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Un Roman au XVIIIe siècle, Mme de Sabran et le chevalier de Boufflers

Un Roman au XVIIIe siècle, Mme de Sabran et le chevalier de Boufflers
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 6 (p. 892-909).
UN
ROMAN AU XVIIIe SIECLE

Mme DE SABRAN ET LE CHEVALIER DE BOUFFLERS

Correspondance inédite de la comtesse de Sabran et du chevalier de Boufflers, 1778-1788, recueillie et publiée par MM. E. de Magnieu et Henri Prat. 1 vol. in-8° ; Plon.

Qui dira le dernier mot de ce XVIIIe siècle promis à tant de fortunes diverses, prédestiné à frapper l’Europe par l’éclat des catastrophes après l’avoir éblouie et conquise par toutes les séductions de la supériorité mondaine ? Qui fixera la physionomie mobile et complexe d’une époque où la grâce légère se mêle à tout, même aux affaires sérieuses, où tous les raffinemens de l’élégance et de l’esprit se concentrent dans une société près de périr ? Vous n’avez pas oublié peut-être cette page courante, facile, d’un des plus brillans contemporains de ce monde évanoui, du spirituel et sceptique prince de Ligne, qui conduisit sa vie jusqu’au congrès de Vienne en 1815. « J’ai vu, dit ce héros de tous les plaisirs, j’ai vu Louis XV encore avec un air de grandeur de Louis XIV, et Mme de Pompadour avec celui de Mme de Montespan. J’ai vu des fêtes enchanteresses à Chantilly, des spectacles et des séjours où tout ce qu’il y avait de plus aimable était rassemblé. J’ai vu les délices du Petit-Trianon, les promenades sur la terrasse, les musiques de l’Orangerie… J’ai vu jusqu’aux restes des beaux jours de la Lorraine, qui ne tombait pas de bien haut, mais qui enfin existait encore du temps du petit roi Stanislas, qui avait hérité de l’affabilité, de la bonhomie et des joies de l’ancienne cour des ducs de ce pays-là. J’ai vu les dernières magnificences de l’Europe… J’ai vu tout diminuer et périr tout à fait ! » C’est le résumé léger de ce XVIIIe siècle qui, examiné de plus près, n’est pas aussi simple dans son cours qu’il le paraît, qui a ses phases, ses métamorphoses successives, ses révolutions intimes précédant la grande révolution qui emporte tout. En 1750, il n’est plus déjà ce qu’il a été dans les premières ivresses de la régence, et il change encore vers 1775, il y a de cela cent années, à ce moment où, avec Louis XVI, avec la jeune et brillante Marie-Antoinette, s’ouvre un nouveau règne, destiné à être le dernier régné de la monarchie française, la dernière étape de cette société qui, en gardant jusqu’au bout son éclat, est remuée par des sensations, par des influences inconnues.

C’est l’époque où les salons se multiplient et deviennent comme les foyers d’une vie nouvelle pour cette société à la fois désœuvrée et excitée. Jusque-là, ce qui s’est appelé vraiment le monde existe à peine hors de la cour, hors de Versailles, de Fontainebleau ou de Choisy. Maintenant il s’émancipe et commence à vivre par lui-même. Il s’agite dans toutes ces réunions préparées et gouvernées avec tant d’art, au Temple, où la comtesse de Boufflers, l’idole, règne pour le prince de Conti, — chez la maréchale de Luxembourg, la grande régulatrice de la bonne compagnie et du bon ton, — chez la princesse de Beauvau, modèle d’aménité et de grâce dans les conversations, — chez Mme Du Deffand ou Mme Geoffrin, chez la duchesse de Gramont ou dans la maison de M. de Choiseul-Gouffier, à Montparnasse. Ces salons, où passent et se rencontrent les courtisans, les financiers, les écrivains, qui deviennent une puissance, les évêques, qui abandonnent leurs diocèses pour Paris, les abbés mondains, les femme les plus brillantes, ces salons sont l’animation et l’originalité de la seconde moitié du siècle. Là, selon le mot de M. de Ségur, on s’entretient de tout, de galanterie et de politique, de philosophie et de petits vers, dans la mesure d’une liberté qui n’a d’autres règles que le goût et la politesse. On s’intéresse à tout, à l’avènement ou à la chute de Turgot et à une aventure de boudoir, à la guerre d’Amérique et à une élection d’académie, en attendant de s’occuper du procès du collier, de M. de Rohan et de Cagliostro, de M. de Calonne et de l’assemblée des notables. On subit le charme de Voltaire, de celui qui jusqu’à son dernier jour déploie « l’infatigable mobilité de son âme de feu, » et on se passionne pour Rousseau. Ces salons ont leurs partis, leurs groupes distincts, ils font l’opinion. C’est la société française du temps, cette société qui, au courant d’une vie sur laquelle se projettent déjà des ombres invisibles, mêle la frivolité et la raison, l’insouciance et une sorte d’impatience. d’activité, la licence morale et la délicatesse dans les liaisons. Ce qui reste de ce monde, de ses mœurs, de ses passions ou de ses goûts, c’est ce qu’en disent les mémoires, surtout ces correspondances tirées de l’oubli, qui de temps à autre ajoutent une page à l’histoire ou au roman d’un siècle, qui remettent au jour des personnages à demi effacés ou à peu près inconnus, et qui en définitive, de cette société d’autrefois aux dehors décevans, montrent l’essence, le tempérament, la vérité simple et humaine.

Le roman, le roman vrai de l’amour, où est-il au XVIIIe siècle ? Il n’est pas plus dans les déclamations éloquentes d’une nouvelle Héloïse que dans les galanteries fugitives des contes licencieux ; il est dans la réalité, dans la vie de tous les jours ; il est, même au XVIIIe siècle, jusque dans le mariage entre des personnes comme ce maréchal et cette maréchale de Beauvau, qui vivent si bien l’un pour l’autre, et au sujet desquels leur fille, cette jeune princesse de Poix, disait avec une bonne grâce spirituelle lorsqu’on lui interdisait la lecture des romans : « Défendez-moi donc de voir mon père et ma mère ! » Il est aussi quelquefois dans ce qui ressemble le plus au mariage, dans ces liaisons plus libres, plus irrégulières, mais sincères, sérieuses et durables, qui ont laissé une expression survivante. Le vrai roman de l’amour, il est dans les délicatesses de passion d’une Mlle Aïssé ou dans les pathétiques ardeurs d’une Mlle de Lespinasse. Il est dans le long attachement d’une Mme d’Houdetot, et n’est-ce point aussi un des chapitres de ce roman de l’amour au XVIIIe siècle que cette correspondance nouvelle, histoire d’une liaison discrète et sûre poursuivie à travers les contre-temps et les séparations, même à travers les crises publiques, dénouée ou resserrée après des années par le mariage, entre une femme jusqu’ici peu connue et un homme plus renommé pour sa légèreté que pour sa constance, Mme de Sabran et le chevalier de Boufflers ? Vrai roman en effet, commencé par une amitié de gens bien élevés, continué par une affection ardente et invariable, animé par l’imagination et la grâce d’une femme qui, en se révélant elle-même pour la première fois, en se peignant tout entière dans ses lettres, relève celui qu’elle a aimé, celui qui, malgré tout, abbé chevalier ou marquis de Boufflers, maréchal-de-camp des armées du roi, membre de l’Académie française ou gentilhomme libéral à l’assemblée constituante, était resté un des types de la frivolité aimable. Boufflers valait mieux que sa réputation, et Mme de Sabran est à peine nommée dans les mémoires d’un temps dont elle reste désormais une des expressions les plus attachantes.

Ils étaient tous les deux de ce monde élégant et lettré de la fin du XVIIIe siècle. Le chevalier de Boufflers avait certes de qui tenir pour la grâce et pour l’esprit ; il était le fils de cette brillante marquise de Boufflers, sœur du maréchal de Beauvau, qui avait régné à cette bonne petite cour de Lunéville dont le prince de Ligne parle comme d’une de ces choses disparues qu’il ne peut oublier. Séduisante avec son visage d’enfant plein de charme et sa gracieuse nonchalance, enjouée, spirituelle, aimée du roi Stanislas, célébrée par Voltaire, qui lui écrivait que, partout où elle serait, elle ferait les délices de ceux qui vivraient avec elle, la gracieuse dame d’honneur de Lunéville, comme cette autre Boufflers devenue la maréchale de Luxembourg, n’avait qu’à paraître pour plaire. Elle était de l’avis de Mme Du Deffand, qui disait : « Le sentiment ! vous trouvez le mot ridicule, et moi je vous soutiens que sans le sentiment l’esprit n’est rien qu’une fumée. » La marquise de Boufflers mettait l’un et l’autre dans une vie facile et heureuse, — philosophe comme la plupart des grandes dames de son siècle, comme la maréchale de Beauvau elle-même, et plaisantant gaiment de ce nom de « dame de volupté » qu’on lui avait donné à la cour de Lorraine. C’est de cette aimable femme que le chevalier de Boufflers était ne un peu sur les chemins, un jour que sa mère allait de Paris à Lunéville, vers 1738.

C’était une nature prédestinée aux singularités. Il avait commencé par être abbé, un abbé pourvu de riches bénéfices par le bon roi Stanislas ; puis il était devenu chevalier de Malte, il avait bravement fait ses premières armes en Allemagne, de façon à mériter avant l’âge la croix de Saint-Louis, et chemin faisant il n’avait cessé de montrer que, s’il n’avait pas pris la beauté dans l’héritage de famille, il avait du moins reçu de sa mère le goût du plaisir, la grâce piquante et l’humeur légère. Dès sa jeunesse, au dire de Grimm, il s’était signalé par les dons les plus brillans et « par beaucoup de folies, par des chansons gaillardes et honnêtement impies. » L’abbé avait décidément bien fait de s’émanciper pour courir la fortune des armes et de l’esprit. Tenant par sa naissance au plus grand monde, aux Beauvau, aux Mirepoix, à la maréchale, de Luxembourg, lié aux philosophes par ses opinions fort libres, distingué comme soldat malgré sa causticité, prompt aux aventures galantes, ayant le goût de tous les arts, poète, peintre et musicien, le chevalier de Boufflers avait tous les succès. Il semait les petits vers et les contes légers, il était partout recherché pour sa gaité malicieuse. Il allait à travers la Suisse à Ferney, et Voltaire, charmé de son visiteur, écrivait à sa mère, la marquise de Boufflers : « Vous avez bien raison d’aimer ce jeune homme, il peint à merveille les ridicules de ce monde, et il n’en a point. On dit qu’il ressemble en cela à madame sa mère. Je crois qu’il ira loin. J’ai vu des jeunes gens de Paris et de Versailles, mais ils n’étaient que des barbouilleurs auprès de lui… Je n’ai jamais rien vu de plus aimable et de plus singulier… » Peu s’en fallait en ce temps-là qu’on ne prît au mot Voltaire disant au chevalier de Boufflers : « Je vois en vous mon héritier ! » L’héritier était tout simplement un homme d’esprit tournant avec aisance de petits vers, une épigramme, un impromptu ou une chanson, racontant d’un trait ingénieux et malin son voyage en Suisse, enveloppant le libertinage d’une grâce légère dans Aline reine de Golconde, et enlevant vivement ce petit conte Ah si ! Tout est dans les détails, dans la broderie, dans le jeu et l’imprévu des mots.

Lorsque, bien des années après, l’Académie s’ouvrait devant cette réputation mondaine, Saint-Lambert, en recevant le chevalier de Boufflers, disait avec un art très habile des nuances : « La finesse de l’esprit, l’enjouement, je ne sais quoi de hardi qui ne l’est point trop, des traits qui excitent la surprise et ne paraissent pas extraordinaires, le talent de saisir dans les circonstances et le moment ce qu’il y a de plus piquant et de plus agréable, voilà, monsieur, le caractère de vos pièces fugitives. » Mme Du Deffand, de son côté, mêlant un peu d’humeur et de malice à la bienveillance, écrivait un jour dans la gazette familière qu’elle adressait à Horace Walpole : « Le chevalier est ici… Il fronde et a l’air de mépriser ce qu’il désirerait, auquel il ne parvient pas. Il a plus de talent que de discernement, de tour et de finesse, que de justesse… » Je rassemble tous ces traits d’une figure qui a passé dans ce siècle des apparitions fugitives. On ne savait pas alors, on sait aujourd’hui que le personnage si recherché, si fêté dans son temps, n’était pas le chevalier de Boufflers tout entier, que dans cette vie distraite, dispersée, partagée entre les camps, la société et les amusemens de l’esprit, sous cet extérieur frivole de galanteries faciles, de petits vers lestes et pimpans, il y avait du sérieux, de la sensibilité, de la délicatesse de cœur ; il y avait ce que Saint-Lambert appelle aussi un « homme supérieur à son genre, » ce que j’appellerai un autre Boufflers voilé, attachant et attaché dans l’intimité, gardant sous son costume de mondain spirituel un sentiment profond, presque ambitieux même à un certain moment par affection, et ce Boufflers inconnu, c’est le grand faiseur de miracles qui le fait, c’est l’amour d’une femme aussi distinguée elle-même que dévouée. C’est pour Mme de Sabran que le chevalier de Boufflers trouve dans un journal discrètement conservé des accens émus et sincères.

Le XVIIIe siècle, qui a laissé échapper tant de secrets, a gardé à peu près celui-là. Mme de Sabran, qui se dévoile aujourd’hui dans sa correspondance, ne semble pas avoir aimé beaucoup le bruit. C’était visiblement une femme aux dons brillans. La séduction est sur ce visage expressif où la grâce passionnée se mêle à l’esprit, où apparaît une nature ardente et fine. Elle était, dit-on, belle à ravir avec ses cheveux blonds et ses yeux noirs. Née d’un M. de Manville et d’une mère qu’elle avait perdue en venant au monde, élevée en fille noble, un peu abandonnée de sa famille, elle s’était mariée avec un officier de marine, M. de Sabran, qui, avec de beaux services, avait cinquante ans de plus qu’elle et qui mourait bientôt en lui laissant deux enfans. Elle restait à vingt-cinq ans une jeune veuve qui aurait pu briller partout, si elle l’avait voulu, et qui se contentait d’être une des femmes les plus aimables dans le demi-jour de cette société du règne de Louis XVI et de Marie-Antoinette.

Sans être précisément de la cour, Mme de Sabran était bien vue de la reine. Elle allait à Versailles, aux fêtes de Bagatelle. Elle était liée avec les Polignac, avec la comtesse Jules et la comtesse Diane, ces étoiles naissantes de la faveur. Elle voyait les Beauvau, la maréchale de Luxembourg ; elle était l’amie de la comtesse d’Andlau, fille d’Helvétius, de la comtesse Auguste de Lamarck, depuis princesse d’Arenberg, et un moment même, plus tard, elle fut recherchée par le prince Henri de Prusse, le frère de Frédéric II, à son voyage à Paris. Sa position, son existence, étaient celles d’une personne qui avait toutes les relations sans se laisser trop entraîner dans le tourbillon mondain. Femme du XVIIIe siècle par l’éducation, par l’esprit, par les goûts lettrés comme par la culture morale, elle n’avait de son temps ni les frivolités licencieuses, ni les affectations de savante, et si elle savait l’italien, l’anglais, même un peu le latin, c’était pour dire en plusieurs langues des choses agréables, de même qu’elle avait fait ses cours de physique sans prétendre, comme Mme du Châtelet, au surnom d’Uranie. Elle avait en tout le naturel d’une femme vraie, sincère dans ses sentimens comme dans ses idées, parlant avec une spirituelle liberté même de ses dévotions de convenance, et écrivant à l’occasion : « J’ai véritablement besoin aujourd’hui de causer avec vous pour m’égayer et me distraire d’une certaine visite que je viens de faire, et quelle visite ! une visite que l’on ne fait que dans un certain temps, aux genoux d’un certain homme, pour avouer de certaines choses que je ne vous dirai pas. J’en suis encore toute lasse et toute honteuse. Je n’aimé pas du tout cette cérémonie-là. On nous la dit très salutaire, et je m’y soumets en femme de bien. »

Telle qu’elle était, chez Mme de Trudaine elle charmait M. de Malesherbes, Turgot et même l’abbé Delille. L’hiver, Mme de Sabran restait à Paris ; elle avait, elle aussi, sa chambre bleue où elle recevait ses amis. L’été, elle le passait le plus souvent chez un oncle de ses enfans, à Anisy, au château de Mgr de Sabran, évêque de Laon, duc et pair, premier aumônier de la reine, un de ces prélats d’autrefois, hommes du monde autant que d’église, chez qui le sentiment de la dignité et la tenue suppléaient à l’ardeur de la foi. A Anisy, la vie était large et facile, Mme de Sabran en faisait les honneurs, et l’évêque de Laon voyait en elle presque une fille, comme il voyait dans le jeune fils de l’aimable femme l’héritier de son nom.

Lorsque Mme de Sabran et le chevalier de Boufflers se rencontrèrent, vers 1777, la jeune femme, déjà veuve, avait vingt-sept ans, elle s’appelait gaîment la « vieille douairière ; » le chevalier avait trente-neuf ans, il était colonel du régiment de Chartres, et il passait pour le plus galant, pour le plus spirituel des Français. La peinture, la musique, la poésie, commencèrent cette liaison, qui n’était d’abord qu’une amitié enjouée. Mme de Sabran écrit encore : « Ne m’aimez jamais que d’une amitié fraternelle, et j’aurai toujours pour vous l’amitié d’une sœur. » Pendant assez longtemps c’est ainsi. Peu à peu l’amitié se resserre, l’intérêt devient plus tendre, puis tout à coup la flamme jaillit, la passion s’est allumée, et elle ne s’éteindra plus, elle ne fera que se raviver sans cesse par l’absence, par les séparations inévitables, peut-être même par les conflits de caractères. Bien des années après, en 1787, Mme de Sabran écrira : « Avant tout, souviens-toi du deux de mai. Il sera à jamais mémorable dans mes fastes. C’est lui qui a décidé du bonheur et du malheur de ma vie : » Ce « deux de mai » de 1779 ou de 1780 avait été pour Mme de Sabran et le chevalier de Boufflers le signal d’une existence nouvelle, le commencement d’une liaison indissoluble. Sans s’afficher, en gardant au contraire la décence et la réserve d’un attachement sérieux, ils vivaient désormais l’un pour l’autre. Les obligations, les relations du monde étaient tout à la fois la protection et le tourment d’une intimité qui n’avait rien des galanteries ordinaires, qui n’était jamais aussi complète que l’aurait voulu cette gracieuse femme, heureuse et malheureuse de s’être donnée tout entière à celui qu’elle aimait avec le trouble d’une passion vraie, qu’elle captivait à son tour au point de le métamorphoser. Anisy, en ce temps-là, aux beaux mois d’été, les vit plus d’une fois « parcourir tous les deux, seuls, les bois, riant, chantant, libres de tous soucis, de tous projets, ne songeant qu’au présent, sans crainte de l’avenir, ne regrettant que le jour qui fuyait, ne désirant que le lendemain, et d’un commun accord oubliant l’univers. » Lorsque Mme de Sabran allait aux eaux, à Spa, à Aix-la-Chapelle ou à Plombières, elle savait prendre les chemins où elle était sûre de trouver le chevalier, et Boufflers à son tour, malgré son service, qui le retenait quelquefois à l’armée, franchissait lestement les distances, n’eût-il à disposer que de quelques heures. Se voir, se rencontrer à Paris ou ailleurs pour se quitter toujours plus enchantés l’un de l’autre, c’était le dernier mot de leurs combinaisons, et, lorsqu’ils étaient séparés, ils s’écrivaient sans cesse. Ce n’était plus entre eux l’amitié fraternelle des premiers jours ; ils se traitaient dans leur familiarité comme un mari et une femme, se promettant bien les sacremens de l’église, sans lesquels le reste, selon Mme de Sabran, est a une œuvre du démon qui nous met en enfer en ce monde — et dans l’autre, à ce que dit saint Augustin. »

Ils s’aimaient d’une affection tendre et dévouée, soit, direz-vous ; mais le chevalier de Boufflers était libre, Mme de Sabran était libre aussi. Rien ne les séparait ; par la naissance, par le rang, par la distinction, comme par toutes les relations, ils étaient faits l’un pour l’autre. Pourquoi ne se mariaient-ils pas tout simplement ? Pourquoi au contraire M. de Boufflers briguait-il tout à coup au plus vif de cette liaison un commandement lointain, ce gouvernement du Sénégal qu’il obtenait en effet vers 1785, qui allait le séparer pour plusieurs années de la personne à laquelle il était le plus attaché ? C’est là le secret qu’on ne soupçonnait guère alors, qui est un témoignage de plus de ce qu’il y avait parfois de sérieux, de chevaleresque, dans ces âmes en apparence légères. Boufflers, qui avait eu des bénéfices comme abbé, qui avait pu les garder tant qu’il était chevalier de Malte, les perdait en se mariant. Avant de s’unir à Mme de Sabran, qui était dans une noble aisance, il voulait, par une délicatesse supérieure, faire par lui-même sa fortune, s’élever dans la considération du monde ; il voulait aller acquérir de l’honneur, se montrer digne de celle qu’il aimait en lui offrant l’occasion d’avouer tout haut, « à la vue du ciel et de la terre, » l’amour dont elle faisait jusque-là un mystère.

Voilà ce qu’il lui disait à elle-même après son départ, qui avait été un déchirement pour lui comme pour Mme de Sabran. « Voilà, mon enfant, des idées bien consolantes, lui écrivait-il de la première étape de son voyage. Elles te paraîtront sans doute bien vaines ; mais elles naissent bien plus de mon amour que de mon orgueil. Ma gloire, si j’en acquiers jamais, sera ma dot et ta parure, et c’est là ce qui m’y attache. Si j’étais joli, si j’étais jeune, si j’étais riche, si je pouvais t’offrir tout ce qui rend les femmes heureuses à leurs yeux et aux yeux des autres, il y a longtemps que nous porterions le même nom ; mais il n’y a qu’un peu d’honneur et de considération qui puisse faire oublier mon âge et ma pauvreté, et m’embellir aux yeux de tout ce qui nous verra comme ta tendresse m’embellit à tes yeux. Pardonne-moi donc, trop chère enfant ; excuse-moi et même approuve-moi. » Mme de Sabran se désolait de ce qu’elle appelait l’ambition désordonnée du chevalier, de cette longue séparation ; au fond, elle avait peut-être l’orgueil de ce qui relevait un attachement destiné à triompher de toutes les épreuves. Ces lettres publiées maintenant, le journal de Mme de Sabran, le journal du chevalier lui-même pendant son voyage du Sénégal, sont comme le poème familier, intime, expressif, de cette liaison qui se dégage des frivolités du siècle.

Mme de Sabran se peint tout entière dans ces pages écrites jour par jour, heure par heure, surtout pendant l’absence du chevalier. Elle a l’esprit, l’imagination, la vivacité d’une nature ingénieuse à se tourmenter parce qu’elle est sincère, aussi prompte à se laisser abattre qu’à se ranimer, souple et ardente, — et comme elle est bien femme lorsqu’au moment même où elle montre l’affection la plus dévouée, la plus désintéressée, elle écrit avec une férocité charmante à son ami : « Je ne veux te voir d’autres chagrins que ceux que je te donne. » Elle est sans cesse occupée de trois choses : le soin de ses enfans qu’elle n’oublie jamais, le souci de tenir M. de Boufflers au courant des affaires de Paris ou de Versailles, et son attachement pour le chevalier. C’est la vie de cette correspondance.

La brillante amie de Boufflers a cette originalité en plein XVIIIe siècle, que rien n’éclipse ou n’altère chez elle la tendresse maternelle. Ses enfans sont sa préoccupation de tous les instans ; elle les enveloppe pour ainsi dire de son affection, elle prend plaisir à les produire, et elle a tout l’orgueil de leurs précoces succès dans les réunions de la comtesse Diane de Polignac ou dans la fête donnée au prince Henri de Prusse. De ces deux enfans, qui jouaient en 1785, qui recevaient les caresses de la reine Marie-Antoinette, l’un, le comte Elzéar de Sabran, a vécu jusqu’à nos jours après avoir passé à travers la société du temps, après avoir été l’hôte familier de Coppet, l’ami de Mme de Staël ; la sœur, Delphine, a eu un autre destin. Elle allait devenir Mme de Custine ; elle a vu son jeune mari, son beau-père, le général marquis de Custine, périr sur l’échafaud ; elle a été plus tard la mystérieuse dame de Fervaques, une des adorations de Chateaubriand. La jeune Delphine est l’objet des soins passionnés de sa mère, et rien n’est certes plus piquant, plus vif que les pages où Mme de Sabran décrit toutes les scènes du mariage de sa fille à Anisy, où elle raconte ses émotions pour sa pauvre enfant, ses embarras avec M. de Custine le père le soir des noces, les fêtes que donne l’évêque de Laon. « Si tu te rappelles les contes des fées, écrit-elle, tu pourras avoir une idée de la fête charmante que l’évêque de Laon vient de nous donner à Bartais. Je n’ai rien vu de ma vie qui fût aussi agréable. M. Le Clerc avait illuminé tout ce charmant Elysée avec des lampions couverts comme à Trianon, qui donnaient une lumière si douce et des ombres si légères que l’eau, les arbres, les personnes, tout paraissait aérien. La lune avait voulu aussi être de la fête, quoiqu’on ne l’en eût pas priée ; mais son éclat argenté et incertain, loin de la ternir, lui prêtait des charmes. Elle aurait donné à rêver aux plus indifférens. De la musique, des chansons ; une foule de paysans bien gaie suivait nos pas, se répandait çà et là pour le plaisir des yeux. Au fond du bois, dans l’endroit le plus solitaire, était une petite cabane, humble et chaste maison ; la curiosité nous y porta et nous y trouvâmes Philémon et Baucis courbés sous le poids des ans et se prêtant encore un appui mutuel pour venir à nous. Ils donnèrent d’excellentes leçons à nos jeunes époux, et la meilleure fut leur exemple… » La légende de Philémon et Baucis est assez souvent un idéal pour les honnêtes amoureux au XVIIIe siècle !

Ce Journal intime, où Mme de Sabran inscrit tout ce qu’elle fait, tout ce qu’elle sent, tout ce qu’elle voit, n’est point, on le pense bien, une histoire du temps. Il raconte d’un trait fin et léger ce qui peut intéresser l’exilé, celui que la spirituelle femme appelle son Africain, — les intrigues, les ambitions qui s’agitent, les révolutions de cour, le procès du collier, les mésaventures de M. de Calonne, les préliminaires de l’assemblée des notables. Sympathiquement émue lorsqu’elle ne peut envoyer que de tristes nouvelles, comme celles de la mort de la maréchale de Luxembourg ou de la marquise de Boufflers, de la mère du chevalier lui-même, Mme de Sabran reprend sa vive et piquante humeur pour parler de tout le reste, des événemens et des ridicules. Un soir elle écrit : « J’arrive de souper chez Mme de Montesson, que j’ai retrouvée comme je l’avais laissée il y a un an, c’est-à-dire qu’il ne lui manque pas un grain de poudre, et qu’elle est si bien la même en tout et pour tout que je serais tentée de croire qu’on l’a conservée dans une armoire. C’est le même apprêt, le même visage, la même coiffure… » Un autre jour c’est l’épitaphe aussi brève que leste de M. de Soubise. « Ce pauvre maréchal de Soubise, dit-elle, est tombé hier en apoplexie ; il est maintenant aux prises avec la mort, et il n’y a pas d’apparence qu’il ait le dessus, car il est peu accoutumé à vaincre, ce pauvre maréchal ; mais, si ce n’est pas sa première bataille perdue, ce sera du moins la dernière. » La politique a son tour. « On ne parle que d’impôts, de diminution de pensions. C’est le quart d’heure de Rabelais ; on ne vit que du bout des dents à l’exception de l’archevêque de Toulouse, qui triomphe enfin et qui est parvenu jusqu’à la cime de ce rocher escarpé et glissant qu’il essayait de gravir depuis trente ans, et auquel il ne serait jamais parvenu sans l’abbé de Vermont, qui lui a donné la main. Il vient d’être nommé chef du conseil des financés. De là à être premier ministre, il n’y a plus qu’un pas, et il a beau jeu pour y parvenir, à moins que la mort, qui s’amuse quelquefois à déjouer les plus habiles, ne l’arrête en chemin… »

Gracieuse historienne de ce beau monde, Mme de Sabran ne néglige rien. Tantôt elle parle gaîment des fredaines du vicomte de Ségur allant jouer lui-même chez Mlle Contat à Auteuil un vaudeville, le Parti le plus gai, — « celui qu’il prend toujours, » — et entraînant une foule de dames de haut vol dans la plus scabreuse aventure ; tantôt elle fait le récit d’une visite au Jardin du roi, chez M. de Buffon ; elle est encore tout émue du chagrin et du deuil de l’illustre vieillard, qu’elle a trouvé frappé au cœur par le récent éclat des aventures de sa belle-fille avec M. le duc d’Orléans. « J’aurais voulu, dit-elle, avoir assez d’esprit pour t’écrire cette histoire avec toute la chaleur et l’énergie que M. de Buffon a mises à la raconter ; il m’a attendrie jusqu’aux larmes, et je suis sûre qu’il t’aurait fait le même effet, car tu as parfois le cœur assez bon ; le malheur est que tu ne l’écoutés pas toujours… » Ce n’est pas seulement le monde que Mme de Sabran peint dans ce journal de ses impressions ; elle a le plus vif instinct de la réalité, de la campagne, de la nature, qu’elle sent et qu’elle aime ; tout parle à son imagination, sans cesse en éveil dans ses courses, dans ses voyages. Qu’elle aille au fond de la province, à Pouilly, voir des parens, elle dit aussitôt : « Pouilly est un endroit charmant, précisément comme je voudrais avoir une terre, sur le bord de la Meuse, — entouré de vallons rians, de petits villages, de petits bois bien plantés et de prairies couvertes de bestiaux. Dès le matin, on entend le chant des bergers, on voit les petites bergères avec la quenouille et le fuseau : tous ont l’air heureux et content. Des ruisseaux de lait abreuvent les enfans, et partout on voit régner la paix et l’abondance. Que l’homme est fou d’aller chercher si loin des biens imaginaires aux dépens de ces biens réels que la nature lui prodigue ! » Un jour elle arrive en pleines Vosges avec sa fille Delphine et son « petit gendre, » M. de Custine. Elle s’arrête à Saint-Maurice, dans une auberge où l’on mange d’excellentes truites. Il ne s’agit de rien moins que de partir la nuit pour aller voir le lever du jour au sommet du ballon d’Alsace et de monter bravement à pied. Elle ne s’en effraie pas, car dans ce genre de parties, dit-elle, elle a « toujours des forces surnaturelles, surtout quand c’est pour s’aller perdre dans les nues et s’éloigner pour quelques instans de cette vilaine petite terre eu tant de choses la chagrinent. » Elle part donc avec son jeune monde, et au retour, sans plus de retard, elle prend la plume. « Ce 3 septembre 1787.

« Malgré ma lassitude, il faut bien que je te raconte, mon enfant, la plus jolie partie que j’aie faite dans ma vie, et la plus extraordinaire. Imagine-toi que nous nous sommes mis en marche à une heure du matin par le plus beau temps de la nature. La lune brillait de son plus doux éclat au milieu des astres sans nombre qui jetaient des feux étincelans. Le silence de la nuit, qui n’était interrompu que par le bruit des eaux qui tombaient des rochers, et par un léger zéphyr qui agitait doucement les feuilles des sapins, cette lumière incertaine qui éclairait le monde assoupi et qui nous laissait voir tantôt des précipices, tantôt le sommet riant des montagnes et le toit de quelques chalets éloignés les uns des autres, faisaient passer dans notre âme un calme que je n’y avais jamais senti. Je trouvais en m’élevant les objets si petits que je pensais qu’il n’y avait qu’à s’élever pour les perdre totalement de vue, et de là je me peignais vivement la folie des hommes qui mettent tant d’intérêt à de si petites choses, et qui se privent Volontairement, et sans regret, du plus beau spectacle de la nature pour s’enfermer dans des murailles épaisses où ils ne sont occupés qu’à se tourmenter, à s’empoisonner et à se détruire. J’étais fâchée de tenir de si près à une aussi pitoyable espèce, et je sentais en moi quelque chose de mieux qui m’élevait, qui me faisait participer à cette œuvre générale : l’âme de la nature… Je m’asseyais de temps en temps sur la mousse pour me livrer tout entière à mes réflexions, tandis que mes deux enfans cheminaient devant, bien plus occupés, comme de raison, d’amour que de philosophie. Chaque chose a son temps : on ne peut pas savoir au printemps ce qui se passera l’été, l’automne et l’hiver ; à leur âge, on ne voit que des fleurs, on ne pense pas à ce qu’elles dureront…

« Sur les trois heures du matin environ, nous sommes venus sur la cime ; malgré mon enthousiasme, j’éprouvais bien qu’il n’y a pas de plaisir sans peine, car je n’ai peut-être de ma vie autant souffert du froid et du vent, qui était insupportable. Il fallait bien cependant attendre le jour, voir lever le soleil, comme nous l’avions projeté ; mais que devenir en attendant ? .. Mes deux petits amans s’assirent l’un contre l’autre, et si près, si près à l’abri de l’amour, qu’ils se réchauffèrent facilement ; mais moi, pauvre veuve, je grelottais dans mon petit coin, et j’en vins à un tel point de souffrance que, n’y pouvant plus tenir, je m’occupai à ramasser des branches sèches et à couper tous les buissons pour tâcher d’en allumer du feu.

« Pendant ce temps, la belle aurore préparait l’arrivée du soleil pour notre plaisir, et semait son chemin de topazes et de rubis, au milieu desquels on voyait briller l’étoile du jour. Insensiblement il parut à nos yeux comme un globe de feu d’où s’échappa en peu d’instans un foyer de lumière que l’œil ne pouvait plus fixer, et devant lequel j’étais tentée de me prosterner d’admiration. Quel éclat, quelle majesté ! En vérité, je crois que c’est le Dieu du monde. On n’a pas idée de ce spectacle quand on ne l’a vu que de la plaine, et je me sais bien bon gré de m’être donné un peu de peine pour me procurer un si grand plaisir, Nous regardâmes ensuite tout le pays avec attention, et nous vîmes très distinctement le Mont-Saint-Bernard et le Mont-Blanc, toute la chaîne des Montagnes-Noires, le Rhin, une partie de l’Alsace, la Lorraine et la Franche-Comté. La vue n’a de borne à cette hauteur que celle des yeux.

« Quand les nôtres eurent bien satisfait toute notre curiosité, nous aperçûmes un petit chalet sur la crête de la montagne. La faim, qui fait sortir le loup du bois, nous contraignit d’y entrer. Nous vîmes une étable bien garnie des plus belles vaches du monde, bien propre et bien aérée, avec une cuisine à côté ; il y avait une chaudière sur le feu, dans laquelle, sans discontinuer, l’on versait des ruisseaux de lait qui étaient d’une blancheur éblouissante, et qui nous faisaient venir l’eau à la bouche. Nous en bûmes sans discrétion, et je n’en avais jamais ou d’aussi bon, excepté en Suisse. Le maître du logis était un bon anabaptiste, assez sauvage, mais fort hospitalier. Il nous fit asseoir comme il put sur de pauvres sièges de bois, nous servit du beurre bien frais et d’excellent fromage, avec lesquels nous déjeunâmes de fort bon appétit. C’est alors que je songeai à toi ; comme tu aurais fait honneur à ce repas frugal et comblé de joie ta pauvre femme ! Je croyais t’entendre, te voir rire de ces grands ris que j’aimais tant, et dire en un instant mille jolies choses plus piquantes les unes que les autres, inspiré par l’air des montagnes, la liberté et la simplicité du lieu. Pour moi, j’étais si contente et si légère que je croyais avoir des ailes, et que pour rien je n’aurais voulu monter en voiture pour continuer la route… »


Ainsi va l’aimable femme, passant des affaires mondaines aux spectacles de la nature, de la représentation en trois parties de M. de Calonne, — les fausses apparences, — le consentement forcé, — le saut périlleux, — aux paysages des Vosges, mais à travers tout voyant toujours l’image du léger héros qui est au loin et revenant à lui par tous les chemins. Ceci est le sentiment invariable, la note dominante, et avec plus de distinction naturelle, avec un esprit plus délié, Mme de Sabran pourrait, elle aussi, comme Mlle de Lespinasse, dater ses effusions passionnées : « de tous les momens de ma vie ! » Elle y mêle, il est vrai, quelquefois de la gaîté, témoin ce jour où de Spa elle annonce au chevalier qu’elle va se marier, que lord Murray lui a fait ses propositions en s’offrant à la suivre jusque dans les enfers, qu’il ne lui manque plus que le consentement de son ami ; « ne le fais pas trop attendre, ajoute-t-elle, car une attaque d’apoplexie pourrait bien venir troubler la fête : le pauvre bonhomme y est sujet, et l’amour est très malsain dans ces circonstances. Voilà une belle occasion pour te débarrasser de moi. » C’est une pointe de belle humeur aux temps heureux. Quand le grand voyage est venu, c’est une agitation, une inquiétude de tous les instans. Cette gracieuse et orageuse nature ne se lasse pas de souffrir, d’aimer, d’espérer ou se décourager. Elle ne peut se résigner à cet éloignement, qui est sa perpétuelle obsession, dont rien ne peut la distraire dans les diversions d’une existence brillante, même dans ces jardins de Montreuil où elle va s’égarer avec la société de la comtesse Diane. « Chacun errait çà et là pour son compte, dit-elle, et moi j’y étais pour le tien. Je te voyais, je te parlais, je me rappelais dans l’amertume de mon âme tant de pareilles soirées que nous avons passées ensemble à Aix-la-Chapelle ou ailleurs, et je songeais, prête à en mourir de regret, que ces momens délicieux étaient passés pour toujours, oui, pour toujours, mon enfant ! Telles choses qui arrivent et telles choses que tu fasses, tu ne peux arrêter la marche du temps… Ma vie est finie, tu l’as terminée le 22 novembre 1785 ; ton ambition a tout détruit, amour, bonheur, espérance… »

En est-elle bien sûre ? croit-elle ce qu’elle dit ? Une lettre du Sénégal suffit pour dissiper tous les orages intimes, pour que le chevalier soit le plus aimable et le plus aimé des hommes, — de même qu’un retard suffit pour que l’absence fasse de nouveau sentir son aiguillon, pour que les « minutes deviennent des heures, et les heures des siècles. » Ces organisations singulières semblent livrées tout entières à l’égoïsme d’une passion exclusive, personnelle, et en définitive celle qui parle ainsi a la préoccupation généreuse des épreuves d’un ami dans une mission lointaine, peut-être meurtrière. Elle se dit que son courage et sa force le soutiendront, mais ne l’empêcheront pas de souffrir, et « ce sont tes souffrances, ajoute-t-elle, que je ne saurais supporter. » Un des tourmens de Mme de Sabran, c’est aussi d’être obligée de se cacher, de se contraindre, car elle n’est pas de celles qui courent après un Richelieu ou un Lauzun, elle a toutes les délicatesses d’une femme bien née dans un attachement sérieux. Nouveau supplice pour elle, — quand le chevalier part et même quand il revient. « J’ai éprouvé, dit-elle, une si grande révolution ce matin à la nouvelle de ton arrivée, mon pauvre cher mari, que je n’en suis pas encore remise, et je suis vraiment inquiète de ce que je deviendrai en te voyant… Que ta sœur (Mme de Boisgelin) est heureuse ! Elle peut aller au-devant de toi, témoigner sa joie et ne plus te quitter, quand ta malheureuse femme ne te verra que des instans et jamais sans témoins. » Et voilà comment il y a des héroïnes de roman qui ne s’en doutent pas, même dans un temps où l’on n’y mettait pas toujours tant de façons !

Qu’une femme du meilleur monde, d’une nature délicate et passionnée, d’instincts visiblement droits, reste pendant des années ou, pour mieux dire, jusqu’à son dernier jour livrée à cette première et mystérieuse fascination, ce n’est point impossible. Qu’un des personnages dont le nom signifie légèreté, même dans un siècle léger, se trouve être un homme aimant, fidèle, vrai dans l’intimité sans cesser d’être spirituel, — à quoi se fiera-t-on désormais ? C’est pourtant ainsi, et ce Journal du chevalier de Boufflers, sans avoir les saillies, la vivacité, la grâce souvent piquante de celui de Mme de Sabran, n’est pas moins une révélation et le complément de cette liaison romanesque. Pendant les années du voyage au Sénégal, c’est entre ces deux êtres séparés par les mers un dialogue qui ressemble singulièrement à un monologue sur un thème unique et inépuisable. Le secret pour l’un et l’autre, c’est d’être occupés l’un de l’autre, et l’exilé « africain » est par la pensée aussi souvent à Paris, dans la chambre bleue ou à Anisy que dans la colonie qu’il gouverne au nom du roi. Le chevalier de Boufflers prend certainement au sérieux une mission qu’il a demandée par une délicatesse intime, qu’il veut remplir avec honneur. Il met son zèle, son activité et les ressources de son esprit à organiser une colonie qu’il appelle « un corps étique où la circulation ne se fait pas. » Il décrit d’un trait amusant ses visites aux rois maures, ses voyages à Corée, ses tribulations administratives. Ce qui le soutient visiblement, c’est la pensée qui l’a conduit loin de Paris et des salons, et dans ce journal intime commencé au départ, continué jusqu’au retour, c’est Mme de Sabran qui est tout depuis la première jusqu’à la dernière heure. Le chevalier de Boufflers ne voit que son amie. « J’aime, dit-il, à tourner mes regards vers cette maison si chère, à t’y voir au milieu de tes occupations et de tes délassemens, écrivant, peignant, lisant, dormant, rangeant et dérangeant tout, te démêlant des grandes affaires, t’inquiétant des petites, gâtant tes enfans, gâtée par tes amis, et toujours différente et toujours la, même, et surtout toujours la même pour ce pauvre vieux mari, qui t’aime tant, qui t’aime si bien, qui t’aimera aussi longtemps qu’il aura un cœur. » L’Africain sait bien le faible de son amie, il s’occupe de ses enfans autant que d’elle-même, et ce n’est point certes le trait le moins curieux de voir ce poète badin mettre tout son esprit à varier l’expression d’un sentiment unique, simple et vrai.

Chaque soir, le chevalier inscrit dans son journal un mot, un souvenir, une scène de sa vie. Tantôt c’est un bal où il fait danser les dames de Corée ; tantôt c’est une fête donnée à un « gros monarque noir, » au roi de Podor, originalement peint avec son cortège de femmes, de prêtres et de guerriers baroques. Quelquefois il se laisse aller à tracer d’une main légère quelque joli petit tableau. « Je suis un barbare, ma fille, je viens d’une chasse aux petits oiseaux… J’ai tué deux charmantes tourterelles. Elles étaient sur le même arbre, se regardant, se parlant, se baisant, ne pensant qu’à l’amour, et la mort est venue au milieu de leurs doux jeux. Elles sont tombées ensemble sans mouvement et sans vie, la tête penchée avec une certaine grâce triste et touchante qui aurait presque fait penser qu’elles aimaient encore après leur mort. Tout en les plaignant, je les enviais. Elles n’ont point souffert ; leur existence n’a point fini par la douleur, leur amour n’a point fini par le refroidissement, leurs pauvres petites âmes voltigent encore dans les airs et se caressent. Elles n’ont plus de mort à craindre ; mais peut-être craignent-elles d’être un jour condamnées à naître à des époques éloignées l’une de l’autre et par conséquent à vivre l’une sans l’autre. Tout cela donne beaucoup à penser, surtout à toi qui aimes tant à te perdre dans les systèmes et dans les sentimens… » Tout n’est pas rose dans la vie d’un gouverneur, même avec les courses à Corée et les réceptions des rois maures, « Il y a des momens, écrit Boufflers, où cette pauvre tête est comme un hôpital dans lequel toutes les idées languissent comme autant de malades, sans force et sans courage, et leur médecin, qui est la raison, souffre lui-même et ne fait pas son devoir. Tu sais cela mieux que personne, pauvre petite anéantie ; mais, dans les plus fâcheux instans, tu sais conserver la grâce comme le gladiateur mourant… » Lui aussi, il va par tous les chemins à son amie ; puis, quand il revient réellement, il querelle la mer qui le retient, le vent qui ne gonfle pas ses voiles ; il se peint gaîment avec toute une ménagerie de singes et de perroquets. « J’ai une perruche pour la reine, un cheval pour le maréchal de Castries, une petite captive pour M. de Beauvau, une poule sultane pour l’évêque de Laon et un mari pour toi… » A sa mission du Sénégal, le chevalier de Boufflers gagna d’être maréchal de camp, membre de l’Académie française à la place de l’archevêque de Lyon, M. de Montazet, bientôt député du baillage de Nancy aux états-généraux, mais non encore d’être le mari de celle avec qui il était lié depuis dix ans.

Le temps n’était peut-être pas propice pour dénouer le roman du cœur par le mariage. Tout s’ébranlait et s’assombrissait. Cette assemblée des notables, dont Mme de Sabran avait plaisanté comme tout le monde, devenait les états-généraux, qui devenaient eux-mêmes l’assemblée constituante de France. C’était la révolution, le trouble, l’orage venant traverser encore une fois l’aimable liaison sans l’interrompre. Boufflers, député, homme politique, après avoir été abbé, militaire, poète et petit-maître, Boufflers était de cette noblesse qui ouvrait son esprit aux idées nouvelles, qui s’associait à tous ces actes d’émancipation libérale et de transformation sociale par lesquels l’assemblée constituante attestait sa puissance. Mme de Sabran ne partageait pas trop cet enthousiasme ; elle se sentait singulièrement troublée pour son ami, pour son jeune gendre, le comte de Custine, mêlé lui-même au mouvement, et dans une série de lettres qui ne sont pas publiées aujourd’hui elle laissait éclater ses impressions, elle écrivait au chevalier : « Tu sais qu’au milieu de tout cela ma première affaire est de te voir. T’aimer est toute mon existence, te voir est tout mon plaisir. D’après cela, tu ne peux pas te dispenser de m’aimer beaucoup et de me voir sans cesse. » Un autre jour, « la grande affaire de la constitution te fait perdre tout à fait de vue ta bonne femme, mon enfant ; c’est une rivale d’un nouveau genre que je n’aurais jamais soupçonnée… » A mesure que la crise s’aggrave et que les passions populaires se déchaînent, ses inquiétudes s’accroissent, elle a les pressentimens les plus sombres, et des Vosges, où elle se trouve encore une fois, elle écrit au chevalier : « Tu commences donc à t’apercevoir que tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, et à te douter qu’il y a des monstres dans les villes comme dans les forêts… Tout ce qu’on a vu dans les temps barbares n’approchera jamais de ce que nous sommes destinés à éprouver. Les freins qui devaient contenir la multitude sont brisés ; maintenant elle profitera de la liberté dont on veut la faire jouir pour nous égorger tous. Je frémis en pensant que tu es dans ce gouffre. Adieu, mon pauvre pigeon dépareillé, l’absence est le plus grand des maux. »

Boufflers lui-même commençait à être désenchanté, et bientôt la tempête, chaque jour plus violente après la première assemblée, jetait tout ce monde dans l’émigration, Mme de Sabran, l’évêque de Laon, le chevalier lui-même. Ils firent leur première station de l’exil chez le prince Henri de Prusse, qui les accueillit au château de Rheinsberg, leur offrant une familière hospitalité, et après quelque temps Boufflers reçut en don du roi de Prusse lui-même un petit domaine sur la frontière de Pologne, modeste retraite où il aurait pu vivre, si l’économie avait été une de ses vertus. C’est pendant ces années d’exil, souvent éprouvées par la gêne et par la tristesse, que le chevalier de Boufflers et Mme de Sabran finirent par se marier, assistant de loin aux sanglantes convulsions d’où la France allait sortir victorieuse et apaisée. Lorsque les deux exilés, unis depuis quelques années à peine, revinrent en France vers 1800, à ce moment de renaissance universelle, tout avait singulièrement changé. Le chevalier, devenu à son tour, par la mort de son frère, le marquis de Boufflers, était lui-même un peu vieilli. Dans le monde qu’il avait connu, qui se hâtait de revivre, et où il y avait bien des vides, il rentrait non plus en homme de cour, en militaire, mais en académicien, en homme de bonne compagnie. Il retrouvait sa tante la maréchale de Beauvau, qui recevait toujours, quoique plus modestement qu’autrefois, et qui était près de s’éteindre. Il allait chez Mme de Staël, l’étoile brillante du moment. Chenedollé dit qu’on y voyait « le chevalier de Boufflers dans le négligé d’un vicaire de campagne, mais souriant avec la finesse exquise du regard d’un courtisan et disant les mots les plus piquans avec un air extrême de bonhomie. »

Au milieu de cette société renaissante et contenue par la main d’un glorieux despote, M. et Mme de Boufflers vivaient doucement, sans bruit, l’hiver à Paris, l’été dans une petite retraite près de Saint-Germain, à Saint-Léger. Celle qui avait été Mme de Sabran restait la femme de goût toujours active, sans cesse occupée de son fils, à qui elle écrivait : « Je voudrais pouvoir t’arranger un bonheur comme j’arrange mon jardin, et à peu de chose près ce n’est peut-être pas plus difficile, car le bonheur est notre ouvrage. Selon que nous sommes plus ou moins raisonnables, nous sommes plus ou moins malheureux ; il y faut aussi de l’esprit, il en faut partout : c’est l’œil qui voit tandis que la raison juge. » La raison ! la raison ! l’aimable personne l’avait-elle toujours connue elle-même, dans les agitations de son âme ingénieuse et ardente ? M. de Boufflers mourait en 1815, sa femme vivait encore douze ans après lui, jusque vers la fin de la restauration. Le roman était fini depuis longtemps. La maréchale de Beauvau s’éteignant au commencement de l’empire, Mme de Sabran ou la marquise de Boufflers mourant aux derniers jours de la restauration, et quelques autres, c’étaient les dernières images de cette société d’autrefois qui avait sans doute mérité l’expiation, qui mérite aussi de rester dans la mémoire des hommes par cette fleur d’urbanité, de grâce et d’esprit, faite pour relever les aventures de la vie et ces pages légères qui en sont l’expression.


CHARLES DE MAZADE.