilège royal. L’arme habituelle des Niams-niams est la lance avec une espèce de couteau en forme de faucille. Les hommes chassent et pèchent, l’agriculture est le domaine exclusif des femmes; le sol d’ailleurs leur fournit sans travail une foule de plantes nourricières. Ils n’ont pas de bétail ; en fait d’animaux domestiques, on ne trouve chez eux que des chiens et des poules. Le reproche d’anthropophagie qu’on leur a fait souvent n’est que trop fondé; M. Schweinfurth a rapporté des crânes d’hommes, restes de leurs repas.

Au sud des Niams-niams habite le peuple des Mombouttous, qui firent sur le voyageur une impression plus grande encore. Ce sont des cannibales décidés. Cependant ils ne manquent pas d’intelligence, ils ont un état social réglé, connaissent plusieurs arts, et sont versés dans la fabrication du fer et du cuivre. Leurs femmes, presque nues, dit M. Schweinfurth, sont d’une indiscrétion inimaginable, tandis que celles des Niams-niams se montrent d’une réserve absolue; aussi les Niams-niams aiment-ils leurs femmes, et il n’est pas de sacrifice auquel le mari ne consente pour ravoir la femme qu’on lui a prise. Les Mombouttous ont le teint couleur de café moulu. Leur roi Mounza accueillit les voyageurs de la manière la plus cordiale.

Le roi des Mombouttous, en costume de gala, avec son chignon surmonté d’un immense bonnet cylindrique à plumes de perroquet, avec sa chlamyde en écorce de figuier et ses innombrables anneaux de cuivre tout luisans comme une batterie de cuisine, ressemblait à un de ces potentats fabuleux dont parlent les anciens voyageurs; il n’avait sur toute sa personne rien qui fût emprunté aux autres peuples, rien qui révélât le contact de la civilisation orientale ou européenne. C’était un homme d’une belle taille, svelte et vigoureux, d’un port très droit; sur ses traits se lisaient la satiété, l’ennui, en même temps qu’un raffinement cruel et une sensualité animale. Il observa vis-à-vis de son étranger blanc une réserve extrême : lors de la première réception à peine daigna-t-il lui accorder un regard. Il examina de même sans témoigner la moindre émotion les cadeaux qu’on lui offrait; nil admirari, telle paraissait être sa devise. Bientôt commença le concert : on entendit d’abord deux sonneurs de trompe, de véritables virtuoses dans leur genre, qui savaient faire parcourir aux sons de leurs instrumens toute la gamme des voix de la création, depuis les soupirs de la brise jusqu’au rugissement du lion en fureur. Puis vinrent des chanteurs et des bouffons, dont l’un paraissait être le fou du roi. Enfin Mounza se leva et prit la parole; son discours, qui évidemment visait à l’éloquence, fut à chaque instant interrompu par des applaudissemens frénétiques. Une symphonie que le roi dirigeait lui-même termina la fête.

Le lendemain, M. Schweinfurth fut réveillé avant le jour : le roi lui envoyait une maison. C’était un énorme panier de rotang muni de son couvercle, et qu’on s’empressa d’adosser à la tente du voyageur. Ainsi domicilié chez les Mombouttous, il ne tarda pas à entrer avec eux en rapports plus intimes. On lui apporta des armes, des outils, des plantes, des crânes en grand nombre, crânes qui représentaient les restes de repas de cannibales. C’est en effet ici le point de l’Afrique où l’anthropophagie est le plus en honneur. M. Schweinfurth en rencontrait des preuves à chaque pas, bien que le roi, connaissant l’aversion de ses hôtes pour cette hideuse coutume, eût défendu de préparer les repas de chair humaine en public. Malgré leurs habitudes de cannibalisme, les Mombouttous sont sous bien des rapports supérieurs à leurs voisins; les Nubiens vantent la solidité de leur amitié et la noblesse de leur caractère. Il y a dans les traits de leur visage quelque chose qui semble trahir une oriine sémitique.

Les visites des indigènes, tout intéressantes qu’elles fussent pour lui, finirent cependant par importuner notre voyageur; ce fut surtout la curiosité des femmes qui devint exaspérante : elles le suivaient pas à pas, lui faisaient cortège par centaines, épiaient ses moindres actions. Cette vie dura trois semaines; c’étaient tous les jours des fêtes, des chasses, des surprises de toute sorte, parmi lesquelles la réjouissance qui eut lieu à l’occasion du retour d’une troupe chargée de butin ne fut pas la moins curieuse. Ce jour-là, le roi Mounza, couvert d’un costume fabriqué de plumes et de queues d’animaux, exécuta au milieu d’un cercle formé par ses quatre-vingts épouses une espèce de danse nationale, se disloquant et gambadant avec la furie d’un derviche ivre. Un autre jour, Mounza se mit en tête qu’il aurait les deux chiens de son hôte, qui étaient d’une race plus grande que celle du pays. Après de longues négociations, car M. Schweinfurth tenait beaucoup à ses chiens, Mounza en obtint un en offrant de le payer par un échantillon de la nation naine des Akkas.

On connaît les traditions des anciens concernant le peuple des Pygmées, toujours en guerre avec les grues. Les Nubiens de M. Schweinfurth lui avaient plus d’une fois parlé d’un peuple nain qui semblait réaliser ce type fabuleux. « Au sud des Niams-niams, disaient-ils, habitent des hommes tout petits dont la barbe est si longue qu’elle atteint leurs genoux. Ces nains, armés de lances, se glissent sous les éléphans et les éventrent avec une agilité qui les rend insaisissables. » Pendant son séjour dans les zèribas, il entendit parler des nains que l’on voyait chez les princes niams-niams, où ils jouaient le rôle de bouffons. Le fait ne paraissait pas douteux; cependant M. Schweinfurth hésitait encore à croire à l’existence de tout un peuple de mirmidons. Enfin un jour, chez le roi Mounza, il vit arriver le chef de la caravane, Abd-es-Samâte, portant sur ses épaules une étrange créature dont la tête s’agitait convulsivement et qui jetait partout des regards éperdus. C’était un Akka de la suite du roi. M. Schweinfurth réussit à le tranquilliser en le comblant de cadeaux, et il put l’examiner, le mesurer et le dessiner à son aise. On l’appelait Adimokou ; il était le chef d’une petite colonie établie à une heure de chemin de la résidence du roi. Aux questions qui lui furent adressées sur son pays par les interprètes de M. Schweinfurth, il ne répondit que d’un air d’ennui et d’une manière vague. Tout ce qu’on tira de lui, c’est que les Akkas demeuraient à trois jours de marche du côté du sud-est, et qu’ils formaient neuf tribus. Tout à coup, voulant se soustraire à cet interrogatoire, Adimokou, par un bond prodigieux, s’élança hors de la tente; on le ramena, et il consentit à exécuter sa danse guerrière. Malgré son gros ventre, ses jambes courtes et son âge avancé, le petit chef fit preuve d’une verve tout à fait extraordinaire; ses cabrioles et sa pantomime grotesque excitèrent l’hilarité bruyante des spectateurs. L’agilité de ces petits hommes est en effet chose inouïe. On les voit traverser les hautes herbes en bondissant comme des sauterelles; ils s’approchent ainsi de l’éléphant à une portée de flèche, lui crèvent un œil, puis vont l’éventrer d’un coup de lance.

Adimokou se retira fort satisfait de l’accueil qu’il avait reçu. Depuis lors il vint des Akkas presque tous les jours; une fois même on vit en arriver tout un régiment qui formait l’escorte d’un des vassaux du roi. M. Schweinfurth, qui rentrait le soir de ce jour-là d’une longue excursion, fut tout étonné de voir à la porte de la demeure royale une troupe de gamins qui semblaient jouer aux soldats et qui le visaient d’un air insolent avec leur arc tendu. On lui dit alors qu’il avait devant lui des guerriers akkas. Il se promit de faire plus ample connaissance avec eux le lendemain; mais avant le lever du soleil toute la bande avait décampé. Heureusement, comme nous l’avons déjà dit, Mounza finit par donner à M. Schweinfurth un Akka en échange de l’un de ses chiens. Le pauvre Nsévoué mourut à Khartoum lors du voyage de retour; mais pendant dix-huit mois notre voyageur l’avait eu sans cesse sous les yeux et avait pu le soumettre à une étude attentive. Il avait réussi à l’apprivoiser complètement en flattant ses goûts et en acceptant sans murmure tous ses caprices. Nsévoué avait à peine dix-sept ans quand M. Schweinfurth devint son propriétaire, et sa taille était alors de 1 mètre 34 centimètres. Causer avec lui n’était point chose aisée, car le langage des Akkas est presque inarticulé, et ils éprouvent une difficulté extrême à parler une autre langue que leur idiome naturel. Nsévoué ne put jamais apprendre les quelques mots d’arabe qui auraient suffi pour une conversation élémentaire, et même pour le bongo il n’arriva qu’à balbutier d’une manière à peine intelligible quelques bouts de phrase. Ses instincts n’avaient rien de généreux. Il se faisait remarquer par une gloutonnerie effrayante, il s’amusait à torturer les animaux, à cribler de flèches les chiens qu’il rencontrait. Pendant un combat que la caravane eut à livrer aux Niams-niams, Nsévoué jouait avec les têtes des ennemis décapités. Lorsqu’il vit qu’on les faisait bouillir pour dépouiller les crânes, il courait et sautait en criant : Bakînda nova? Bakînda hi hè koto ! (où est le coquin? le coquin est dans la marmite.)

Les Akkas sont établis au sud des Mombouttous et leur sont en partie soumis; ils chassent pour leurs voisins et sont protégés par eux. Le roi Mounza a obligé un certain nombre de familles de cette nation à se fixer dans les environs de sa résidence, et il leur fournit tout ce qu’on trouve de meilleur à manger et à boire dans le pays. Il semble que les Akkas appartiennent à une longue série de peuples nains qui habitent les régions équatoriales de l’Afrique, et qui offrent tous les caractères d’une race aborigène. Ils rappellent les Boshimans sous beaucoup de rapports; ils ont notamment, comme ces derniers, de très grandes oreilles. Leur couleur est le brun mat du café peu brûlé; ils ont peu de barbe et la chevelure courte et laineuse. La tête, trop grosse, est supportée par un cou mince et faible ; les bras sont longs et grêles, le dos fortement arrondi; l’épine dorsale est tellement flexible qu’après un repas copieux l’échine se creuse et le dos figure un C. M. Schweinfurth parle avec admiration de leurs mains petites et délicates comme celles d’un enfant. Les Akkas sont essentiellement chasseurs; ils excellent dans l’art de poser des pièges, de surprendre le gibier et de s’en emparer ; ils sont rusés, méchans et cruels. Rien n’égale la vivacité de leurs mouvemens, la mobilité de leurs traits, qui les fait ressembler à des singes plutôt qu’à des hommes.

En retournant chez les Niams-niams, la caravane eut à repousser une attaque où son chef Abd-es-Samâte fut grièvement blessé. Il avait été obligé de laisser une charge considérable d’ivoire en dépôt chez un chef voisin, le roi Wando, qui depuis longtemps ne cachait pas ses dispositions hostiles, et qui avait menacé de faire un mauvais parti au mbarik-pèh (mangeur d’herbe), — c’est le nom par lequel les indigènes désignaient M. Schweinfurth parce qu’ils le voyaient sans cesse ramasser des herbes. Son interprète avait raconté d’ailleurs qu’en s’isolant chaque jour derrière quelque buisson il avalait rapidement d’énormes quantités de feuilles et d’herbes, et les serviteurs de notre botaniste affirmaient qu’ils le voyaient revenir tout guilleret et content de chaque excursion dans la forêt, tandis qu’eux se sentaient alors tout brisés et affamés. Le roi Wango avait donc résolu d’attaquer la caravane à son retour, afin de garder l’ivoire qui lui avait été confié, et en approchant de la petite rivière qui forme la limite des états de Wango, on trouva la déclaration de guerre : un épi de maïs, une plume de coq et une flèche. Des guides se présentèrent, jurant que, sous leur protection, la caravane serait en sûreté. Abd-es-Samâte eut le tort de donner dans ce piège; à peine était-on en route que les flèches des A-Bangas arrivaient drues comme grêle. Abd-es-Samâte lui-même reçut un coup de lance dans les reins; la blessure était grave, mais M. Schweinfurth s’empressa de la panser suivant les règles de l’art. Cependant l’ennemi croyait que le chef de la caravane était mort, et des bandes d’indigènes rôdaient autour du camp, insultant leurs adversaires par des invectives proférées en arabe et qu’ils semblaient avoir apprises tout exprès pour les adresser aux Nubiens. Samâte, irrité de ces injures, se fit porter sur un cône de termites, du haut duquel, brandissant son cimeterre, il défia pendant un quart d’heure ses agresseurs. Le lendemain, il y eut encore quelques escarmouches, mais l’ennemi ne tarda pas à battre en retraite. Pourtant la blessure d’Abd-es-Samâte nécessita une halte de plusieurs semaines, pendant laquelle notre botaniste, séparé de la caravane et campé avec sa suite sur les bords du Nabambisso, où il se trouvait privé de toute ressource, eut le loisir de se familiariser avec les tourmens de la faim. Bien des fois il fit son régal d’une poignée de termites mêlés à quelques grains de maïs. Quand la faim devenait trop vive, il s’enfonçait dans le fourré, dont les splendeurs faisaient taire les cris de l’estomac. N’y tenant plus, il résolut de ne plus attendre le retour d’Abd-es-Samâte et d’entreprendre une excursion aux sources du Diour, qui le rapprochait des zëribas et lui permettait de s’approvisionner. Le 1er juin, il revenait au Nabambisso, et peu après Abd-es-Samâte arriva lui-même au rendez-vous. Au mois de juillet, il rentrait dans la zèriba de Ghattas.

Les mois suivans furent remplis par de courtes promenades dans les contrées voisines, et M. Schweinfurth se disposait à suivre une nouvelle expédition dans le pays des Niams-niams quand, le 1er décembre 1870, un incendie provoqué par la décharge d’un fusil détruisit la zèriba et anéantit une grande partie de ses collections. En fouillant les ruines de sa demeure, le voyageur retrouva deux caisses renfermant des instrumens, puis quelques fers de lance et d’autres armes qu’il avait rapportées de chez les Niams-niams et les Mombouttous; mais les spécimens de l’industrie de ces peuples, sa collection d’insectes, ses manuscrits, le détail des travaux de huit cent vingt-cinq jours, sept mille observations barométriques, les mesures de toute sorte, les vocabulaires, tout cela avait disparu en quelques minutes. Peu de jours après arriva la triste nouvelle que l’avant-garde de l’expédition avait subi une défaite désastreuse, et que son chef, Abou-Gourou, était mort. Il fallut songer au retour. Avant de reprendre le chemin de l’Europe, M. Schweinfurth utilisa les six mois qu’il dut encore rester dans le bassin du Bahr-el-Gazal à pousser une pointe à l’ouest, dans le pays des Kredis.

C’est là qu’est la véritable source du commerce d’esclaves qui se fait par les routes du Kordofan. Jamais la traite n’avait été plus active que cet hiver-là. La croisière entreprise l’été précédent par sir Samuel Baker sur les eaux du Haut-Nil n’avait eu d’autre résultat que de déplacer les centres d’opération des traitans. Vers la fin du mois de janvier 1871, il y avait environ 2,700 ghellabas (marchands d’esclaves) dans le district des Bongos. Chacun de ces marchands ambulans est monté sur un âne qui, outre son cavalier, ne porte pas moins de dix pièces de cotonnade sans compter une foule de menus objets qui servent d’articles d’échange. Le baudet avec sa charge est troqué contre quatre ou cinq esclaves que le marchand ramène à pied. En dehors de ces détaillans, il y a les gros marchands qui arrivent escortés d’une force armée et d’une longue file de bœufs et d’ânes chargés de ballots ; ils ont leurs associés ou agens à poste fixe dans les zèribas, où ces agens résident presque toujours à titre de fakis, c’est-à-dire de prêtres. Le prix des esclaves varie beaucoup suivant l’âge et la nationalité des sujets.

Les Bongos, gens laborieux, dociles et d’un extérieur agréable, sont très appréciés; les Baboukres, dont rien ne peut étouffer l’esprit d’indépendance, sont au contraire peu estimés. Les nègres les plus recherchés sont les Noubas, qui viennent des terres hautes situées au sud du Kordofan, et les Krédis, qui habitent au sud du Darfour, et dont on enlève annuellement de 12,000 à 15,000 pour les vendre en Egypte. Pour que l’esclavage disparaisse, il faut d’abord, dit M. Schweinfurth, que l’Orient se transforme, qu’il renaisse; sous le régime de l’islam, ce serait une illusion vaine d’espérer un changement sérieux à cet égard. La conséquence la plus triste de cette chasse à l’homme, c’est la dépopulation. M. Schweinfurth a vu des cantons entiers changés en déserts par l’enlèvement de toutes les filles du pays : les jolies nadifs sont payées plus cher que les garçons. Les Arabes et les Turcs prétendent qu’ils ne saignent que des tribus sans valeur; mais ces nègres, dès qu’ils travaillent, valent encore mieux que leurs maîtres, parasites oisifs au banquet de la vie.

Le 21 juillet 1871, M. Schweinfurth était de retour à Khartoum, où Djafer-Pacha lui fit bon accueil; mais le lendemain on mit en prison ses serviteurs nubiens, qui à son insu avaient accepté quelques nègres des chefs de zèribas. M. Schweinfurth avait cru qu’ils n’étaient accompagnés que de leurs familles. Il n’obtint qu’à grand’peine qu’ils fussent élargis. Peu après, la mort lui enleva son fidèle Nsévoué, le petit Akka qu’il avait emmené avec lui; il succomba à une dyssenterie dont la cause principale était son irrémédiable gloutonnerie. Le 2 novembre, notre voyageur touchait le sol européen à Messine, après trois ans et quatre mois d’absence.

La relation complète de son voyage a été publiée l’année dernière en anglais et en allemand; elle remplit deux forts volumes ornés de gravures [3]. Par la nouveauté et la précision des renseignemens scientifiques qu’elle renferme, c’est certainement une des relations les plus importantes dont l’Afrique équatoriale a été l’objet dans ces derniers temps. C’est surtout pour la botanique, la zoologie et l’ethnographie que ce nouveau voyage d’exploration a été fécond en résultats imprévus. Nous n’avons pas besoin de dire que l’incendie du 1er décembre 1870 n’avait détruit qu’une partie des notes et des collections qui formaient le butin de l’intrépide botaniste, et qu’il s’est hâté de classer et de coordonner aussitôt son arrivée en Europe.

Reparti en 1873 pour l’Afrique, le docteur Schweinfurth a entrepris un voyage dans le désert de Libye, à l’oasis d’El-Kharghé, d’où il est revenu au mois de juin dernier [4]. En décembre 1873, le Bulletin de l’Institut égyptien d’Alexandrie mentionne encore sa présence à une séance de cette société savante, où il annonce que des barques du Haut-Nil, arrivées à Khartoum au mois de novembre, ont apporté les collections et les papiers du voyageur Miani, décédé au pays des Mombouttous. De ces collections faisaient partie deux Akkas vivans. A Khartoum, des créanciers avides avaient mis sous séquestre non-seulement les bagages du défunt, mais encore les deux pygmées qui les accompagnaient. On pense bien que l’on s’empressa de les délivrer et de les amener au Caire, où ils furent examinés par le président de l’Institut égyptien, Colucci-Pacha, et par un célèbre naturaliste anglais, M. Richard Owen. Nous trouvons quelques-uns des résultats de cette étude dans un mémoire que M. le docteur Bertillon vient de communiquer à la Société d’anthropologie de Paris, qui a reçu en outre plusieurs photographies de ces êtres bizarres, adressées d’Italie à M. de Quatrefages par le professeur Panceri. Les deux Akkas de Miani sont deux garçons, dont l’un peut avoir de neuf à dix et l’autre de douze à quatorze ans, si l’on juge de leur âge par l’état de leurs dents. L’aîné a 1m, 11, le plus jeune 1 mètre de haut. Leur teint est couleur chocolat; leurs yeux, grands et vifs sous un front élevé, ont une expression intelligente qui, jusqu’à présent, paraît tout à fait trompeuse. Leurs cheveux sont crépus; l’un les a noirs, l’autre châtain doré. Ils n’ont presque pas de lèvres, et leur bouche, lorsqu’elle est fermée, semble une simple fissure comme celle des singes, dont les rapprochent encore singulièrement le ventre bombé et l’échine concave, qui se creuse comme pour suivre le ventre ou comme entraînée par son poids. Leur nez est enfoncé, un peu épaté, avec des narines très larges ; en somme, vilaine figure portée par un corps disgracieux qui se balance sur des jambes grêles et écartées. Néanmoins ces affreux petits hommes font preuve d’une agilité et d’une dextérité surprenantes. Les deux individus sur lesquels ont été faites ces observations viennent d’arriver en Italie, où ils excitent la plus vive curiosité. Le professeur Panceri, qui les avait amenés du Caire, les a présentés au roi Victor-Emmanuel. Au théâtre, où on les a conduits plusieurs fois, ils ont paru s’amuser beaucoup; l’aîné a fini par retenir un air d’un opéra populaire, qu’il chante d’une manière assez juste. Ce qui frappe surtout dans ces petits sauvages, c’est une extrême mobilité d’esprit : les impressions les plus opposées se succèdent chez eux sans transition.

L’étude de ces curieux échantillons des pygmées africains sera certainement d’un haut intérêt pour l’ethnographie, et permettra de compléter les notions qu’on possède sur les races humaines qui se rapprochent le plus des singes anthropoïdes. On se convaincra ainsi de plus en plus qu’un abîme sépare encore l’orang-outang et le chimpanzé des hommes placés au degré le plus bas de l’échelle des races. La découverte des Akkas forme certainement le point saillant du voyage de M. Schweinfurth, et, bien qu’il ait dû laisser en Nubie (enterré en un lieu où il sera facile à retrouver) le squelette du seul individu qu’il eût ramené avec lui, on lui devra toujours les premiers renseignemens authentiques et précis sur cette race étrange, sur le pays qu’elle habite, sur ses caractères physiques et ses mœurs.


R. RADAU.

  1. Les voyages de Speke et de Baker ont été racontés en détail par M. C. Cailliatte dans la Revue du 15 avril 1864 et du 1er janvier 1867.
  2. Mlle Tinné, accompagnée de sa mère et de la baronne van Cappellen, avait organisé une nombreuse expédition qui remonta le Fleuve des Gazelles jusqu’au port Rek, dont M. de Heuglin, l’un des savans attachés à l’expédition, réussit alors à fixer la position géographique. Son compagnon, le botaniste Petherick, fut une des victimes du climat meurtrier de ces contrées.
  3. Une excellente traduction française, due à la plume exercée de Mme Henriette Loreau et enrichie de gravures nouvelles, faites d’après les croquis de l’auteur, est sur le point de paraître (Paris, Hachette).
  4. Ce voyage de M. Schweinfurth à la Grande-Oasis d’Egypte est distinct de la mission de M. Rohlfs, qui a visité le désert libyque à la même époque. D’après M. Schweinfurth, il est probable que les sources profondes et très nombreuses que recèle la Grande-Oasis sont alimentées par des infiltrations souterraines venues du Nil de Nubie.