Un Mort vivait parmi nous/43

La Sirène (p. 202-206).


XLIII



PIERRE…

Marthe, adossée au lit, les mains tremblantes, très pâle, le visage moite de surprise, de joie et de peur, s’élance.

Comme un coup de fouet qui cingle à la hauteur des seins, qui frappe les cuisses à les broyer, un éblouissement l’abat sur le sol.

De ses bras défaillants, elle écarte le visage penché sur elle, dont le contact est une brûlure. — Je ne t’attendais pas… je ne suis qu’une femme.

Pierre la berce et la caresse. Des larmes emplissent ses yeux.

La Solitude, vivante et nerveuse comme une maison seule dans la plaine un soir d’orage, vibre harmonieusement, et nous parle.

Ce sont des voix chaudes et tendres qui viennent de la forêt voisine.

— Demain…, dit l’Indien, demain, la route s’ouvrira sur le fleuve au soleil ; demain, vous partirez… le feu qui brûle en vous éclairera la route.

Les bras tordus, souffrant cruellement, l’Indien supplie le Silence et le Vent.

Tout près de moi, blotti, les dents secouées par la fièvre :

— Ne m’abandonne pas, dit-il.

Mais la voix de la jungle se fait plus grande encore et domine le monde. Dans la nuit chaude, elle vient comme un chant de sirènes :

— Il est là…, disent les arbres. Les hommes du placer étaient comme un parti de singes rouges après la mort du chef ; ils erraient à l’aventure, silencieux, çà et là. Et maintenant…

Un peu de vent se lève, et voici que le jardin s’anime. Les hortensias desséchés et flétris se dressent, les lotus blancs endormis sur l’eau mate étendent à nouveau leurs larges feuilles vertes et les roses frémissent.

Le village abandonné, accroché en terrasses à la colline, vide, seul et délabré comme un bourg après un tremblement de terre, frissonne et s’éveille à la vie. Des voix courent ; des ombres apparaissent sur le pas des portes ; des voix de femmes, des chants, des rires d’enfants…

D’où vient cette vie ? Les hauts panaches des cocotiers s’éploient au vent comme des chevelures dorées ; des tourbillons d’oiseaux éclatants passent très haut sur la jungle. La brume du marécage gagne lentement les profondeurs de la forêt, entraînant avec elle la brousse qui recule comme une armée en retraite.

Cependant, ils se taisent. Pourquoi parleraient-ils ? L’histoire est écrite dans l’air embrasé ; elle se déroule sur l’écran tendu par le soleil entre les lames des bardeaux. Les ombres invisibles la racontent à voix basse.

Marthe, le cœur oppressé d’angoisse, supporte avec peine le regard de Pierre.

Elle détourne la tête. Les yeux noyés de rêve de l’homme lui font mal. Ils sont fixés sur un horizon invisible et, lorsqu’ils se tournent vers elle, lointains, il lui semble qu’une lame acérée pénètre dans sa chair.

Elle est fascinée par ce regard dont rien ne la peut plus détacher, ni les voix de la nuit, ni la joie mystérieuse qui monte en elle, ni la douloureuse prière qui l’enveloppe.

Des yeux de Pierre se dégage une force qu’elle n’avait jamais soupçonnée. Ils l’attirent, la retiennent comme un aimant. Elle a l’impression de n’être qu’un jouet cédant au caprice d’une main toute-puissante.

Cela est tout différent de la domination brutale du maître, de l’attrait de l’homme ; c’est une force qui réside toute dans le regard de Pierre et qu’elle ne s’explique pas. Elle voudrait s’agenouiller, pleurer et dire des mots d’abandon.

Comment est-il possible de rester ainsi silencieux après une si longue absence ? Et ce drame qu’elle a vécu… il faut bien qu’elle le raconte…

Mais ce regard de saint et de fou, ces yeux qui fouillent en elle et qui la tiennent, fragile, domptée, impuissante comme une barque à la dérive…

— Pierre…

Et tout à coup, cédant au trouble de ses sens de femme, elle s’abat à ses pieds.

— Ce n’est pas vrai, dit-elle, ils ont menti.

— J’irai, dit l’Indien. Je lui dirai que le cœur des arbres même a battu d’amour pour elle, que les aigles ont frôlé le toit de sa maison, et que les hommes se sont entretués pour son sourire… Ceux qui restent la convoitent encore, mais aucun d’eux n’oserait la toucher par peur des autres et par peur de lui-même.

— L’âme exaspérée des hommes et des choses est comme un arc tendu à se rompre ; chacune des fibres de leur esprit et de leur corps frémit et délire. Et moi-même, de quels prodiges ne suis-je point capable désormais ? Si les hommes du camp ont abandonné la drague et les sluices, c’est parce que cette tâche était indigne d’eux, parce qu’ils ont, eux aussi, entendu l’appel, parce qu’ils sont prêts pour la grande route.

— …

— J’irai… Je lui parlerai…