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Revue des Deux Mondes, août 1914
Anonyme (Un Alsacien)

Un Village d'Alsace-Lorraine en 1914

UN

VILLAGE D’ALSACE-LORRAINE

EN 1914



Mon village sera mon microcosme d’Alsace-Lorraine. Je le connais sur le bout du doigt ; il y a si longtemps que ma famille l’habite ! Il n’est naturellement pas toute l’Alsace-Lorraine, ni surtout celle des villes. Mais tel qu’il est, il représente assez bien la localité terrienne de nos régions, qui sont, autant qu’industrielles, gros pays de culture. Pourquoi dire : d’Alsace-Lorraine ? me demanderez-vous. L’Alsace et la Lorraine, c’est deux, c’est très différent. Sans doute. Mais je craindrais, à préciser, de causer quelque ennui à mes compatriotes. La main du vainqueur est si légère ! Et puis, le joug allemand n’a que trop unifié le sort des deux provinces. Or, c’est justement la germanisation, ses méthodes et ses résultats, que je me propose d’étudier. Et à cet égard, je puis assurer que la situation est à peu près la même en Alsace et en Lorraine.


I


Rappelons en quelques lignes l’évolution des esprits depuis la guerre. Dans une première période, qui va de 1871 à 1897, c’est la douleur et la résistance farouche en face d’une France qu’on sent unie. Plus tard, la funeste affaire que l’on sait jette la division non seulement en France, mais même en Lorraine. En France, le sentiment militaire et patriotique semble avoir un moment faibli : à cette période correspond dans les deux provinces l’essai d’une vie qui s’accommode au cadre nouveau imposé par les circonstances. Surviennent enfin les incidens marocains, les risques de guerre, la déception dans la tentative de rapprochement avec l’Allemagne. L’Alsace-Lorraine retrouve la certitude de son cœur, et la France, qui se relève rapidement, permet à nouveau les espoirs et rend la fierté aux souvenirs. Mais ceci a besoin de quelques développemens.

L’exécution du traité de Francfort fut un déchirement pour nos provinces livrées en proie à l’Allemagne. Après un siècle de théories magnifiques sur le droit des peuples, et de réalisations effectives aussi grâce à la France, être arraché à celle-ci par la nation qui en a tiré les plus grands profits, quel réveil et quel retour ! L’Alsace-Lorraine se replia sur elle-même avec ses souvenirs et ses espérances. La douleur eut chez elle son habituelle répercussion d’une vie morale plus intense et plus élevée. Les luttes politiques et sociales s’apaisèrent. Ce fut un resserrement général. La religion, par-dessus tout, fut le grand refuge. L’Alsace-Lorraine resta à l’abri des fermentations anticléricales qui se produisirent en France et dont il n’entre pas dans notre sujet de parler. Nous nous contenterons de dire qu’il y eut en Alsace-Lorraine un sentiment froissé. C’est alors que, d’une façon générale, on se demanda si on ne devait pas franchement se créer un nouveau genre de vie dans un état de choses changé et accepté. L’Alsace-Lorraine songea à devenir elle-même, elle toute seule, et toujours éprise de beauté et pleine de tendresse pour l’ancienne patrie, à jouer un rôle pacificateur entre les deux ennemis séculaires, pour épargner surtout de nouveaux malheurs à la France.

Le parti catholique de l’Empire fit les premiers pas vers les catholiques des provinces annexées. Le Centre allemand multipliait les sollicitations depuis longtemps. Il mettait en avant les intérêts supérieurs de la religion. Les Alsaciens-Lorrains se laissèrent quelque peu prendre à ces avances et saisir par l’engrenage. Chose nouvelle, ils participèrent effectivement en assez grand nombre à la vie allemande. L’Alsace-Lorraine, qui gardait un souvenir très cher de ses années d’union avec la nation française, mais qui était momentanément troublée dans ses sentimens, tentait une expérimentation loyale du fait accompli. L’expérience fut malheureuse ; la collaboration avec le Centre n’amena que des déceptions, et les quelques avantages obtenus produisirent des résultats imprévus, inverses de ceux qu’on avait escomptés.

Les Alsaciens-Lorrains s’essayaient timidement à participer à la vie générale de l’Empire, mais comme Alsaciens-Lorrains, avec tout leur passé, en toute loyauté d’ailleurs. L’Allemagne, toujours avec le manque de doigté et l’incompréhension qui la caractérisent, s’était attendue à ce qu’ils agissent en Allemands, comme des Allemands, tout de suite, sans transition, et surtout à la vraie manière des Allemands, c’est-à-dire dans un esprit hostile à la France. Le malentendu fut immédiat.

Le Centre catholique était surtout allemand, lui aussi. Les Alsaciens-Lorrains avaient espéré se retrouver avec lui dans les sphères élevées de la religion et y nouer des accords. Ils constatèrent que le Centre, devenu un parti gouvernemental, avait perdu de sa piété pure pour cultiver trop assidûment l’intérêt germanique. Lorsqu’on discuta la constitution du Pays d’Empire, le concours du Centre ne fut pas celui qu’on attendait. En général, la constitution causa un gros désappointement. L’Allemagne répondait par un statut de défiance aux premières avances d’un peuple malheureux, fier, et qui semblait d’autant plus facile à gagner qu’il était alors quelque peu désorienté.

Cette expérience avait néanmoins procuré certains avantages aux deux provinces. De manière générale, le vainqueur avait adouci sa loi. Il fut plus tolérant pour les associations. Il permit aux Alsaciens-Lorrains de se souvenir plus ouvertement de leur passé. Il autorisa assez fréquemment des sociétés françaises à franchir la frontière. Il laissa jouer la Marseillaise. Et on revit nos trois couleurs déployées dans des cérémonies.

Pour les Alsaciens-Lorrains, user de ces tolérances n’avait d’abord été que l’exercice du droit, qu’on ne paraissait pas leur contester au début, de se souvenir. Mais constatant que les méfiances persistaient, ils en furent offensés, et laissèrent leur cœur se réjouir aux paroles, aux accens qu’ils entendaient, aux couleurs bien-aimées qu’ils revoyaient à nouveau. Le mendiant qui jouait la Marseillaise sur son orgue de Barbarie était acclamé, et la jeunesse reprenait en chœur le vieux chant de guerre. Derrière le drapeau français d’une société de Pont-à-Mousson, plus de trente mille annexés s’engouffraient dans Metz et faisaient trembler la ville à entonner les airs pleins de gloire.

Au surplus, cette politique de rapprochement entre les pays conquis et l’Allemagne ne pouvait avoir quelque chance de succès que si elle se déroulait dans une atmosphère absolument pacifique entre l’Allemagne et la France. Cette atmosphère ne tarda pas à s’assombrir. Le gouvernement allemand, maladroit, se livrait à la manifestation de Tanger, et toutes les angoisses des Alsaciens-Lorrains au sujet d’une guerre étaient ravivées. Bientôt ce grave incident était suivi de plusieurs autres, non moins sérieux, par lesquels l’Allemagne marquait sa volonté de provoquer une lutte. Ces incidens multipliés avaient rendu à la France le service de l’arrêter sur la voie de sa perte ; elle s’était ressaisie, s’était appliquée à reconstituer ses forces militaires, et revenait peu à peu à une politique intérieure meilleure. En somme, elle reprenait l’aspect traditionnel, mélange de douceur et de force.

L’affaire de Casablanca sonna le réveil. Je me trouvais en Lorraine lorsqu’elle survint. Peu à peu les détails filtrèrent. On s’abordait et on se disait la bonne nouvelle : « La France a résisté ; l’Allemagne a reculé. » Ce mot : « L’Allemagne a reculé, » porté de bouche en bouche, semblait l’annonce de temps meilleurs et pleins de promesses. A partir de ce moment, l’Alsace-Lorraine a retrouvé son amour pour la patrie française dans son entière pureté : il est resté depuis plus vivant que jamais.

Mais ce rapide historique n’avait d’utilité qu’à situer mon sujet même. Il n’est que temps de l’aborder. Je commencerai par étudier les indigènes, les vrais Alsaciens-Lorrains. Je passerai ensuite aux immigrés.


II


La classe prolétarienne, qui ne possède rien ou presque rien, à peine un bout de « chènevière » ou la petite maison d’une valeur de quelques centaines de francs, n’est pas nombreuse dans nos campagnes. C’est la plus incertaine et flottante au point de vue qui nous occupe.

Elle se compose principalement d’ouvriers agricoles. Les industries sont rares dans ma région. Plusieurs usines ont fermé leurs portes après la guerre ; celles qui ont subsisté n’ont pas une grande activité ; il s’en est très peu créé. C’est ici qu’il faut confirmer ce que j’ai vu énoncer quelquefois ailleurs entre les pays d’Allemagne proprement dits et les départemens orientaux de la France, qui les uns et les autres ont pris depuis quarante ans un essor industriel merveilleux, l’Alsace-Lorraine est comme en stagnation. Sans doute, certains cantons sont des centres industriels importans ; mais même ces cantons n’ont pas connu une progression comparable à celle des contrées voisines de France ou d’Allemagne.

Je sais donc peu de chose de l’ouvrier d’usine. Je crois que ce que je vais dire de l’ouvrier agricole lui est néanmoins applicable en grande partie.

Les salaires ont bien augmenté depuis la guerre, plus que doublé. Le coût de la vie a beaucoup augmenté aussi. De façon générale cependant, la situation matérielle de l’ouvrier est bonne. L’Alsacien-Lorrain est d’ailleurs un ouvrier de tout premier ordre. Il fait prime sur l’ouvrier allemand, qui est lymphatique, travaille plus longuement et produit moins. Il n’est pas rare de voir l’ouvrier agricole allemand faire sa sieste hiver comme été ; la sieste n’est guère connue de l’Alsacien-Lorrain que pour quelques journées d’été, les plus chaudes ; et ce n’est pas au temps des longues nuits qu’il en faudrait parler. Sur un chantier de travaux publics, il y a quelques années, la Société allemande qui les exécutait a été amenée à éliminer peu à peu tous les Allemands pour ne conserver que les indigènes, à cause du rendement supérieur de leur travail.

Ces conjonctures favorables pour elles n’ont pas changé les sentimens des classes populaires. Elles sont françaises de cœur et d’esprit. MM. Maurice Barrès, Paul Acker, d’autres encore, ont parfaitement noté l’état d’âme de l’Alsacien-Lorrain, même des couches les plus basses : il a conscience d’appartenir à une civilisation supérieure à celle de son vainqueur.

Ce sentiment donne une force de résistance extrêmement puissante, la plus puissante que l’humanité ait jamais connue. C’est lui qui a mué peu à peu l’Empire romain en Empire byzantin, et qui a fait l’absorption si facile des Barbares au moyen âge, en Gaule et ailleurs. C’est un sentiment invincible.

En 1911, l’Empereur a offert, à des conditions très avantageuses, la visite des provinces conquises et des champs de bataille aux anciens combattans. Ces vétérans ont soulevé l’hilarité générale des pays annexés. Plus les Alsaciens-Lorrains ont appris à connaître par eux leurs soi-disant frères germains, plus ils ont senti leur supériorité, moins ils ont été enclins à se réclamer de la peu séduisante parenté. Ces pauvres vétérans n’ont laissé comme souvenir de leur passage qu’une épithète railleuse de plus. On les appelle les Beinuns. Ces êtres ridicules et minables, venus de leurs sables et de leurs champs à pommes de terre, n’en dénigraient pas moins avec amertume tout ce qu’ils voyaient en Alsace et en Lorraine. Pourquoi donc les avoir prises ? leur répondaient les Alsaciens-Lorrains.

Constatant chaque jour, à maintes reprises, sa force physique nerveuse plus grande, conscient de son esprit moins lourd et de sa gaieté plus légère, l’ouvrier alsacien-lorrain méprise l’Allemand. Phénomène à remarquer, je l’ai constaté dans ma région, je ne sais pas s’il existe ailleurs : l’ouvrier, l’homme alsacien-lorrain, épouse peu l’Allemande. Dans mon bourg, il n’y a pas un seul indigène qui en ait épousé une. L’inverse a lieu plus fréquemment ; j’en dirai plus loin les conséquences.

Ajoutez qu’un atavisme obscur de liberté fait apparaître à l’Alsacien-Lorrain l’air de France comme plus vif ; qu’il garde médiocre souvenir de son passage a la caserne où cependant il est mieux traité que l’Allemand véritable ; que toute la machine aristocratique de l’Empire s’abat particulièrement sur lui ; (par exemple lors de la conscription où seuls ne partaient, au moins jusqu’à ces tout derniers temps, que les pauvres diables incapables de trouver une protection ;) enfin que, par un axiome d’État, le malheureux a toujours tort. Tout cela éloigne de l’Allemagne l’Alsacien-Lorrain des classes les moins fortunées. Et la France grandit par comparaison.

C’est cependant dans la classe ouvrière que la germanisation aurait, dit-on, accompli le plus de progrès. Cette constatation ne contredit pas celles qui précèdent. A peiner des journées entières des mêmes labeurs que son frère allemand, le simple manœuvre alsacien-lorrain sent s’émousser son animosité. Sans compter que les doctrines socialistes, encouragées en pays d’Empire par le gouvernement, viennent encore le troubler sur la véritable direction à donner à ses sentimens. Mais la vieille haine reparaît dans les crises.


III


Dès que l’on arrive à la classe des petits propriétaires, commerçans et cultivateurs, la plus nombreuse dans nos pays aisés, il n’y a plus aucune réserve à faire : c’est de la chair vivante militante de France, gardée dans une qualité magnifique par la lutte même.

Ni les commerçans ni les cultivateurs n’ont souffert véritablement de la séparation. Si les commerçans n’ont pas connu l’essor remarquable de leurs confrères de Meurthe-et-Moselle par exemple, leurs affaires se soutiennent néanmoins. Mais cela ne les empêche nullement de garder comme un privilège précieux leurs sentimens français. Dans cette classe de la société, on ne lit et on ne sait que les nouvelles de France. L’enfant, au retour de l’école, s’y retrempe dans les idées et les choses françaises. Chez moi, c’est pays de langue française ; toute la jeunesse, dans les foyers, ne parle que le français.

Tout le jeu des ambitions, des petites vanités, ne s’exerce que dans le cadre des choses de France. D’ailleurs, en Allemagne, ces ambitions sont limitées par force ; les enfans de nos provinces ne peuvent arriver qu’à des postes subalternes, sans relief ; les situations importantes sont entourées d’une barrière infranchissable pour eux. Et puis, — constatation qui procède toujours du sentiment de supériorité alsacienne-lorraine, — les plus belles situations au delà du Rhin leur semblent sans attrait ; elles ne leur inspirent ni désir, ni envie, ni admiration.

Pour ce qui est de la France, c’est autre chose. Ils savent qu’avec de l’énergie et de la persévérance, on peut facilement y devenir officier, y conquérir dans les diverses branches des administrations des postes honorables. Ils savent que ceux qui se sont élevés ainsi dans la hiérarchie sociale sont considérés, et que leur origine modeste ne pèse pas sur eux. Les caractères et les situations de France leur font l’effet d’un Eldorado.

Il n’y a pas, ou presque pas de petits bourgeois ou paysans, qui n’aient quelque parent plus ou moins éloigné, occupant en France une situation qui le remplit d’orgueil : dans l’armée surtout, la première des carrières pour les populations de l’Est, la seule qui élève véritablement. Dans mon village, un général de brigade français est le fils d’un vigneron ; un lieutenant de cavalerie est le fils d’un garde-chasse ; un officier d’infanterie a épousé la fille d’un tanneur et est cousin de tout le village. Combien d’autres dans le même cas ! Les deux grandes familles du pays sont pleines de militaires et tout cela voisine l’été sur le pied de la plus charmante fraternité : la vanité du village en est flattée tout entière.

Le phénomène est presque identique dans les carrières civiles. Un inspecteur des forêts est apparenté à beaucoup de familles de l’endroit ; et un ancien président de tribunal cousine depuis la bourgeoisie la plus solidement établie jusqu’au marchand de bois, au ferblantier et au faiseur d’échalas.

Enfin, ce n’est qu’en France que les destinées exceptionnelles s’accomplissent. Émigré à l’intérieur en Allemagne, l’Alsacien-Lorrain piétine ou avance peu ; l’Allemagne n’est pas son terrain. En France, au contraire, son énergie retrempée dans le malheur et son esprit de solidarité le met dans les meilleures conditions. Le fils d’un maçon de mon microcosme a conquis une grosse fortune dans l’entreprise des travaux publics à Paris et au Portugal. Tel autre marche à l’aisance à Paris dans la vente et la confection de vieux meubles. Un troisième acquiert dans son art une certaine réputation à Nancy. Et nous sommes un petit pays. L’être un peu doué, vigoureux, en Alsace-Lorraine, va chercher fortune en France. Ce sont les intérêts ou l’habitude qui font rester les autres, la plus grande masse. Et plus on s’élève dans la hiérarchie sociale, moins ceux qui restent ont de propension pour le fonctionnarisme d’Alsace Lorraine.

Il faut excepter, dans nos pays pieux, la carrière sacerdotale. Car en Alsace-Lorraine, nous sommes toujours sous le régime du Concordat de 1801, et les curés sont fonctionnaires. Un curé d’Alsace-Lorraine doit être salué chapeau bas par un Français : avec les pasteurs et les rabbins, appuyés au même idéal, ils sont l’âme de la résistance contre le spoliateur.

Leur situation est exceptionnelle. Dans un pays d’ordre moral comme l’Allemagne, ils jouissent d’une liberté qu’aucun autre citoyen ne connaît, et ils en usent pour marquer au gouvernement, à haute voix, ses erreurs et ses défaites.

Le clergé a connu un moment de flottement du temps du combisme. Il se ressaisit présentement ; il est revenu de ses coquetteries avec le Centre, et il s’en détache chaque jour davantage. Mais politique par tradition et par état, il ne fait rien brutalement. Ce n’est pas une rupture sèche, bruyante ; c’est une reprise de soi, douce, graduelle, ininterrompue. La France, pour nos prêtres, n’est pas encore ce qu’elle devrait être ; mais elle a retrouvé sa rayonnante beauté, à laquelle ils se laissent bien volontiers reprendre. Comme signe de ce renouveau d’inclination française, les prêtres alsaciens-lorrains ont répandu le culte de Jeanne d’Arc, qui est général et très ardent dans nos provinces, et ils ont redoublé d’efforts pour entraîner les masses au pèlerinage de Lourdes. Dans mon village, il y a peu de maisons qui n’aient leur statue de Jeanne d’Arc, et qui ne pavoisent de son oriflamme les jours de fête. De même, la moitié de la population a pris part, depuis sept ou huit ans, au pèlerinage alsacien-lorrain de Lourdes. Les frais de déplacement sont modiques, et ainsi nombre de mes compatriotes ont pu traverser la France et en admirer les lumineuses beautés. Le résultat est très précieux.

Les autres fonctionnaires indigènes sont les notaires, les juges de paix, les greffiers, quelques fonctionnaires de la police et on peut même dire les employés de chemins de fer. Les petits fonctionnaires sont nombreux. Ils vivent en bons termes avec leurs collègues allemands, mais on les trouve toujours prévenans pour leurs compatriotes. Le Polizei-Komissar de mon bourg est indigène. Il fait exactement son service, mais il épargne tous les ennuis qu’il peut à ses concitoyens.

Les fonctionnaires plus relevés sont tout l’un ou tout l’autre : ou ils ont carrément passé à l’ennemi, et c’est très rare ; ou ils partagent intégralement les sentimens des autres Alsaciens-Lorrains. L’un d’eux, qui est un de mes meilleurs amis, est tout Français de cœur ; un autre m’a confié souvent son dégoût pour les palinodies auxquelles il était obligé de se soumettre ; un troisième éprouve le besoin d’affirmer, chaque fois qu’il vous parle, ses bons sentimens pour la France. Ces fonctionnaires souffrent dans leurs rapports obligés avec leurs confrères allemands : toujours la mentalité, la civilisation, ou plutôt le degré de civilisation diffèrent. Les inclinations, les pensées, les habitudes des uns ne sont pas celles des autres. Le gouvernement lui-même a été obligé de se rendre à l’évidence. Lors de la fête de l’Empereur, au banquet qui réunit tous les fonctionnaires, ceux dont l’origine est alsacienne-lorraine ont été dispensés d’assister. En haut lieu, on avait eu connaissance des sentimens pénibles que leur causaient ces agapes bien germaniques : presque dès le début du repas, tous les convives roulent sous la table.

Ainsi donc, même du côté des fonctionnaires, la germanisation n’a pas réussi, et la situation n’a pas varié. On subit un état de choses ; on tâche de vivre comme l’on peut ; mais les aspirations se portent ailleurs.


IV


Les Allemands sont peu nombreux dans nos campagnes ; le plus souvent il n’y reste que les fonctionnaires. Je suis convaincu que certains villages de terres éloignées ne possèdent pas un seul Allemand.

Les ouvriers allemands sont particulièrement rares. C’est que partout la main-d’œuvre agricole diminue au profit de l’autre, l’industrielle. La vie des champs n’a plus d’attrait pour le prolétaire.

Quelques familles de petits cultivateurs ou d’artisans sont venues s’installer dans mon village : familles extrêmement nombreuses, industrieuses et travailleuses. Arrivant de pays moins favorisés, moins heureux, elles sont dures au travail. Débarquées généralement avec quelques marks, elles parviennent rapidement à l’aisance ambiante.

De temps à autre, un Allemand vient fonder une nouvelle entreprise. Il faut reconnaître qu’ils sont excessivement entreprenans, — c’est leur qualité dominante, — et qu’ils trouvent très facilement parmi leurs compatriotes des gens pour soutenir leurs audaces. L’Allemand n’a pas un flair commercial particulier, bien au contraire ; il n’a pas même toujours les manières commerciales, comme on le dit beaucoup trop, car il est négligent, chicaneur et souvent impoli. Mais il est audacieux, il a la tête carrée, il est persévérant.

Il y a une quinzaine d’années, un Allemand, bien appuyé par les banques, a créé une industrie à côté de chez moi, au bord de la forêt. D’après notre sentiment à tous, elle ne pouvait réussir. Les conditions de notre pays ne conviennent pas à ce genre d’industrie, et celle-ci était en outre très mal placée. Elle tomba rapidement en faillite. Un groupe de brasseurs allemands l’a rachetée et a mis à la tête un nouveau directeur. En moins d’un an, même résultat. Vous croyez que ces chutes successives ont donné à réfléchir et jeté le découragement ? Pas du tout ; deux fois encore l’affaire a été rachetée, remise à flots et y a toujours immanquablement sombré. Présentement, elle est encore en faillite, et l’on parle déjà d’un nouveau groupe allemand pour la relever. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que l’insuccès a fait naître la concurrence. D’autres Allemands sont venus établir la même industrie dans le village, voici deux ans ; ils n’ont pas eu plus de succès.

Et l’aventure n’a rien d’exceptionnel. A des distances plus ou moins grandes de chez moi, sous d’autres formes, elle s’est fréquemment renouvelée.

L’Allemand a d’abord contre lui un très grave défaut et un très mauvais principe commercial : il n’est pas économe, et il ne recherche que les chiffres d’affaires, sans avoir égard à la proportion des bénéfices.

J’ai connu plusieurs Allemands qui, dans des situations de genre différent, gagnaient largement leur vie. Ils mangeaient tout ce qu’ils gagnaient, alors même qu’ils étaient chargés de famille. Et à leur mort, c’était la misère pour leur femme et leurs enfans.

La poursuite du gros chiffre d’affaires procède de l’éternelle vanité germanique. Un ancien fabricant de chaussures, retiré, me racontait avec orgueil qu’il était arrivé à faire jusqu’à 400 000 marks d’affaires par an ; je trouvais le résultat magnifique, mais j’étais étonné que cet homme eût une retraite si modeste. Je lui demandai combien il gagnait sur ces 400 000 marks. « De 12 à 15 000 marks par an, » me répondit-il. « Prélevés vos appointemens personnels et l’intérêt des sommes engagées ? » poursuivis-je. Il ouvrit de grands yeux comme à une question étrange et me répondit : « Pas du tout, 12 à 15 000 marks, tout compris. »

Trois à quatre pour 100 du chiffre d’affaires, comme bénéfice total, c’est tout simplement ridicule et le plus souvent dangereux. En France on travaille à un taux de bénéfice autrement rémunérateur ; en Angleterre aussi. Un homme dans les affaires sait qu’une marge de bénéfices trop réduite peut devenir négative au moindre accroc. C’est là, je crois, la principale raison de l’instabilité du commerce allemand. Car ce que j’ai entendu dire par mon fabricant de chaussures, combien d’autres Allemands me l’ont répété presque terme pour terme !

Il y a une dernière classe d’Allemands immigrés, ce sont les agens officieux de la germanisation, les colonisateurs pour le grand peuple. Des officiers retraités sans fortune, d’anciens fonctionnaires maigrement rentés, de vieux commerçans qui n’ont que médiocrement réussi, se retirent dans nos régions, achètent une maison et s’installent avec l’intention d’être les polarisateurs des idées germaniques.

Et ces gens ne viennent pas là de leur propre inspiration. Je suis convaincu que le gouvernement allemand agit ici comme en Pologne : il a une caisse noire sur laquelle il dote largement ces pionniers du germanisme. L’odyssée de ces pauvres diables est toujours la même. Ils débarquent au village l’air et le sourire vainqueurs ; ils achètent trois fois ce qu’elle vaut, — ce n’est pas eux qui payent, — une maison de bonne apparence ; puis ils s’établissent. Ils tentent quelques avances aux populations, déjà indisposées par leurs façons conquérantes ; elles les repoussent avec pertes. Les tentatives ultérieures n’ont pas plus de succès. Ils se rabattent sur leurs congénères ; il y en a deux ou trois dans la contrée ; mais ils sont d’extractions différentes et ne tardent pas à se goûter très peu réciproquement. C’est à peine s’ils se retrouvent de loin en loin dans une auberge du village pour une partie de cartes, à la fin de l’après-midi. Pendant un temps, ils avaient organisé des soirées de bière dans une salle spéciale, chez un hôtelier, et y avaient convié tout le ban et l’arrière-ban des purs Allemands ; mais l’hôtelier a été vite excédé de se coucher tard, de devenir le plastron des moqueries du pays et de perdre peu à peu sa clientèle indigène. Et il les a mis à la porte. Les soirées de bière avaient vécu.

Las bientôt du vide fait autour d’eux, nos valeureux pionniers sont pris de nostalgie. Ils ne sont plus possédés que d’une idée ; fuir ce désert d’hommes et regagner la chère Allemagne. Un jour, ils se décident à tout abandonner, la haute mission, la maison qu’ils revendent à vil prix. Ils bouclent leurs malles, chargent leurs meubles sur une voiture et vident définitivement les lieux.

Depuis une vingtaine d’années, nous avons eu cinq familles dans ces conditions. Trois ont déjà déguerpi, dont mon malheureux négociant en chaussures. Le quatrième est un ancien marchand de bonbons ; son outrecuidance seule le fait résister à tous les désagrémens qu’il s’attire, et son extraction médiocre lui permet de se distraire dans la compagnie des gendarmes, facteurs, douaniers et autres de ses compatriotes.

Le cinquième est un ancien officier, charmant, doux, cultivé, le plus civil des hommes. Son histoire est lamentable. Il est venu avec tous les siens, a acheté la vieille maison d’une illustre famille et a accompli sa tournée de visites dans le voisinage, parcourant, le sourire aux lèvres, les rues et les champs. Ses amabilités lui sont restées pour compte. Il a essayé de lutter, avec une parfaite courtoisie d’ailleurs. En vain. Il ne voit personne et ne parle à âme qui vive. Sa femme, dépitée, l’a poursuivi de ses récriminations et accablé de scènes. Le ménage est devenu un enfer. Ils ont été pris de maladie noire. La femme est morte, en est morte. Je crois que lui ne s’obstine plus que par discipline. Il en est venu à adopter l’habitude du pays : il s’installe derrière les persiennes closes et inspecte tout le jour l’élément hostile qui bat ses murs.

Reste la question des mariages entre les deux élémens. J’en ai déjà dit quelques mots. Ceux d’Alsacien-Lorrain à Allemande sont moins fréquens que ceux d’Alsacienne-Lorraine à Allemand. On a vu les motifs du premier phénomène ; pour l’inverse ils se tirent du même ordre d’idées. La femme choisit moins dans le mariage ; les difficultés de la vie pour elle la poussent à accepter plus rapidement le premier parti qui se présente. Aussi ces mariages sont-ils d’autant plus fréquens que l’on descend davantage dans l’échelle sociale.

A vrai dire, les uns et les autres ne sont pas très nombreux, mais leurs conséquences sont différentes. Les mariages d’Alsacien-Lorrain à Allemande sont sans effet appréciable. En revanche, l’Alsacienne-Lorraine a une grosse action dans son foyer. Elle adoucit le mari à l’égard de la France, et elle francise les enfans.

Un ancien magistrat allemand, époux d’une Lorraine, s’est fixé à sa retraite dans notre localité. C’est un petit homme, tout pangermaniste. Sa terreur que l’on doute de la supériorité de sa grande patrie est telle, que la conversation avec le moindre indigène le disloque en mille politesses : il ne voudrait pas être pris pour un sauvage. Sa femme ne lui permet d’être pangermaniste que hors de la maison. Son fils aîné est officier dans un régiment de cavalerie : c’est un Allemand mesuré, plein d’égards pour nous et comme sympathique à la France. L’autre fils incline visiblement à préférer la France. Les deux filles n’ont voulu épouser que des Français.

Un autre petit fonctionnaire, en activité celui-là, a épousé une Française des environs de Pont-à-Mousson. Il est le plus charmant de tous ses collègues pour les indigènes, et ses fillettes parlent français, vont fréquemment en France, en un mot penchent vers la France.

Enfin, tout dernièrement, le fils d’un petit cultivateur, venu de Prusse Rhénane, a épousé une Française gentille, mais pauvre. Ce bon gros garçon devenait autrefois tout rouge au seul nom des Français. Il se transforme ; il se prend de civilité avec nous ; il nous parle dans notre langue. Puissance d’attraction de la civilisation française !

Toute la question est là. C’est ce que M. Maurice Barrès a si bien fait toucher du doigt dans ses écrits sur nos malheureuses provinces. La civilisation française, supérieure, plus vieille, plus fine, héritière directe de ce qu’il y a de plus grand à travers les âges, ne peut s’incliner devant cette nouvelle venue qui a toutes ses preuves à fournir et à qui son orgueil seul donne l’illusion de titres qu’elle n’a pas, ou qu’on ne lui reconnaît pas. Elle résiste victorieusement ; elle repousse et subjugue le vainqueur lui-même.

Conclusion : la germanisation ne fait presque aucun progrès dans les campagnes. Les Allemands ne le constatent que trop : c’est ce qui les irrite et rend la situation si dangereuse. Ils reviennent présentement aux mesures de défiance et de violence. Ce n’est qu’un commencement. Quand ils seront tout à fait convaincus de leur défaite irrémédiable, ils voudront ressaisir la victoire d’une autre manière, de la seule qui soit à leur portée.

La France fera bien de se tenir prête pour ce moment-là[1].

Un Alsacien.

  1. Notre collaborateur avait vu juste ; nous n’avons pas besoin de dire que son article était écrit avant les événemens actuels ; nous n’avons eu rien à y modifier. [N.D.L.D.]