Un Philosophe poète anglais

Un Philosophe poète anglais
Revue des Deux Mondes2e période, tome 40 (p. 988-1008).
UN
PHILOSOPHE POETE

Gravenhurst, dialogues sur le bien et le mal, par » W. Smith ; 1 vol. Blackwood et fils, Londres 1862.

Que pense l’oiseau entre les serres de l’épervier ? Que pense le cerf blessé par son rival ou par l’homme, et qui va mourir dans un coin ? Que se dit le rouge-gorge pendant les jours de famine et de froid d’un long hiver ? Qui le sait ? L’animal est pour nous un mystère. Sans doute il subit passivement son sort ; il souffre et ne pense pas, Ou plutôt, car c’est là aussi une sorte de philosophie muette, l’animal ne croit qu’à lui-même : s’il le pouvait, il voudrait bien repousser loin de lui cette souffrance ; mais il ne le peut pas, et tout absorbé dans la douleur du moment, sans prévoir ce qui doit suivre, sans ajouter à l’angoisse présente par la crainte de l’avenir, il se couche pour mourir. Il n’en est pas ainsi de l’homme. Sous le coup de la douleur du moment, il se rappelle les douleurs du passé, il donne à tous ces maux un même nom, et par cela seul il y voit comme les actes d’une même puissance ou d’une même loi ; le mot n’importe. Il redoute dans l’avenir les coups de cet être qui l’a frappé dans le passé : c’est comme un ennemi qu’il a devant lui, un ennemi qui a voulu le blesser, qui veut encore le blesser, et il se révolte contre cet adversaire, il le hait, il lui demande compte de sa haine. C’est la question du bien et du mal, éternelle énigme, question que l’homme s’est sans cesse posée et qui le tourmentera sans cesse, question qui est presque à elle seule l’histoire entière de l’humanité.

Les religions, les philosophies, les législations, toutes les divinités même qui ont peuplé le ciel ou l’enfer des mythologies, que sontelles après tout, sinon l’expression ou la personnification des idées que l’esprit humain dans son mouvement s’est faites tour à tour du bien et du mal ? Et la société a beau déclarer le problème résolu, il faut qu’il se rouvre pour chacun de nous, qu’il se débatte, s’épuise, ou trouve lui-même sa solution au fond de chaque âme. Depuis les premières révoltes de la jeunesse jusqu’à la résignation plus ou moins consolée de la vieillesse, jusqu’à la mort pour mieux dire, la voix inquiète en réalité ne se tait jamais : la vie nous en distrait ; mais qu’il se fasse en nous un moment de silence, et nous l’entendons qui continue à murmurer, qui en est continuellement à l’interrogation. Chez ceux même qui sont le plus assurés dans la réponse qu’ils lui font, qui dira pour combien la fatigue et l’horreur de l’incertitude sont entrées dans leur foi ?

Cette question si intimement liée à notre être, et qui est toujours dans nos sentimens avant d’être dans nos pensées, voici un nouveau livre qui entreprend de la résoudre. Qu’il y réussisse ou non, c’est un livre qui la traite au moins comme il convient au sujet. À quelques égards, l’œuvre peut rappeler Platon : elle se compose en partie de dialogues où la pensée abstraite prend le mouvement et l’émotion de la vie, et elle est aussi un intime mélange de métaphysique et d’imagination. M. William Smith, qui a débuté par un volume de drames remarquables, renferme en lui un poète que la réflexion n’a pas tué. Il a le sentiment de la nature, il s’intéresse à ses semblables, il voit le côté scénique des choses, et il doit à cela un heureux privilège. En général, les philosophes n’ont pas le don de la parole : pour poursuivre leurs idées, il est rare qu’ils ne quittent pas du pied la terre ; leur pensée est un effort où ils concentrent toutes leurs facultés ; leur langage est un travail et une contorsion. On ne sait plus bien s’ils vivent dans notre monde, dans un monde égayé par des nuages, des fleurs et d’incessantes transformations ; on ne s’aperçoit plus guère s’ils sont des hommes capables d’aimer, d’agir, de sympathiser. Avec eux, on voyage dans un vide gris, en compagnie d’un esprit impalpable, aussi loin de la grammaire usuelle que du mouvement ordinaire de la vie. Chez M. Smith au contraire, l’écrivain a toujours une grâce et une simplicité que je comparerais à l’indicible aisance du grand seigneur. Son style est net et pourtant coloré, n’évitant pas le mot technique, mais sachant lui donner je ne sais quelle animation familière, et cette clarté comme cette couleur ne sont pas le résultat d’une volonté après coup, elles font partie de la substance même des idées. M. Smith en effet n’a pas seulement le talent de peindre, il peint en même temps qu’il juge ; sa pensée se dégage facilement au milieu du jeu de ses autres facultés : c’est comme la pensée qui jaillit d’elle-même pendant une conversation en plein air, à un instant de laisser-aller et non de réflexion, et qui vient toute pleine d’allusions aux images du lieu, au caractère des interlocuteurs, aux jouissances du moment. L’idée est animée par des émotions, égayée par les reflets de la nature, individualisée par ce qu’il y a de plus personnel chez l’homme, par cette vitalité qui s’appelle l’imagination, et qui n’est que l’action simultanée de tout notre être, de nos affections, de notre intelligence et de notre volonté.

Je relisais dernièrement un extrait des jugemens portés par la presse sur l’avant-dernier ouvrage de M. Smith : Thorndale ou le Conflit des opinions ; — il s’agissait d’une œuvre assez analogue à Gravenhurst, d’une étude profonde et délicate, où les formes du drame ne servaient qu’à mettre en lumière ce qu’il y a de plus impalpable dans les tendances qui se partagent les esprits de notre siècle. — J’étais frappé du ton de tous ces jugemens. Les appréciations des juges ne s’accordaient pas. « On respire partout, disait l’un, les sentimens élevés du gentilhomme et du chrétien ; — l’auteur, disait l’autre, est un esprit si délicatement équilibré, qu’il peut peser avec une égale justesse les opinions les plus opposées ; en somme, c’est une intelligence singulièrement sceptique et impartiale. » Mais à travers ces dissidences d’opinions on sentait chez les divers critiques la même impression d’attrait, je dirais volontiers d’allèchement. Les uns et les autres avaient été évidemment gagnés : ils s’accordaient à représenter le livre comme une œuvre qui demandait à être savourée à loisir, qui devait avoir été écrite lentement, écrite plutôt par intermittence et aux heures favorables, tant elle renfermait de délicieuses pensées, et tant les pensées avaient la fraîcheur et comme le duvet du premier moment !

L’attrait ou du moins un certain attrait, c’est bien là aussi ce qui domine dans l’impression que me laisse Gravenhurst. J’en aime mieux la poésie que la métaphysique, j’y trouve plus de finesse dépensée que de profondeur ou de largeur. L’intelligence de l’auteur se dissémine sur un vaste espace et elle creuse volontiers dans les coins oubliés ; elle ne manque pas non plus d’originalité, mais c’est une originalité de détail. En nous présentant le général Mansfield, un vétéran de l’armée indienne, M. Smith dit avec sa délicatesse ordinaire : « J’allais ajouter que le général eût été partout un homme remarquable, mais j’aurais peur d’employer une expression inexacte. Ce qu’il y a de particulier chez lui, c’est le caractère complet de son esprit et de son individualité, et en général les hommes remarquables sont plutôt ceux qui ont fait quelque acte extraordinaire ou qui ont développé à un point insolite une de leurs facultés. » Cela s’appliquerait assez bien à l’écrivain lui-même : les qualités de son esprit tiennent essentiellement à tout ce qui accompagne son intelligence ; c’est un homme animé à la fois de plusieurs vies, un penseur que son imagination défend de la fatigue, que la variété de ses impressions relance à chaque instant, que ses sympathies de tout genre entraînent à réfléchir sur les sujets les plus divers, et qui, dans toutes ces excursions partielles, garde toujours l’entrain d’une véritable inspiration. Si l’on aime mieux, c’est un esprit qui pense souvent et qui a beaucoup d’idées plutôt qu’un de ces esprits qui embrassent d’un seul coup tout l’horizon, ou qui, par une série obstinée d’efforts, font entrer toutes leurs connaissances et leurs forces dans chacune de leurs conclusions. — La métaphysique et la psychologie de M. Smith sont loin d’avoir l’étendue de la nature humaine, elles n’ont même pas l’étendue de sa propre nature. Dans ses idées, il n’a pas tenu compte de mille instincts qui se manifestent dans ses sentimens ; il y a conflit entre le poète et le penseur.

Mais ayant de nous préoccuper des épines, nous avons plus d’une fleur à cueillir. L’œuvre de M. Smith est fort décousue ; elle ressemble moins à un livre qu’à une collection de notes, et je ne conseillerais à personne d’imiter l’auteur ; mais de la part d’une nature à la fois pensive et réfléchie comme la sienne, le défaut de forme est presque une qualité, parce qu’il est une vérité de plus. M. Smith nous raconte qu’un soir, accoudé au petit pont d’un village qu’il veut nommer Gravenhurst, et l’esprit encore tout rempli, d’un entretien sur les horreurs de la guerre de l’Inde, il se surprit en face d’un beau coucher de soleil à méditer péniblement sur l’antique problème du bien et du mal. Pendant plusieurs mois, les mêmes pensées continuèrent à l’obséder et à jeter leur reflet ou leur ombre sur tout ce qui l’entourait. Les arbres, la rivière, les enfans jouant dans la prairie semblaient sans cesse faire allusion l’objet de ses préoccupations. Le village entier de Gravenhurst, était tourmenté par le problème du bien et du mal. Avec ses amis, la conversation revenait si naturellement et si souvent sur le même sujet, qu’il eut l’idée de jeter sur le papier quelques-unes de ces causeries. C’est donc par une description de Gravenhurst qu’il ouvre son livre : il retrace les incidens et les objets qui ont été ses muets collaborateurs, puis il continue par une exposition de sa propre philosophie, pour terminer par des dialogues qui ont réellement tant de laisser-aller, que, pour ma part, je les accepte volontiers comme des souvenirs d’entretiens réels.

Je regrette de ne pouvoir donner une idée du joli sentiment qui respire dans toute la partie descriptive. Il y a peu de traits saillans qui puissent se détacher, car, pour peindre, ce village de Gravenhurst, nous dit l’auteur, je ne puis employer que des mots qui s’appliqueraient tout aussi bien à des centaines d’autres villages en Angleterre. Ce n’est en effet qu’un village tout ordinaire, tout banal ; tant mieux peut-être pour moi, qui me propose de rechercher ce qu’il y a de général dans l’homme et son sort. » Voici cependant deux petites scènes d’idylle qui ne se laissent pas oublier :


« Comme je traverse la prairie, je m’appuie sur la barrière qui y donne entrée ; j’aperçois un petit enfant, presque un bébé, trébuchant dans les grandes herbes. Les hauts boutons-d’or ont poussé plus vite que lui et les reines-marguerites masquent à sa vue la cabane voisine où habitent ses parens. L’enfant a perdu son chemin au milieu des fleurs qu’il venait cueillir ; il ne sait de quel côté tourner dans cette jungle d’herbe tendre. J’entends un cri de détresse ; — un autre enfant, une petite fille qui a quelque deux ans de plus, j’imagine, accourt à son aide, le caresse et le calme, le reconduit à la cabane, qui est leur demeure à tous deux. Avec quelle gentillesse elle protège, et avec quel orgueil, elle qui est assez grande pour voir par-dessus les herbes ! Vous devinez que la bonne, l’aimable petite créature répète une leçon apprise, qu’elle fait comme elle a vu faire à sa mère ; vous remarquez avec un sourire le sentiment déjà complexe (sentiment de puissance mêlé d’amour) qui se révèle dans son zèle de protectrice ; vous observez comme le fil de la vie, alors même qu’il est le plus soyeux, se tisse vite de peine et de plaisir. Vous savez en outre que, sous le chaume de cette maison vers laquelle les deux enfans s’en vont la main dans la main, il bat un cœur de mère, source de cet amour mutuel, un cœur tendre et vrai dont vous oseriez à peine diminuer les anxiétés… »


La petite fille reparaît encore plus loin :


« Certains maux, dites-vous, ne poussent pas à l’action, ne mettent en jeu aucune énergie. Ce sont des maux qu’il faut simplement endurer, soit ; les endurer, c’est en triompher, c’est en tirer une force et une fierté… Je retourne à la prairie où j’ai vu les deux enfans au milieu des fleurs. L’enfance me fournira mon exemple. Cette fois je rencontre la sœur aînée toute seule. Elle ne me voyait pas ; je pus l’observer à son insu. Une touffe luxuriante d’orties poussait à côté de la haie ; je la vis avancer lentement, résolument sa petite main et toucher une des feuilles. Elle voulait essayer si elle pourrait supporter la douleur, la grave petite Spartiate ! Je lui demandai si elle savait que l’ortie fût piquante. Oh ! oui, elle le savait ; mais, ajouta-t-elle en rougissant moitié de souffrance, moitié de se voir observée, maman dit que si nous ne savons pas supporter la douleur, nous ne serons jamais bons à rien. Je voulais essayer ; cela ne fait pas tant de mal. — Ah ! petite Annette Foster, il n’y avait pas besoin d’aller chercher l’ortie, mais tu as bien supporté la cuisson, et je ne doute pas que tu ne supportes bien de plus grandes épreuves. »


Nous avons déjà fait connaissance avec le général Mansfield. Sa nièce Ada, qu’une infirmité a rendue plus réfléchie sans lui enlever la grâce de la femme, joue comme lui un rôle important dans les dialogues, et l’auteur se souvient ici d’avoir été poète dramatique : quelques touches lui suffisent pour faire vivre sous nos yeux ces deux figures principales. L’histoire des jeunes amours du général est d’un pathétique doux et simple. Officier sans fortune, au moment de s’embarquer pour l’Inde, il était allé dire adieu à une jeune fille qu’il aimait sans s’être déclaré, et en partie pour cacher son trouble sous les formes d’une vieille galanterie chevaleresque, il lui avait baisé la main en mettant un genou à terre. Le respect de la jeune fille pour sa main baisée, la tranquillité avec laquelle elle réserve son cœur en se disant qu’il sera pour lui s’il le demande, le retour de Mansfield qui n’a pas oublié et qui le demande, son bonheur enfin et la mort de la seule femme qu’il ait aimée après trois ans à peine de mariage, tout cet épisode forme un arrière-plan qui jette un intérêt particulier sur les opinions du général, car c’est ce même homme qui a aimé et qui a connu les horreurs de la guerre, qui a possédé et qui a perdu la seule joie infinie de la terre, c’est cet homme capable d’affection et de désespoir qui parle ainsi de la vie :


« Pour moi, si j’avais quelque talent d’expression, si j’étais capable de prononcer ou d’écrire une parole qui pût remuer ou convaincre une douzaine d’hommes en Angleterre, je prendrais pour texte ce fait merveilleux de l’existence humaine. Je voudrais dire mon mot pour faire aimer, admirer ce grand don de la vie. Je voudrais montrer comment à lui seul il renferme d’innombrables trésors, — des trésors, entendons-nous, qu’il s’agit en général de gagner, de conquérir par l’énergie et de défendre par la fermeté. J’ai bien peu à offrir à l’inertie ou à la pusillanimité. Le progrès ! les beaux jours à venir ! Soit ! Croyez dévotement au progrès : c’est une généreuse et noble foi ; mais elle ne signifie rien, excepté chez l’esprit noble et généreux. Le progrès ! oui certes, autant que possible ; mais si, dans le monde tel qu’il est, vous ne trouvez rien qui soit digne de votre amour et de votre admiration, vous auriez beau vivre des milliers d’années, vous ne retireriez aucun bénéfice du progrès de l’espèce. Si cette vie de tous les jours, avec ses affections et son mouvement de pensées, avec ses joyeuses surprises et ses tendres chagrins, si ces choses vulgaires n’ont pas gagné votre respect, je ne sais pour ma part quelle utopie pourrait valoir un fétu… Ces banalités-là dureront, je l’imagine, aussi longtemps que les autres banalités qui s’appellent la terre, le soleil, les étoiles. Si, je le répète, vous ne trouvez rien de divin dans l’amour de la femme et de l’enfant, dans l’amitié, dans les volontés énergiques tendant au bien général, d’où attendez-vous donc votre progrès ? de quels élémens espérez-vous le voir sortir ? »


La philosophie de l’auteur s’indique assez complètement dans ces paroles, et elle s’y montre par son meilleur côté : on sent là qu’il n’est pas seulement un raisonneur optimiste, et qu’il a réellement en lui toutes ces dispositions aimantes et sympathiques qui sont la seule source véritable du contentement ; mais c’est de ses argumens qu’il s’agit. M. Smith n’a pas la prétention d’innover. Il n’a aucun paradoxe à énoncer pour surprendre ou amuser le lecteur. « Ses vues, nous dit-il, sont simplement celles qui doivent se produire à une époque scientifique comme la nôtre. L’optimisme qui viendrait bravement déclarer que nous sommes ici dans le meilleur de tous les mondes possibles n’appartient pas à un siècle qui comprend les limites de ses connaissances. Pour parler du meilleur des mondes, il faudrait être capable de comparer entre eux une multitude de mondes. Ce que nous nous disons, nous hommes de ce temps, c’est que le seul monde dont nous sachions quelque chose est un, qu’il forme un grand tout, un système compacte où le simple est le principe du complexe, où l’infime est la base de l’élevé, et qu’il est vain de chercher querelle à telle ou telle des parties, à moins de pouvoir s’attaquer au tout, ou à moins de pouvoir détacher ce détail qui soulève nos critiques de toutes les grandes lois qui constituent l’ensemble. »

La folle idée m’est souvent venue que, si j’étais Jupiter, : je punirais les hommes de leurs murmures en leur accordant le pouvoir magique de refaire à leur gré l’univers ; je voudrais que leurs souhaits s’accomplissent à l’instant, que tous leurs rêves d’âge d’or, de perfection, de beau idéal, devinssent une réalité. Seulement j’y mettrais une condition, qui n’est pas peu de chose, il est vrai ; mais je serais Jupiter, et les miracles ne me coûteraient rien : j’ordonnerais que, malgré toutes les incongruités et les impossibilités, de leurs désirs, le monde restât obstinément debout, et je les condamnerais à supporter, sans pouvoir mourir, la vie qu’ils se seraient faite, — pas trop longtemps pourtant, ce serait trop cruel, mais assez longtemps pour qu’ils pussent faire l’expérience de leur sagesse.

L’auteur de Gravenhurst est moins sévère : il se contente de justifier la création en nous mettant au défi de supprimer un seul des élémens que nous dénonçons comme un mal sans faire écrouler tout ce que nous aimons comme un bien, tout ce que nous tenons le plus à conserver. Par rapport à l’individu, la souffrance et le mal ne sont que trop réels, M. Smith ne songe ni à nier ni à atténuer cette vérité ; mais il cherche à prouver que la douleur est simplement l’accident, et que le mal, sous toutes ses formes, remplit lui-même un ministère bienfaisant, qu’il n’est en tout cas qu’une suite et un corollaire nécessaire d’un plan général combiné tout entier pour le bien de l’ensemble, pour la joie des créatures. Si ce monde de la nature et de l’homme n’est pas le plus heureux de tous les mondes possibles, au moins est-ce un monde où le bonheur est la grande fin et le grand résultat, le produit net des lois qui régissent tous les faits de détails.

C’est à peu près la thèse que soutenait Malebranche. Ne pourrait-on pas lui reprocher d’amoindrir le Créateur pour le disculper ? N’est-ce pas se faire une idée bien finie de l’être infini que de le traiter et de l’excuser comme un homme qui a établi dans sa famille les meilleurs règlemens, et qui n’est pas cause si, en s’occupant du général, il n’a pas pu pourvoir à tous les cas particuliers ? Je laisse à d’autres le soin de le décider. Du reste, le mérite de M. Smith est bien moins dans ses axiomes que dans les développemens dont il les appuie. Avec une grande richesse de fines observations et d’exemples parlans que le poète chez, lui fournit à l’observateur, il nous fait suivre à travers les faits l’entrelacement de la joie et de la douleur, les utilités et les bienfaits secrets de la maladie, les racines par lesquelles le bien plonge dans le mal et y puise sa nourriture. Il nous montre comment la souffrance est l’aiguillon de notre activité, la mère de notre développement, comment elle est le travail pénible d’enfantement d’où sortent toutes les énergies et les facultés qui sont notre gloire, et qui, une fois nées, trouvent en elles-mêmes d’incessantes jouissances, car ce qu’il nous faut, c’est de la vie, toujours plus de vie, et une vie plus pleine. Il nous, montre comment la douleur encore est la principale source de la sympathie qui nous unit les uns aux autres, qui constitue la base de la société humaine, le lien de la famille, le principe de nos plus douces affections.


« Sans doute nous prenons part aux plaisirs non moins qu’aux peines de nos semblables ; mais le bonheur, même que nous partageons implique toujours plus ou moins la joie d’échapper à quelque danger, et, à parler en général, cette forme de sentiment n’appartient qu’à une phase avancée d’éducation et de développement. Aux premiers âges des sociétés, la sympathie qui répond à la douleur, aux blessures, à la mort, exerce une bien plus grande influence ; l’élan qui, en face de l’individu attaqué ou abattu, enrôle de son côté les passions de vingt hommes, voilà le grossier commencement de la justice criminelle et de la réprobation morale.

« La mort même, le plus inévitable des maux, entre pour la plus large part dans tout ce qui donne du prix à la vie. C’est le printemps ; les mêmes ormes dont j’écoutais tomber les feuilles séchées il y a quelques mois étoilent maintenant le ciel bleu de leurs bourgeons dorés… Les saules jettent à travers leurs branches une chaîne de pâle verdure, chaîne si légère, qu’elle ne parvient pas à arrêter la plus jeune brise qui joue dans cette brillante matinée de mai. Moi pourtant, elle m’arrête, elle retient mes pas et mon regard. Je resterais volontiers prisonnier sans mes deux peupliers, qui attendent ma visite. Ils s’éveillent de leur rêve d’hiver, et je remarque qu’ils commencent l’été avec le même éclat, la même teinte de flamme qu’ils avaient prise pour mourir en automne. Et avec la feuille vient l’oiseau, qui se hâte, au milieu des chansons d’amour, de construire son nid. D’abord ce sont des notes courtes et faibles qui tombent de branche en branche : elles me rappellent ces baisers que les enfans se soufflent l’un à l’autre ; puis vient le tapage de la joie et des gazouillemens. Est-il besoin de vous rappeler que ce renouvellement perpétuel du printemps, de la jeunesse, de l’amour, de l’enfance et de la maternité a pour condition nécessaire la sombre mort ? L’inévitable est aussi l’indispensable. Comme notre vie serait amoindrie, si nous vivions sans fin ! Comme la condition de l’homme serait stagnante ! »


Sur ces bienfaits de la souffrance, j’aime surtout cette remarque de Mansfield, que nous noircissons sans cesse les épreuves de la vie en les jugeant seulement d’après l’aspect terrible qu’elles présentent à l’œil d’un spectateur, et en ne tenant pas compte du surcroît d’énergie qu’elles éveillent chez le lutteur qui se débat contre elles. Ailleurs déjà M. Smith avait exprimé la même pensée par une ravissante image, celle des oiseaux de mer qui volent dans la tempête, moitié ailes, moitié rafale, comme nous sommes nous-mêmes, nous tous qui avons un vol quelconque. Notre force est moitié à nous, moitié à la nature.

Mais le mal moral, le meurtre prémédité et accompli par malice ?… Depuis longtemps déjà, Goethe avait répondu que sans l’ombre il n’y aurait pas de lumière. « C’est une vérité claire comme un théorème d’Euclide, que le bien moral et le mal moral prennent en même temps naissance. Vous dites que les mobiles, les énergies de l’homme devraient être uniformément gouvernés par la conscience et la raison. Eh ! comment donc l’homme pourrait-il avoir une conscience et une raison, s’il n’était pas sujet à être emporté par des passions malfaisantes ? La conscience ne consiste pas à fonctionner machinalement suivant une certaine loi ; elle consiste à vouloir vivre d’après une certaine loi, à s’imposer soi-même, ou à accepter une bonne règle. Supposons une race d’êtres qui, par instinct ou par suite de passions admirablement équilibrées, auraient toujours agi de la manière la plus bienfaisante pour l’ensemble, il n’y aurait plus eu de place chez eux pour une force morale quelconque. Il y aurait eu des actes que vous pouvez considérer, si cela vous plaît, comme un code parfait de moralité en action : toujours est-il que ces actes n’auraient pas été déterminés par des sentimens de responsabilité, de devoir, de mérite. La morale eût été aussi étrangère à ces machines vivantes qu’elle est étrangère aux castors et aux fourmis. »

Mais les fureurs effrénées et les monstrueuses folies de l’homme barbare ?… Toutes ces fureurs, ces folies sont simplement l’explosion des instincts qui ignorent leurs limites, et ne peuvent les apprendre que par les représailles qu’ils provoquent. En elles-mêmes, les passions que nous nommons mauvaises sont des organes indispensables à la vie. Depuis la faim, l’épouvante et l’aveugle égoïsme, qui ont déterminé les premières agrégations, depuis la cruauté, l’orgueil, le fouet du maître, qui ont contraint l’indolence, encore incapable d’agir par prévoyance, à commencer la longue odyssée de l’industrie, il n’est pas une des forces les plus accusées de notre nature qui ne soit entrée et qui n’entre encore comme un facteur dans nos vertus et nos meilleures œuvres. La colère et la vengeance sont les germes de la justice sociale et de l’indignation ; l’orgueil est l’aliment du respect de soi-même. L’amour même procède de la haine, comme l’union est la fille de la discorde. Patriotisme, esprit de caste, esprit de famille, toutes les alliances qui ont rapproché les hommes ont été en même temps des pactes d’agression ou d’opposition.

Enfin comment concilier l’origine du mal avec un Dieu bon ? — Regardons en face cet épouvantail, réplique toujours M. Smith, et il se réduit à rien. « Un chien ou un idiot nous blesse, il n’y a là qu’un accident, un mal naturel. Si l’action malfaisante devient chez l’homme un mal moral, c’est parce qu’elle est le propos délibéré d’une créature qui se préoccupe ou qui peut se préoccuper des intérêts de la société et des jugemens présumés de Dieu. Ajoutez à la passion de l’animal une raison capable d’appréciations morales, vous avez l’origine du crime et du vice. On voit par la l’impossibilité de les attribuer à un agent diabolique. De quelle manière sont-ils entrés dans le monde ? Ils y sont entrés par le développement de l’intelligence humaine, par l’apparition chez l’homme d’un principe plus élevé. » S’en épouvanter comme d’un désordre qui fait tache à l’œuvre divine, c’est s’indigner que Dieu ait couronné son œuvre par la plus sublime de ses créations, c’est lui reprocher d’avoir fait de nous des êtres moraux capables de connaissance, de volonté et de grandeur. » Ainsi, conclut M. Smith, la création entière, nature et humanité, se présente à nous comme une grande pensée harmonieuse et toujours ascendante. Dans les étages inférieurs de l’univers, tout gravite vers l’homme, vers l’intelligence progressive de l’homme. Toute cette nature qui ne pense pas a pour but ou pour couronnement l’être pensant, chez qui elle éveille la connaissance et le plaisir, chez qui elle devient vérité et beauté, et cet être lui-même est le début d’une évolution où l’erreur mène au vrai, le vice à la vertu, l’emportement effréné à l’empire sur soi-même. À partir de ses passions et de ses appétits les plus élémentaires, qui tous ont un rôle marqué et en apparence indispensable pour élaborer les progrès futurs, nous voyons l’homme s’élever régulièrement à des émotions plus nobles, à des vérités de plus en plus hautes. Du point culminant où il parvient à la fin, ce n’est peut-être pas sans quelque chagrin et quelque mépris qu’il reporte ses regards sur les élémens inférieurs de sa nature. Cela n’est pas sage, s’il ne reconnaît en même temps les énormes obligations qu’il a envers eux, s’il ne sent qu’ils sont la base même de l’édifice intellectuel qu’il a construit. Les élémens supérieurs peuvent prédominer, ils peuvent même, une fois développés, se faire à eux-mêmes un point d’appui indépendant. Pour autant, ils n’auraient jamais pu se développer sans l’assistance des élémens inférieurs. Le tout est un. »

Ici la philosophie touche de bien près à la théologie, et en vérité la religion tient tant de place dans le livre de M. Smith que l’on se demande si, sciemment ou à son insu, sa pensée principale n’a pas été de combattre ou d’émettre certaines idées religieuses. À l’égard de la foi, il ne montre pas seulement un esprit indépendant et hardi ; il m’apparaît aussi comme une intelligence qui traverse une phase particulière, qui est en train de s’éloigner des croyances chrétiennes. Lorsqu’au lieu d’en être encore à chercher et à découvrir ce que la raison peut objecter à la foi, on a déjà terminé cette besogne, et que les objections ont perdu l’attrait de la nouveauté, on ne doute peut-être pas moins, mais on est moins satisfait de son doute. On l’a en soi, il est ce qui règne dans l’esprit, et par conséquent ce qui ne peut manquer, comme tous les pouvoirs régnans, de provoquer l’opposition. En fait d’idées aussi, posséder, c’est apprendre par expérience les inconvéniens et les insuffisances de ce que l’on possède. Toujours est-il que pour nous cette attitude de l’auteur à l’égard de la religion n’est pas ce qu’il y a de moins curieux dans son livre. Je ne voudrais pas grandir M. Smith en le présentant comme un type du siècle, comme une expression des formes nouvelles que prend de nos jours en Angleterre l’éternelle révolte de la raison contre la foi, — et pourtant il est certain que l’auteur de Gravenhurst se ressent largement de certains courans de pensées qui circulent autour de lui, et dans un autre sens la nature des convictions religieuses qu’il avait sous les yeux n’a pas moins marqué en creux sur ses idées. Notre siècle est loin de l’époque de Voltaire, et l’Angleterre protestante n’est pas moins éloignée de la France catholique. Avec M. Smith, il ne s’agit plus d’une polémique décidée contre l’influence sacerdotale : elle ne signifierait rien sur le sol anglais. Il ne s’agit pas davantage de cette incrédulité du XVIIIe siècle qui tournait directement à l’irréligion et volontiers à l’immoralité : cette philosophie-là a fait son temps, et ce qu’il en reste n’est qu’une vieillerie attardée.


« Depuis mon retour en Angleterre (fait dire l’auteur au général Mansfield), rien ne m’a plus frappé que le sérieux et la ferveur qui s’étaient introduits de part et d’autre, dans les polémiques religieuses ; mais ce qui m’a paru tout à fait digne d’attention, c’est le mouvement qui tendait à rapprocher une partie de l’église chrétienne, — celle qui y représente la critique et la philosophie, — et le camp opposé des penseurs qui ne s’en rapportent qu’à la raison. Il m’a semblé qu’il existait un petit noyau de chrétiens qui étaient presque résignés à abandonner le principe de la révélation, à la seule condition d’être assurés que certaines vérités importantes de la religion seraient généralement acceptées comme reposant sur la raison humaine. D’un autre côté, il s’est produit parmi nous un nouveau scepticisme, scepticisme grave et pieux, qui sent sa responsabilité envers Dieu et envers l’homme, et qui se demande avec anxiété comment il prendrait soin de la société, si elle se trouvait jetée entre ses bras. Je n’ai pu m’empêcher d’observer combien nos incrédules modernes tenaient du croyant, combien nos croyans tenaient de l’incrédule. »


Sur une objection de sa nièce Ada, qui remarque très justement que la foi aussi s’est renouvelée chez le chrétien moderne, le général reprend :


« Cela peut être, mais ce que j’ai aperçu, c’est moins un nouvel esprit de foi qu’un nouvel esprit de critique, et un esprit de critique dont la tendance était hostile à ce que l’on peut nommer, pour plus de brièveté, le principe de la révélation. »


Pour sa part, ce que M. Smith attaque plus particulièrement, c’est la morale et la psychologie du christianisme, ce sont les deux bases précisément sur lesquelles repose le christianisme protestant : l’idée du péché d’abord, c’est-à-dire d’un vice qui a son siège dans notre propre manière d’être, et en second lieu l’idée des châtimens et de la réprobation auxquels cette seule souillure nous expose au-delà de la tombe. Il est assez vain de décider ce qui serait arrivé si Annibal ne s’était pas arrêté à Capoue, et, cependant je ne puis m’empêcher de croire que M. Smith, s’il eût vécu en France, n’aurait jamais écrit Gravenhurst. En présence du catholicisme, qui, sauf la part faite à l’imagination, est avant tout une règle de moralité terrestre, un système de direction pour amener les hommes à bien vivre, il est probable qu’une intelligence active, comme celle du penseur anglais se serait tournée surtout du côté des inconvéniens de l’utilitarisme ; mais en présence du protestantisme c’est contre le spiritualisme protestant qu’elle s’est exercée, contre la tendance qui est l’âme de tout spiritualisme, celle qui regarde au mobile intérieur plutôt qu’aux actes, qui fait résider le mal dans l’état de la volonté, dans la nature du sentiment d’où résulte la détermination, et qui a pour idéal, non plus exclusivement d’amener l’homme à pratiquer les actions les plus bienfaisantes par leurs conséquences, mais de transformer les mobiles qui règnent au cœur de son être.

Comment M. Smith a-t-il résolu le problème du mal ? De la façon la plus héroïque ; en le supprimant totalement. Il ne se borne pas à affirmer que dans notre monde actuel le mal est le seul échelon par où l’on monte au bien, — ce que nul ne songe à contester ; — il ne se borne même pas à présenter absolument le mal comme une simple phase de croissance, comme le commencement normal et tout à fait indispensable du bien, — ce qui est en tout cas fort difficile à réfuter ; — il va jusqu’à nier le mal, jusqu’à éliminer ce qui fait des passions funestes un défaut morale un vice propre à l’homme, et entraînant pour lui une culpabilité, ou en tout cas une infirmité qui est sa honte à lui.

« Pourquoi l’homme, écrit M. Smith, est-il sujet à l’erreur et à la passion ? La nature même de la connaissance ou de ce que l’on appelle la raison humaine est une réponse suffisante. La grande faculté qui le distingue est la puissance qu’il a de transmuter ses expériences partielles en des vérités générales qui deviennent une norme pour ses actes et un objet de contemplation pour son esprit… L’homme fait du tort à lui-même et à ses semblables par son ignorance et sa passion. Avec le temps, les mauvais résultats de sa conduite lui enseignent la tempérance, lui enseignent l’équité ; le propre de ces vertus est d’être des leçons qui ne s’apprennent que par l’expérience du bien et du mal, et qui s’apprennent toujours peu à peu. Que l’on se retourne comme on voudra, on ne saurait échapper à cette nécessité. La connaissance de soi-même et de la vie suppose que l’on a vécu d’abord sans cette connaissance ; c’est dire qu’il faut avoir vécu au gré des passions spontanées et des impressions irréfléchies avant d’en venir à se gouverner par la réflexion et par une connaissance systématique de ce qui constitue le bonheur individuel et social. La vie supérieure a besoin de croître. Le savoir scientifique ne peut avoir pour point de départ que des suppositions et des tâtonnemens. »


Prenons-y garde, ce n’est point par un entraînement accidentel de parole que M. Smith compare la morale à une science, qu’il la réduit à une sorte d’art que l’intelligence, en acquérant la connaissance des conséquences, arrive à concevoir pour nous assurer le bonheur. Il n’y a pas jusqu’au nom sous lequel il aime à désigner la Divinité qui ne révèle son idée dominante. Il l’envisage constamment comme la raison suprême, je pourrais ajouter, comme la raison infinie au service de la philanthropie infinie. À propos de la vie future, il répète qu’à ses yeux le châtiment ne saurait être qu’un moyen utile de répression, un moyen destiné en tout cas à produire un résultat avantageux, et que si Dieu, comme on l’a prétendu, punissait le péché uniquement à titre de péché, uniquement par suite d’une hostilité et d’une répulsion que la sainteté divine éprouverait pour le mal moral, il serait incapable pour sa part de concilier ce fait avec l’idée que Dieu ait pu être le créateur de notre monde. Contre ceux enfin qui croient à l’existence d’un sens moral spécial, il soutient que cette prétendue faculté de conscience est purement le jugement que nous portons sur notre conduite en la jugeant d’après des règles qui ont grandi chez l’homme avec le développement de sa raison et de ses affections. Ce dernier mot vient là assez étrangement sans que l’auteur s’aperçoive qu’il appartient à un autre ordre d’idées. M. Smith ailleurs traduit beaucoup mieux sa pensée en disant que le sens moral n’est que la raison jugeant pour le bien de l’ensemble. Il n’y a pas à s’y tromper : c’est là, de toutes pièces, le vieil utilitarisme de Bentham et de Paley ; c’est le vieil intellectualisme du XVIIIe siècle, la foi à la raison, et tout le système de M. Smith n’a pas d’autre clé de voûte. S’il se débarrasse de la difficulté qui a tant tourmenté la conscience humaine et qui l’a forcée à recourir à l’idée d’une chute ou d’un principe diabolique, il y réussit seulement au moyen de cette psychologie et de cette métaphysique. Son opinion décidée, celle qu’il entend nous donner comme le résumé de ce qu’il a vu en étudiant la vie, c’est que le bonheur général des créatures est le grand but de la création, et que par conséquent la morale humaine n’a pas d’autre norme et d’autre fin que l’avantage de la communauté humaine. Le mal est simplement le malfaisant, ce qui porte des fruits de souffrance ; le bien est simplement le bienfaisant, ce qui augmente sur la terre la somme du bonheur. La valeur de l’acte dépend exclusivement des effets qu’il entraîne hors de nous, elle ne dépend nullement des sentimens d’où provient la volonté. En réalité donc, il n’existe que des œuvres dangereuses et des œuvres avantageuses. Ce qu’on appelle le vice, ou autrement dit le fait d’être sujet à commettre des actions d’où sortent des souffrances, signifie simplement que l’homme n’a pas eu le temps d’apprendre les conséquences des actes. Ce qu’on appelle la vertu, ou autrement dit la volonté et le fait d’accomplir les œuvres bienfaisantes, résulte purement de ce que l’intelligence a acquis la science des conséquences. La thèse de l’auteur est ainsi prouvée et parfaitement prouvée ; oui, mais elle l’est seulement à la condition que bien véritablement le mal ne vienne que d’une ignorance, que la vertu et la générosité, comme dit M. Smith, résultent purement d’une connaissance, c’est-à-dire à la condition qu’il n’y ait rien de bon et de mauvais dans l’homme que la connaissance et l’ignorance, à la condition que toutes nos décisions ne soient déterminées que par notre savoir ou notre défaut de savoir, à la condition enfin que l’intelligence soit le seul principe de nos volontés, de nos progrès, de nos transformations.

Tout cela n’est-il pas un peu sec, et la grâce des sentimens qui enveloppent la pensée suffit-elle toujours à déguiser ce qu’elle a de glacial ? Si ce point de vue utilitaire ne fausse pas positivement les jugemens partiels de M. Smith, il leur donne souvent, il donne du moins à ses vues sur le rôle social des religions ou des superstitions un certain air de complaisante satisfaction qui ressemble à un faux sourire. Il me semble que, si je pouvais me mêler aux entretiens de l’auteur, j’aurais plus d’une chose à lui opposer. Pourquoi après tout ne le ferais-je pas ? ou plutôt pourquoi n’userais-je pas de la même liberté que s’accorde M. Smith, en me tenant moi-même dans l’ombre et en introduisant un nouveau masque pour lui répondre ?


« BUTLER. — Vous avez raison : notre monde est une unité dont toutes les parties se nécessitent l’une l’autre, et je l’admets volontiers : vous avez parfaitement montré que, dans ce monde tel qu’il est, la douleur est le stimulant nécessaire de l’activité, que le mal est la condition de la liberté qui nous rend capables du bien. Oui, tout cela est vrai dans l’économie actuelle de l’univers ; mais cela ne répond point à la véritable question, à la véritable plainte du cœur humain, car c’est à cette économie même qu’il s’attaque. Ce qu’il demande, c’est la raison d’un monde tel que le nôtre. À quoi bon cette création ? à quoi bon cette terre où l’humanité nous apparaît comme un pâle troupeau chassé par la douleur, forcé de payer chaque sourire d’une larme, chaque progrès d’une souillure ? Mon chat, quand il est bien repu, s’endort près du feu, il ne désire rien de plus. Pourquoi ne suis-je pas comme lui ? Que cette inquiétude soit nécessaire pour nous forcer à avancer, cela n’est point encore une réponse. Quand je suis arrivé à connaître un peu la vie, la tombe s’ouvre pour m’engloutir ; quand le monde aura atteint toute la perfection dont il est capable, la fin du monde viendra : la terre, comme une fleur sèche, tombera pour jeter sa semence dans l’infini. Ce sont là des mystères qu’il faut accepter, soit ! Parlez-moi de mes impuissances et dites-moi que je dois être humble ; dites-moi que la révolte est mauvaise, qu’il est plus noble d’exercer les forces que j’ai pour comprendre, aimer, admirer. Ma raison aura beau objecter, elle ne pourra pas nier : j’ai en moi une voix qui me tient le même langage ; mais vouloir me prouver que je dois être entièrement satisfait par ce que je puis savoir de cet univers, cela ne sert qu’à provoquer en moi des exigences qui s’obstinent à réclamer ; cela réussit seulement à me faire sentir comment en réalité je ne suis pas satisfait, »

SANDFORD. — Oh ! sans doute, c’est l’auteur d’Aurora Leigh qui l’a dit :

.. Pensez-y bien,
Le pauvre mastodonte, au moment de descendre
A l’état de fossile, eût peu gagné d’apprendre
Qu’en sa place un beau jour l’éléphant florirait.
Il n’était pas lui-même éléphant ; il était
Un simple mastodonte…


Je pense comme elle. Pour consoler notre génération actuelle, si elle avait besoin de consolation, je ne songerais pas à lui parler du bonheur qu’atteindra probablement quelque génération future. L’idée que chaque époque ne travaille pas seulement pour elle-même agrandit sans doute la vie présente du penseur ; mais chaque époque est complète en soi : elle renferme sa propre harmonie et son propre contentement. Le progrès n’est pas le passage du mauvais au bon, mais d’un certain genre de bien à un plus grand bien.

« MANSFIELD. — Si le bonheur se mesurait uniquement au contentement de soi-même, nous serions certainement forcés de tenir le sauvage pour beaucoup plus heureux que nous, car il est la créature la plus vaniteuse qui soit au monde… Par une disposition bienveillante de la nature, l’ignorance a toujours pour compensation la plus triomphante des vanités. Voyez l’histoire des religions : c’est justement aux époques où l’homme avait le moins sujet de s’enorgueillir, c’est seulement alors que les divinités nous sont représentées comme jalouses de l’humanité.

« BUTLERI. — Ce n’est pas au point de vue du bonheur que je parlais : aussi bien je ne crois guère aux Manfred qui se drapent dans leur désespoir philosophique ; en réalité, l’énigme de notre destinée ne les empêche pas de rire et de dormir, et si leur tristesse est vraie, c’est qu’ils ont quelque autre maladie qui épanche de ce côté ses humeurs malsaines. Sous le rapport des jouissances, je veux bien encore que notre ignorance nous donne.plus de bénéfice que de perte. Chercher sans trouver, c’est ce qui nous vaut la joie d’être sans cesse occupés à chercher ; d’ailleurs c’est à cela que nous devons ces pensées profondes et troublées qui sont le ravissement du poète, ces arcs-en-ciel faits de larmes et de soleil, comme vous disiez si bien. Mais ce qui m’étonne précisément, c’est que vous ne portiez la cause que devant notre appétit de bonheur. J’ai en moi, j’ai droit d’avoir d’autres besoins, et il me semble que vous traitez bien légèrement la plus noble des tristesses de notre être. Quoi ! voila l’homme qui aspire avec angoisse à connaître sa destinée future, et qui, en dépit de sa volonté, ne peut s’arrêter dans l’indifférence ! S’il l’essaie, les troubles, les vides, les terreurs de son être l’obligent à recommencer. Voilà l’homme qui s’efforce de plonger son regard dans ce monde de la tombe où il a vu descendre les siens, où il descendra lui-même. Le caractère le plus brave n’est pas sûr d’être toujours à l’abri de la peur ; l’intelligence la plus solide, celle qui se suffit le mieux, qui a le plus de force pour braver l’incertitude, et qui se vante le plus haut de ne jamais céder à d’indignes faiblesses, ne peut pas répondre que le lendemain, que pendant la maladie, à la veille de la mort, elle ne sera pas vaincue. Sa bravoure même, qui sait jusqu’à quel point elle est réelle ? En tout cas, laissez faire le temps ; qu’elle se blase sur l’orgueil de se montrer ou de se croire forte, que l’horizon terrestre se rétrécisse, et vous verrez ! le monde est plein de ces exemples ; vous la verrez peut-être fermer les yeux et embrasser la croyance qui se trouvera le plus près d’elle,…oui, sans choix aucun, peu importe laquelle : elle ne regardera pas même autour d’elle pour chercher la meilleure des croyances connues, elle prendra celle qui est là, celle qui lui est déjà connue… Son besoin n’est pas de croire à ceci plutôt qu’à cela, c’est de croire. Ainsi est l’homme : depuis le commencement du monde, il a fallu qu’il crût, il le faudra encore longtemps. Et vous voulez que je sourie en apprenant que cette soif éternellement condamnée à s’assouvir de mensonges, que cette prédestination à d’éternelles superstitions était nécessaire pour procurer à l’homme l’avantage et la jouissance d’être une intelligence toujours en mouvement ! Vous me dites complaisamment que cette ignorance éternellement condamnée à se persuader qu’elle a trouvé ce qu’elle ne doit jamais trouver était après tout la meilleure combinaison possible, et que je dois la tenir pour telle, parce que le doute et la foi avaient chacun son rôle à jouer dans notre développement, parce qu’il fallait d’un côté que beaucoup prissent l’impénétrable nuit pour une glorieuse lumière, afin que chaque époque eût une croyance capable de lui servir de règle, et de l’autre côté que nulle foi ne pût satisfaire entièrement l’esprit humain, afin qu’il y eût toujours des douteurs pour le forcer à imaginer de meilleures superstitions. Eh ! tout cela peut être très vrai, et, je l’avouerai sans peine, je ne conçois pas plus que vous comment l’homme eût pu avoir l’honneur de faire des progrès, s’il eût été capable de découvrir tout de suite la vérité absolue ; mais cela ne m’empêche pas de trouver bien creuses et même bien factices toutes ces considérations humanitaires et utilitaires dont, moi aussi, je cherche par momens à me payer. Je n’admettrai pas, je ne le puis pas sans avilir l’homme, qu’il y ait là de quoi contenter toutes les exigences de notre être, — et vraiment j’ai peur que notre philosophie, quand elle veut trop s’élever pour voir de haut, ne réussisse qu’à nous faire perdre le sentiment de nous-mêmes, à nous empêcher de voir et de sentir ce que nous sommes et ce que nous pensons réellement. Si notre raison est susceptible d’embrasser à la fois le présent et le passé, d’être ici et là-bas, cette omniprésence est pour elle une telle fatigue qu’en voulant trop longtemps s’enfler de la sorte elle risque à tout moment d’éclater. La bête se cabre, et elle nous jette à terre pendant que notre esprit se promène dans l’éternel et l’universel.

« ADA. — Après toutes nos généralisations, la vie est triste pour beaucoup d’entre nous. Il y a de glorieuses choses sur la terre et dans le ciel ; mais que dit notre grande femme poète [1] :

« Pour cacher tout cela, c’est assez de deux larmes ? »

Cependant ce n’est pas sur le terrain de la théologie que je voudrais porter le débat. Je ne trouve nullement extraordinaire que M. Smith n’en appelle pas à la vie future pour expliquer notre destinée terrestre, bien au contraire. Quoi qu’on ait voulu dire, c’est un rêve enfantin et souvent peu sincère, une prétention avec arrière-pensée que de nous représenter la philosophie et la foi comme deux séries d’idées qui se complètent sans s’entraver l’une l’autre. La philosophie, pour rester philosophie, doit commencer par être incrédule. Elle raisonne, elle cherche ce que peut nous révéler la raison, qui est purement la faculté de comprendre les choses visibles et de les rattacher l’une à l’autre ; il lui est donc impossible de s’aventurer dans le monde invisible de la foi : c’est sur la terre et rien que sur la terre, c’est dans les seules conséquences sensibles des faits sensibles qu’il s’agit pour elle d’en trouver, s’il se peut, les lois et les destinations. M. Smith, à mon sens, fait bien plus que de ne pas sortir de l’expérience, il a le tort de se mettre en contradiction avec elle. Ce que je lui reproche, c’est sa psychologie et sa morale, c’est une conception de l’homme qui ne cadre pas avec la nature humaine telle qu’elle se montre sur la terre, qui lui conteste des organes et des forces sans lesquels je ne puis plus comprendre les trois quarts de notre passé terrestre, qui surtout me paraît, pour la terre même, pour notre progrès et notre prospérité dans ce monde, grosse de désastreuses conséquences.

Et vraiment je m’étonne que M. Smith n’ait pas été frappé des contradictions que renferme son système. Si l’instinct du bonheur est tout chez l’homme, que signifie de justifier la douleur et de chercher à nous en consoler en faisant valoir l’accroissement de facultés qu’elle nous assure ? La consolation est excellente : pour ma part, je n’en connais pas d’autre qui puisse nous guérir de notre révolte et de nos aigreurs ; mais pour l’accepter il faut que déjà nous soyons arrivés à préférer notre amélioration et notre dignité morale à notre plaisir, c’est-à-dire il faut que l’instinct du bonheur ait été détrôné en nous par cette autre tendance qui a été appelée le sens moral, et dont M. Smith conteste l’existence.

Que signifie encore cette théorie qui nous présente la morale comme une simple règle d’intérêt général adoptée par l’individu, et qui croit nous rendre compte du vice et de la vertu en les attribuant purement à l’ignorance et au savoir ? Avec un peu de complaisance, j’admets que mon intelligence pourra m’enseigner à reconnaître la règle de conduite qui serait la plus favorable au bien public ; mais toutes les connaissances du monde ne suffiront jamais pour créer en moi l’amour du bien public, la volonté d’accomplir aux dépens de ma propre satisfaction ce qui me semble le meilleur pour mes voisins. Quel est le mobile qui règne au fond de mon cœur ? Là est tout le secret du parti que je prendrai et de l’emploi même que je ferai de mon intelligence. Ignorant ou savant, si c’est l’amour de mon agrément personnel qui l’emporte en moi, je n’userai de mon petit ou de mon gros savoir que pour tâcher de choisir habilement les moyens les plus propres à contenter mon désir. En réalité donc, la question à laquelle M. Smith croyait avoir répondu attend encore de lui une réponse ; il nous reste toujours à savoir comment nous arriverons à cet amour du bien public dont la science ne nous a pas rapprochés d’un pas.

Serait-ce qu’au fond l’auteur de Gravenhurst ne nous laisse que l’égoïsme pour nous mener au but ? Je ne le prétendrai pas précisément, quoique je ne sache guère que nous y gagnions grand’chose. M. Smith évidemment accorde à la nature humaine des instincts généreux aussi bien que des instincts égoïstes, des besoins d’affection aussi bien que des passions malfaisantes ; mais le sentiment du devoir, suivant lui, le je ne sais quoi qui a l’air de nous enjoindre la conduite que nous jugeons la meilleure, est simplement une crainte éveillée par la menace d’une loi ou par la perspective d’un châtiment. Au total, s’il échappe à la théorie de l’égoïsme absolu, ce n’est qu’en tombant à moitié dans celle de la vertu phalanstérienne, qui n’est que l’attrait de céder aux bons penchans ; ce n’est surtout qu’en donnant une fabuleuse prépondérance à l’intelligence, qui en définitive devient l’arbitre suprême de nos déterminations. Tout cela, je dois le dire, m’apparaît, à moi, comme un mélange fort peu satisfaisant de sentimentalité et de pessimisme ; cela me fait l’effet d’une idylle qui n’est pas vraie, qui n’a pas le mérite d’être gracieuse. La bonté native du cœur humain ou l’égoïsme, la morale qui est un aimable entraînement ou la morale qui n’est qu’un savant calcul d’intérêt, c’est là qu’ont abouti tous ceux qui se refusaient à croire au sens moral. Ils me rappellent une coutume fort poétique et pourtant qui trahit peut-être bien de la faiblesse, la coutume qu’ont les Italiens, à la mort d’un ami, d’envoyer des guirlandes et des corbeilles de fleurs blanches pour couvrir le lit mortuaire, et pour changer ainsi le pâle cadavre en un spectacle de beauté. Le plus clair, c’est que notre philosophie aussi aime fort à se déguiser sous des fleurs les pierres et l’âpre montée de la voie étroite. À tout prix, au prix des mensonges les plus flagrans, elle ne veut pas s’avouer qu’on n’arrive au dévouement et même à la vraie bonté que par le sentiment du devoir, par une victoire et un sacrifice. Que l’homme ait de bons entraînemens, cela n’est pas contestable : il est capable même de risquer sa vie rien que pour s’épargner un effort, rien que pour contenter le besoin qu’il éprouve de sauver un enfant qui se noie ; mais ce qui me semble monstrueux, c’est de croire que l’homme est incapable de rien de mieux. À côté d’une tendance céder à ses penchans, bons ou mauvais, mes yeux, à moi, découvrent chez lui une puissance de résister à ses entraînemens. Outre les actes qui viennent d’un laisser-aller, d’une sorte de faiblesse, et qui signifiant seulement qu’il s’accorde le plaisir de faire ce qui lui plaît le plus à ce moment, je distingue d’autres actes qui viennent au contraire d’une résolution, d’une contrainte qu’il exerce sur lui-même, des actes qu’il n’accomplit qu’en renonçant à son plaisir, et tous ces actes-là, il m’est impossible de me les expliquer par la crainte qu’éveillent les menaces des lois ou par n’importe quel calcul de notre jugement. Je ne puis absolument me les expliquer que par une faculté qui est en nous, et qui nous y décide parce qu’elle les approuve et les admire, parce qu’ils ont pour elle une beauté et un ascendant qui la subjuguent. Malgré toutes les voix attendries qui ont chanté la philanthropie et les miracles de la sensibilité, je suis convaincu qu’à bien regarder, jamais un seul homme ne s’est dévoué par pur zèle pour le bonheur d’autrui ; tout au contraire, si nous sommes zélés pour le bien d’autrui, c’est parce que nous avons l’admiration du dévouement.

Mais ce qui me préoccupe surtout, c’est la question pratique, c’est la voie dangereuse où M. Smith et bien d’autres s’efforcent de nous pousser en voulant nous donner pour guide la raison qui juge au point de vue du bien de l’ensemble. Qu’est-ce après tout que cette préoccupation et cette science de l’intérêt général ? C’est toujours l’intérêt pour mobile et le calcul pour moyen. Que nous calculions au profit des autres plutôt qu’à notre profit, il n’importe : c’est toujours l’art de nous bien diriger en n’écoutant que notre intelligence, en nous déterminant par la seule considération des avantages et des inconvéniens que notre jugement aperçoit au bout des actes. L’art en question est bien vieux, et l’expérience ne s’est pas prononcée en sa faveur. Toutes les sociétés de l’antiquité, toutes les religions païennes, en tant qu’elles ont été une règle de conduite, ont partagé et appliqué la philosophie de M. Smith : elles sont parties aussi de l’idée que le mal était simplement le nuisible, que la morale consistait uniquement à agir de la manière la plus conforme à l’intérêt général, et que la seule sagesse, la seule bonne méthode de direction était de consulter d’abord notre raison sur les conséquences des actes, pour nous astreindre ensuite, en dépit de nos sentimens, à faire ce que nous jugions le plus avantageux pour la communauté. Que l’on interroge l’histoire, et on verra où a conduit cette morale du bien public : elle a conduit au plus odieux asservissement de l’individu, asservissement des consciences, asservissement des volontés et des affections. Au nom des intérêts de l’état, on a enseigné le vol aux enfans, l’impudeur aux jeunes filles ; un des plus beaux génies de l’antiquité est allé jusqu’à refuser à l’homme la liberté de l’amour paternel. — Ce sont là de vieilles erreurs, dira-t-on peut-être, des erreurs produites par une expérience insuffisante, et dont un savoir plus complet nous a révélé la fausseté. — Oui, sans doute, nos lumières se sont accrues ; prenons garde toutefois de ne pas oublier l’influence qu’ont exercée sur nous des sentimens développés à une autre école. La raison évidemment finit toujours par découvrir que le plus avantageux pour nous est de tenir la conduite que la conscience nous recommande indépendamment de tout avantage. De nos jours, elle est arrivée à comprendre comment la dignité, la sincérité et même l’abnégation étaient une bonne politique, parce qu’elles nous rapportaient la confiance et l’affection de nos semblables. Elle s’est aperçue de cela, comme elle en est venue à voir après coup les mille inconvéniens des banqueroutes publiques, des abus de pouvoir et des autres injustices dont elle n’avait aperçu à l’avance que les utilités. Malheureusement il en est toujours ainsi de la pauvre intelligence humaine : elle ne comprend qu’après avoir vu, et elle a encore cette autre infirmité, qu’elle ne peut regarder que du côté où nos désirs du moment dirigent son attention. Si elle est habile, c’est seulement à nous expliquer comment les fautes où elle nous a poussés, en ne tenant compte que des conséquences qu’elle prévoyait, se trouvent être en définitive très funestes, par suite de mille autres conséquences qu’elle n’avait pas prévues. Voilà pourquoi il est si dangereux, pourquoi il sera si dangereux à tout jamais de ne nous diriger que d’après nos calculs d’intérêt public ou privé. Notre raison aura beau s’éclairer, elle sera toujours sûre de ne pas tout savoir et de ne pas tout prévoir ; toujours, en n’écoutant que ses prévisions de profit et de perte, nous serons positivement certains de n’aboutir qu’à des déceptions et à des fondrières. Il ne s’agit point de rejeter les conseils de notre science et de notre jugement, mais il s’agit de profiter de toutes les facultés qui sont en nous, et pour éviter les dangers qui échappent au regard de notre esprit, pour que nos préoccupations momentanées ne nous entraînent pas à des actes de nature à retomber douloureusement sur d’autres besoins de notre être dont nous n’avions pas conscience, je ne vois qu’une ressource, c’est de prendre aussi l’avis de ce tact intérieur qui nous révèle spontanément si nos inspirations sont saines ou malsaines, si elles ont ou non l’assentiment de tous les besoins et de toutes les nécessités qui existent en nous au su ou à l’insu de notre raison.

Mais je me suis bien éloigné de M. Smith pour discuter ses idées, et avant de terminer je voudrais me résumer à son égard. Je ne puis mieux le faire qu’en insistant encore sur ce point : c’est que chez l’auteur de Gravenhurst il y a un homme d’imagination et de sentiment qui s’accorde mal avec le penseur ; l’élément poétique qui se mêle à ses idées et la douce émotion qui rend l’œuvre entière si attrayante me semblent tout à fait contredire sa théorie de l’intérêt. M. Smith sait peindre ; hommes et choses, il sait tout présenter sous des aspects sympathiques. D’où peut lui venir ce talent, sinon de ce qu’il a vraiment le don d’aimer et d’admirer, c’est-à-dire de s’oublier lui-même pour s’intéresser à la beauté des choses et aux émotions des hommes ? A quelque degré que l’on soit poète, on ne l’est toujours que par là.


J. MlLSAND.

  1. C’est mistress Browning que veut désigner Ada.