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Un Roman politique : Endymion de Lord Beaconsfield

Revue des Deux Mondes tome 42, 1880
Cucheval-Clarigny

Un roman politique


UN
ROMAN POLITIQUE

Endymion, par lord Beaconsfield ; 3 vol. in-8° ; Londres, Longmans et C°.


I.

Il faut se défier de l’apparente inaction des gens actifs : ils ne sauraient accepter un repos qui leur serait mortel. S’ils paraissent s’effacer, soyez sûrs ou qu’un nouveau champ s’est ouvert à leur activité, ou qu’ils se préparent à rentrer en scène. Lorsqu’en présence d’une députation d’ouvriers M. Gladstone abattait un des arbres de son parc d’Hawarden et faisait voler autour de lui des éclats de bois qui étaient pieusement recueillis, ces vigoureux coups de cognée, dans la pensée du vieil athlète parlementaire, s’adressaient au ministère dont il méditait déjà le renversement ; quand son fils, avec l’imprudente ardeur de la jeunesse, demandait aux visiteurs ébahis : « Ne trouvez-vous pas qu’il a encore la force de conduire le parlement ? » M. Gladstone ne fermait pas cette bouche indiscrète. Les facultés ne sont pas moins fortes et le besoin d’activité n’est pas moins grand cher lord Beaconsfield que chez son illustre rival. La défaite électorales des conservateurs, si complète qu’elle parût, ne pouvait avoir jeté dans le découragement ce vaillant lutteur, doué d’une indomptable ténacité. Lord Beaconsfield ne s’est-il pas comparé lui-même à ce grand général qui disait avoir appris à vaincre à force de perdre des batailles ? A l’ouverture de la session, il a réuni ses amis politiques pour les exhorter à l’union et à la persévérance, les assurant que les principes qu’ils représentent sont trop indispensables à la stabilité des institutions anglaises pour que le. bon sens naturel de la nation ne ramène pas la faveur publique, au parti qui les défend. En même temps, il avait recommandé à ses anciens lieutenans de laisser le champ libre aux nouveaux ministres afin de ne point arrêter le développement des germes de division qu’il apercevait au sein de leur majorité ; lui-même a pris peu de part aux débats de la dernière session. Après la séparation du parlement, la goutte, ce mal spécial des hommes d’état et des diplomates, qui est aussi quelquefois un prétexte commode pour arrêter les curiosités indiscrètes, a paru confiner lord Beaconsfield à Haghenden Manor. Si elle le retenait dans son cabinet, elle n’enchaînait pas sa main, toujours alerte, car un nouveau roman, Endymion est venu soudainement mettre en émoi le monde de la littérature et de la politique. Ainsi Lothair avait paru inopinément en 1870, après le renversement du cabinet de lord Beaconsfield et lorsque l’on croyait le chef des conservateurs livré au découragement.

Ce n’est pas seulement par son apparition inopinée qu’Endymion a été une surprise pour le public anglais. Ce livre ne ressemble point aux ouvrages que lord Beaconsfield a publiés depuis son entrée dans la carrière publique. Sous la forme de romans et dans le cadre de fictions à peine ébauchées, ces ouvrages, si avidement lus, ont toujours eu pour objet réel l’exposition et la défense des opinions de l’auteur. C’étaient des œuvres de propagande et comme des appels des jugemens du parlement à la masse de la nation. Or on ne trouve dans Endymion ni un ensemble de théories politiques comme dans Coningsby ou Sybil, ni des thèses de métaphysique religieuse et de théologie comme dans Tancrède ou Lothair. C’est en vain qu’on y chercherait la moindre allusion aux questions du jour, à la situation de l’Irlande, au prochain abaissement du cens électoral dans les. comtés ou aux affaires d’Orient. Ce n’était pas là le seul désappointement réservé à la curiosité des lecteurs. Endymion n’est pas, comme quelques-uns de ses devanciers, une galerie de portraits politiques. Depuis Coningsby, on s’était habitué à croire que lord Beaconsfield ne pouvait écrire un roman sans y mettre en scène, sous des noms supposés, bon nombre de ses contemporains. C’était à qui signalerait, à la cour ou dans le parlement, parmi les amis ou parmi les adversaires de l’auteur, les originaux de tous ses personnages. Quelle épigramme plus cruelle pouvait-on lancer contre un ennemi intime que d’affecter de le reconnaître dans un portrait satirique, et de le plaindre d’avoir été peint sous de si méchantes couleurs ? Cette fois, lord Beaconsfield s’est mis en garde contre les faiseurs de clés. Il semble même qu’il ait pris un malin plaisir à leur tendre des pièges, à les lancer sur de fausses pistes, et à les dérouter complètement. L’action d’Endymion embrasse la période comprise entre la mort de Canning et la mort de lord Palmerston ; elle se passe uniquement dans les régions ministérielles et parlementaires ; tous les personnages appartiennent au monde politique. Comment ne pas céder à la tentation de faire des portraits, surtout lorsqu’on y excelle, qu’on n’a qu’à interroger une mémoire inexorablement fidèle, qu’à lâcher la bride à un esprit aiguisé et naturellement tourné à l’épigramme ? Lord Beaconsfield s’est surveillé lui-même. Il a dû emprunter aux gens qu’il a connus et pratiqués bien des traits de caractère : la plupart des incidens du roman doivent avoir pour origine des anecdotes demeurées dans la mémoire de l’auteur, mais celui-ci mêle les couleurs et les époques de façon à rendre toute application directe impossible. Quelques traits de ressemblance vous frappent ; vous êtes tenté de mettre un nom de personnage ; mais ni les dates ni les faits ne concordent. L’original que vous croyez reconnaître n’était pas encore entré sur la scène politique ou il en avait disparu au moment où l’auteur lui fait jouer un rôle actif ; ou il n’appartenait pas au parti dont il est représenté comme l’homme le plus important, ou il était un parvenu, et l’auteur en a fait, un grand seigneur. Quand vous voyez entrer en scène deux frères, tous deux disciples de Bentham, dont l’un se destine à la carrière parlementaire et l’autre à la diplomatie, M. Bertie Tremeine et M. Tremeine Bertie, on ne peut se défendre de songer aux deux frères Bulwer Lytton et Lytton Bulwer ; mais aucun des incidens où figurent ces deux personnages épisodiques ne peut se concilier avec l’histoire des deux hommes distingués qui ont été les amis de lord Beaconsfield, et celui-ci s’est évidemment joué de ses lecteurs. Quand l’auteur met dans la bouche d’un diplomate, homme d’état éminent, cette réflexion, « qu’un gouvernement qui périt par les finances est un gouvernement imbécile, » et cette déclaration, que « l’Europe ne sera refaite que par le fer et le sang, » on s’écrie tout aussitôt que le comte de Ferroll ne peut être que M. de Bismarck ; mais la carrière politique du célèbre chancelier avait à peine commencé au moment où se termine l’action d’Endymion. Quand ce même comte de Ferroll parle de sa patrie opprimée, lorsqu’il compte sur Napoléon III pour délivrer ses compatriotes du joug étranger, n’est-il pas M. de Cavour tout autant que M. de Bismarck ?

Qui reconnaîtrons-nous dans Nigel Penruddock, le brillant lauréat de l’université d’Oxford, le puséyste ardent et convaincu, dont la parole de flamme ravit toutes les grandes dames et remue profondément l’église anglicane, qui se convertit au catholicisme en entraînant après lui une partie de son troupeau, qui devient archevêque de Westminster et cardinal de l’église romaine ? Nigel réunit la science et la puissance oratoire de Newman, l’onction persuasive d’Oakeley, le ferme vouloir et l’esprit de gouvernement de Manning. Lequel de ces trois noms substituer au sien ? Nigel n’est-il pas simplement ce qu’on pourrait appeler un personnage représentatif, c’est-à-dire la personnification dans un seul homme de ce grand mouvement religieux qui a déchiré l’église anglicane et conduit tant d’hommes éminens à sacrifier des positions élevées pour chercher dans le catholicisme le terme de leurs doutes et le repos de leur conscience ?

Ne devrons-nous pas en dire autant du romancier-journaliste Sainte-Barbe ? La malignité littéraire, — il n’y a que les gens de lettres pour avoir de ces cruautés, — veut absolument retrouver dans ce romancier, toujours mécontent de son sort et toujours envieux des succès d’autrui, l’auteur de Vanity Fair et de Pendennis, à qui lord Beaconsfield ferait expier, au bout de trente-six ans, le tort d’avoir publié dans le Punch une parodie de Coningsby. Ne croyons point à des rancunes couvées aussi longtemps. Lord Beaconsfield est plus prompt à la riposte : il l’a prouvé depuis longtemps à des adversaires plus redoutables que le pauvre Thackeray. Il ne peut déplaire à un auteur avisé d’être parodié ; la parodie est la consécration du succès. Toute l’Angleterre a lu Coningsby : combien est-il de gens qui se doutent de l’existence de Coningsby ou qui éprouveraient la curiosité d’en lire six lignes ? Nous demanderions volontiers à ces critiques charitables de nous indiquer dans Endymion un trait, un seul, qui s’applique incontestablement et nécessairement à Thackeray et permette de l’identifier avec Sainte-Barbe : laissons reposer en paix le malheureux écrivain, qui a suffisamment racheté par des années d’exil et de misère les désordres et les faiblesses de son existence, et ne voyons dans Sainte-Barbe que la personnification de la mobilité d’humeur, de l’amour-propre excessif, de l’esprit de jalousie et des mille défauts qu’on reproche avec plus ou moins de justice à la gent lettrée. Quand Sainte-Barbe, faisant un grief au ministère d’avoir dissous le parlement, parce que les préoccupations d’une élection font baisser la vente de son livre, se tourne contre le gouvernement qu’il a servi, est-ce là une épigramme rétrospective ? N’est-ce pas plutôt un trait de comédie, et ne pourrait-on citer des écrivains dont les changemens d’opinion n’ont pas eu des causes plus sérieuses ? Disons-le tout de suite, lord Beaconsfield n’est pas indulgent pour les hommes de lettres. Non-seulement il crible d’épigrammes « nos correspondans, » toujours au courant de tous les secrets des. cabinets, et plus encore les reporters qui pénètrent malgré vous dans votre maison et enregistrent les plats qu’on sert sur votre tabler mais il ne borne point là ses rigueurs. Écrivains et journalistes, prenons une leçon d’humilité en lisant ce qu’écrit de nous le confrère éminent que la politique nous a enlevé :


En général, les dîners d’hommes ne sont pas amusans. Quand les convives, comme, cela est ordinaire, ont en commun des idées très arrêtées sur la politique, le sport, la littérature, l’armée ou le monde, il en résulte une grande monotonie dans les pensées et les appréciations, et dans les sujets que l’on traite. Dans un dîner d’hommes politiques, la conversation ne tarde pas à rouler sur ce qu’on peut appeler les affaires de la boutique : anecdotes sur les derniers scrutins, critiques des discours prononcés, conjectures sur les nominations ministérielles ou les élections à venir, est surtout sur cette odieuse et intarissable question de la révision des listes électorales. Cependant, de temps à autre, un éclair passager donne à penser que les convives ont une autre existence que celle qui s’écoule entre les murs des deux chambres. Cette circonstance atténuante ne s’applique point aux dîners des gens du sport. On commence par les paris et les handicaps, on finit par les paris et les handicaps ; et l’on a droit de douter qu’il entre dans la tête des convives qu’il puisse exister une combinaison quelconque d’atomes en dehors des handicaps et des paris. Avec un dîner de gens de lettres, la salle à manger devient le vrai palais du silence. La haine et l’envie que tous les écrivains ressentent les uns pour les autres, particulièrement lorsqu’ils échangent dans des dédicaces les effusions d’une mutuelle affection, ne manquent jamais d’assurer dans ces réunions l’agréable impression d’un sentiment général de pénible contrainte. Si un bon mot arrive sur les lèvres d’un convive, il aura soin de le retenir de peur que son voisin, qui est en train de publier un roman dans une revue, n’en fasse son profit dans le numéro suivant, et que lui-même, qui est attelé à une besogne semblable, n’en perde le bénéfice.


Est-ce à dire que, dans la longue série des personnages qui défilent dans les pages d’Endymion, il n’y ait point défigures réelles et reconnaissables ? Il en est trois que l’auteur n’a déguisées que dans la mesure dont les convenances lui en faisaient un devoir, et sur lesquelles on peut mettre un nom à coup sûr. Toutes les trois appartiennent au passé. La reine Agrippine, dont la peinture a immortalisé le gracieux visage, encadré d’abondantes boucles blondes, la souveraine détrônée dont le talent musical est un don de la nature et qui demande aux arts de la consoler de sa grandeur perdue, la mère tendre et dévouée qui ne vit que pour son fils est à qui rien n’a coûté pour le sauver de la mort et de la captivité, est assurément la reine Hortense. Dans le prince Florestan qui, après deux tentatives malheureuses, réussit à s’emparer du trône auquel il se croit appelé par sa naissance et devient l’allié du peuple anglais, il est impossible de ne pas reconnaître Napoléon III, dont le caractère est pris sur le vif et dont les habitudes d’esprit et la manière d’être sont analysées et retracées avec autant de finesse que d’exactitude. Enfin, bien que lord Palmerston n’ait pas fait un mariage d’amour dans les dernières années de sa vie, qu’il ne se soit jamais laissé élever à la pairie, et qu’il n’ait pas été frappé de congestion cérébrale en rédigeant une dépêche, c’est lui qui, sous le nom de lord Roehampton, tient la plus grande place dans le roman. On ne saurait accuser lord Beaconsfield de malveillance et malignité à l’égard d’un ancien adversaire : il n’aurait pu mieux traiter son ami le plus cher. C’est sous les couleurs les plus favorables qu’il représente l’homme d’état éminent qu’il a si souvent combattu, et on ne peut dire qu’il mette aucune ombre au portrait qu’il en trace. Il s’y reprend à plusieurs reprises, avec complaisance et presque avec affection. il est visible que le temps a fait ici son œuvre habituelle d’apaisement, les ardeurs et les animosités d’autrefois s’éteignent en face d’une tombe, et la sérénité du jugement revient, ramenant avec elle la justice. Si lord Beaconsfield s’est interdit de mettre en scène, dans son nouveau livre, aucun homme politique vivant, il s’est cru plus libre vis-à-vis de ceux qui appartiennent déjà à l’histoire ; mais il n’a peint des morts illustres que pour leur adresser des éloges délicats, dignes d’eux et dignes d’un esprit tel que le sien.


II

Il ne faut chercher dans Endymion ni une théorie politique, ni une thèse philosophique ou religieuse. L’auteur n’a rien voulu démentir ; il ne s’est proposé de convaincre personne ; il ne prépare et ne suggère aucune conclusion. Ne vous attendez pas non plus à une œuvre de pure imagination, à un roman d’aventures : l’auteur laisse à Mrs Braddon les accumulations d’événemens, les péripéties soudaines, les coups de théâtre qui soutiennent ou réveillent l’attention. Vous n’y rencontrerez pas davantage la peinture d’une passion, ou, comme chez miss Bronte ou George Eliot, de fines analyses du cœur humain avec un dénoûment découlant du jeu naturel des caractères. Que trouverez-vous donc dans ce livre que toute l’Angleterre a entre les mains, qui a déjà traversé l’Atlantique et qu’on traduit dans toutes les langues ? Vous y trouverez une page d’histoire sous la forme d’une fiction et dans le cadre d’une biographie rapidement esquissée ; vous y trouverez la peinture d’une époque et d’un monde déjà disparus, le tableau animé, fidèle, complaisamment retracé, de la vie politique en Angleterre pendant les trente années comprises entre la mort de Canning, en 1825, et la chute du premier cabinet de lord Derby. Par discrétion ou par prudence, l’auteur arrête son livre et ses récits précisément à l’époque a laquelle il a commencé à jouer lui-même un rôle important. Nous assistons à la dernière période du régime parlementaire, de cette forme particulière et unique de gouvernement dont les autres nations n’ont connu que la contrefaçon, où le parlement était la force motrice, où il donnait l’impulsion au lieu de la recevoir et de la répercuter, où une classe dirigeante conduisait réellement les affaires publiques avec cette ténacité, cette unité de direction et cet esprit de suite qui n’appartiennent qu’au despotisme ou à une aristocratie héréditaire. Nous apprenons, presque sans nous en apercevoir, quelles transformations se sont graduellement opérées dans les idées de cette classe dirigeante, quelles forces nouvelles sont nées et se sont développées au sein de la nation anglaise ; quelle place elles ont conquise dans la politique et comment elles ont préparé la substitution d’un gouvernement démocratique au gouvernement parlementaire.

Qu’était-ce que ce gouvernement parlementaire et comment fonctionnait-il ? Écoutons la duchesse Zénobie, dont le mari occupe une des plus grandes charges de la maison royale, dont le salon est le quartier-général du parti tory et le rendez-vous quotidien de tous les hommes politiques et de tous les diplomates : « Que me parlez-vous, dit cette grande dame, de l’opinion publique en dehors du souverain et des deux chambres du parlement ? » La nation est donc mineure : le pouvoir appartient tout entier à deux forces : la cour et le parlement ; mais de ces deux forces, la première est purement nominale : la royauté conserve encore son prestige à cause de l’éclat et du luxe qui l’entourent et des faveurs dont elle est réputée la dispensatrice ; mais la rude main de sir Robert Peel, qui s’intitule lui-même le chef des gentlemen d’Angleterre, ne va pas tarder à dissiper cette illusion en enlevant à la souveraine jusqu’au choix de ses femmes de chambre. Le parlement est donc tout, et l’entrée au parlement est le privilège presque exclusif d’une seule classe : les propriétaires du sol. En dehors de la possession de la terre, point de considération véritable, d’influence sérieuse, de rôle politique durable. Les magnats de la grande propriété composent la chambre des lords, mais ils ont tous à leur discrétion un certain nombre de sièges parlementaires. Ils usent de ce crédit pour ouvrir la chambre des communes à leurs fils, qui y font l’apprentissage de la vie publique, aux favoris qu’ils protègent, et aussi aux jeunes gens de talent parmi lesquels le parti a besoin de recruter des sous-secrétaires d’état, des orateurs et des légistes. Les propriétaires non titrés se disputent, au prix de sacrifices souvent extravagans, les sièges dont les grands seigneurs ne disposent pas, Personne ne peut forcer les rangs de cette aristocratie exclusive, excepté les privilégiés du talent et quelques banquiers assez riches pour acquérir eux-mêmes quelque manoir ou pour donner à leurs filles des dots qui réparent les brèches de quelque fortune seigneuriale.

Cette classe dirigeante, active, intelligente, éclairée, qui se croit libérale parce qu’elle défend résolument sa propre puissance contre la royauté, mais qui compte pour rien le reste de la nation, se divise en tories et whigs parce qu’il faut deux partners pour l’éternelle partie d’échecs qu’elle joue au sein du parlement, en présence de la royauté qui juge des coups. Divisée sur la conduite des affaires extérieures et sur les questions de la politique courante, elle ne l’est pas sur les points essentiels : elle a le sentiment de la solidarité qui doit unir tous ses membres quand il s’agit de défendre l’influence et les prérogatives de leur classe. « Au fond, dit un lord libéral, le comte de Montfort, à un lord tory, le comte de Beaumaris, nous avons tous les mêmes intérêts. » Aussi, à moins que les passions politiques ne soient fort échauffées, on ne se fait pas une guerre à outrance : on a recours à des transactions, à des arrangemens pour n’avoir point à jeter des sommes folles dans des luttes électorales : une famille prend le comté et l’autre le bourg, et l’on se reconnaît réciproquement le droit de désigner alternativement le titulaire du siège que l’on se dispute.

Toutes ces familles se connaissent de longue date, et, malgré la différence des opinions, elles sont rattachées les unes aux autres par des unions matrimoniales, par des liens de parenté, tout au moins par des relations de société. Les chefs de l’opposition ne dînent pas chez les ministres, mais, hormis en temps de crise, ils se rencontrent avec eux à la table d’amis communs, ils accompagnent leurs femmes aux réceptions des femmes des ministres, et ces visites leur sont ponctuellement rendues. Les salons sont un des grands ressorts de la politique. Une grande dame intelligente, spirituelle, affable, dont la maison est sur un pied splendide, dont le cuisinier est renommé, dont les réceptions sont courues, dont les invitations sont avidement recherchées, est sûre d’être instruite de tout ce qui se trame dans les deux camps, elle peut, par un mot aimable, prévenir une défection, décider un irrésolu, détacher des rangs ennemis un débutant inexpérimenté. La peinture de ces salons politiques et l’esquisse de leur rôle sont un des côtés amusans du livre de lord Beaconsfield. En face du salon de la duchesse Zénobie, toute dévouée à la défense des droite de l’église et de la couronne, nous avons le salon libéral de la comtesse de Montfort. Lady Roehampton et lady Beaumaris élèvent autel contre autel et se disputent les aspirans à la vie politique, sans cesser de se voir l’une l’autre et de s’aimer. C’est dans ces salons que se préparent les campagnes parlementaires, que se recrutent les voix, que se distribuent les portefeuilles et que se partagent les sièges électoraux.

Ces relations de tous les jours entre gens du même monde, presque tous possesseurs d’une grande fortune et par suite presque indifférens aux avantages pécuniaires des situations officielles, expliquent pourquoi les rapports réciproques des chefs de parti étaient empreints d’une loyauté constante et même d’une cordialité qui surprend quelquefois. Comment n’être point mesuré dans son langage, comment manquer de courtoisie vis-à-vis d’un adversaire, lorsqu’après chaque passe d’armes on peut se rencontrer dans le même salon, autour de la même table à thé ? Ces traditions courtoises subsistent encore dans le monde politique chez nos voisins ; elles s’y perpétueront tant que l’aristocratie y conservera une influence considérable et continuera de transformer et d’absorber les hommes que le mérite élève aux positions officielles ; néanmoins il est impossible de ne pas voir déjà qu’elles vont s’affaiblissant, que les dissidences sont plus graves et plus profondes, et que les rapports se refroidissent à mesure que le cercle des idées communes se rétrécit.

Cette transformation lente, mais incontestable, du monde politique anglais a pour point de départ le bill de réforme de 1832. L’auteur d’Endymion nous fait mesurer la brèche que cette mesure a faite dans le monopole de l’aristocratie terrienne. C’est par cette brèche que les premiers représentans des classes moyennes pénètrent dans le parlement et arrivent à jouer un rôle, Nous voyons entrer à la chambre des communes un simple fils de fermier, devenu manufacturier, Job Thornberry, qui est élu par une grande ville, et qui vient professer ouvertement des opinions radicales ; non-seulement Thornberry est élu député, mais comme il est plein de savoir et qu’il est éloquent, il acquiert sur les autres députés des classes moyennes une influence qui oblige à compter avec lui ; un ministère libéral lui fait une place dans ses rangs, et le manufacturier radical, devenu le très honorable Job Thornberry, est admis à baiser la main de sa souveraine en recevant un portefeuille. Puis la fièvre des chemins de fer en faisant, comme une baguette de fées, sortir de terre des fortunes colossales, crée toute une nouvelle classe d’aspirans à la vie politique et aux honneurs. Voici que les portes de la chambre s’ouvrent pour un ancien tailleur, devenu le roi des chemins de fer, pour M. Vigo, qui sera bientôt sir Peter Vigo, et qui, plus heureux que son prototype, le célèbre Hudson, saura s’arrêter à temps et conserver ses nombreux millions. Après les administrateurs de chemins de fer, c’est, avec M. Rodney, le tour des simples spéculateurs et des gens de finance.

C’est ainsi que le développement continu de l’activité nationale et les progrès de la richesse créent chaque jour, au sein du peuple anglais, des forces nouvelles qui à leur tour amènent à la vie publique et font pénétrer dans le parlement des élémens nouveaux. On aurait mauvaise grâce à qualifier d’invasion des barbares cette arrivée d’élémens nouveaux, car le parlement regagne, au point de vue de l’étendue et de la variété des connaissances, ce qu’il a pu perdre au point de vue de l’instruction littéraire, des bonnes manières et de la distinction sociale ; mais ce n’est pas seulement la composition du parlement qui est profondément altérée, son rôle est sensiblement modifié. Il a conservé la puissance, mais à beaucoup d’égards il a perdu l’initiative. Il est soumis à des influences extérieures ; ce n’est plus lui qui forme et qui conduit l’opinion ; il est obligé de prêter l’oreille à ces mille voix qui se fouit entendre sur tous les points du territoire et dont la presse lui apporte les échos, et il se laisse guider par elles. Si lord Beaconsfield donne une suite à Endymion, il aura à, nous retracer une seconde évolution du monde parlementaire dont il porte la responsabilité, il devra mettre sous nos yeux les conséquences politiques et sociales de cette rapide étape vers la démocratie qu’il a fait franchir à son pays par l’établissement du suffrage quasi-universel. Déjà, à la dernière page du roman, il nous montre le siège du radical Job Thornberry sérieusement menacé par la candidature du contre-maître Enock Craggs, qui reproche à son patron le manufacturier de ne s’occuper que des intérêts du capital, et qui prétend à représenter « les droite du travail. »

Cette histoire de la vie politique en Angleterre, que nous venons de résumer péniblement en quelques pages, nous est présentée dans une succession de tableaux vifs et rapides, sans considérations générales, sans dissertations. Une causerie de salon, un échange d’épigrammes entre deux adversaires politiques, quelques mots de conversation entre un homme du monde et un ouvrier, suffisent à l’auteur pour marquer d’un seul trait, net et précis, la nuance qu’il veut faire saisir. Les nombreux personnages du roman vont et viennent et parfois semblent mis en oubli : il n’en est pas un seul qui ne reparaisse, au moment nécessaire, pour donner la note juste. La plume de lord Beaconsfield court alerte, railleuse et en belle humeur, elle semble voltiger d’un sujet à l’autre, et pourtant elle ne s’écarte jamais du but, il est impossible de mettre plus heureusement en pratique le précepte si méconnu de notre génération d’écrivassiers : Glissez, n’appuyez pas. Ce côté d’Endymion est évidemment le moins intéressant pour le lecteur anglais, qui connaît ou croit connaître la peinture que l’auteur met sous nos yeux ; mais l’étranger à qui les livres n’ont montré des choses anglaises que la surface et qui désirera savoir par le menu ce qu’a été le gouvernement parlementaire chez nos voisins, sera édifié en même temps que diverti.


III

Qu’on ne s’étonne point si nous n’avons pas encore parlé du héros, d’Endymion lui-même. A dire vrai, il tient peu de place dans le roman, et son rôle est tout à fait secondaire. On sait que lord Beaconsfield aime à prendre ses héros au berceau, à faire suivre au lecteur la formation de leur caractère, à montrer en action toutes les influences matérielles ou morales qui peuvent présider au développement de leurs sentimens et de leurs facultés. Non-seulement il n’a point dérogé à cette habitude, mais cette fois il a remonté jusqu’au grand-père de son héros. Essayons de résumer brièvement cette histoire de trois générations. Un simple employé de ministère, par son assiduité, son application, les aptitudes dont il fait preuve, attire l’attention de Pitt. Le grand ministre le prend en affection et lui fait faire un chemin rapide. On lui procure un siège dans la chambre des communes : le voilà enrôlé dans le parti tory. Son instruction, ses talens, les services qu’il rend à son parti, lui valent d’être appelé à un poste dans le gouvernement, à la direction de quelque service public qui ne donne point entrée au cabinet. Il se retire avec une pension, une honorable aisance et le titre de conseiller privé. Son fils, William Ferrars, doit à la position officielle de son père de jouir des avantages qu’une fortune patrimoniale assure aux rejetons des grandes familles : il est élevé à Eton ; il prend ses degrés à Oxford, où il se signale par ses succès littéraires. La protection d’un grand seigneur tory le fait entrer à la chambre des communes dès qu’il a atteint l’âge réglementaire. Éloquent, instruit, laborieux, il fait, mais beaucoup plus rapidement, le même chemin que son père. Il arrive, très jeune encore, à être membre du gouvernement et conseiller privé : on s’accorde à croire qu’il sera membre du cabinet dès qu’il aura quelques années de plus ; on reconnaît même chez lui l’étoffe d’un premier ministre. Il a épousé une femme ravissante, mais éprise de luxe, plus éprise encore des grandeurs. L’élévation de son mari est sa principale et plus constante préoccupation ; pour y concourir, elle veut faire de sa maison le rendez-vous de tout ce qui compte à Londres par le rang, la richesse et l’influence. Nulle grande dame ne donnera des dîners plus exquis ou des soirées plus brillantes, nulle n’aura des équipages mieux tenus, nulle n’étalera des toilettes plus somptueuses et de meilleur goût. Elle devient la reine du parti tory, l’arbitre suprême de la mode, le modèle et le désespoir de toutes les jolies femmes ; mais la fortune et le traitement de son mari, la dot qu’elle-même a apportée et jusqu’aux économies et à l’héritage du vieux Ferrars, tout est dévoré à soutenir ce luxe qui épuiserait les plus grandes fortunes. Qu’importe si l’on atteint le but ? quelques années de puissance suffiront à tout réparer ; mais, au lieu de la fortune qu’on attend et qu’on espère, c’est l’adversité qui vient frapper à la porte.

Ferrars est demeuré un tory de la vieille roche ; il est l’adversaire déterminé de la réforme parlementaire, mais ni son éloquence, ni les efforts de la duchesse Zénobie, ni l’influence de lord Wellington, ni la résistance de la cour, ne peuvent prévenir une défaite devenue inévitable. La réforme triomphe, et les whigs arrivent au pouvoir. Adieu le portefeuille de Ferrars, adieu la résidence officielle et les larges émolumens du pouvoir, adieu le siège parlementaire et la vie politique, car le bourg-pourri que l’ex-ministre représentait est au nombre de ceux que l’on supprime. Comme le dit un des personnages, William Ferrars « n’a point de racines dans le sol, » il n’a pas de possession territoriale qui lui donne de l’influence dans un comté ; il ne peut songer davantage à un bourg, parce qu’il est hors d’état de faire face aux énormes dépenses qu’entraîne toute lutte électorale. Tout manque donc à la fois à cet homme qui semblait appelé à une destinée si brillante ; il lui faut faire connaître l’affreuse réalité à sa femme, à qui sa faiblesse avait caché l’étendue du gouffre qui s’ouvrait sous leurs pieds. Il faut dire adieu au monde, il faut quitter Londres ; on vend les diamans, les équipages, les chevaux, tous les accessoires d’un luxe désormais interdit ; on loue en province, dans un coin du Berkshire, un vieux manoir où l’on pourra vivre avec économie, où l’on se consacrera à l’éducation des enfans, deux jumeaux, un fils et une fille, Endymion et Myra. Ferrars emploie à écrire en faveur de ses opinions les loisirs que lui laissent les leçons qu’il donne à ses enfans ; il devient le collaborateur assidu de la grande revue tory, Il compose des brochures politiques qui le préservent d’être oublié, il prendrait son parti de cette existence calme et exempte de soucis ; mais le regret de la grandeur perdue, la nostalgie de ce monde où elle brillait, consument Mrs Ferrars. Bientôt vient s’y ajouter le remords d’avoir fait refuser à son mari, pendant un court retour des tories au pouvoir, un gouvernement colonial qu’elle estime inférieur à ce que ses services et son passé lui donnaient droit d’attendre, et lorsqu’il lui faut se séparer de son fils qui va occuper à Londres un petit emploi dans une administration publique, elle ne résiste pas à ce dernier coup. Ferrars, à son tour, ne se console point de la perte de celle qui a partagé ses peines et ses douleurs ; son humeur s’assombrit, et malgré la société de sa fille, malgré le devoir de veiller sur deux êtres qu’il chérit, il se laisse gagner par le désespoir et met fin à ses jours.

Voilà l’histoire de William Ferrars ; elle est tragique, elle est racontée avec un art extrême, et elle est beaucoup plus intéressante que celle de ses enfans. C’est en vain que l’auteur essaie de nous apitoyer sur ceux-ci. Il est triste de se trouver, à dix-neuf ans, orphelin et sans fortune ; mais n’est-ce rien que d’avoir la jeunesse, la beauté, l’intelligence, l’instruction, un ferme courage et des amis ? Quels si grands malheurs avaient-ils éprouvés jusque-là ? Ils avaient été effroyablement gâtés et habitués à toutes les splendeurs du luxe ; mais ils ont à peine onze ans quand le malheur frappe leurs parens. Des enfans de cet âge sont-ils en état d’apprécier et de prendre fort à cœur des revers de fortune ? « Je crois bien, dit Myra à son frère, que nous n’aurons plus de poneys pour monter à cheval ensemble. » Endymion ne retourne point à Eton, où la pension est trop coûteuse ; il serait le premier écolier qui regrettât le collège, et l’auteur ne lui prête point un sentiment aussi invraisemblable. Ils grandissent l’un à côté de l’autre, sous les yeux de leurs parens, dans un vieux château entouré d’un grand parc, au milieu d’un pays pittoresque, à côté d’aimables et bons voisins qui les recherchent et leur font fête, A seize ans, Endymion vient occuper dans les bureaux de Somerset-House un emploi de commis qu’il doit à l’amitié reconnaissante d’un ancien collègue de son père ; ainsi avait commencé son grand-père, que ce début modeste n’avait point empêché de faire son chemin. Est-il abandonné à lui-même dans l’immense capitale anglaise ? Non, l’ancien secrétaire de son père, Rodney, a épousé la fille de la couturière en renom à qui la protection de Mrs Ferrars avait valu la clientèle du grand monde ; ils ont meublé, dans un bon quartier, une grande maison où ils louent des appartemens garnis. Endymion ne peut loger ailleurs que chez eux ; on le traite en enfant gâté, on l’entoure des soins les plus attentifs et les plus délicats, on lui procure toutes les distractions, tous les plaisirs qu’il peut souhaiter à son âge. Il semble d’ailleurs que cette maison soit ensorcelée : on n’y peut loger sans que la fortune ou à grandeur vous y viennent chercher, et Endymion ne fera point exception à la règle.

il semble, d’abord, que sa sœur Myra doive être plus à plaindre : elle ne veut pas aller le retrouver à Londres de peur de lui être à charge. La duchesse Zénobie a fait parvenir, avec ses condoléances, les offres de service les plus aimables, elle a ouvert sa maison à la fille de son ancienne amie ; mais Myra veut se suffire à elle-même. Il se trouve, à ce moment, que la fille unique du plus riche banquier de la cité, Adrienne Neuchâtel, est atteinte d’hypocondrie. Le père, inquiet, met sur le compte de la solitude la mélancolie noire, l’abattement et la langueur que rien ne peut dissiper chez sa fille ; il est convaincu que la société d’une compagne de son âge est le seul remède qui puisse être efficace il cherche partout, même par la voie des annonces, une jeune personne de bonne famille, instruite, bien élevée, qui puisse devenir pour Adrienne moins une compagne qu’une amie. Myra se présente : elle est agréée d’emblée. Il va sans dire qu’elle conquiert du premier coup la confiance et l’amitié d’Adrienne. Heureux de voir sa fille secouer le marasme qui la consumait, le banquier ne sait comment témoigner sa reconnaissance : il comble la sœur de présens, il accable le frère d’amitiés ; il l’invite, le recommande et le produit dans le monde. Ce n’est pas tout : le plus influent et le plus populaire des ministres du jour, lord Roehampton, qui n’est pas seulement un homme du monde accompli et un causeur séduisant, qui a le caractère le plus noble et le cœur le plus tendre, vient passer quelques jours dans la magnifique habitation où les Neuchâtel s’établissent pendant l’été. Il s’éprend de Myra et l’épouse. Voilà Myra grande dame, riche, adulée, toute puissante ; voilà aussi Endymion devenu, à vingt-ans, le beau-frère d’un ministre ! On se doute que son avancement est rapide ! il devient le secrétaire particulier d’un autre membre du cabinet ; il est accueilli et choyé dans les salons du parti whig. Sa fortune ne s’arrête pas : moins de deux ans après, on trouve moyen de le faire entrer dans la chambre des communes : avant d’avoir trente ans, il sera membre du gouvernement et, quelques années plus tard, il sera premier ministre. Au milieu de cette succession ininterrompue d’événemens heureux, et comblés ainsi tous les deux des faveurs de la fortune, le frère et la sœur ont mauvaise grâce à se plaindre des rigueurs du sort ; et lorsque l’auteur met dans leur bouche des plaintes sur les épreuves qu’ils ont eu à surmonter, il n’est aucun lecteur qui ne se dise intérieurement : « J’en connais de plus misérables. »

Le héros de lord Beaconsfield n’a pas seulement contre lui l’instinctive jalousie que ne peut manquer d’exciter un bonheur aussi constant : il a encore un défaut plus grave que d’être heureux. Endymion et Myra sont jumeaux, et leur extrême ressemblance frappe tous les yeux ; mais l’auteur s’est complu à donner à la sœur toutes les qualités viriles, la force de caractère, l’énergie, la décision, l’esprit de suite, le ferme vouloir et l’ambition de parvenir ; le frère est doux, patient, modeste, prudent jusqu’à la timidité. Ce renversement des rôles naturels ne met Myra en relief qu’au détriment d’Endymion, dont la personnalité s’efface devant celle de sa sœur au point de disparaître presque complètement. Indifférente pour son père, plus que froide pour sa mère, Myra n’a qu’une affection au monde, son frère jumeau : c’est pour lui qu’elle veut vivre, elle veut qu’il relève la fortune de la famille, qu’il devienne riche et puissant, c’est là sa préoccupation de tous les instans ; c’est l’unique but de son existence. Elle lance son frère dans le monde, le guide, le stimule, elle lui cherche partout des protecteurs et des appuis ! Endymion se laisse faire ; c’est une cire molle que tout le monde pétrit. Outre cette sœur dévouée, qui est, à elle seule, une puissance, trois femmes charmantes sont sans cesse occupées de lui et ne songent qu’à lui aplanir les voies : c’est Adrienne Neuchâtel, la fille du banquier ; c’est la comtesse de Montfort, dont le salon est le centre d’action du parti whig, le rendez-vous des ministres et des diplomates ; c’est enfin lady Beaumaris, la jeune belle-sœur de Rodney, l’ancienne commensale d’Endymion, dont un caprice de grand seigneur a fait une comtesse, dont une vive intelligence et d’heureux dons naturels ont fait l’Égérie du parti tory. Lorsqu’il s’agit de faire entrer Endymion au parlement, lady Beaumaris, dont le mari dispose d’un collège, sacrifie à l’ami de son enfance les prétentions de son propre père et les intérêts de son parti. C’est ainsi que tout réussit à Endymion, merveilleuse fortune dont je puis savoir gré à l’énergie et à l’activité de Myra, mais dans laquelle l’action personnelle du frère a vraiment trop peu de part. Où est l’initiative digne d’éloge ? où est l’effort méritoire ? Quel intérêt voulez-vous que je prenne à ce bellâtre qui n’a qu’à se laisser adorer, qui n’a qu’à former un vœu pour le voir accomplir, et dont les désirs sont souvent devancés. « Parlez-moi des femmes, dit Sainte-Barbe, pour faire leur chemin dans le monde. Le hasard amène un imbécile à côté d’une jolie femme ; elle lui persuade qu’elle le trouve charmant : l’imbécile l’épouse, et la voilà comtesse. » Personne ne trouve rien à redire à ces fortunes faciles, à ces victoires de la beauté ; elles sont un encouragement pour les femmes, elles sont, pour les hommes, un sujet d’amusement. Il en est autrement pour notre sexe, qui a reçu dans son lot le travail et la lutte. Ni la considération ni la sympathie ne s’attachent aux fortunes rapides que n’expliquent ni le mérite ni le labeur personnel. Au lieu de nous parler, çà et là, du savoir et des talens d’Endymion, l’auteur aurait mieux fait de nous le montrer à l’œuvre. Que nous présente-t-il au contraire ? Un jeune secrétaire qu’un ministre bienveillant initie à la vie politique et à tous les secrets des coulisses parlementaires, un candidat dont une grande dame règle le langage et dirige les démarches, un député dont le chef de l’opposition rédige les motions et prépare les discours. Que me parlez-vous donc d’un homme ? je n’aperçois qu’un pantin.

Nous avons une autre critique à adresser à ce favori des dames et de la fortune. Au jour décisif de son existence, quand il s’agit de se présenter pour la chambre des communes, Endymion fait son calcul : il vient de perdre les 300 livres sterling qu’il recevait comme secrétaire particulier de Sydney Wilton ; il lui reste 300 livres sterling comme chef de bureau ; s’il sacrifie sa place pour entrer au parlement, avec quoi vivra-t-il ? Il a donc résolu de demeurer chef de bureau et de renoncer à la députation, et il annonce sa détermination. En entrant chez lui, il trouve un pli cacheté à son adresse : c’est un titre nominatif constatant l’emploi en fonds consolidés d’un capital de 20,000 livres sterling. Ce cadeau anonyme le met à la tête de 15 à 20,000 francs de rentes. Endymion attribue cet envoi à la comtesse de Montfort, chez laquelle il court, pour la supplier de reprendre ce titre de rentes. La comtesse le détrompe ; elle n’est pour rien dans cet envoi dont elle s’applaudit ; c’est l’existence assurée, c’est l’indépendance, c’est la liberté de se présenter aux électeurs ; il ne faut plus s’occuper que du succès de sa candidature. Endymion se laisse aisément convaincre ; il devient candidat, il est élu député ; il prend un joli appartement, il a un valet de chambre, un brougham et un excellent trotteur ; et il ne s’inquiète pas plus des 500,000 francs que s’il les avait trouvés dans l’héritage paternel. Ah ! jeune homme, que vos scrupules ont été aisément levés, et votre perspicacité facile à mettre en défaut ! Pourquoi avez-vous songé à lady Montfort et à elle seule, comme s’il était vraisemblable qu’une femme mariée, si large que son mari fût vis-à-vis d’elle, pût disposer d’un capital aussi considérable ? Pourquoi n’avez-vous pas consulté votre excellent ami, le banquier Neuchâtel, nécessairement expert en emploi de capitaux et en acquisition de rentes ? Non, votre fierté s’est soumise à accepter le cadeau d’une fortune ; votre cœur s’est résigné à ignorer la main bienfaisante à qui vous en étiez redevable ; vous avez joui paisiblement et allégrement de cette fortune comme si elle était votre héritage ou le fruit de votre travail. Plus tard, devenu riche et puissant, le hasard d’une indiscrétion vous fait découvrir la femme généreuse qui a pris vis-à-vis de vous le rôle de la Providence ; et vous croyez vous acquitter en déposant dans la corbeille d’Adrienne Neuchâtel un diadème en brillans. Vous rendez l’argent, jeune homme, mais vous l’avez gardé bien longtemps !

Abordons une question plus générale. Quel est le but que ces deux jeunes gens assignent à leur existence ? Pourquoi tant de travail et tant d’efforts ? Myra est comtesse, elle est la femme d’un ministre ; son frère a la carrière politique toute grande ouverte devant lui ; les préoccupations ne diminuent point, les désirs restent aussi intenses et les démarches aussi actives : que veulent-ils donc ?


Endymion, dit Myra, vous ne devez pas hésiter. Nous ne devons jamais perdre de vue le grand objet de notre existence, l’objet pour lequel, sans doute, nous sommes nés jumeaux : relever notre maison, la tirer de la pauvreté et de l’abaissement, de la misère et de l’abandon sordide pour la replacer au rang et dans la situation que nous revendiquons et que nous croyons mériter. Ai-je hésité, moi, quand une proposition de mariage m’a été faite, et la plus inattendue qui se put présenter ? J’ai épousé, il est vrai, le meilleur et le plus grand des hommes ; mais que connaissais-je de ses qualités quand j’ai accepté sa main ? Je l’ai épousé dans votre intérêt, je l’ai épousé dans mon intérêt, dans l’intérêt de la maison de Ferrars que je voulais relever et retirer du gouffre au fond duquel elle était descendue. Je l’ai épousé pour nous assurer à tous les deux cette occasion de déployer nos qualités qui nous manquait et qu’il suffisait de nous rendre pour nous faire remonter à la puissance et à la grandeur.


Parvenir, être riches et puissans, voilà donc le but unique que le frère et la sœur assignent à leur existence ! Ils ne voient, ils ne souhaitent rien au delà, et pour atteindre cet unique objet de leurs pensées, la sœur n’a pas hésité à risquer son bonheur domestique, et elle presse son frère de se jeter dans une aventure. Que la richesse et l’influence séduisent et satisfassent les esprits vulgaires, cela ne saurait se contester ; mais ceux qui leur dressent des autels dans leur cœur ne prétendent point aux éloges et à l’admiration de leurs contemporains. Le pouvoir est-il par lui-même, dans cette vie, un but assez noble et assez élevé pour que la poursuite on soit digne d’approbation et de sympathie ? Pour une âme haute et fière, le pouvoir peut-il être un but suffisant, peut-il être autre chose qu’un moyen, que l’instrument de quelque grande et méritoire entreprise ? L’ambition est légitime, elle est digne d’estime à la condition d’être désintéressée de tout mobile vulgaire et d’être justifiée par l’œuvre à accomplir. Quand Richelieu se saisit du pouvoir pour délivrer la France des étreintes de la maison d’Autriche, quand Pitt use sa vie à défendre le commerce et la prépondérance maritime de l’Angleterre, quand Casimir Perier devient ministre pour préserver son pays de l’anarchie, on ne peut se défendre d’admirer ces grands ambitieux ; et c’est avec justice qu’ils vivent dans la mémoire des hommes, lorsque tant de premiers ministres sont déjà oubliés. Et vous, dirons-nous à lord Beaconsfield, pourquoi donc avez-vous déserté la carrière des lettres lorsqu’elle vous avait déjà donné la célébrité, l’argent, l’influence, la grande et véritable influence, celle qu’on exerce sur l’esprit et les idées de ses contemporains ? Si vous vous êtes jeté dans la politique active pour cette pairie que vous avez commencé par refuser, pour ce cordon de la Jarretière que vous n’avez accepté qu’après l’avoir fait donner à tant d’autres, vous avez été bien coupable et bien malavisé. Mais non ; vous vous étiez proposé une œuvre de préservation sociale ; vous vouliez améliorer le sort des déshérités de la fortune, vous vouliez faire leur part d’influence et de pouvoir à tous ceux qui s’élèvent par le travail, et en désarmant ainsi des haines, en faisant tomber d’injustes préventions, vous aviez rêvé de consolider les institutions de votre pays : ce sera l’honneur de votre mémoire d’avoir tenté cette entreprise, même sans y réussir. Pourquoi donc, n’ayant à vous inspirer que de vous-même, n’avoir point donné à votre héros quelque noble pensée, quelque ardeur désintéressée ? Votre Ferrars n’est pas un ambitieux, c’est un vulgaire coureur de places : il pourra être premier ministre, il ne sera point un homme d’état. L’histoire n’enregistrera point son nom ! il tombera dans l’obscurité où sont ensevelis tant d’hommes qui ont occupé, sans les remplir, les places les plus élevées. Il sera un de ces vers luisans qui, un instant, attirent les yeux et que, l’instant après, on cherche vainement dans l’herbe assombrie.

La sœur mérite-t-elle mieux la place qui lui est faite dans ce livre ? Par quoi justifie-t-elle l’amitié, les éloges, l’admiration que lui prodiguent à l’envi tous les personnages ? Une occasion s’offrait de lui conquérir les sympathies du lecteur : elle n’a point été saisie. Remonté sur le trône de son père, le prince Florestan met sa couronne aux pieds de Myra. Il fallait faire refuser cette couronne, dont l’offre seule est déjà une si monstrueuse invraisemblance. Myra devrait se dire que la nation anglaise n’accepterait jamais d’avoir pour premier ministre le beau-frère d’un souverain étranger ; que sa propre élévation serait un obstacle invincible à la carrière brillante qu’elle rêve pour son frère ; alors, prenant conseil de ce dévoûment absolu dont elle fait si souvent parade, elle se serait sacrifiée à la fortune politique d’Endymion. On lui aurait enfin découvert une autre pensée que des rêves égoïstes ; cet acte de désintéressement, ce généreux sacrifice, eût suffi à ennoblir son caractère.

C’est là le côté faible du livre. Ni Endymion ni sa sœur n’éveillent la sympathie, et l’intérêt ne sait où se prendre. Les autres personnages sont purement épisodiques ; quelques-uns, particulièrement Waldershare et lady Beaumaris, sont peints sous des couleurs aimables, mais ils ne font que traverser l’action sans qu’on ait le temps de s’attacher à eux. L’esprit seul trouvera donc satisfaction dans la lecture d’Endymion, mais aussi que de pages charmantes, que d’observations fines, que de traits amusans ! On a pu reprocher parfois au style de lord Beaconsfield une certaine surcharge d’ornemens, un peu de pompe et quelque affectation. Ces petits défauts semblent avoir complètement disparu ; jamais la phrase n’a été plus nette, plus vive en son allure, plus dépouillée de tout alliage et plus aiguisée. Le vieux manoir d’Huxley, le donjon de Montfort, le célèbre tournoi donné par lord Eglinton, ont fourni matière au talent descriptif que l’on reconnaît à l’auteur ; mais ces descriptions elles-mêmes sont plus sobres, plus contenues, elles sont ramenées aux traits essentiels, et leur brièveté relative en fait mieux ressortir la vivacité et l’éclat.


IV

Il était impossible que le moraliste ne trouvât pas son compte chez un auteur qui est au nombre des observateurs les plus fins et les plus pénétrans de la nature humaine. On rencontre dans Endymion une série de personnages qu’on pourrait appeler les victimes de la richesse. C’est d’abord Mrs Neuchâtel, la femme du riche banquier, pour laquelle la colossale fortune de son mari est un sujet continuel de préoccupations et presque de regrets. Est-il juste, se demande-t-elle constamment qu’il y ait des gens aussi riches, lorsqu’il y a tant de pauvreté et tant de souffrances en ce monde ? N’y a-t-il pas dans la possession d’une aussi grande fortune un danger moral, une responsabilité accablante ? Cela n’appelle-t-il point quelque compensation terrible ? Chaque entreprise qui réussit à son mari, chaque faveur qui le vient trouver ajoute aux terreurs de l’excellente femme qui cherche à conjurer, à force d’aumônes et de bonnes œuvres, les menaces d’une si effrayante prospérité. Elle se console par l’étude et le culte des arts, et pour elle la solitude est un soulagement.


Mrs Neuchâtel n’avait pas accompagné son mari et sa fille au tournoi de Montfort. M. Neuchâtel avait besoin d’un long repos, et après le tournoi, il devait emmener Adrienne en Ecosse. Mrs Neuchâtel s’enferma dans sa propriété du Hainault, et il lui sembla qu’elle n’en avait jamais joui auparavant. Elle pouvait à peine croire que ce fût la même villa, maintenant qu’elle n’avait plus à redouter une invasion quotidienne de députés ou de gens de bourse. Elle n’avait jamais vécu aussi longtemps sans voir un ambassadeur ou un membre du gouvernement, et c’était pour elle un véritable soulagement. Elle se promenait à l’aventure dans les jardins ou conduisait sa petite voiture dans les allées ombreuses. Adrienne lui faisait grandement faute, et pendant quelques jours elle s’attendait, chaque fois que la porte s’ouvrait, à voir entrer sa fille ; elle poussait alors un soupir, puis courait à son bureau ou s’enfonçait dans quelque sonate de son maître favori, Beethoven. Alors venait la grande affaire de la journée, la lettre, l’indispensable lettre à Adrienne. Si l’on considère qu’elle vivait seule, que l’habitation était depuis longtemps connue de toutes les deux, c’était merveille que la mère trouvât tous les jours moyen de remplir tant de pages de ses observations et de ses tendresses. Mrs Neuchâtel était parvenue à se débarrasser de son cuisinier en l’envoyant visiter Paris, en sorte qu’elle pouvait, sans qu’on y trouvât à redire, dîner dans son boudoir d’une côtelette et d’un verre d’eau de Seltz. Quelquefois, non point uniquement pour se distraire, mais plutôt par le sentiment du devoir, elle donnait de petites fêtes aux enfans des écoles ; quelquefois aussi, après avoir mené pendant des semaines cette existence de princesse prisonnière, elle sollicitait la visite de quelque grand géologue et de sa femme, ou de quelque professeur qui, sans posséder lui-même un shilling, avait en poche un plan nouveau pour une plus équitable répartition de la richesse.


A côté de Mrs Neuchâtel et non moins misérable est sa fille Adrienne. Jeune, aimable et belle, douée d’un cœur sensible, que lui manque-t-il pour être heureuse ? Quel est le ver rongeur dont la morsure dessèche et flétrit son existence ? Hélas ! elle est trop riche. Elle ne goûtera jamais le bonheur d’être aimée, de se savoir aimée d’un amour loyal et sincère. Cet accueil empressé qui l’attend partout, ces marques d’amitié qu’on lui prodigue, les demandes si flatteuses dont elle est l’objet ne sont que des comédies jouées par des cœurs mercenaires. Elle ne se mariera pas, elle ne peut pas se marier, parce qu’elle ne voudrait donner son cœur qu’en retour d’un autre cœur, et les hommages dont elle est entourée s’adressent non à elle, mais à la dot colossale qu’elle doit avoir et aux millions de son père. Si elle continuait à refuser jusqu’au bout tous les prétendans qui se présentent, son véritable nom serait sur toutes les lèvres ; mais le tact, de l’auteur a pu arrêter à temps une ressemblance trop fidèle ; à la dernière page du roman, Adrienne Neuchâtel consent à épouser un galant homme, trop écervelé pour n’être pas désintéressé ; elle cesse d’être un portrait : elle demeure un type.

N’est-ce pas encore, une victime de la richesse que lord Montfort, ce grand seigneur. blasé, héritier d’immenses domaines et d’un revenu princier qui n’a jamais eu un désir sans le satisfaire, qui ne s’est jamais connu un devoir à remplir ? Il a parcouru le monde au gré de sa fantaisie, promenant partout la satiété de toutes les jouissances et poursuivi par l’inexorable ennui. Revenu en Angleterre, il a épousé, pour se distraire, une jeune fille dont les charmes et l’esprit l’ont séduit ; au bout de six mois, il s’en est lassé et depuis lors il la tient éloignée de lui ; il lui laisse à Londres un grand état de maison, il l’oblige à recevoir la cour et la ville, avec ordre de lui écrire tous les jours, parce qu’elle a la plume facile et que ses lettres l’amusent. Il veut être informé de tout, et pourtant il ne retourne pas à Paris, de peur d’être invité à l’ambassade d’Angleterre, et il a horreur de Londres, parce qu’il y serait exposé à dîner avec les ministres. Il ne connaît d’autre règle que son caprice, d’autre loi que sa volonté, et lorsqu’à son lit de mort on lui annonce l’arrivée de sa femme qu’il avait défendu de prévenir, il dit au médecin : « Je vois bien que je vais mourir, puisqu’on me désobéit. » Pourtant, à cette femme qu’il a cessé d’aimer et à laquelle il ne veut pas dire un dernier adieu, il laisse tous les biens dont il peut disposer, parce qu’il déteste plus encore le parent dont la loi fait l’héritier de son titre et de ses domaines.

Quelle humiliante et lourde chaîne ne traîne-t-elle pas, sous les lambris dorés de son hôtel, cette jeune et brillante lady Montfort, qui a cru faire un mariage d’inclination et dont les illusions ont si peu duré ! Elle s’ingénie à chercher des distractions pour son seigneur et maître ; elle s’évertue à découvrir des savans, des voyageurs, des écrivains, des ingénieurs, des hommes à projets, dont la conversation puisse intéresser ou divertir cet inamusable imari. Elle vit dans la perpétuelle appréhension d’une rupture ou de quelque éclat qui ruinerait sa considération dans le monde.


Mylord, dit-elle à un ami, m’écrit qu’il est indisposé et qu’il veut rester à Princedown ; mais loin de m’autoriser à l’y aller rejoindre, il me conseille d’aller faire une visite à ma famille, dans le nord. Je devine bien sa pensée ; il veut que le monde croie que nous sommes séparés. Il ne peut me répudier ; il est trop gentilhomme pour commettre une injustice monstrueuse ; mais il pense, avec du tact et par des moyens indirects, arriver à une séparation de fait. Il a cette pensée depuis des années, peut-être même depuis notre mariage ; mais jusqu’ici j’ai déconcerté ses projets. Je devrais être auprès de lui : je le crois réellement indisposé ; mais, si je persistais à aller à Princedown, je serais sûre de l’en faire partir. Il s’en irait le soir même sans laisser d’adresse, à supposer qu’il ne fît pas quelque chose de terrible ou d’absurde. Je vais écrite à mylord que, puisqu’il ne veut pas que j’aille à Princedown, je me propose d’aller à Montfort. Une fois le drapeau arboré au haut du vieux donjon, je pourrai faire une courte visite à ma famille qui, peut-être, me la rendra. En tout cas, on ne pourra pas dire que mylord et moi sommes séparés. Il n’est pas nécessaire que nous soyons dans la même demeure, mais tant que je serai sous son toit, le monde nous considérera comme toujours unis. C’est une pitié, c’est une honte d’avoir à recourir à de telles combinaisons, surtout quand nous pourrions être si heureux ensemble. Ah ! mon existence n’est pas digne d’envie : elle serait plus pénible encore sans votre amitié et sans le courage qui me fait supporter tant et de si pénibles mortifications.


Job Thornberry porte allègrement la prospérité, en attendant qu’il soit évincé de la députation par son propre contre-maître ; mais quel excellent personnage de comédie que cet ardent démocrate, si redouté de la cour et des grands, et si faible dans son ménager C’est pour avoir tonné contre les abus de l’aristocratie et de l’église, contre les privilèges de la propriété foncière, contre les lois sur la chasse, qu’il est entré à la chambre des communes, et qu’on lui a fait une place dans le ministère. Cependant, pour complaire à sa femme, voici qu’il se transforme en seigneur terrien, qu’il se rend acquéreur du manoir d’Huxley, qu’il en fait rouvrir et réparer la chapelle : sur un mot de son fils John Hampden Thornberry, enfant capricieux et indigne de porter le nom d’un grand patriote, il enrôle des garde-chasse et il fera poursuivre les braconniers. Ah ! radicaux et démagogues, sectaires de toute école, révolutionnaires de tous pays, c’est en vain que vous passionnez la foule et que vous enivrez de vos sophismes d’ignorantes multitudes. Vous pouvez renverser les trônes, incendier les cités, bouleverser le monde ; il est deux despotismes éternels que vous n’ébranlerez jamais : celui de la femme qu’on aime, et celui de l’enfant dont on a guetté le premier sourire et le premier baiser.


CUCHEVAL-CLARIGNY.