Un Rendez-vous

Œuvres de Sully Prudhomme, poésies 1872-1878Alphonse Lemerre, éditeurPoésies 1872-1878 (p. 46-51).

Un rendez-vous


 
Dans ce nid furtif où nous sommes,
Ô ma chère âme, seuls tous deux,
Qu’il est bon d’oublier les hommes,
              Si près d’eux !

Pour ralentir l’heure fuyante,
Pour la goûter, il ne faut pas
Une félicité bruyante ;
              Parlons bas.

Craignons de la hâter d’un geste,
D’un mot, d’un souffle seulement,
D’en perdre, tant elle est céleste,
              Un moment.


Afin de la sentir bien nôtre,
Afin de la bien ménager,
Serrons-nous tout près l’un de l’autre
              Sans bouger ;

Sans même lever la paupière :
Imitons le chaste repos
De ces vieux châtelains de pierre
              Aux yeux clos,

Dont les corps sur les mausolées,
Immobiles et tout vêtus,
Loin de leurs âmes envolées
              Se sont tus ;

Dans une alliance plus haute
Que les terrestres unions,
Gravement comme eux, côte à côte,
              Sommeillons.

Car nous n’en sommes plus aux fièvres
D’un jeune amour qui peut finir ;
Nos cœurs n’ont plus besoin des lèvres
              Pour s’unir,


Ni des paroles solennelles
Pour changer leur culte en devoir,
Ni du mirage des prunelles
              Pour se voir.

Ne me fais plus jurer que j’aime,
Ne me fais plus dire comment ;
Goûtons la félicité même
              Sans serment.

Savourons, dans ce que nous disent
Silencieusement nos pleurs,
Les tendresses qui divinisent
              Les douleurs !

Chère, en cette ineffable trêve
Le désir enchanté s’endort ;
On rêve à l’amour comme on rêve
              À la mort.

On croit sentir la fin du monde ;
L’univers semble chavirer
D’une chute douce et profonde,
              Et sombrer…


L’âme de ses fardeaux s’allège
Par la fuite immense de tout ;
La mémoire comme une neige
              Se dissout.

Toute la vie ardente et triste
Semble anéantie à l’entour,
Plus rien pour nous, plus rien n’existe
              Que l’amour.

Aimons en paix : il fait nuit noire,
La lueur blême du flambeau
Expire… nous pouvons nous croire
              Au tombeau.

Laissons-nous dans les mers funèbres,
Comme après le dernier soupir,
Abîmer, et par leurs ténèbres
              Assoupir…

Nous sommes sous la terre ensemble
Depuis très longtemps, n’est-ce pas ?
Écoute en haut le sol qui tremble
              Sous les pas.


Regarde au loin comme un vol sombre
De corbeaux, vers le nord chassé,
Disparaître les nuits sans nombre
              Du passé,

Et comme une immense nuée
De cigognes (mais sans retours !)
Fuir la blancheur diminuée
              Des vieux jours…

Hors de la sphère ensoleillée
Dont nous subîmes les rigueurs,
Quelle étrange et douce veillée
              Font nos cœurs ?

Je ne sais plus quelle aventure
Nous a jadis éteint les yeux,
Depuis quand notre extase dure,
              En quels cieux.

Les choses de la vie ancienne
Ont fui ma mémoire à jamais,
Mais du plus loin qu’il me souvienne
              Je t’aimais…


Par quel bienfaiteur fut dressée
Cette couche ? Et par quel hymen
Fut pour toujours ta main laissée
              Dans ma main ?

Mais qu’importe ! ô mon amoureuse,
Dormons dans nos légers linceuls,
Pour l’éternité bienheureuse
              Enfin seuls !


Banville - Œuvres, Le Sang de la coupe, 1890 (page 76 crop).jpg