Un Mort vivait parmi nous/01

La Sirène (p. 11-15).


CHAPITRE PREMIER



CE n’est pas ici une place pour une femme… dit l’ingénieur.

Le boy eut un éclat de rire et sauta à pieds joints dans un godet de la drague pour éviter une gifle qui fit une arabesque dans le vide.

Un Indien bâti en géant, se dandinait, les pieds dans la boue.

— Nous l’avons chargée à Mana, avec la ferraille, dit-il. Elle a payé son passage de trois barils de corned-beef. Elle ne doit rien. Elle est là…

— Il n’y a rien à faire pour une femme ici… répéta Delorme, les mains derrière le dos.

Quelques hommes étaient assemblés autour de l’ingénieur. L’Indien les dominait tous. Haut de deux mètres, il avait une poitrine et un cou anormalement développés, la mâchoire massive et des jambes en forme de colonnes qui s’enfonçaient dans le sol, comme des troncs d’arbres. Tout, dans son visage et dans la puissante structure de son corps, indiquait un être dont la force était l’unique loi. Cependant, ce qui impressionnait surtout en lui, c’était son regard fixe de fauve. Ses prunelles brillaient d’un feu noir de diamants ; et il y avait, dans les cavités profondes de ses yeux, une lueur phosphorescente que l’éclat du jour voilait comme un brouillard.

La nuit soudaine des tropiques s’annonçait par la chute d’un toit de brume sur la forêt. Une équipe de coupeurs de bois déboucha de la brousse et s’engagea sur le sentier de la colline opposée, semblable à une longue chenille noire.

Le veilleur de nuit escalada l’élinde de la drague, une lanterne à la main.

Le lourd silence du soir mettait une ombre livide sur les visages exténués des hommes.

Delorme haussa les épaules, et dit :

— C’est bien.

Quand le cortège arriva au camp, la jeune femme était déjà là.

— Je suis, dit-elle, la femme de Pierre Deschamps. Je viens rejoindre mon mari. Il m’a écrit…

— Pierre Deschamps est parti depuis deux mois. Il a pris un chantier à Enfin.

Delorme s’assit sur la table, plaça ses jambes en croix et commença à racler au couteau la boue qui couvrait ses bottes.

Un forçat évadé, très pâle, les yeux injectés de bile, le corps décharné par les longues fièvres, rampait autour de la table, à la façon d’un esclave, en disposant les assiettes en bois, les verres et les préparatifs du repas.

Se tenant à distance respectueuse, par crainte des coups, il dit, les yeux tournés vers l’ingénieur :

— Faut-il mettre un couvert pour la dame ?

Delorme ne répondit pas. Il se dressa pour enlever sa veste de cuir, s’étira longuement et partit en sifflant.

Des lucioles, qui tremblaient dans l’encadrement de la porte, entrèrent soudain d’un trait et disparurent noyées par la lumière des lampes.

Les hommes qui arrivaient étaient tous semblablement vêtus de culottes de toile bleue, retenues par de larges bretelles de cuir sur une chemise de flanelle. Ils portaient tous une barbe grossièrement taillée à la tondeuse et de grands chapeaux américains en feutre épais.

Ils étaient de races différentes, mais la vie qu’ils menaient les avait réduits à peu près à un même type : visages émaciés par la fièvre, durcis par le travail et les privations, muscles de fer, regards aigus comme ceux des bêtes habituées au danger toujours présent.

On distinguait avec peine les mulâtres et les blancs. Les visages, brûlés par le soleil, avaient le même éclat, ardent, patiné, sous la barbe malsaine. L’accent créole, aux r mouillés, distinguait les hommes nés sous les tropiques.

Noirs et blancs, métis d’Indiens et mulâtres, tous savaient ce qu’est la vie. Ils avaient eu la même part d’aventures sur cette terre pétrie d’or ; ils avaient le même amour farouche de la liberté, la même passion pour l’or vierge. Prospecteurs et mineurs, nés pour la plupart à la Guyane, ils ne pouvaient concevoir qu’une autre vie pût être vécue.

La lutte en commun, les dangers et le travail partagés chaque jour, dans le même idéal, l’étroitesse même de l’horizon de leurs âmes, leur donnaient cette fraternelle égalité qui supprimait les barrières des races. Seuls, les noirs purs gardaient une orgueilleuse réserve qu’ils s’efforçaient en vain de masquer sous l’affabilité naturelle à la race.

Delorme, l’ingénieur de la drague, avait été nommé directeur par la Compagnie. Il n’utilisait ce titre que pour la signature du courrier aux rares jours où un canot descendait à Mana. Loubet, le chef mécanicien, avait gardé de son long séjour sur les vapeur de la Transat la démarche ivre des matelots. Le magasinier Ganne, long et décharné, chantait. Il n’avait ni âge, ni nationalité, ni race. Il parlait le taki-taki des Saramacas et la langue rauque des Indiens aussi parfaitement que le hollandais, le français et l’anglais. Les maraudeurs venus des colonies voisines de Surinam et de Demerara reconnaissaient par là son autorité, dont il usait pour frauder les balances à or.

La jeune femme les dévisageait ainsi, cherchant à lire sur le visage de chacun d’eux, l’histoire d’une vie tourmentée.

— Vous partirez au premier canot, dit tout à coup Delorme, tournant ses yeux bleus au regard aigu sur la femme à qui personne n’avait parlé pendant le repas.

— Nous attendons un canot sous huitaine… si la baisse des eaux le permet, acheva-t-il.

La jeune femme, les coudes sur la table, soutenant de ses mains une tête fleurie de boucles blondes, dit après une longue hésitation :

— Pierre Deschamps ne vous a-t-il jamais parlé de moi ?

Les hommes secouèrent la tête.

Le forçat avait accroché un hamac dans un angle obscur de la salle. Pour se protéger des vampires, il portait une cagoule, faite avec la toile d’un sac de farine, et qui le faisait ressembler à un moine ou à un bourreau.