Un Mort vivait parmi nous/31

La Sirène (p. 145-147).


XXXI



LA pluie tropicale ruisselle sur le toit en feuilles dans un vacarme continu. A travers les branches de la toiture ajourée, des gouttes tombent, une à une, comme des larmes.

— Les ombits, dit le vieux Saramaca aveugle, parcourent le fleuve la nuit et le rendent terrible. Ils forment comme un brouillard, et, lorsque la pirogue passe au travers, ils parlent. Parfois ils ont des formes humaines et des yeux de chat.

Cependant, le vieillard n’éprouve aucune crainte, car les ombits sont les esprits des hommes qu’il a connus et qui sont familiers.

Les hommes et les femmes de la tribu nous entourent. La présence du mineur malade et du jeune Indien leur est désagréable. Et je vois bien qu’à mon tour je dois préparer mon départ.

Les Saramacas ont de grands yeux lumineux et noyés, comme ceux des êtres qui vivent au contact de l’eau.

Une sorte de détresse m’envahit à me trouver sous le regard fixe de toutes ces prunelles. Ces hommes sont semblables à des fauves ou à des sourds.

Arrivé le premier, je dois partir le premier. Le carbet des étrangers appartient au mineur malade. Ma place n’est plus ici. Mes visites répétée » au vieillard aveugle sont sans raison ; elles troublent l’harmonie du camp et les traditions.

J’objecte en vain que je n’ai pas de pirogue, que ma vie est sans but. J’offre la poudre d’or dont je n’ai que faire.

Les regards muets et indifférents qui ne quittent plus mes yeux m’intiment l’ordre de partir sans délai.

Mais je sais que je ne partirai pas.

Pourquoi ?

Demande au vent et aux lucioles qui zigzaguent dans la nuit… Demande à la Solitude, qui, seule, connaît l’angoisse de mon âme.

Dans la nuit profonde, passent, à ras du sol, des bruits d’autrefois qui semblaient à jamais effacés de ma mémoire, dont le retour est mystérieux et lointain, comme s’ils venaient d’une existence antérieure : ce sont les chants des mineurs au placer Elysée, les aboiements des chiens, le souffle métallique de la drague au travail ; très loin, dans le fond du marécage, les appels des coupeurs de bois. Ce sont, aussi, les senteurs des jasmins et des bois de rose. Voici, suspendu dans la clairière, le jardin de Marthe où les roses rouges de France ont fleuri.

Les souvenirs très doux qui semblaient perdus, et qui sont là présents et vivants dans la lumière d’une hallucination, enveloppent mon âme et me grisent, comme l’apparition au tournant du chemin de la maison familiale, après la longue absence.

Pourquoi ?

Demande au Silence… demande à la Forêt, dont l’âme frémissante et parfumée connaît le secret du cœur de l’homme.

Demande au Fleuve… lui seul connaît les terres mystérieuses où l’homme n’est jamais allé… il est la route de la vie, l’artère qui contient le sang chaud de la jungle.

Des papillons bleus, aux ailes d’oiseaux, palpitent dans le crépuscule.

Derrière la cloison en bardeaux, Pierre Deschamps râle lamentablement.

— Interroge le Fleuve et les arbres éternels…

La brume floconneuse du soir monte en spirales de la rivière. Les feuilles de bananiers, larges et creuses, emmitouflées d’ouate blanche, ressemblent à des berceaux recouverts de dentelle.

Comme une lente marée de neige, la brume gagne peu à peu l’immense dépression de la vallée.

Assis au pied du boucan où gémit Pierre Deschamps, j’attends que le jour se lève, le jour qui portera la lumière aux arbres immobiles, au vieillard aveugle, au fleuve et au mineur blessé qui ne sait pas encore…