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Un Royaume disparu, la Birmanie
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 94 (p. 160-185).

I. Burmah past and present, par le lieutenant-général Albert Kitclie. — II. Burmah after the conquest, par Grattan Geary, esq. — III. Our Burmese wars, par le colonel W. -F. Laurie. — IV. Royal colonial Institute, 16 novembre 1885. — V. Indian section of the Society of arts, 22 janvier 1886.


Il est encore en Asie des régions peu connues, mal décrites, et dans le nombre figure ce qui fut le grand royaume des Birmans. Au dire d’un groupe assez restreint de savans, la Birmanie aurait été ce mystérieux pays d’Ophir que mentionne l’Ecriture, la terre lointaine où les serviteurs du grand roi Salomon, embarqués sur les vaisseaux d’Hiram, roi de Tyr, allaient charger l’or et les pierres précieuses destinés au revêtement du temple de Jérusalem. Y recrutaient-ils aussi, pour les plaisirs d’un maître moins célèbre par sa sagesse que par le chiffre scandaleux de ses femmes, les belles aimées du Bengale, venues jusque sur les rives de l’Iraouaddy pour s’y faire acheter ? Les géographes et les historiens de la Bible, si précis sur divers sujets, sont obscurs sur bien d’autres ; la situation exacte d’Ophir est de ce nombre et reste encore à établir.

Ce qui est hors de doute, c’est que, de nos jours, les Anglais ont fait de la Birmanie, sans souci des droits de son souverain, sans respect pour le descendant d’une vieille race, une des provinces de leur vaste empire de l’Inde. Le roi des Birmans s’est vu soudainement détenu sans combattre, puis, en qualité de prisonnier de guerre, transporté, lui, ses femmes et quelques amis fidèles, à plusieurs centaines de lieues de sa capitale. Comme il croyait qu’il allait périr, et qu’on l’a tranquillisé en lui disant qu’il aurait la vie sauve s’il ne cherchait pas à s’évader, l’infortuné a accepté sa nouvelle situation avec une placidité tout à fait orientale. Il a de plus une certitude qui le satisfait, celle qu’on ne le laissera pas mourir de faim, car il est largement pensionné par ses geôliers, comme le sont ou l’ont été les souverains de Lahore, de Delhi, du Zoulouland et bien d’autres. Rois en exil aussi, dont le plus grand crime a été de posséder des mines d’or, de l’ivoire en abondance, des forêts de bois incorruptible, et de vivre à une époque où les peuples d’Occident, trop à l’étroit dans leurs anciennes limites, ont résolu d’enlever aux peuples d’Orient les terres que ceux-ci ne fertilisent pas, les richesses de toute sorte que leur apathie laisse sans emploi.

Cela s’appelle diffusion des lumières, marche de la civilisation dans le monde. Il faut, en effet, ces belles définitions, afin d’endormir les scrupules qui s’éveillent dans la conscience des apôtres modernes quand ils voient se mêler à leur propagande d’odieux intérêts et l’application de cette maxime barbare : la force prime le droit. Et cependant, ainsi que le disait ces jours-ci M. Rousse, comment mieux définir le travail de « ces hommes de notre siècle reculant pas à pas les frontières qui les séparent, et, d’un bout à l’autre de la terre, mêlant ensemble les habitans de la petite planète où la main du Créateur les a jetés ? » N’est-ce pas du progrès que l’œuvre de l’affranchissement des opprimés, la propagation des découvertes scientifiques qui endorment la douleur, et l’instruction morale d’âmes étrangères jusqu’ici à tout idéal ?

Par une de ces coïncidences dont il serait puéril de démontrer l’opportunité voulue, c’est au moment même où la France était priée par des ambassadeurs birmans de signer un traité de commerce et de paix avec leur pays que l’Angleterre fut soudainement prise d’un de ces accès de philanthropie dont je parlais à l’instant, et d’une subito tendresse pour les sujets de Thibô, roi de Birmanie. Elle accusait leur souverain de cruauté ; pour les soumettre à un régime plus doux, elle en fit tout simplement, par décret, des sujets de son empire de l’Inde. Il serait également oiseux de démontrer comment, avec plus d’habileté et de discrétion, nous occuperions dans ce riche pays des Birmans la place qu’y occupe l’Angleterre. Aussi bien on paraît s’éloigner de plus en plus, chez nous, des idées d’extension coloniale caressées, après 1871, par Gambetta, idées dont il est fait un si grand crime à ceux de ses amis qui ont cherché à les mettre en pratique. On proposerait à ces ennemis de toute espèce d’extensions de rendre Alger au dey et à ses écumeurs de mer, les Antilles aux Caraïbes qui mangeaient leurs prisonniers, la Nouvelle-Calédonie aux Canaques qui mangent encore les leurs, et le Tonkin aux pirates qui décapitèrent Francis Garnier et Henri Rivière, qu’ils y souscriraient, tellement les haines politiques, l’intolérance religieuse, étouffent en eux l’intérêt du pays.

Non ragionam di lor, ma guarda e passa.

Je me bornerai donc, tout en suivant rapidement la marche des Anglais vers leur nouvelle conquête, à décrire un peuple et un pays peu visités, à raconter avec quelle légèreté de scrupules le descendant de l’un des plus vieux empires de l’Asie a pu, malgré ses droits, être dépossédé de sa couronne et d’un territoire qu’il tenait d’ancêtres dont le passé n’avait pas été sans gloire ni grandeur.


I

Les Miniums se figurent l’univers bien autrement que nous ne nous l’imaginons. D’après eux, au centre du monde, émerge d’une mer immense un mont mystérieux, le mont Mérou, sorte d’île flottante, sur laquelle sont six sièges occupés par des dévas. Ces dévas sont des êtres purs qui, à la suite d’incessantes méditations, n’ont plus rien d’humain. Rien au-dessus d’eux, dans l’éther, I5rahnia, le Parfait, est assis ; son état est celui d’une perpétuelle contemplation dans le divin. Au-dessous de lui sont les enfers, huit d’une grande étendue, et encore d’autres, en nombre infini, de moindre dimension. Tout autour du mont s’étend le vaste océan, dont sept rangées de collines avec sept mers interposées, forment le rivage. Entre les montagnes et les rives, il y a quatre îles : l’île du sud, de l’est, de l’ouest et du nord. Ce sont celles qu’habitent les Birmans, les Chinois, les Cochinchinois et les Indiens. Il y a encore cinq cents Ilots que peuplent les Européens. Finalement, c’est l’Inde arrosée par le Gange qui est le centre de l’univers. Les Célestes ont aussi la même prétention pour leur empire. Ne plaçons-nous pas à Paris le cerveau du monde ? D’énormes présomptions fleurissent sous toutes les latitudes. Bouddha ayant pris naissance à l’est de la terre, c’est l’est qui est la région bénie. On appelle encore « région de premier ordre » celle que gouvernaient les arbitres de la vie, les grands seigneurs de la justice, les maîtres des chefs porteurs d’ombrelles, ce qui veut dire tout simplement les rois de Birmanie, quand il y en avait encore. Le Birman passe invariablement par trois épreuves durant sa vie r une maladie de variole, un fort tatouage et un séjour plus ou moins long dans un monastère. Il ne doit pas entrer dans un couvent en qualité d’écolier seulement, — car les couvens sont les seules écoles du pays, — mais il doit y venir comme membre du clergé. Alors, il rase sa tête et porte la robe jaune des brahmines pendant un temps qui varie d’un jour à quatre mois. Il doit, pendant cette période, observer les règles de la loi religieuse, qui sont le renoncement aux choses de ce monde et l’obligation de mendier de porte en porte avec une besace sur l’échine. S’il s’y refusait, il serait considéré comme se mettant en dehors de l’humanité et au niveau de la brute. Tout le mal qu’il pourrait faire s’ajouterait à la somme de ses imperfections naturelles, et, lorsque l’heure de la transmigration des âmes sonnerait pour lui, aucune de ses bonnes actions ne lui serait comptée.

Le renoncement aux richesses est une des vertus les plus honorées en Birmanie, et les femmes s’agenouillent lorsqu’un moine mendiant et loqueteux se trouve sur leur passage. Si grande est cette vénération qu’on se sert d’un langage spécial et dont on n’userait même pas pour le souverain, lorsqu’on s’entretient des actions les plus simples, les plus naturelles d’un brahmine, telles que celles de manger, boire, dormir. La personne du grand-prêtre est tellement sacrée qu’aucune loi civile ne peut l’atteindre. Quand il meurt, son corps est embaumé, doré comme une statue, placé dans un riche cercueil et déposé en terre consacrée.

Il n’est donc pas de peuple plus pieux que les Birmans. Est-ce parce qu’ils ont reçu une forte éducation religieuse et fait partie des ordres sacrés ? On peut répondre qu’en Europe quelques-uns des plus ardens ennemis de la papauté et de la foi ont été des moines ou des écrivains élevés par des prêtres. Un brahmine ne peut tuer un être vivant, fût-ce un animal nuisible. Ce respect de la créature animée est d’ailleurs si profond, que des mères birmanes laissent fuir sans les écraser des serpens ou des scorpions qui ont mordu ou piqué mortellement leurs enfans. Les jours de prière sont mieux observés que ne l’est le dimanche en Angleterre, ce qui n’est certainement pas peu dire. Ces « jours de devoir, » comme on les appelle, attirent aux parvis des pagodes une foule immense, et l’on ne peut visiter un de ces temples sans y trouver quelques dévots récitant leurs prières. Le nombre des lieux saints est considérable ; il n’est pas un village qui n’ait le sien ; pas une colline escarpée, rocheuse ou couverte de jungles, au sommet de laquelle ne brille la pyramide blanche ou dorée qui doit préserver le pays et ses alentours des goules et des génies malfaisans, rappeler au passant le Dieu tout-puissant, le divulgateur de la loi divine. Les bords de l’Iraouaddy, des montagnes du nord où est sa source, jusqu’à son embouchure, au sud, sont couverts de ces pieuses constructions. A Pégou, l’ancienne capitale, leur nombre s’élevait, s’il faut en croire la tradition, à près d’un millier. C’est ainsi que l’a dit M. de Maupassant en parlant des blanches koubbas ou tombeaux de marabouts que l’on trouve partout en Algérie et en Tunisie, « comme une graine divine jetée à poignée sur le monde par les semeurs de la foi. » La raison de ce nombre prodigieux de monumens est facile à comprendre lorsqu’on sait qu’un Birman qui fait édifier une pagode est considéré de son vivant comme un saint, et qu’à sa mort, son âme sera affranchie des épreuves de la transmigration. Selon Krishna, l’une des incarnations de Vishnou, il en sera de même « pour les hommes d’intelligence qui se livreront à la méditation ; ils échapperont au lien des générations et iront au séjour du salut. » Marco Polo affirmait déjà de son temps que, si le bouddhisme avait été l’œuvre de Dieu, il eût été la meilleure des religions.

Il est certain que le peuple birman a des vertus qui le rendent sympathique aux Européens. Il est surtout charitable : si un Birman possède une grande fortune, il l’emploie souvent à venir en aide à ses amis malheureux. D’autres fois, ayant fait édifier une pagode dont la construction l’a ruiné, il se retire dans une communauté, y vil pauvre, sans regret de son aisance perdue. On entend répéter souvent, en Birmanie, que la meilleure des prières est celle qui consiste II aimer tout être vivant, qu’il soit petit ou grand. Cette aimable façon de prier est poussée à l’extrême. C’est ainsi qu’on s’abstiendra d’y boire du fait pour ne pas en priver le petit veau ou la génisse que la vache nourrit. Un spectacle assez ordinaire est celui de voir une femme allaitant à la fois son enfant et un agneau qui a perdu sa mère. Qui lui affirmera que l’agneau qu’elle élève n’est pas la demeure temporaire de l’âme d’un être aimé, celle d’un frère ou d’une sœur morts et envoie de transmigration ? De là ce respect pour ce qui a une âme, un tabernacle de vie. Le roi Mendoûme-Mon, un vrai sage, père du dernier souverain, pouvait affirmer qu’il n’avait jamais donné un ordre d’exécution. C’était vrai ; mais il disait à son premier ministre : « Un tel est-il encore de ce monde ? » Et lorsque le premier ministre répondait : « Non ! » le sage Mendoûme-Men souriait, sachant dès lors qu’une tête humaine avait été tranchée. De ce qui précède, il ne faudrait pas conclure que la vertu seule fleurisse en Birmanie. Beaucoup d’hommes s’adonnent au vice de l’opium et puisent dans les rêves qu’il procure des sensations avilissantes. Les femmes, grâce aux lois qui les protègent, font, de leur côté, un trafic du mariage. Elles épousent des Chinois riches qu’elles abandonnent dès que ceux-ci ont dépensé pour leur plaire jusqu’à leur dernière roupie. C’est de bonne guerre ; les Célestes, ainsi que les Juifs d’Algérie et de Tunisie, sont les parasites des régions sur lesquelles ils s’abattent comme une nuée de sauterelles voraces. Les ministres et leurs subalternes n’ont aussi jamais passé pour être incorruptibles. Les hommes ne sont pas parfaits, et ici, comme ailleurs, ils l’ont prouvé. Ils ont, du moins, un mérite, et qu’on ne peut leur enlever, c’est celui d’avoir été les seuls artisans de leurs œuvres. Ainsi qu’on Chine, les emplois ne sont pas héréditaires ; ils sont acquis au concours et à la suite d’examens sérieux ; des hommes d’une basse extraction, même des coulies, ont pu devenir ministres d’état. Comme le disait à la Société des arts de Londres M. J. -George Scott, « au temps où la Birmanie avait encore des despotes, il était plus facile à un indigène intelligent de choir que de s’élever. » Les hauts fonctionnaires songeaient beaucoup plus à se préserver de la torture et de la mort qu’à s’occuper des affaires publiques. Leur situation et leur vie ne dépondaient pas des lois, mais des caprices d’un souverain qui, lui aussi, dépendait de son entourage.

Les employés à la cour et les favoris n’ayant pas de traitemens, on leur donnait le gouvernement d’une province. Comme les gouverneurs aimaient bien mieux rester dans la capitale que d’aller au loin, ils avaient des délégués qui, tout à la fois juges, administrateurs, chefs militaires et percepteurs, pressuraient les contribuables jusqu’à ce qu’ils eussent rendu ce qu’on voulait d’eux. Et quels étaient ces favoris bombardés gouverneurs ? Les filles d’honneur de l’une des reines, les cornacs d’un éléphant blanc, ou tout simplement les porteurs du royal crachoir, office qui n’est pas une sinécure avec des princes qui mâchent le bétel. C’était pour ces favoris de cour que le Birman laborieux, — oiseau rare, — prenait de la peine et travaillait. Il en arrivait presque toujours à se dire qu’il valait bien mieux ne rien faire et passer sa vie à fumer d’interminables cigarettes à l’ombre des bananiers. Dans un pays où le mépris des richesses est une vertu et tenu en honneur, rien n’est plus aisé que de se contenter de peu. Et, de fait, il n’y a pas de pauvres dans cette région fortunée, et ceux que l’on voit mendier dans les villes et les campagnes ont parfois de grandes fortunes. Les Anglais appellent les Birmans les Irlandais de l’est, parce que le Birman est toujours content, prêt à rire, à jouer, toujours disposé comme l’Irlandais à se faire casser la tête, pourvu que lui-même en casse une autre ou quelque chose. Ce qu’il y a de bien remarquable en eux, c’est la parfaite égalité des classes : on n’y a pas plus de déférence pour le riche que pour le pauvre, le titré que le vilain, l’homme en place que le vagabond. Le mot égalité leur étant inconnu, ils sont égalitaires sans le savoir, comme M. Jourdain était prosateur. Je dois dire que c’est un précepte de Bouddha gravé dans leur cœur, et non peint en noir aux frontons des palais et des églises, qui les fait se considérer comme égaux.

En 1855, la population des trois provinces birmanes annexées à l’empire de l’Inde, Pégou, Arakan et Tenasserim, n’était que de 1,500,000 individus ; en 1881, elle s’élevait à 3,750,000. Rangoun, qui, en 1855, ne possédait que 2,000 habitans, en compte aujourd’hui 150,000. Selon le colonel Yule, la haute Birmanie, à la même époque, avait seulement 3,600,000 âmes ; elle en possède maintenant 7 millions. C’est donc pour le pays entier près de 11 millions. Les Anglais comptent bien que les Shans, les Kakhyens et les Singpos, tribus indépendantes qui fuyaient la tyrannie des rois birmans, émigreront sur le territoire annexé et leur fourniront les laboureurs dont le pays a le plus grand besoin. Ainsi que je le disais, le Birman s’adonne bien par momens au travail ; mais cela dure peu ; très enclin au dolce far niente, il arrange son existence de façon à paresser le plus possible. On compte aussi que les Chinois, qui par centaines de mille émigrent en Amérique, aux Sandwich, aux Philippines, à Siam et dans les îles du détroit de la Sonde, afflueront un jour en Birmanie. Ils y trouveront la religion qu’ils pratiquent et un climat qui leur convient. Ils s’y enrichiront sans aucun doute, mais ce sera la ruine des indigènes, et peut-être l’appauvrissement du pays. Parasites de la terre où ils se montrent, ils ne la fécondent même pas de leurs ossemens, car les richesses qu’ils y amassent suivent en Chine le cercueil du mort.

La liberté dont les femmes birmanes jouissent dans leur pays n’est égalée nulle part. Le mariage est entièrement civil ; il suffit qu’il soit dénoncé de vive voix aux parais et aux amis pour être définitif. Il en est de même, du reste, de la séparation : on se désunit sans plus de formalité que l’on ne s’est joint. La dot de la femme est entièrement dévolue aux enfans, et, à défaut, à ses parens en cas de mort. S’il y a divorce, elle reprend sa dot, en y ajoutant ce que personnellement elle a gagné ou acquis par héritage. Il n’est pas en Europe d’être humain dont les intérêts soient mieux protégés. Fille, elle se marie à son gré et lorsque cela lui fait plaisir ; mariée, elle quitte son époux dès que celui-ci la néglige ou la maltraite. Pour divorcer, il ne lui faut faire qu’un simple exposé de ses griefs devant les anciens du village. Ce n’est pas dans ce pays que M. Naquet passerait pour subversif et prodigieusement avancé. Ce sont les femmes birmanes qui procèdent aux ventes des récoltes ; et les Anglais, qui leur achètent du riz, prétendent qu’elles sont plus au courant des marchés que leurs courtiers. Ce sont elles encore qui dirigent l’exploitation des fermes, et leurs époux n’y prennent qu’une part très secondaire. En politique, leur rôle est moins brillant, car elles y apportent trop de passion et de haine. Le roi, que les Anglais ont si lestement détrôné, n’a dû sa chute qu’aux épouvantables tueries conseillées par sa mère et l’une de ses favorites.


II

L’empire des Birmans, divisé on haute et basse Birmanie, est d’une étendue de 230,000 kilomètres carrés, étendue trois fois aussi grande que celle de la Grande-Bretagne, l’Ecosse et l’Irlande réunies. Comme sa division l’indique, il comprend des régions absolument distinctes par leur climat et leur composition géologique. La plus importante, la plus riche en produits du sol, est celle baignée par l’Iraouaddy ; deux autres, plus stériles, sont formées de vallées où coulent sur des fonds de sable ou se brisent sur des rochers qui en rendent la navigation presque impossible, les eaux du Mékong et du Salouên. Le tout est parfaitement encadré par des montagnes couvertes de belles et sombres forêts vierges, lesquelles, à leur tour, sont divisées en deux provinces portant les noms d’Arakan et de Tenasserim. Le Mékong traverse une partie des états des Shans, dont quelques-uns sont tributaires de la Birmanie ; il arrose une magnifique plaine qui pour être fertile n’a besoin que d’une population qui lui fait depuis longtemps défaut. On sait qu’il se jette à la mer non loin de Saigon. Le Salouên écoule ses eaux, torrentueuses de sa source à son embouchure, dans le golfe de Martaban, presque toujours enserré entre de hautes montagnes sur lesquelles un arbre de grande valeur, le teck, se développe avec une profusion nulle part égalée. Comme pour le Mékong, la navigation du Salouên est presque impossible, en raison des nombreux rapides qui interrompent son cours. L’Iraouaddy, un grand et magnifique fleuve dont la source, comme celle du Nil, est restée longtemps inconnue, arrose de vastes plaines que partout il fertilise. Après avoir reçu deux affluens, le Sittang et le Kyendwin, l’Iraouaddy forme à son embouchure, située à la pointe du golfe de Bengale, un immense delta qui, de même que celui du Nil, est destiné un jour à féconder de grandes rizières. Le fleuve est navigable, jusqu’à 900 milles de son embouchure, pour des bateaux à vapeur d’un faible tonnage ; et les montagnes qui bordent ses rives, sur la plus grande partie de son cours, sont également riches en arbres de haute futaie et en minerais.

Autrefois, le climat de la Birmanie était réputé très malsain ; depuis qu’il a été mieux étudié, cette opinion s’est modifiée, et il a été reconnu plus salubre que celui de Siam et celui de Cochinchine. Ce n’est jamais pourtant sans impunité que l’Européen séjourne dans les forêts non encore exploitées ; il y est pris de fièvres lentes qui, à la longue, ont raison des tempéramens les plus robustes. Le colon assez téméraire pour assister en personne à un défrichement peut compter les jours qui lui restent à vivre aussi sûrement qu’un condamné à mort. Il est, comme en toutes choses, des exceptions. C’est ainsi que M. J. Arman Bryce, l’un des membres les plus distingués du Royal Colonial Institute, a raconté qu’il avait passé de longues journées dans les montagnes boisées de la Birmanie sans être malade ; mais il a dû ajouter qu’il n’en avait pas été de même de ses compagnons, qui, tous, avaient été frappés. Les produits du sol de la Birmanie sont aussi variés que le climat ; le plus important de tous est le riz qui, dans le delta, couvre de ses blonds épis d’immenses étendues. L’exportation des céréales, en peu d’années, a atteint plus de 1 million de tonnes, ce qui représente une somme de 125 millions de francs. La canne à sucre se cultive sur une très petite échelle, quoique le terrain lui soit très favorable et que les Birmans aiment avec passion les sucreries ; aussi, leur indolence habituelle et leur gourmandise incorrigible les obligent à faire venir de l’Inde anglaise et des détroits de la Sonde des cannes et des palmiers aux sucs emmiellés. Le tabac s’y cultive partout, et de préférence dans les terrains légèrement sablonneux et humides. La feuille, qui ne subit aucune préparation chimique, se roule en cigares d’un pied de long. Tout le monde fume, depuis l’enfant qui commence à marcher jusqu’au vieillard qui se traîne. Rien de plus comique que de voir un petit être ayant à l’oreille, — l’oreille est son porte-cigare habituel comme elle est le porte-monnaie du Tagale, — une énorme cigarette. Les carottes de tabac, exportées en si grande quantité de Birmanie pour être fumées aux Indes et en Europe, ne sont pas récoltées dans le premier de ces pays comme on pourrait le croire ; elles y sont importées de la côte du Coromandel et du Bengale pour être nettoyées de leur salpêtre, roulées et ensuite réexpédiées à Londres et à Anvers. On a planté du café, avec succès, au sud de Tenasserim, et cette région, qui touche presque à l’Equateur, pourrait produire abondamment d’autres épices qui, du reste, s’y trouvent à l’état sauvage. L’arbre à thé, qui croît admirablement dans l’un des états des Shans, donne une feuille dont la saveur ne plaît guère aux Européens ; en revanche, les Birmans en sont friands, et ils ne croient pas avoir fait un bon repas, s’ils n’en ont pas absorbé plusieurs infusions. L’ex-souverain s’en était fait de beaux revenus en le monopolisant. Il y a donc chez les Shans un terrain où l’arbre à thé prospère admirablement. Le cotonnier est en plein rapport au sud de Mandalay. J’ai dit qu’un arbre qui est pour les marines militaires la meilleure des essences forestières, le bois de teck, se trouvait dans les montagnes. Il possède une huile essentielle qui le préserve de l’humidité et défend le fer de la rouille quand il s’y trouve encloué. Il reste exposé impunément à la grande chaleur ou au contact de l’eau sans se fendre ni se pourrir ; de plus, il résiste au ver blanc, qui, en Asie, ronge tous les autres bois et surtout les bois d’Europe. Indépendamment du cocotier, du bananier, du manguier, de l’oranger et de l’ananas, la Birmanie produit l’aréquier en quantité très grande. Ce gracieux conifère, au feuillage moins abondant que celui des dattiers et des cocotiers, soit qu’il s’élève au-dessus des rizières, d’un massif d’hibiscus, ou qu’il dresse sa tige élancée au sommet d’un coteau, réjouit toujours les yeux par son bouquet de fines palmes et ses fruits dorés. Comme tous les indigènes mâchent la feuille du bétel, dans laquelle un morceau de la noix de l’aréquier se trouve enveloppé, la récolte en est énorme. La poudre d’or se trouve dans le sable des rivières. Si elle est rare dans la poche des Birmans, elle s’étale et brille au soleil en lames épaisses sur les toits sextuples des portes des villes, aux colonnes des palais, et dans l’intérieur des temples. Toutes les richesses de la Birmanie y passent. Le cuivre est en telle abondance dans les états des Shans que les anciennes pagodes du Laos en sont recouvertes par plaques épaisses. L’étain se trouve au sud de Tenasserim ; il se montre tout le long des couches granitiques de cette province, pour descendre de la péninsule malaise jusqu’aux détroits de la Sonde, où les Célestes l’exploitent sur une grande échelle. L’huile de pétrole y est connue et utilisée depuis un temps immémorial, bien longtemps avant son exploitation en Amérique.

Mais ce qui fait de la Birmanie une des plus riches contrées du monde, ce sont ses pierres précieuses. Les mines de Mogoung, au pays montagneux des Shans, ont été pendant longtemps les seules qui aient fourni le véritable rubis d’Orient. L’ex-roi Thibô en portait un à son doigt du poids de 80 carats lorsque les Anglais lui mirent la main au collet. Pendant longtemps la Birmanie et Ceylan avaient eu le privilège du fournir à l’Europe des saphirs. Mais depuis la découverte de nouvelles mines à Bangkok et dans l’Himalaya, près de Simla, cette pierre a perdu beaucoup de sa valeur. Ce qui valait 750 francs par carat n’en vaut plus que 150. Il ost une autre pierre d’un rapport autrement important que celles du rubis et du saphir, c’est le jade, serpentine d’un blanc verdâtre dont les gisemens se trouvent à l’ouest de Mogoung, dans la vallée de l’Orou, un des affluens du Kyendwin. Les mines sont travaillées par les sauvages Kakhyens et leurs produits sont achetés par lus Chinois. On en extrait chaque année pour une valeur de 2 millions de francs. C’est toujours la pierre favorite des Célestes, qui en font des coupes, des boutons de mandarins et des amulettes. Pour satisfaire les véritables connaisseurs, il faut que le jade soit d’un vert brillant comme l’émeraude, ou d’une grande blancheur, mais sans transparence. Il est, en Chine, des boucles d’oreilles en beau jade vert évaluées et payées 50,000 francs la paire.

La faune est des plus remarquables. L’éléphant sauvage habite les forêts en troupes nombreuses. Les Birmans, qui vénèrent l’éléphant blanc à l’égal d’un dieu, ne savent pas utiliser cet animal comme font les Siamois. La Bombay Burmah Corporation, qui exploite les forêts de teck dans le royaume de Siam, a eu plusieurs milliers d’éléphans à son service depuis sa formation. Pas d’ouvriers au monde plus dociles, plus patiemment attachés à leur rude besogne. Les tigres, les léopards, les grands fauves, abondent dans les jungles. Le rhinocéros et le crocodile peuplent les parties basses des rivières. Le poisson, qui, avec le riz, est la nourriture principale des Birmans, est très abondant. Une des grandes industries des villages qui bordent l’Iraouaddy est d’en faire une pâte, qui, desséchée et fortement salée, se garde dans les habitations, ou elle répand une odeur des plus répulsives.

On ne trouve en Birmanie ni manufacture de soie ni manufacture de coton à l’européenne, mais il y a beaucoup de métiers à la main qui donnent des étoffes très belles en dessin et en couleur. Il est à craindre que les bas prix des produits fabriqués à Manchester, Glascow et Bombay ne ruinent la fabrication indigène. Il est bien à désirer que, ainsi qu’en Tunisie et en Algérie, où fonctionnent encore beaucoup de métiers indigènes, les tisseurs birmans continuent à produire ces soieries aux belles couleurs, aux dessins merveilleux, dont l’Asie possédait le secret avant nous.

Dès l’année 1884, les Anglais faisaient avec la Birmanie et par mer des échanges qui, en objets d’exportation et d’importation, atteignaient déjà le chiffre de 40 millions de francs. Il est vrai que nos voisins étudient avec un soin tout particulier les pays qu’ils s annexent afin d’en tirer le meilleur parti, et qu’ils ne s’en désintéressent pas comme nous. Ils y emploient leur or, une marine qui n’a garde d’épiloguer, leurs soldats, et l’élite de leurs grands seigneurs diplomates.


III

Au nord, les frontières sont mal définies, peu connues ; mais il est certain qu’elles ne dépassent pas le 28e degré de latitude. A l’est, le pays est limitrophe de la riche province chinoise du Yunnan et du royaume de Siam. Au sud et du côté du nord-ouest, il est baigné par les eaux du golfe du Bengale. Depuis la frontière de l’extrême nord jusqu’à la Montagne-Bleue, et sur la frontière est, habitent, au milieu de montagnes boisées et dépourvues de routes, des tribus d’approche difficile et peu civilisées. Dans le nord et le nord-est, elles portent le nom de Kakhyons ; dans l’est et toute son étendue sont les Sharis ; au sud-est, près de la frontière siamoise, entre 19e et 20e de latitude, habitent les Kaiennis. La plus fertile de ces régions est celle qu’habitent les Shans ; indépendamment des essences précieuses de ses forêts, on y trouve les fruits les plus savoureux des tropiques, car chaque village a son jardin où on les cultive avec soin. La rose y fleurit ainsi que le myosotis. L’éléphant, le cheval sauvage, les moutons en troupeaux innombrables, peuplent des plateaux d’une grande étendue et couverts de luxuriantes prairies. L’homme de ces hautes régions est actif, alerte, laborieux, comme le sont les habitans des montagnes. Les Anglais, ainsi que je crois l’avoir indiqué, espèrent bien le voir descendre des hauteurs où il se réfugie depuis un temps immémorial, et cultiver les vallées ; mais ils ont affaire à un être indépendant qui ne voudra pas plus de la domination des nouveaux-venus qu’il n’a voulu de la tyrannie chinoise ou birmane.

II m’a été possible de parcourir un certain nombre de colonies anglaises et, dans aucune, la sympathie de l’indigène ne s’est manifestée à mes yeux pour les agens et les soldats de la Grande-Bretagne. C’est la terreur qui maintient sous le joug de cette grande puissance tant de peuples divers : il est donc douteux que des tribus, jusqu’ici indomptées, viennent d’un cœur léger se reconnaître les sujets d’étrangers qu’ils détestent à coup sûr, et la preuve en est dans les luttes journalières que les dacoïts, — qui sont aux Anglais ce que les pirates du Tonkin sont aux Français, — soutiennent contre eux.

C’est dans les premières années du XIVe siècle, quand parut la relation du voyage de Marco Polo, que la Birmanie fut un peu connue de l’Europe. Lorsque le célèbre vénitien la parcourut, c’était un état puissant ; il l’avait à peine quittée qu’une armée chinoise faillit en faire la conquête définitive. Le roi birman, vaincu, poursuivi à outrance, dut chercher un refuge à l’extrémité occidentale de ses états, laissant sa capitale, qui alors était Pégou, au pouvoir de l’envahisseur. Celui-ci, il est vrai, s’éloigna, mais pour reparaître et disparaître à plusieurs reprises. Le résultat de ces invasions répétées, des réquisitions incessantes d’un ennemi insatiable, fut la division du royaume de Birmanie on petites monarchies et en minuscules républiques, jusqu’au jour où un roi de Pégou, le victorieux Alompra, en fit la conquête et les réunit de nouveau en un seul royaume. Le premier Anglais qui, sous le règne d’Elisabeth, pénétra dans ces lointaines contrées, se nommait Ralph Fitch. Les Portugais, en ce temps-là, dominaient sur mer, et Ralph Fitch, tout Anglais qu’il était, dut passer par la Syrie pour les éviter et gagner le golfe Persique. Mais le gouverneur d’Ormuz, un Portugais des moins hospitaliers, le mit en prison en l’accusant d’espionnage. Le voyageur, ayant réussi à s’échapper, gagna Agra, où le Grand Mogol tenait alors sa cour. D’Agra, Ralph Fitch descendit le Gange, et après avoir visité les anciennes villes d’Allahabad, Bénarès, Patna et Gaur, il réussit à se faire débarquer à Rangoun, port birman, qui, alors comme de nos jours, était très commerçant.

La ville de Pégou, visitée par Ralph Fitch en 1586, lui parut belle et très populeuse. Elle était défendue par de solides murailles et des marais où abondaient des crocodiles affamés. Elle formait un carré parlait dans lequel on pénétrait par vingt-quatre portes. On y fumait déjà de l’opium, paraît-il, ce qui permet aujourd’hui de dire aux conquérons actuels qu’ils ne peuvent être accusés d’y avoir introduit cette drogue dont les Birmans abusent. Masulipatam, une ville de l’Inde, fournissait aux habitans de Pégou des étoffes de couleurs ; le Bengale leur envoyait ses légers tissus de mousseline. Le bois de santal et la porcelaine leur venaient de Chine. Quant aux rares marchandises européennes qu’ils pouvaient se procurer et qui se composaient de draps et de velours, elles leur arrivaient par Alexandrie et la Mecque. De leur côté, les Birmans, comme au temps de Salomon, exportaient de l’or, de l’argent, des saphirs, des rubis, du musc, du vernis à laquer, du riz et des sucres. Les échanges entre la Birmanie et l’Europe étaient donc, dès cette époque, assez importans. Au commencement du XVIIe siècle, des Anglais et des Hollandais avaient déjà des factoreries à Bhâmo, au nord de Mandalay, presque aux portes du Céleste-Empire. Une querelle s’étant élevée entre des indigènes et des Hollandais, ceux-ci commirent l’imprudence de dire qu’ils appelleraient les Chinois à leur aide. Les Birmans furent si peu effrayés de cette menace, qu’ils mirent les Européens à la porte de chez eux ; les Hollandais n’y sont plus revenus. En 1750, les Pégouans avaient atteint leur maximum de puissance : ils envahirent les territoires des républiques et des monarchies qui les avoisinaient ; ils brûlèrent Ava et, s’étant saisis de son souverain, ils le mirent dans un sac de cuir rouge, et comme s’il eût été une odalisque infidèle, ils le jetèrent dans l’Iraouaddy, où il fut noyé. Le glorieux roi des Pégouans, Alompra, partout victorieux et fondateur de la dernière dynastie birmane, eut l’honneur de voir son alliance sollicitée par la France et l’Angleterre. Notre grand Dupleix, gouverneur-général de l’Inde française, obtint l’autorisation de créer une factorerie à Syriam ; de son côté, la compagnie anglaise reçut en propriété l’île de Negrais. Ces concessions furent de courte durée : Alompra ayant été informe que les Français et les Anglais conspiraient contre lui, il les fit massacrer. Au peu endurant Alompra, succéda un roi batailleur du nom de Sin-Byoo-Shin, qui, pendant treize ans, durée de son règne, eut toujours les armes à la main ; il repoussa quatre invasions chinoises, envahit Siam, et détruisit la ville d’Ayuthi, qui en était la capitale. Il étendit son pouvoir sur les états shans jusqu’au Mékong et s’annexa Manipour. A sa mort, il surgit un tel nombre de successeurs, que deux rois éphémères et bon nombre de princes qui conspiraient furent, eux aussi, mis en sacs et noyés. En 1782, un certain Bo-daou-Payah régnant vit arriver à sa cour le capitaine Symes, envoyé en ambassade par sir John Shore, le gouverneur général de l’Inde. Le capitaine se présentait à Ava sous le prétexte apparent de resserrer les relations qui existaient entre la Birmanie et la puissante compagnie, mais, en réalité, avec l’intention d’anéantir ce qui restait de l’influence française en Asie. L’ambassadeur fut décoré d’un ordre quelconque, ce qui n’était pas une faveur bien grande ; mais avec cette distinction il obtint pour ses compatriotes l’autorisation de s’établir à Bangoun. C’était en germe, hélas ! la perte du royaume de Birmanie pour le naïf Bo-daou-Payah, « le grand père saint, » comme l’appelait le dernier prince de sa dynastie.

Un autre capitaine, Hiram Fox, envoyé en 1796, comme résident en Birmanie, fut soumis à de telles humiliations qu’il dut abandonner son poste et retourner à Calcutta. Symes, le décoré, l’ex-ambassadeur, revint à Ava, en 1802, sur l’ordre que lui en donna lord Wellesley. Cette fois, l’ambassadeur fît un fiasco complet, car il ne fut même pas reçu par le souverain. On accusa l’influence française de cet échec, et l’accusation était justifiée. Les querelles entre Anglais et Birmans devinrent dès lors incessantes ; elles devaient fatalement aboutir à une déclaration de guerre.

En ce moment-là, l’empire birman était l’un des puissans empires d’Asie. Indépendamment de la Birmanie propre, des provinces du Pégon, d’Arakan et de Tenasserirn, il comprenait la principauté de Mogoung, les états des Shans du nord, ainsi que ceux de Kakhyen, Assam, Cachar et Manipour. Les chefs des états des Shans étaient ses tributaires jusqu’aux rives du Mékong.

L’armée des Birmans était tellement habituée à battre ses ennemis et à conquérir des territoires, qu’elle demanda à ses chefs de l’embarquer pour aller à la conquête de l’Angleterre. Cette jactance, naturelle chez des soldats qui avaient toujours battu leurs ennemis et repoussé un nombre infini d’invasions chinoises, leur devint funeste. Il est vrai que, tout d’abord, les premières rencontres furent contraires aux Anglais ; à Assam. à Sillet, on les tint en échec ; à Chattagong, on les mit en déroute. Quand la nouvelle en parvint à Calcutta, il y eut panique et les Anglais s’organisèrent en milice. Quelques années après notre instillation en Nouvelle-Calédonie, les Australiens firent de même. A la guerre, la fortune cause de cruelles surprises. Les forces britanniques, au nombre de 12,000 hommes dont 7,000 de troupes indigènes, battirent complètement un jour le meilleur des généraux birmans. Le roi, terrifié par la marche rapide des Anglais qui n’étaient plus qu’à 45 milles d’Ava, demanda à composer. D’un seul coup, il leur abandonna Arakan, Tenasserirn, ainsi qu’une partie de Martaban. Cachar, Iyutea et Assam furent évacués par ses troupes, et d’un commun accord, on déclara Manipour ville indépendante, mais sous le protectorat de la Compagnie des’ Indes. Or on sait aujourd’hui mieux qu’autrefois ce que signifie ce mot de protectorat. Ces triomphes n’en coûtèrent pas moins très cher aux troupes anglaises, car la guerre, commencée à l’époque la plus malsaine de l’année, avait occasionné des vides terribles chez les envahisseurs. Les pertes s’élevèrent jusqu’à 72 pour 100, dont 5 seulement provenaient d’armes à feu.

La leçon de modestie infligée aux soldats birmans n’ayant paru suffisante ni aux vainqueurs ni aux vaincus, les Anglais, poussés à bout par un roi peu clairvoyant, entrèrent de nouveau en campagne en 1852, et, en moins d’un an, Moulmein, Bassein et Prôme furent conquis. La province de Pégou passa aux mains de la Compagnie de l’Inde. Comme celle-ci était déjà maîtresse de l’Arakan et du Tenasserim, qu’elle tenait la côte depuis les bouches du Gange jusqu’à la presqu’île de Malacca, le roi et son royaume restèrent comme en cage, sans une ville, sans un port, sans un débouché sur la mer.

Lord Dalhousie, alors vice-roi de l’Inde, ne daigna même pas traiter avec les Birmans vaincus. Une simple proclamation leur apprit la cessation des hostilités et le nombre de villes qu’ils perdaient.

Comme nous n’avions encore ni la Cochinchine ni le Tonkin, ces événemens nous laissèrent indifférens et passèrent inaperçus. Les nations rivales de la France pouvaient alors s’agrandir au détriment de notre influence et de nos intérêts en Asie, sans que l’attention que nous prêtions alors aux questions de politique intérieure, les seules qui nous passionnent, en aient été le moins du monde distraite.


IV

Pour succéder au roi imbécile qui s’était laissé si facilement battre et abattre, le peuple alla chercher, dans un monastère où il vivait de la vie calme des religieux, un prince du nom de Mendoûme-Men. C’était un esprit vraiment éclairé, d’une grande élévation d’idées, ayant toujours préféré la simplicité au faste, la pauvreté aux richesses, la chasteté aux plaisirs du harem. Toutefois, dès qu’il fut sur le trône, s’il continua à rester remarquablement avisé et sage, il dut, pour se conformer aux traditions, modifier ses habitudes, et il les modifia si bien que, lorsqu’il mourut, il laissa cinquante-trois veuves reconnues ses femmes légitimes et une bien plus grande quantité de concubines. Des premières, il avait eu quarante-huit garçons et soixante-deux filles. On ne s’est jamais donné la peine de compter les enfans des favorites, puisque, en raison de leur illégitimité, leur compétition au trône n’était pas à craindre. C’était pour éviter, — on le verra plus loin, — une rivalité possible avec le fils que Mendoûme-Men avait choisi pour lui succéder, que la reine mère et l’une de ses filles ordonnèrent un massacre général de princes et de princesses. Leurs partisans, — chaque prince a les siens, — auraient partagé leur sort si le temps n’eût manqué à ces femmes sanguinaires. Je dois dire, pour être impartial, que la tradition et la raison d’Etat autorisaient ces tueries.

Le sage Mendoûme-Men, secondé par un frère aux idées aussi larges et aussi éclairées que les siennes, envoya en Europe un certain nombre de jeunes hommes avec mission de s’y instruire. On en vit à l’École centrale, aux Arts et Métiers et à Saint-Cyr. Beaucoup d’officiers de notre armée n’ont sans doute pas oublié le brillant et sympathique Mong-Thou, un de leurs camarades de promotion. Le retour à Mandalay, la capitale birmane, de cette jeunesse enthousiaste de la civilisation d’Occident, eût très certainement produit de grands changemens dans le pays, si le frère du roi, l’initiateur des réformes, n’eût été poignardé, en 1867, par l’un de ses neveux. C’est dans ce temps-là que diverses missions anglaises et françaises parcoururent le nord de la Birmanie, du Siam et du Céleste-Empire pour découvrir lequel de ces trois fleuves, l’Iraouaddy, le Mékong ou le Song-Koï, était le plus navigable de sa source à son embouchure. On a lu ici-même la relation de voyage de M. de Lagrée et de ses compagnons ; les découvertes de Francis Garnier, victime comme tant d’autres de son désir de voir la France devenir une puissance coloniale. J’ai moi-même raconté à cette place l’exploration du vice-consul Margary et son assassinat non loin de Talifou, et le voyage de Jean Dupuis, le moins récompensé des explorateurs, de l’embouchure du fleuve Rouge jusqu’au Yunnan [1].

Toutes ces recherches n’étaient pas sans causer quelques soucis au souverain de la Birmanie, et, croyant que l’Europe lui accorderait son appui dans le cas où l’Angleterre voudrait faire de son royaume ce qu’elle avait fait de l’Hindoustan, il envoya une ambassade à Rome et à Paris pour solliciter des traités de commerce et de paix. L’Italie eut le bon esprit de s’y prêter sans hésitation, et un consul italien vint immédiatement se fixer à Mandalay. La France, elle, ne sut rien conclure, et, devant l’indifférence de cette puissance, Mendoûme-Men ne songea plus qu’à retourner à ses anciennes coutumes de méditation et de chasteté. En vue d’un si grand changement, il se faisait construire un monastère immense, avec l’intention de l’habiter, lorsqu’il mourut, le 1er octobre 1878. Ce fut une grande perte que la mort de ce sage, car il pressentait bien que, lui disparu, son royaume serait absorbé par la puissance qui l’enserrait à l’étouffer. Passionné pour les discussions religieuses et philosophiques. Mendoûme-Men aimait à appeler auprès de lui les Anglais de distinction ou de grand savoir qui voyageaient en Asie. Après s’être longuement efforcé de leur démontrer la supériorité de la morale bouddhiste sur la morale des autres religions, il finissait par prouver à ses auditeurs que la façon dont on lui avait enlevé une partie de ses biens n’avait rien de chrétien. Ces entrevues ne se renouvelaient guère, car, indépendamment de ce qu’elles avaient de gênant pour les visiteurs, ceux-ci se mouraient de consomption. Le roi, en raison de sa piété, ne pouvait offrir à ses hôtes que des fruits et des légumes. Un docteur suisse, qui s’était fixé près de lui pour étudier à fond le bouddhisme, faillit être la victime de ce régime. Il n’en réchappa qu’en allant dans les bois dénicher des œufs que lui-même faisait cuire et mangeait en cachette.

Pendant les derniers jours de la maladie du roi, les ministres, à l’instigation de la reine et de sa fille Supaya-Lat, firent emprisonner tous les fils et filles, légitimes ou non, du souverain expirant. Ils étaient si nombreux que jamais on n’en a su le nombre exact. Cette mesure était prise, ainsi que je l’ai indiqué, pour que, à l’avènement du successeur de Mendoûme-Men, il n’y eût ni rivalité ni lutte possible entre les partisans de ces princes, fils et filles de sang royal. Un soulèvement de leur part paraissait-il probable ? la raison d’État exigeait-elle leur disparition ? on les égorgeait en masse. Ce barbare usage était si bien connu du peuple, qu’à la nouvelle des premières arrestations des descendans de Mendoûme-Men, des nourrices firent disparaître du palais, en les déguisant, deux jeunes princes qu’elles avaient allaités. Ils leur durent deux fois la vie. Mendoûmo-Men s’était pris d’une grande affection pour l’un de ses fils légitimes, Thibô, dont la mère, malheureusement pour lui, était morte, et il le désigna pour son successeur. Thibô, élégant, vif d’esprit, très intelligent, se prêta, pendant les premiers jours du règne, aux réformes projetées par son père et quelques-uns des Birmans qui avaient fait le voyage d’Europe. On reçut au palais tous les journaux de France et de l’Inde. Un de nos compatriotes, M. Fernand d’Avéra, y expliquait comment dans les pays civilisés on élaborait et exécutait les lois. Un autre Français, M. de Theveloc, donnait aux troupes birmanes une instruction militaire dont elles avaient le plus grand besoin. Il fut question de créera Paris des compagnies pour mettre en exploitation les mines et les forêts. Il y eut un trésor d’État correctement administré, un conseil de ministres qui disait : II Le roi, c’est nous ! » Formule bien nouvelle, n’est-ce pas, dans un pays d’absolutisme séculaire ?

Cela dura soixante jours.

Soudainement, Thibô devint sombre et taciturne, et, s’il sortait de sa morosité, c’était pour se livrer avec des jeunes gens de son âge à d’odieuses débauches. Sollicité avec acharnement par le parti vieux birman d’interrompre les réformes en voie d’exécution, pressé par la reine mère, veuve de Mendoûme-Men, d’exterminer les princes prisonniers, le malheureux et faible Thibô cherchait dans l’ivresse l’oubli de ses pouvoirs.

Aujourd’hui, il est bien avéré que le roi n’avait pas les instincts sanguinaires que les Anglais lui ont prêtés pour le besoin de leur cause. La reine mère, qui avait dans les veines du sang de cet Alombra qui perpétra le meurtre d’Anglais et de Français soupçonnés de conspirer contre lui, résolut d’agir sans consulter personne ; elle ordonna aux ministres, qui tremblaient devant elle, d’avoir à faire exterminer les prisonniers de sang royal, sans distinction d’âge et de sexe, et quel que fût leur degré de parenté avec Thibô et sa propre famille.

Un jour, les fonctionnaires suspects et les généraux douteux reçurent l’ordre de s’éloigner de la capitale, et celle-ci s’emplit aussitôt de bateleurs et de charlatans chargés d’amuser et de distraire le peuple. Dès que la nuit tomba, des condamnés à mort qu’on avait enivrés, et auxquels on avait promis de faire grâce s’ils exécutaient avec énergie une horrible besogne, furent conduits aux prisons du palais. Sur l’ordre de l’un des officiers de la reine, ils se ruèrent sur les prisonniers qui leur furent désignés, et dont les âmes commencèrent en cette nuit sinistre leur première transmigration jusqu’à l’anéantissement final, idéal des croyances bouddhistes. Il y eut des scènes d’horreur indescriptibles. Les plus jeunes des princes périrent la tête broyée aux murs de la prison, les plus âgés sous des coups de massue assénés sur la gorge. De jeunes princesses s’offrirent II leurs bourreaux en échange de la vie ; les monstres, après en avoir abusé, les étranglèrent. A un prince qui demandait qu’on lui fît grâce, d’autres princes dirent : — « Ne savais-tu pas que c’était ainsi que tu devais mourir ? Meurs donc avec dignité ! »

Ce qu’il y a d’étrange, c’est que le résident anglais, qui habitait dans une maison située seulement à 800 mètres du palais, n’intervint d’aucune façon ; avisé par ses espions, durant la nuit, que la boucherie commençait, ne pouvait-il agir d’une façon quelconque ? A tous les points de vue c’était son rôle et son devoir, le représentant de la Grande-Bretagne à Mandalay étant le protecteur des étrangers et le représentant de la civilisation européenne dans ces parages. Il se borna à menacer les ministres du roi d’abaisser son pavillon si d’autres massacres avaient lieu. Le consul d’Italie lit aussi des remontrances qui ne furent pas plus écoutées que celles du résident anglais, car quelque temps après la famille d’un ancien ministre fut assommée.

La seule excuse que, par la suite, donna Thibô au sujet de la mort violente de ses proches, c’est que, à chaque changement de règne, on en agissait ainsi dans son pays. En captivité et au contact d’Européens, il a dû finir par comprendre qu’une telle coutume était d’autant plus barbare que les souverains birmans ont toujours eu quatre femmes légitimes, et, de plus, des favorites à discrétion.

Aussitôt après les massacres, ou créa une loterie d’état afin d’assurer au trésor royal un revenu certain ; le gouvernement fit construire d’élégantes maisons de jeux et, pour mieux y attirer la foule, on les pourvut de musiciens et de danseuses. Le peuple ne tarda pas à abandonner la culture des terres pour passer son temps dans les maisons de plaisir. S’il y jouait, et perdait, ce qui ne manquait jamais, il vendait son champ, ses femmes et ses enfans, jusqu’au jour où, ayant tout perdu, il devenait un dacoït de la pire espèce, c’est-à-dire un voleur de grand chemin.

C’est au moment où les sujets du roi Thibô glissaient sur une pente de démoralisation à peu près générale, que le vice-roi de l’Inde mit en mouvement de l’infanterie, de l’artillerie, des vivres, des munitions qui furent concentrés à Thayet-Maya, ville de la frontière birmane. On voulait être prêt pour la chute d’un corps qui se décomposait. Il ne fallait plus qu’un prétexte pour marcher en avant et en terminer avec un territoire depuis longtemps ardemment convoité. Ce prétexte, les Anglais l’attendirent l’arme au pied, bien sûrs qu’il se produirait à l’heure qui conviendrait le mieux à leurs intérêts.

Ils eurent d’abord l’idée de chercher chicane à la Birmanie, à propos d’une question de douane. En vérité, il était impossible de mettre la main sur l’un des plus anciens trônes du monde pour un motif semblable, et cette idée fut éloignée. La mort horrible des princes aurait bien pu servir d’excuse à une intervention bientôt suivie d’une déchéance, mais le roi était innocent du sang versé : on ne pouvait lui faire expier un crime qu’il n’avait pas commis.

Une ambassade envoyée à Paris, en 1883, par Thibô et ses ministres, dissipa les derniers scrupules. La Birmanie ayant à combattre les Shans qui s’étaient révoltés, inquiète de la présence des troupes anglaises sur toutes ses frontières, sollicita de nous une alliance. Notre présence au Tonkin en rendait la pratique facile et utile. « Les souverains de vastes régions, écrivirent les Birmans au président de la république française, doivent songer sans cesse à la prospérité de leurs sujets… Pendant longtemps, les rapports entre les deux nations ont été rares et difficiles ; aujourd’hui il n’en est plus ainsi. Il y a déjà dans notre royaume des officiers et des négocians français dont les travaux acquièrent journellement de l’importance. En conséquence, Sa Majesté, notre maître auguste, souhaite qu’un traité d’amitié soit conclu. »

Une clause de ce traité eût mis littéralement le feu aux poudres, si l’occasion d’en brûler se fût offerte. C’était celle qui nous autorisait à introduire des armes chez notre allié par notre frontière du Tonkin. L’Angleterre ne pouvait y consentir ; et elle intima l’ordre au roi Thibô de recevoir un résident de son choix à Mandalay, résident qui contrôlerait tous les actes royaux. Quatre jours étaient accordés au souverain pour faire connaître sa réponse. Celui-ci, disent les Anglais, refusa « verbalement » de répondre, et les hostilités commencèrent aussitôt par une marche sur Ava. Les troupes anglaises, quoique désireuses de combattre, ne rencontrèrent nulle part d’opposans : elles entrèrent dans la capitale sans que le roi en soupçonnât même l’approche. Les ministres, la reine mère et une de ses filles non moins énergique qu’elle, lui avaient caché l’ultimatum et l’invasion du territoire. Les femmes voulaient qu’on se battît à outrance, mais les ministres, croyant encore possible un arrangement, s’y étaient refusés. Indignées, elles leur jetèrent ces mots à la face en plein conseil : « C’est à vous et non à nous de porter des vêtemens de femme ! » Elles ne s’étaient pas trompées sur les dispositions de l’ennemi. Le 1er janvier 1886, lord Dufferin, aussi catégorique que son prédécesseur lord Dalhousie, proclamait en ces termes l’annexion de la haute Birmanie à l’empire des Indes : « Par commandement de la reine-impératrice, il est notifié que les territoires gouvernés jusqu’à ce jour par le roi Thibô ont cessé de lui appartenir, et qu’ils seront administrés tout le temps qu’il plaira à Sa Majesté, par des officiers qui seront désignés à cet effet par le vice-roi et gouverneur de l’Inde. Signé : DUFFERIN. »

Quelques jours avant cette laconique notification, le consul de France avait quitté Mandalay, muni d’un congé de convalescence. Lorsque M. de Bouteiller débarqua à Rangoun pour le remplacer, il apprit qu’il n’y avait plus de Birmanie, et que son malheureux souverain, ne comprenant rien encore à la rapidité et aux causes de son infortune, naviguait sous pavillon anglais en qualité de prisonnier de guerre.

Le 25 novembre 1885, un fort détachement de soldats anglais, commandés par le colonel Sladen, avait entouré le palais, ainsi que les chevaux de frise en bois de teck qui en protégeaient l’accès. Le colonel Sladen, aide de camp du général commandant les troupes d’expédition, demanda au malheureux souverain de se reconnaître prisonnier de l’Angleterre et d’avoir à lui livrer son royaume, son palais et ses trésors. Le roi, absolument ahuri, consentit à tout ce qu’on exigeait de lui, dans la seule espérance qu’il lui serait fait grâce de la vie, mais non sans se plaindre amèrement de ses ministres qui, après l’avoir jeté à l’abîme, l’abandonnaient lâchement. Le colonel lui dit alors qu’il avait ordre de le conduire abord d’un bateau déjà préparé pour le recevoir. Après de longs pourparlers, il fut convenu que l’embarquement n’aurait lieu que le jour suivant. C’était bien le moins que l’on fit cette concession. Les gardes du corps du roi reçurent l’ordre d’évacuer la résidence, ce qu’ils firent eu déposant leurs armes de parade et en n’emportant que les nattes sur lesquelles ils dorment d’habitude. Il est difficile de s’imaginer un aspect plus misérable que celui de ces hommes. Ils n’avaient sur eux rien qui ressemblât à un uniforme militaire, car leur habillement se résumait en un simple lambeau d’étoffe. Dès qu’ils furent partis, des soldats anglais entrèrent dans le palais, baïonnette au fusil ; puis des sentinelles occupèrent les issues. Des servantes indigènes, attachées au service des femmes du roi, eurent la liberté d’empaqueter et d’emporter leurs hardes. Elles en usèrent et abusèrent pour s’adjuger un grand nombre de pièces de soieries, des parfums d’un grand prix, des vêtemens royaux et jusqu’à des livres de prix. On fit cesser cet odieux pillage, et une forte garde s’installa dans le jardin, où le roi, dans un élégant pavillon aux colonnades dorées, s’était transporté pour passer fraîchement la nuit. Au lever du jour, des officiers de garde et leurs amis crurent pouvoir s’approprier, — par droit de conquête, — ce qui, dans les salons du palais, leur parut valoir la peine d’être emporté.

Le 29, au matin, d’autres troupes, commandées par le général Prendergast, prirent la direction de la résidence royale avec la résolution bien arrêtée d’en ramener le prisonnier royal, dût-on employer la force. Lorsqu’on lui intima l’ordre de marcher pour être embarqué, une scène des plus émouvantes eut lieu. Le roi et deux des reines, ses épouses légitimes, tombèrent aux genoux du colonel, les embrassèrent, en le suppliant de leur accorder deux jours, ensuite un seul, et puis enfin quelques heures de répit. Ce fut refusé, et comme le roi tergiversait encore, que la chaleur était accablante, une compagnie de soldats, conduite par le général, se porta au pas de charge dans le jardin. A cette vue, Thibô pâlit affreusement, et les deux reines s’accroupirent en gémissant aux pieds de leur seigneur et maître, lequel, malgré son grand trouble, parut surpris de les Voir parées de leurs diamans. La reine mère, dont les instincts sanguinaires étaient bien connus des personnes présentes, survint alors également, et, farouche, s’agenouilla sans verser une larme aux pieds de son fils d’adoption. Quelle heure émouvante et quel tableau ! A la droite du souverain déchu, trois serviteurs fidèles, le front prosterné, agenouillés jusqu’à terre ; à gauche, un groupe d’officiers portant déployé le drapeau de la Grande-Bretagne ; en l’ace du trône, les femmes accroupies, et, à vingt pas d’elles, une longue file de soldats en tenue de campagne, aux figures martiales et bronzées, gardant une complète immobilité.

Entre temps, les oiseaux chantaient dans les tulipiers en fleurs, se jouaient dans les mimosas odorans, et le soleil, se reflétant aux volutes dorées du pavillon royal, faisait scintiller comme des feux célestes les diamans des reines. Le roi demanda encore un délai de dix minutes pour se recueillir et dire un dernier adieu au palais de ses ancêtres. Elles lui furent accordées ; comme les minutes se prolongeaient, le colonel Sladen s’avança vers le monarque, le flanqua de deux officiers, et lui dit d’un ton sévère d’avoir à le suivre. Cette fois, Thibô obéit. Mais à la porte du palais, il y eut encore une pause, une hésitation suprême de quelques minutes, puis le cortège se mit en marche pour le bateau dans l’ordre suivant : le général Prendergast, le drapeau anglais, l’état-major du général, quatre porteurs d’ombrelles blanches, le roi et ses deux femmes légitimes, la reine mère, des serviteurs portant le bagage royal, le chef des eunuques et les troupes anglaises. A la chute du jour, l’embarquement était terminé, et lorsque le bateau se détacha lentement du rivage pour suivra bientôt à toute vapeur le cours de l’Iraouaddy jusqu’à la mer, le souverain exilé se mit à sangloter, comprenant que c’en était fait à jamais de sa puissance et de son royaume.

L’Angleterre tenait enfin sa proie, proie depuis longtemps convoitée, et, avec elle, un butin énorme. On transporta à bord du bateau à vapeur plusieurs sacs de rubis, de saphirs et de diamans ; cinq berceaux d’or massif ; une statue de même métal incrustée de pierres précieuses, mais avec une telle profusion, qu’il était impossible d’en toucher l’or du doigt ; un nombre infini de coupes en or également, coupes de toutes les grandeurs et de toutes les formes, et, pour en finir, des laks de roupies, c’est-à-dire plusieurs millions de francs.


V

L’annexion d’une partie de la Birmanie en 1852 devait fatalement aboutir à l’entière annexion de 1885. Peut-être est-ce un tort que cette assimilation complète, et mieux eût valu pour la Grande-Bretagne d’agir comme nous l’avons fait en Annam, c’est-à-dire placer sur le trône birman un prince indigène en ne lui laissant que les apparences du pouvoir. Avec un protectorat exempt de rudesse et des ministres gagnés par des largesses à la cause des occupans, la situation eût été moins troublée qu’elle ne l’est à l’heure présente ; les dacoïts n’auraient pas eu de prétextes à de fréquens soulèvemens, et la Chine n’eût pu formuler aucune plainte, puisque le roi régnant eût continué avec la cour de Pékin ses rapports d’un vasselage fictif. Aujourd’hui, il est beaucoup trop tard pour revenir en arrière, et dût-il en coûter, — ce qui n’est pas douteux, — beaucoup d’or et de vies anglaises, l’annexion reste et doit rester un fait accompli.

Les difficultés avec la Chine ont été, il est vrai, aplanies, mais grâce à des concessions qui sont un véritable triomphe pour la diplomatie des Célestes, L’empire du Milieu qui, méchamment conseillé, nous déclara la guerre lorsque nous sommes entrés au Tonkin, avait les mêmes raisons de mettre flamberge au vent à propos de la Birmanie. Les titres sur lesquels s’appuyait sa prétendue souveraineté ne tenaient pas plus debout que les raisons qu’elle évoquait au sujet des Cochinchinois et des Tonkinois". Ils se fondaient

… Sur l’usage antique et solennel,

adopté par quelques rois asiatiques, d’envoyer des présens au Fils du Ciel. Jadis, l’Annam, notre Tonkin, la Corée et quelques autres petits états asiatiques en faisaient autant. Mais ce n’était plus qu’un acte de politesse à l’égard d’un voisin puissant et non un acte de vasselage.

La Chine semblait aussi avoir oublié que, depuis cent vingt ans, elle avait renoncé à ses anciennes prétentions sur sa voisine. Vers 1440, celle-ci étant restée sans monarque, la nouvelle dynastie des Mings voulut s’emparer du trône vacant et n’y réussit pas. De 1765 il 1769, les Chinois firent quatre nouvelles invasions, sous prétexte de châtier les Shans qui avaient maltraité quelques-uns des leurs. Ils furent encore battus par un général répondant au nom de Maha Thibalthura. Ce guerrier, assurément moins barbare que son nom, eût pu les exterminer ; mais, en homme clément et avisé, il préféra leur laisser la vie en échange d’un traité de paix. Il y eut échange de présens, et il fut convenu que, tous les dix ans, ces cadeaux se renouvelleraient et seraient accompagnés de lettres aussi flatteuses pour le roi de Birmanie que pour l’empereur de Chine. Les présens paraîtront assez mesquins : ils consistaient en quelques pièces de soie, des glaives et des meubles sculptés. Point principal du traité : la route « de l’or et de l’argent, » c’est-à-dire celle de Bhâmo au Yunnan, devait rester ouverte aux deux peuples. L’Angleterre qui, avec beaucoup de sens commun, se souciait fort peu de guerroyer contre les Chinois quand elle avait des insurrections à étouffer en Birmanie, a consenti à envoyer tous les dix ans, à Pékin, une lettre de félicitations que des présens accompagneront ; de plus, elle a promis de rappeler la mission commerciale qui devait parcourir le Thibet. Il lui a fallu sans doute de fortes raisons pour continuer l’envoi d’un tribut que la déposition du roi Thibô ne rendait plus obligatoire.

Mais ces raisons, on les conçoit bien vite lorsqu’on lit les correspondances qui, depuis trois ans, sont envoyées de Rangoun à Londres. On y voit que 25,000 hommes de troupes régulières sont stationnées en pays birman, et qu’un corps de police militaire, récemment créé, dépasse déjà 17,000 hommes. Les nouveaux occupans ne sont maîtres du dacoïtisme, c’est-à-dire des indigènes révoltés, qu’aux points que les troupes anglaises occupent en force, et là, elles sont surprises par des attaques soudaines. Des soldats de l’armée régulière de Chine, déguisés en dacoïts, y pratiquent, pour compte de leur gouvernement, la guerre à responsabilité limitée qu’ils faisaient à nous-mêmes sur le fleuve Rouge. C’est surtout au nord, dans les régions voisines du Yunnan et des états shans, que l’insoumission a pris un caractère des plus graves. Un gros détachement de gendarmerie y a été attaqué, enveloppé par l’ennemi et réduit à un cinquième de son effectif. D’autres rebelles, retranchés à Maulin, ont dû être canonnés : leurs positions ont été prises d’assaut, mais les Anglais y ont perdu plus d’un dixième d’un corps expéditionnaire, composé d’un détachement du régiment de Hampshire et du 17e d’infanterie de Bengale, soutenus par deux canons. Les tribus des Chan et des Karen du nord ne se rendent pas. Un de leurs chefs se livre à des razzias sans cesse renouvelées et toujours heureuses. L’un de ses derniers exploits a été de s’éclipser aux regards stupéfaits des gendarmes qui le poursuivaient pour lui reprendre cent cinquante éléphans, un butin pourtant difficile à dissimuler.

Reste la question financière ou celle des revenus de la conquête ; ils ont été trouvés inférieurs de plusieurs millions de roupies aux charges qu’impose l’occupation et que le trésor de l’Hindoustan doit couvrir. A ce point de vue, la situation ne compense pas, à beaucoup près, les sacrifices qu’il a fallu faire et qu’il faudra faire encore. A Rangoun, où se trouve une succursale de la banque du Bengale, le taux de l’escompte s’est élevé de 11 à 15 pour 100. L’argent, qui est le seul étalon monétaire de l’Inde, fait à tel point défaut, qu’on a toutes les peines du monde à satisfaire à la solde des troupes. Il y a bien une circulation fiduciaire de billets de banque, mais chacun d’eux représente 250,000 francs ou un lak de roupies.

A quelle cause attribuer ce malaise des finances, ces soulèvemens qui ne se sont produits qu’à la suite d’une annexion facile au début ? Nos voisins ne seraient-ils plus les colonisateurs qu’on nous a donnés longtemps pour modèle ? Leurs actes sont-ils trop rudes, trop oppressifs, dépourvus de cette façon gouailleuse, mais bonne enfant dont le soldat français traite l’Arabe et l’Asiatique ? A cela on peut répondre qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que les Birmans n’aiment pas l’étranger qu’ils n’ont ni appelé, ni désiré voir chez eux, et que la manière brutale dont il les gouverne n’est pas faite pour gagner leurs sympathies. La terre est conquise, mais les cœurs ne le sont pas.

Il y a trois ans, aux premiers jours de l’occupation, à un moment où il fallait frapper les esprits de terreur, les Anglais abusèrent des jugemens et des exécutions sommaires. A leurs yeux, tous les Birmans étaient des dacoïts, et comme tous les dacoïts étaient passés par les armes, les Anglais remuaient la haine comme à plaisir. Cette abondance de rebelles à exterminer permit même à un officier, habile photographe, de se procurer la plus épouvantable des collections. Il braquait son appareil sur les condamnés à mort au moment même où le peloton d’exécution les mettait en joue. Ce n’était que lorsque les faces convulsées par la terreur étaient fixées sur la plaque que le commandement de : « Feu ! » se faisait entendre. Se doutait-on que la passion du cliché pût rendre l’homme cruel ? In autre officier, afin d’obtenir d’un rebelle, — reconnu plus tard innocent, — le nom de ses complices, le fit passer par un simulacre de conseil de guerre et un semblant d’exécution. « Avouez ! » s’écria l’officier au moment où les soldats mettaient en joue le malheureux qui tremblait de tous ses membres. Et, en effet, le rebelle, en ce moment suprême, avoua tout ce qu’on voulut ; il nomma des complices en telle abondance que l’officier qui avait inventé cette torture comprit qu’il avait été niaisement barbare. Le vice-roi de l’Inde, ayant eu connaissance de ces deux faits monstrueux, s’empressa d’en punir les héros. La terreur, la torture et les fusillades sont de mauvais moyens de pacification et se retournent contre ceux qui les appliquent.


EDMOND PLAUCHUT.

  1. Voyez la Revue du 1er mai 1874 et du 15 septembre 1880.