Un Soldat de Verdun - Raymond Jubert

Un Soldat de Verdun - Raymond Jubert
Revue des Deux Mondes6e période, tome 45 (p. 729-740).
Un soldat de Verdun – Raymond Jubert


I

Aucune guerre n’aura, au même degré que celle-ci, suscité le témoignage écrit des combattants. Elle ne dure que depuis quatre années et déjà elle comporte, du moins chez nous, une littérature aussi démesurée qu’elle-même. C’est là un phénomène très nouveau, qui s’explique par une nouveauté correspondante dans le recrutement des armées. Le soldat de métier qui les composait jadis n’était que soldat. Son intelligence, le plus souvent, restait strictement professionnelle. Stendhal, pourtant si fier d’avoir porté l’uniforme, reprochait à ses compagnons de la retraite de Russie ce manque d’ouverture dans l’esprit. Il les appelait des manches à sabre, bien injustement, semble-t-il, car ceux de ces héros qui se sont racontés, sur le soir de leurs jours, nous ont révélé, chez eux et chez leurs camarades, une très haute qualité d’âme. Mais cette vie intérieure demeurait d’habitude aussi inconsciente qu’inexprimée chez ces hommes dressés à la discipline de la caserne, sévèrement et uniquement. Il n’en va plus ainsi dans les armées d’aujourd’hui. Le service universel jette au champ de bataille, avec la mobilisation, un immense afflux d’hommes pour lesquels la « servitude militaire » n’a été qu’un épisode passager, et qui ont grandi, qui se sont développés dans toutes les libertés du travail civil. Ce sont des avocats et des ingénieurs des savants et des professeurs, des gens de lettres et des artistes, des agriculteurs et des ouvriers, des commerçants et des industriels. La veille encore, ces soldats improvisés menaient l’existence détendue et comblée qu’une civilisation plusieurs fois séculaire procure à ses héritiers. Voici qu’ils passent, sans transition, du bien-être, de l’indépendance, de la sécurité, au besoin et à l’effort physique, à l’obéissance passive et au danger. Pour les intellectuels surtout, le changement est total. Hier ils pouvaient compliquer à leur fantaisie le jeu de leur pensée. Aujourd’hui elle leur devient, comme aux animaux, un outil dont l’emploi leur représente, en face de l’ennemi, une question de vie ou de mort. Ils doivent l’appliquer au petit fait immédiat, le plus momentané, le plus insignifiant : un point dans l’espace, un pli de terrain, un bouquet d’arbres, comme le sauvage lancé sur une piste. Un tel déplacement du plan de l’intelligence ne s’accomplit pas dans un automatisme irréfléchi. Nos gens ont beau s’adapter vite à cette direction inattendue de leur activité, il est impossible qu’ils ne subissent pas un sursaut de leur être intime. Qui dit adaptation ne dit pas abolition. Ce qu’il était dans la vie civile, ce soldat de rencontre le reste en partie dans sa vie militaire. Deux personnalités coexistent en lui, la plus récente comme greffée sur la plus ancienne. De là, dans les armées de ce type, cet esprit critique et qui rend plus délicat le rôle du chef, obéi, suivi, mais jugé. De là cette nécessité pour le gouvernement de surveiller avec grand soin le moral du pays. Les attaches des combattants et du milieu familier ne sont pas rompues assez complètement pour que l’Avant ne subisse pas sans cesse le contre-coup des opinions de l’Arrière. De là aussi, pour en revenir à la remarque de tout à l’heure, cette abondance des témoignages écrits.

Leur foisonnement atteste leur spontanéité. C’est un excès d’impression qu’ils manifestent. Par la lecture, par la conversation, par le théâtre, par les examens, par tous les plaisirs et tous les devoirs de leur jeunesse amusée ou studieuse, beaucoup de ces soldats s’étaient accoutumés à s’étudier, à s’analyser constamment. Comment ceux d’entre eux qui se sentaient un don d’écrire, même très faible, résisteraient-ils, traversant des heures d’une intensité souveraine, à la tentation de les noter, de les approfondir encore en les enregistrant ? Celui-ci a tenu un journal. Cet autre s’est épanché dans une correspondance avec les siens. Les éléments d’un livre sont là, tout trouvés, et de même qu’un soldat s’est greffé sur le civil, un chroniqueur de la guerre se greffe un jour sur le soldat.

Certes, ces livres de guerre sont d’une valeur bien inégale. Ne regrettons pas leur abondance. Même les médiocres ont cette vertu d’avoir été rédigés d’après nature. Nous leur devons de participer du moins en esprit à l’héroïque martyre des innombrables sacrifiés qui nous sauvent, nous, la France d’aujourd’hui, et nos petits-neveux, la France de l’avenir. A ces narrateurs de la Marne, de l’Yser, d’Ypres, de la Champagne, il faudrait savoir gré, quand leurs écrits ne serviraient qu’à nous imposer un respect plus ému et plus reconnaissant pour les survivants d’une défense qui a renouvelé, quatre ans durant, l’exploit des Thermopyles : « Passant, va dire à Sparte… » Chacun de ces narrateurs est à la fois le Spartiate des Thermopyles et ce passant-là, dans lequel l’épitaphe antique saluait un messager de l’honneur national. Et puis, il arrive que ce soldat qui témoigne pour ses frères de tranchée, et pour lui-même, est un écrivain de race. Alors ces feuillets où il a consigné ses souvenirs, au fond d’une cagna quelquefois entre deux assauts, sur une table d’hôpital d’autres fois, entre deux pansements, au dépôt entre deux citations, deviennent une œuvre, au sens plein du mot, et qui prendra rang dans la série des beaux livres laissés par nos mémorialistes, une des fiertés aussi de notre tradition française.


II

Dans la mesure où de pareilles affirmations sont permises, je crois bien que tel est le cas pour les pages que l’on va lire. Elles portent simplement comme titre : Verdun — mars, avril, mai 1916. Leur auteur était sous-lieutenant dans un des régiments d’infanterie qui, pendant ces mois tragiques, ont contenu, puis repoussé la ruée allemande. Il a fini de mettre ces notes au clair à l’hôpital maritime de Brest, où il était en traitement, un an plus tard. Il les a datées de mai 1917. Le 26 août suivant, il se retrouvait devant ce même Verdun.

C’était à l’aube. Sa section devait attaquer à cinq heures. Quelques instants avant le signal, l’officier donnait à ses hommes ses dernières instructions qu’un d’entre eux a rapportées : « Encore vingt minutes, mes enfants, et l’on part. Cent mètres à faire d’ici la tranchée boche. Ayez soin de vous tenir en liaison à droite et à gauche. Quand vous serez dans la position, il faudra la consolider à cause de la contre-attaque. Je ferai avoir la croix de guerre à tous ceux qui ne l’ont pas, et j’ai une bouteille et demie de gnole à distribuer après l’attaque… Cinq heures ! Mes amis, rappelez-vous que vous êtes de la 11e. Du courage, et en avant !… » Tous s’élancent. L’objectif, la tranchée du Chaume, est atteint en quinze minutes. C’est alors que le sous-lieutenant, debout sur le parapet, tombe frappe d’une balle à la tête. Il est tué du coup. Un sergent le ramasse. Blessé lui-même, il doit abandonner le corps qui n’a pas pu être retrouvé. Le 10 septembre, M. le général Guillaumat mettait le sous-lieutenant à l’ordre du jour de la deuxième armée en ces termes : « Officier de devoir dont la bravoure et l’audace allaient jusqu’à la témérité, et sachant par son exemple et sa parole surexciter tous ceux qui l’entouraient. Le 26 août, devant Verdun, après une période de travaux pénibles en première ligne sous le bombardement, a conduit sa section dans des conditions difficiles à l’assaut de la position allemande. Tué glorieusement en arrivant sur la position. » Ce héros ne servait que depuis le mois de décembre 1914, époque où il était parvenu, quoique réformé, à se faire accepter comme engagé volontaire pour la durée de la guerre. Il avait été promu officier dès 1915. Le résumé de sa brève carrière tient dans ces quelques lignes : une citation à la division, une au corps d’armée, deux à l’armée, trois citations collectives dont deux avec sa compagnie et une avec le régiment, la croix de guerre avec deux palmes, une étoile d’or, une étoile d’argent, la fourragère, la croix de la Légion d’honneur. Il avait fait l’Argonne, la Champagne, Verdun, la Lorraine, la Somme, l’Aisne et la Marne. Il avait été blessé en Argonne et sur l’Aisne. Il avait trois brisques de blessures et trois de présence au front : Il avait vingt-sept ans. Il venait de se fiancer. Dans la vie civile, il s’appelait maître Raymond Jubert et il était inscrit comme avocat au barreau de Reims.

Ces états de service de l’auteur de Verdun sont la meilleure préface à ce récit. Ils en garantissent la sincérité. C’est le cas de rappeler le mot fameux de Pascal : « Je ne crois qu’aux miracles dont les témoins se feraient égorger. » Pour mieux situer ce témoignage, il faut préciser la nature des préoccupations de son auteur avant cet engagement volontaire de 1914. On verra que Raymond Jubert est vraiment représentatif de ce soldat écrivain dans lequel je crois reconnaître un des types nouveaux de l’armée actuelle. Il s’apparente par plusieurs points à un Vigny, à un Vauvenargues. Mais ceux-ci étaient des gentilshommes destinés à l’épée par leurs traditions de famille, au lieu que Raymond Jubert, né à Charleville dans un milieu d’usines, semblait mal préparé par ses hérédités et par son éducation à la besogne périlleuse et sanglante dont il aura été un si brave ouvrier. Sans doute Charleville est sur la Meuse, et la frontière toute voisine, mais une frontière amie, celle de la Belgique. C’est bien ici une de nos marches, mais une marche d’industrie, une marche pacifique, si l’on peut dire. Aussi l’enfant, sur les bancs du collège, rêve-t-il d’un métier qui suppose la paix. Il fait ses études, qui sont brillantes, à l’Institution libre de Saint-Remy. En même temps qu’il s’y pénètre de convictions religieuses qui ne le quitteront plus, il s’y sature d’humanisme. L’appétit d’écrire s’éveille en lui. Il veut être poète. A quatorze ans, il envoie à François Coppée des vers que j’ai sous les yeux. J’en transcris la dernière stance à laquelle la matinée du 16 août 1917 donne une signification de pressentiment :

Pour cela, nous suivrons l’exemple de nos pères,
Et, portant fermement le drapeau, nous irons
Défendre notre foi, le pays et nos frères,
Et s’il le faut, nous périrons.

Au-dessous de ces vers, le poète a signé, de son écriture nerveuse, en faisant précéder son nom de cette devise : Salus Patriæ suprema lex. Mais le mince recueil qu’il publiait deux ans plus tard, sous un pseudonyme : Jeunesse fervente, le prouve, le futur combattant de Verdun se dessinait en imagination un tout autre avenir que celui d’un chef de section menant ses « biffins » à l’assaut d’une tranchée boche. Cette plaquette est dédiée à Mme la comtesse Anna de Noailles, et l’admiration témoignée ainsi à la jeune et géniale poète du Cœur innombrable révèle avec quelle ardeur le rhétoricien de Charleville épiait déjà le mouvement de la littérature contemporaine. Cette ardeur littéraire, ni les études de droit qui suivirent le collège, ni le stage chez l’avoué ne l’avaient refroidie. Témoin le sujet de thèse qu’il avait choisi pour son doctorat, conciliant ainsi ses goûts poétiques et les exigences universitaires : « les idées politiques de Lamartine… » Témoin la liste de ses projets de travaux retrouvée dans ses papiers, J’en transcris quelques titres qui décèlent la fièvre d’ambition intellectuelle, si révélatrice, dont est consumée la jeunesse des écrivains-nés, — un roman en quinze volumes : Jean Malleterre, le premier épisode devait s’appeler : le Sculpteur aux mains brisées ; — des pièces de théâtre : Comédiens, le Vieil homme, — les Autres, les Usuriers de l’amour, le Carrefour des douleurs ou l’Étranger ; — un recueil de vers : Le livre des jeux de la mort ; — d’autres romans : Liliatica via, Per mortem veritas, Ames du siècle. A côté de ces projets, je relève des règlements de travail. Cette recherche de la meilleure méthode est un autre indice, très significatif, de la vocation qui se cherche. Ce passionné scrupule d’employer au mieux ses forces d’esprit dans le domaine des Lettres, accompagnait Rayrnond Jubert à travers son autre métier. Au fort de la guerre, en avril 1917, et tout près de sa fin, il se traçait ce programme : « Huit jours de lecture ; huit jours de méditation sans écrire ; huit jours de notations brèves ; huit jours de méditations écrites ; quinze jours d’œuvres soutenues… » Les noms de maîtres à étudier suivaient, parmi lesquels je relève ceux de Dante, de Musset, de Baudelaire, de Pascal, de Vigny, de Balzac, et, pour finir, celui du Vinci. Ce seul détail suffirait pour caractériser la haute intelleclualité du jeune homme qui rangeait parmi ses patrons le subtil et puissant Léonard, cet Aristote créateur dans lequel s’incarne l’Idéal suprême et peut-être chimérique de l’artiste moderne : comprendre la nature et la reproduire !


III

Revêtez maintenant ce méditatif d’un uniforme. A ce délicat, dont la sensibilité s’est aiguisée par un reploiement quotidien, imposez le plus dangereux, mais aussi le plus sacré des devoirs : la défense à main armée de son pays envahi. Jetez-le, pendant des mois, au plein d’une mêlée comme l’humanité n’en a pas connue. Quel déconcertement, croyez-vous ! Quel désarroi !… Mais non. Dès les premières lettres que l’avocat transformé en officier adresse à sa famille, il apparaît si calme, si maître de lui, si entièrement adapté à l’effrayante aventure ! « Il n’y a que le danger, » écrit en mai 1915 le soldat de cinq mois, « pour mettre les nerfs en place. J’avais l’esprit trop inquiet quand je n’avais aucune raison d’inquiétude… » De cette tranquillité, il donne lui-même le principe, quand il se décrit, reposant parmi les gémissements des blessés et l’éclatement des bombes, un soir de bataille : « Et bien vite, je m’endormis. Pourquoi pas après tout ? Il suffit d’avoir la conscience tranquille, et l’on est bien vite à l’aise, car les prêtres ne manquent pas ici… » Cette paix intérieure s’appuie sur une foi profonde et sur d’autres motifs encore. La nécessité nationale de la guerre n’a pas fait doute une seconde dans ce vrai Français qui répugne, par instinct autant que par discipline, au sophisme, et chez qui la culture ne s’est jamais tournée en corruption, parce qu’il est demeuré très droit de cœur. Ce raffiné d’esprit n’est pas un décadent. Pour raconter les premières affaires auxquelles il prend part, cet intellectuel ne cherche pas d’autres formules que celles qu’emploierait naïvement un briscard quelconque : « On nous avait fait entendre que l’honneur du régiment était en jeu, et nous ne l’avons pas laissé perdre. » Il se trouve, dans une harmonie complète, absolue, avec les simples qui l’entourent, et cela, naturellement, parce qu’il n’a jamais, depuis qu’il réfléchit, séparé la pensée et la vie. Il a toujours voulu que sa pensée, à lui, pût servir, et la véritable « union sacrée, » celle qui efface les distinctions sociales comme elle réconcilie les théories adverses, c’est la sincère poursuite de ce que nos pères appelaient d’un terme aussi sagement réaliste que vénérable : le bien du service. Un sentiment s’ajoute chez Raymond Jubert à cette règle d’acceptation, pour lui interdire toute révolte contre sa nouvelle existence. Il porte une tendresse émue à ses compagnons de sacrifice. Tout de suite ce bourgeois a senti la noblesse et la beauté de l’âme populaire, telle que la révèle l’épreuve suprême de cette longue guerre. S’il est tenté par le découragement, il regarde les illettrés, ses camarades, et il fait d’eux ses juges. « Il y a tant de réconfort… » dit-il à ses parents, « à voir dans quelle estime vos hommes vous tiennent… »

Cette estime dont il est fier, il la leur rend : « Bien rares sont ceux sur qui je pense ne pas pouvoir compter entièrement. » Il ne se contente pas de les regarder avec un respect viril que chaque jour renouvelle. Un écho s’éveille en lui pour les plus intimes battements de ces cœurs obscurs. Il demande à sa mère qu’elle cherche pour les isolés des marraines : « pour ces pauvres garçons, » ajoute-t-il, « à qui la moindre douceur d’une personne inconnue mettrait des larmes aux yeux. » Sentant ainsi qu’il était bien fait pour comprendre le mot sublime de mâle charité que lui dit dans le ravin d’Haudromont un capitaine Tizon dont le nom mériterait de ne pas périr, à cause de cette seule parole, Raymond Jubert était donc dans ce ravin, avec sa section, pour quelle besogne, le colonel ne le lui avait pas caché : « Vous avez là une mission de sacrifice. C’est ici le poste d’honneur où ils veulent attaquer. Vous aurez tous les jours des pertes, car ils gêneront vos travaux. Le jour où ils voudront, ils nous massacreront jusqu’au dernier. Et c’est votre devoir de tomber. » Quelle consigne, et qui écarte de ces « condamnés de la mort, » comme ils s’appellent eux-mêmes, jusqu’aux hommes de corvée ! « Ils nous arrivaient de nuit, » raconte Raymond Jubert, « moins soucieux de nos besoins que de leur sécurité, et le contrôle de leur charge leur semblant inutile, ils fuyaient au plus vite. » Le capitaine Tizon, lui, s’obstinait à les visiter tous les soirs. Il fallut, une fois, pour lui faire passage, déblayer la tôle et l’abri écrasés par un obus. « Vous vous ferez tuer un de ces soirs… » lui disaient ceux qu’il venait visiter ainsi… « la route n’est pas sûre. » — « Je veux que vous sachiez que vous avez encore des amis, » répondait le capitaine avec un sourire dont on devine la magnanime pitié. Il fut tué en effet, mais un peu plus tard, à Raucourt. N’est-ce pas le cas de répéter l’exclamation que l’héroïsme du brave d’Hautpoul arrachait à Marbot : « Quelle époque et quels hommes ! »


IV

Ce Verdun, auquel j’arrive enfin, abonde en détails pareils. Dans un projet de dédicace à ses généraux, Raymond Jubert définissait lui-même son livre une œuvre de résignation virile et de franchise triste. Il insistait : « Je ne prétends pas donner une idée générale de la bataille de Verdun… Notre action est si misérablement petite et restreinte dans d’aussi formidables événements !… Nos imaginations, dans un combat, se groupent autour d’un point qui pour nous s’en fait le centre… Nous sommes en retard des renseignements que nous fournira un papier venu de Paris. » Il ajoute, non sans ironie : « Il nous faut l’attendre pour connaître nos âmes ! » Cette vérité sur la guerre, que les premiers acteurs du drame sont ceux qui en saisissent le moins les grandes lignes, Stendhal, dont je parlais, l’avait déjà démêlée, et, après lui, son élève Tolstoï. Aussi ont-ils raconté, l’un Waterloo, l’autre Austerlitz, par menus épisodes. A lire le Verdun du sous-lieutenant de la 11e du 151e, on sent qu’il manque pourtant un élément aux tableaux de ces maîtres. Ne montrer d’une bataille que des accidents isolés, pour ce motif que les combattants n’en voient pas d’autres, ce n’est pas la montrer vraiment. Il faut encore, — et ni Stendhal, ni Tolstoï n’y ont bien réussi, — rendre sensible le phénomène d’interpsychologie qui donne à cette bataille son unité vivante, qui en fait une personne morale. Si étrange que paraisse cette expression, comment en employer une autre ? Quand Napoléon disait : « L’armée de Wagram n’était déjà plus l’armée d’Austerlitz, » il signifiait que l’âme collective de ses soldats ne vibrait pas au même diapason dans les deux rencontres. D’où cette différence de physionomie qui distingue ces victoires, et qui ne tient pas seulement aux particularités de lieux, d’effectifs, de saison, de commandement, de résultat. C’est une caractéristique plus intime qu’il est malaisé de définir, mais que les intuitions de la légende discernent si bien ! La valeur du livre de Raymond Jubert est là, dans cette expression de l’inexprimable, dans ce « rendu » d’une réalité qui échappe à l’analyse. Verdun, c’est la bataille de l’infanterie, terrée, mitraillée, asphyxiée, et qui tient, qui tient toujours. C’est aussi la bataille des dévoués anonymes, des sacrifiés qui n’auront pas d’histoire, mais qui auront arrêté des canons avec des poitrines d’hommes ! Cette lutte à la fois indomptable et résignée, acharnée et lente, morne jusqu’à la détresse, exaltée jusqu’au sublime, dans la fange, parmi les trous d’obus, les décombres et les cadavres, les éclatements et les incendies, le sous-lieutenant de la 11e nous la rend présente avec une vérité si poignante que l’on doit, par moments, s’arrêter de cette lecture. Elle fait mal. De songer seulement que cela s’est passé ainsi, que des hommes ont traversé cet enfer, et pour nous, serre trop le cœur. Cette suite de chapitres détachés, sans transition, donne à ce récit un halètement qui enfièvre. Aujourd’hui le secteur se bat sur la côte de Froideterre. Un autre jour, il occupe le ravin d’Haudromont. Ensuite il passe au Mort-Homme. Qu’importe l’endroit ! La tâche est toujours la même, celle qu’annonçait le général D…, lorsque, dans l’hôtel de ville de Verdun, il tenait à ses officiers le discours par lequel s’ouvre ce récit : « Messieurs, Verdun est menacé. Vous êtes à Verdun et vous êtes la brigade de Verdun… Je n’ai pas à vous cacher la vérité. Nous avons été surpris… Je n’ai pas à vous cacher les fautes. Nous avons à les réparer…Le secteur que nous prenons ? Un chaos… La vie qui nous y attend ? La bataille… Les tranchées ? Elles n’existent pas… Ne me demandez pas de matériel. Je n’en ai pas… Des renforts. Je n’en ai pas… Bon courage, Messieurs… » Connaissez-vous dans toute l’histoire militaire une harangue où frémisse plus douloureusement la grande âme d’un chef donnant à des gens de cœur ce simple mot d’ordre : « Faites-vous tuer ! »


V

Et ils se sont fait tuer. — Comment ? Avec quelle endurance lucide ? Raymond Jubert va vous le dire après bien d’autres, mais avec un accent à lui. Ces deux années d’une terrible guerre n’ont étouffé ni l’artiste littéraire, ni le philosophe chez l’officier. Spontanément, sans recherche d’effet, il trouve sans cesse quand il veut fixer une scène, le trait juste, celui qui suffit, et il s’y borne. S’il y eut jamais un récit improvisé d’après nature, c’est celui-là, et il est précis, il est sobre, il se tient comme le plus composé des ouvrages. La sensation, directe, violente, brutale, y palpite à toutes les lignes, et en même temps un constant travail de réflexion dégage et précise ce que le narrateur appelle lui-même quelque part, d’un trait qu’Ernest Psichari, le martial visionnaire de l’Appel des armes, lui eût envié, « le mysticisme ardent de ces heures sombres. » Lisez le chapitre intitulé : « Un deuxième aspect du Mort-Homme, » et les pages sur le caractère de cette guerre de tranchées, qui commencent : « Le fantassin n’a d’autres mérites que de se faire écraser. Il meurt sans gloire, au fond d’un trou, et loin de tout témoin… » jusqu’à cette saisissante phrase : « L’armée aujourd’hui est une boue, mais une boue vivante, et qu’animent des yeux. Ceci n’est pas moins grand… » Ce que l’officier de Verdun lit dans les yeux de ses camarades d’agonie, parce qu’il sent cette vertu habiter son propre cœur, c’est une sublime humilité. Plus de panache, plus d’éclat, plus de victoire radieuse sous le soleil triomphant, mais la mesquinerie, la médiocrité de l’effort quotidien côté à côte avec des milliers de frères, ensevelis aussi dans la même tristesse, en attendant qu’ils le soient sous la même terre, — cette terre dont ils sont vraiment les fils, — étant pour la plupart des paysans. Ils n’ont plus comme récompense que la conscience du devoir envers le sol que leurs pères et eux ont tant labouré. Ils ne pensent même plus qu’ils sont des héros. Leur grandeur est là, dans cette ignorance de leur grandeur, leur splendeur dans cette obscurité où ils s’abîment, et cette extrémité de tristesse, au même moment qu’elle donne à leur destinée un pathétique inégalé, constitue la plus émouvante preuve qu’un univers spirituel existe, postulé, exigé par ces innombrables, sacrifices cachés ; — à moins de supposer que dans ce monde où nous ne rencontrons pas d’épiphénomène, un épiphénomène existe, sans conséquence et sans signification, et que cet épiphénomène unique, soit l’homme lui-même.


Je viens de regarder l’image mortuaire du sous-lieutenant Raymond Jubert, — pauvre petit memento sur lequel il est représenté en face de son frère Maurice, disparu celui-là au plateau de Bolante en Argonne, à l’âge de vingt ans. Au-dessous du portrait de l’aîné, la piété de leurs parents a mis ces lignes, extraites d’une de ses lettres et consacrées à son cadet : « Si terrible qu’ait été pour nous le coup porté par la perte de notre cher Maurice, il faut y voir une espérance. L’essentiel en temps de guerre, ce n’est pas de survivre, mais, si l’on meurt, de mourir dans un acte de foi. » Et, au-dessous du portrait du plus jeune, se lisent ces autres lignes que cet enfant avait écrites, lui, à l’hôpital avant de partir pour le front. Elles attestent qu’il était vraiment du même sang que son aîné : « Combien il me serait pénible de finir sur un lit d’hôpital, au lieu de tomber au champ d’honneur, avec mes frères d’armes ! La mort ne m’effraie pas. Il faut y arriver tôt ou tard. Si je meurs, j’irai plus vite au ciel. » Chez l’un et chez l’autre, c’est la même certitude que le psychisme humain n’est pas dans la nature comme un empire dans un empire, que l’esprit procède de l’esprit, la pensée de la pensée, l’amour de l’amour. « Quod factum est in ipso vita erat. — Tout ce qui a été créé était vivant déjà dans ce qui l’a créé. » Cette phrase de l’Evangile qui se lit à la fin de toutes les messes emporte avec elle cette affirmation qu’il y a une correspondance entre notre âme et la force souveraine d’où elle émane. Soyons donc assurés qu’en dehors de l’action immédiate et visible, tant de douleurs acceptées, tant d’existences offertes, tant d’holocaustes sanglants ont leur retentissement ailleurs. Je disais « l’enfer de Verdun, » et j’avais tort. J’entends Mgr Ginisty, l’évêque de la ville martyre, protester : « Non ! » s’est-il écrié dans un de ses discours : « Non, chers soldats, non, chers exilés, ce n’est pas l’enfer… Dites plutôt que c’est le calvaire de Verdun ! Car c’est là que s’opère le salut de la patrie, comme au Golgotha s’est opéré le salut du monde. » Cette phrase qui dresse la Croix au-dessus de l’héroïque champ de bataille aurait pu servir d’épigraphe à ces pages. En nous léguant son Verdun comme un testament, l’humble sous-lieutenant de la côte de Froide-terre et du Mort-Homme a « servi » la cause de l’âme, comme il avait « servi » celle de la patrie. Qu’avait-il rêvé d’autre avant de quitter la plume d’écrivain pour l’épée et la toge d’avocat pour l’uniforme ? Que cette évidence soit, sinon une consolation, du moins une douceur pour les nobles parents qui, n’ayant que ces deux fils, les ont donnés, comme dit cette même image mortuaire, à Dieu et à la France.


PAUL BOURGET.