Un Mariage à Mondorf/03

Imprimerie de la Société St-Paul (p. 32-49).


III


Le mardi suivant, la famille Dubreuil se mit en route à destination de Mondorf-les-Bains, Rose, la fidèle gouvernante, et tous les domestiques de l’hôtel, gens attachés à leur maître depuis l’enfance, étaient partis la veille pour la Touraine, les uns s’en allant passer dans leurs familles les trois mois que devait durer l’absence de M. Dubreuil, les autres envoyés à Beautaillis, où le régisseur avait ordre de les accueillir comme d’habitude et de les occuper au mieux des intérêts du propriétaire.

Au début du voyage, dans le compartiment très confortable de première où l’on s’était commodément installé, Marcelle fut d’une gaieté inaccoutumée. L’idée qu’elle se faisait de Mondorf, à tort ou à raison, le nom même de cette localité où l’on allait passer les vacances, le hasard qui voulait qu’aucun inconnu ne fût monté dans leur wagon, la matinée fraîche et tout ensoleillée de ce beau jour de mai, tout la rendait heureuse et satisfaite. Elle battit des mains quand le train coupa la ligne des fortifications de l’enceinte de Paris, se pencha hors la portière pour envoyer à la grande ville son adieu moqueur, puis se mit à babiller gaiement avec Raymonde.

Dans le coin du coupé, M. Dubreuil lisait les journaux du matin, absorbé depuis un instant par l’explication fort ingénieuse que donnait un journaliste des combinaisons financières proposées pour le budget de 1888. Entre son regard préoccupé et la feuille qui tremblait des cahots de la voiture, les arbres, les maisons, les viaducs étendaient rapidement leur silhouette vertigineuse : Pantin, Lagny, Villcmomble, Noisy-le-Sec paraissaient dans le cadre de la portière, y étranglant, l’espace d’un éclair, leurs panoramas joyeux, puis filant à grande vitesse pour disparaître bientôt dans un vaporeux lointain.

Il ne voyait toujours rien, épluchant entre les les lignes les commentaires du courriériste…

Mais, tout-à-coup, il lui devint impossible de lire : le papier tremblait si fort qu’il semblait secoué par les hoquets d’un joyeux éclat de rire. C’était drôle, et quelle extravagance de son imagination : il lui semblait entendre distinctement ce rire du papier ! Pour couper court à cette illusion drôle, il leva la tête et chercha Marcelle.

Alors le mystère du papier rieur s’expliqua : la folle gamine, aux pieds de son père, s’était accroupie riant aux éclats, tandis que du bout de son doigt tendu elle agitait vivement le journal.

— Enfin, dit-elle, je t’ai tiré de ta politique maudite. Et maintenant, petit père, sois sage, n’est-ce pas, et conte-nous quelque chose… Tiens, Château-Thierry ! Nous voici dans l’Aisne…

— Oui, acheva M. Dubreuil, en pleine sous-préfecture. À propos, mignonne, tu sais que tu vas devoir changer ton manuel de géographie : M. Goblet les supprime, les sous-préfectures !…

— Ah ! tu n’es pas gentil. Je t’enlève ton journal pour que tu laisses la politique en repos et voici que ton premier mot est pour en reparler ?

— Au fait, tu as raison, ma chérie. Que peut bien nous faire la proposition de M. le sous-préfet et la suppression de tous les Goblet de France !… Pardon, c’est le contraire que je voulais dire : la proposition de M. Goblet et la suppression des sous-préfets….

À cette distraction, la belle humour avait repris de plus belle et l’on riait encore que déjà le train filait à travers les premiers villages champenois.

M. Dubreuil se mit à parler de la Champagne, de ses vignobles immenses, de ses vins pétillants. Mais comme il en était au beau milieu de ses explications sur la fabrication des vins mousseux, le train s’arrêta et le garde, longeant le quai de son pas uniforme, se mit à crier d’une voix nasillarde et traînante :

— Épernay ! Dix minutes d’arrêt ! Buffet !

— Tiens, une idée ! dit M. Dubreuil. Puisque nous parlions de vin mousseux, l’occasion serait excellente de joindre l’exemple au précepte, comme on fait dans la grammaire, et de boire un verre de Champagne. Personne sans doute ne s’avisera de venir nous déranger en s’installant auprès de nous : je cours au buffet et je reviens…

Mais comme il reparaissait sur le quai, rapportant une demi bouteille carte d’or et une flûte, il eut une vive contrariété. Ce coupé où il était resté jusque là si tranquille, seul avec ses filles, un jeune homme l’escaladait, aidé, soutenu plutôt par un grand gaillard de laquais, chargé de fourrures et de couvertures de voyage. Quel ennui !… En reprenant sa place à côté de Raymonde, répondant d’un léger haussement d’épaules qui voulait dire : « C’est dommage, mais qu’y faire ! » au regard consterné de ses filles, il salua pourtant avec politesse le compagnon de voyage dont le hasard les gratifiait si malencontreusement.

Du dehors, perché sur le marche-pied et se retenant des mains à la portière, le domestique saluait aussi :

— À tout à l’heure, Monsieur Fernand ! Je viendrai à tous les arrêts du train m’informer de ce que vous pourriez désirer…

Le jeune homme répondit d’une voix à demi éteinte :

— Bien, Jacques, merci !

Puis il tira sur ses genoux le pan d’une couverture et, appuyant la tête sur les coussins du dossier, il se mit à sommeiller.

Le train repartait lentement. L’aspect pitoyable de celui que le domestique avait appelé Monsieur Fernand avait répandu dans le coupé un air de contrainte étrange, et quand M. Dubreuil eut tranché les fils qui retenaient bouchée sa demi bouteille carte d’or, il n’osa même point en faire sauter le bouchon, le retenant de la main comme pour l’empêcher de troubler, du bruit de son évacuation violente, le silence triste qui venait d’entrer avec ce malade.

Car, visiblement, le jeune homme était malade. Le visage, sympathique dans son encadrement de cheveux noirs bouclés, était d’une pâleur terreuse ; les yeux tirés et cerclés d’une large bande de bistre, les mains maigres et exsangues, les ongles longs et transparents dénonçaient le poitrinaire. Comme Raymonde, en portant le verre à ses lèvres, regardait de son côté, elle pensa : « Pauvre jeune homme ! » Marcelle aussi se disait : « Pauvre Monsieur ! » Et M. Dubreuil, reprenant le verre que sa fille lui tendait, dit à demi-voix, craignant d’être entendu : « Pauvre garçon ! »

Mais il ne fallait pas se laisser envahir par ces idées lugubres ; cela ne valait rien, surtout à Marcelle, trop disposée déjà à la mélancolie. M. Dubreuil épuisa donc lestement la dernière flûte et s’empressa de reprendre ses explications. Il parlait maintenant des opérations préparatoires à la fabrication du champagne : il avait eu jadis, à Reims, l’occasion de les voir pratiquer dans d’immenses caves qu’on lui faisait visiter.

— Je ne sais plus comment cela s’appelle, disait-il, mais c’est fort curieux. On range les bouteilles provisoirement bouchées sur des pupitres percés de trous, où elles se trouvent prises par le goulot, renversées. Le sommelier passe, les prend deux à deux et les secoue légèrement dans un rapide mouvement de rotation…

Ces explications paraissaient intéresser le jeune homme. Se remettant d’aplomb, le coude appuyé au bras du siège où il était assis, il se tourna vers M. Dubreuil et le pria d’excuser son interruption. Mais il connaissait dans les détails, disait-il, ces opérations curieuses de la champanisation, et si on voulait bien le lui permettre, il expliquerait à ces demoiselles…

D’une voix lente et difficile, il commença une fort intéressante description des caves de Champagne, des appareils divers employés dans la fabrication, des opérations diverses qu’elle nécessite. Raymonde surtout y prenait grand intérêt, sentant se développer en elle un profond sentiment de compassion pour le pauvre jeune homme, que cette simple conversation paraissait épuiser déjà.

— Vous êtes sans doute de ce pays ? dit M. Dubreuil. La connaissance parfaite que vous avez de toutes ces choses le fait supposer du moins ?

— Vous ne vous trompez pas, Monsieur, répondit-il ; même ma famille y est, depuis le siècle dernier, propriétaire d’une maison considérable dont le nom est connu un peu partout. C’est du champagne fabriqué dans nos caves que vous buviez tantôt.

Raymonde, saisissant vivement le flacon abandonné sur le siège à côté d’elle, lut le nom inscrit sur l’étiquette, puis le fit voir à son père.

— Darcier, lut M. Dubreuil à ton tour ; en effet, le nom est très connu.

Ils se saluèrent de nouveau, puis le silence se fit, chacun suivant sa pensée tandis que le train filait à toute vapeur.

À chaque arrêt du train, Jacques montrait la tête à la portière :

— Vous ne désirez rien ? monsieur Fernand. Il ne vous manque rien ? Mes services ne vous sont pas nécessaires ?

Et chaque fois le jeune homme répondait en secouant la tête, paraissant fort ennuyé de cet empressement qui faisait ressortir encore davantage le triste état de sa santé, le montrant contraint de se faire accompagner en voyage par un laquais.

Enfin le train entra en gare de Nancy. M. Dubreuil et ses filles saluèrent leur compagnon de voyage et se jetèrent dans une voiture de place pour aller en ville, où ils devaient passer la nuit, tandis que Jacques s’empressait auprès de son maître, les bras embarrassés dans l’amoncellement des couvertures, des fourrures, des cache-nez.

Le lendemain matin, M. Dubreuil venait de s’installer dans son compartiment à destination de Metz, quand Marcelle, qui avait la tête penchée à la portière, se retourna tout à coup :

— Petit père, voici le monsieur d’hier, tu sais, le malade : il cherche un compartiment.

M. Dubreuil regarda sur le quai à son tour, et avec cette amabilité toute française que suffit à faire naître quelques heures passées ensemble en wagon, invita son compagnon de la veille à monter auprès de lui. Et quand Jacques se fut retiré, un moment il eut la pensée de demander à Darcier quel était le but de son voyage. Mais songeant aussitôt qu’on y pourrait voir une indiscrétion, il s’abstint et parla d’autre chose.

À Metz, on se salua comme la veille. M. Dubreuil, profitant des deux heures dont il pouvait disposer jusqu’au départ du train de Luxembourg, conduisit ses jeunes filles visiter rapidement les curiosités de la ville. Mais comme, revenu à la gare, il cherchait un coupé, il vit encore Fernand assis dans l’encoignure du premier qu’il ouvrit. Cette persistance à voyager ensemble l’intrigua. Puis il se dit qu’à Luxembourg on quitterait définitivement, pour ne plus le revoir, ce compagnon peu agréable, et il monta en voiture sans faire d’observation.

Ce qui avait intrigué M. Dubreuil n’avait pas manqué de faire impression sur ses filles : elles se communiquèrent leurs réflexions à ce sujet. Même Raymonde insinua que ce voyage fait de concert avec le jeune homme n’était point un simple hasard, et avoua qu’elle s’attendait à le retrouver quelque jour, à voir des relations s’établir entre son père et lui. Pourquoi ?… Oh ! pour rien… Une sorte de pressentiment qu’elle avait ainsi. Ses pressentiments l’avaient rarement trompée, et elle y croyait.

Ces vagues pensées furent interrompues tout à coup par l’arrêt du train, qui venait d’entrer en gare de Luxembourg. Il y eut un moment d’ennui, causé par les tracas inséparables de l’arrivée à destination : les bagages à se faire délivrer, puis à réexpédier directement sur Mondorf, où il devaient aller pendant que M. Dubreuil ferait voir la ville à ses filles et se présenterait chez l’hôte pour lequel il avait une lettre d’introduction.

Cette lettre avait été une surprise aimable de M. Vanier, qui lui donnait ainsi le moyen le plus facile de se présenter et de faire connaissance. Elle était à l’adresse de M. Pauley, le ministre des travaux publics, celui-là même qui avait la haute direction de la station thermale de Mondorf.

Aussitôt après avoir déjeûné, M. Dubreuil, laissant ses filles à l’hôtel en leur promettant de rentrer sans retard, se fit conduire chez le ministre et eut la bonne fortune de le trouver chez lui. Il fit passer en même temps sa carte et sa lettre : quelques instants plus tard, M. Pauley était devant lui.

— Je suis charmé, Monsieur le député, lui dit-il en lui tendant les mains, de faire dès aujourd’hui votre connaissance. M. Vanier m’a écrit qu’il vous avait promis de mettre ses amis à votre disposition : je suis heureux de pouvoir ratifier aussi tôt cette

— Vous me voyez confus, répondit M. Dubreuil aussi flatté qu’il est possible de ce charmant accueil. Je ne mérite en aucune façon, vraiment, l’honneur que vous me faites…

Il n’en avait pas fallu davantage pour rompre la glace entre ces deux hommes, inconnus l’un à l’autre une heure auparavant, et qui maintenant sentaient naître en eux le germe d’une franche et cordiale sympathie.

Ils se plaisaient l’un à l’autre, dès l’abord, par cet air indéfinissable d’affabilité dont sont illuminées certaines physionomies, et qui brusquement, sans motif, charme et enchante. M Pauley possédait au suprême degré cette puissance considérable de savoir, par un seul sourire, capter la sympathie de ceux qui l’approchaient : M. Dubreuil était conquis du premier coup et se sentait tout à fait à l’aise. Mais il ne lui paraissait pas possible de prolonger plus longtemps cette première visite, et il se préparait à prendre congé, expliquant que ses filles l’attendaient à l’hôtel, qu’il avait encore des informations à prendre, qu’il devait s’enquérir des départs pour Mondorf…

Alors M. Pauley l’interrompit :

— Je me serai mal expliqué, sans doute, dit-il. Ce n’est point d’une formule banale que je me servais tout à l’heure en vous disant que j’étais à votre entière disposition. J’entends obtenir de votre confiance, que vous vous en rapportiez à moi du soin de vous renseigner et de vous piloter dans ce pays si nouveau pour vous.

Et tout d’abord, nous irons prendre Mesdemoiselles Dubreuil, à qui je me propose de faire visiter dès aujourd’hui notre petite capitale.

Raymonde et Marcelle furent, elles aussi, enchantées, dès le premier regard, du nouvel ami de leur père. À peine les premiers compliments échangés, il leur semblait qu’elles connussent depuis toujours ce charmant homme, dont l’accueil gracieux était un heureux présage. Elles prirent un plaisir extrême à le suivre à travers la ville, à entendre les explications qu’il donnait, à admirer avec lui les sites merveilleux qui font à Luxembourg une si pittoresque ceinture. Ah ! la jolie cité, tout animée du besoin d’oublier les pesantes murailles de l’enceinte qui l’étouffait jadis, tout occupée de s’étendre et d’atteindre la verdoyante campagne dont si longtemps l’avaient séparée ses fossés, hérissés de fer et de mitraille. Dans les somptueux jardins qui la prolongent vers le plateau, on dirait qu’une fée a semé en passant les bijoux de la plus élégante architecture : les villas sortent de terre comme par enchantement, aux endroits délicieux où les plantations attendent de pouvoir leur faire un cadre de souriante verdure.

Tandis qu’on traversait le parc splendide qui abrite la ville contre les vents du nord, les deux fillettes ayant pris l’avance en babillant, leur père écoutait attentivement les détails que M. Pauley lui donnait sur le pays, sa population, ses mœurs, ses ressources. Puis vint l’exposé, fait pour intéresser tout particulièrement le député, du mécanisme gouvernemental et législatif régissant le Grand-Duché. La conversation durait encore que déjà l’on était arrivé, par les boulevards, jusqu’à la majestueuse perspective du viaduc jeté sur la Pétrusse.

Alors, tout à coup, l’aspect changea comme au coup d’une baguette magique. On suivit un dédale de tortueuses ruelles débouchant de l’autre côté de la ville sur le Bock, l’imprenable boulevard des anciennes fortifications. L’admirable panorama qu’on découvre du haut de ce rocher, arracha un cri de ravissement à Marcelle qui regardait, les yeux élargis, ces merveilles enfantées par la nature puissante. Au pied du roc, la ville basse du Pfaffenthal s’élargissant dans la coulée pittoresque des Bons-Malades et de Dommeldange ; de l’autre côté, l’entassement des maisons du faubourg du Grund, paraissant comme écrasé du poids du piédestal titanesque au-dessus duquel la ville trône en reine orgueilleuse ; en face, le bourg de Clausen, coupé en deux par la ligne droite que dresse le clocher de sa pimpante église, paisiblement assise au pied du bloc colossal des rochers du Mansfeld.

Les promeneurs escaladèrent encore le plateau du Rham, d’où l’on a la vue superbe de la ville au revers, avec les puissants contreforts auxquels s’accrochent, comme dans un effort d’équilibre vertigineux, les grappes de bâtisses suspendues. M. Pauley exposa à son hôte la destination de ces massifs bâtiments du Rham, qui étaient autrefois des casernes et où sont installés aujourd’hui différents services de la bienfaisance publique, un orphelinat, un institut de sourds-muets.

Ceci était fait pour piquer la curiosité de M. Dubreuil, intéressé plus que tout au monde au soulagement de l’enfance infirme ou misérable. Il savait exactement tout ce qui s’est fait en France sous ce rapport et eût été bien aise de pouvoir comparer. Mais le temps aujourd’hui manquait : on ne put que traverser rapidement l’enfilée des longs corridors blancs de l’orphelinat et jeter un coup d’œil, en passant, dans une classe où un maître à l’air intelligent donnait aux petits sourds-muets la leçon de lecture à haute voix.

Le temps pressait : le dernier train de Mondorf partant à sept heures, on devait se hâter si l’on voulait voir rapidement les curiosités de la ville même. Mais comme, en sortant de la Maison des États, M. Pauloy se proposait de faire voir la cathédrale à ses hôtes, une idée lui vint tout-à-coup et l’on s’arrêta pour écouter sa proposition :

— C’est demain matin, dit-il, que défilent dans nos rues les dernières processions isolées de l’Octave de Notre-Dame. Le spectacle en est éminemment curieux et édifiant : il faut en saisir l’occasion, qui ne se présente qu’une fois chaque année à cette époque.

— Nous devrions donc venir de Mondorf demain matin, dès la première heure ? interrogea M. Dubreuil.

— Ce serait bien malaisé, reprit le ministre. Ces demoiselles ne consentiraient pas sans doute, après les fatigues du voyage, à se remettre en route d’aussi bonne heure. Mais vous avez un autre moyen. Rien n’est encore préparé là-bas pour votre arrivée : vous avez donc toute liberté de passer la nuit à Luxembourg, d’y assister demain au défilé des pèlerinages et de partir ensuite pour Mondorf où vous choisirez vous-même votre appartement. Que vous en semble ?

— Accepte bien vite, petit père, s’écria Marcelle…

— Des deux mains, ajouta M. Dubreuil. Mais je vous le répète, Monsieur le ministre, je suis littéralement confus de tant d’attentions…

— Laissons cela, interrompit M. Pauley. Et maintenant que nous ne sommes plus contraints à la tyrannie de l’heure fixe, nous pourrons achever notre promenade à l’aise.

On termina le plus agréablement du monde cette première journée passée dans le Grand-Duché. Mais on abrégea la soirée. Le voyage de la veille et celui du matin, puis ces courses interminables à travers la ville avaient harassé les fillettes : leur robuste père lui-même se sentait le besoin d’un sommeil réparateur…

Le lendemain de bonne heure, comme ils achevaient de déjeuner, un domestique vint prendre M. Dubreuil et ses filles pour les conduire dans une maison de la place Guillaume, où une fenêtre leur avait été réservée par les soins de M. Pauley. Quand ils y furent installés, la croix qui venait en tête de la première procession se montrait au détour d’une rue voisine, suivie des confréries, du clergé, des pèlerins, dont les deux interminables files allaient se développer sur la place.

Un groupe de chanteurs avait entonné un hymne religieux : les phrases puissantes du plain-chant grégorien se suivaient sur un rythme lent, que hachait de son martèlement monotone le rosaire récité à haute voix par la foule. Puis déjà s’entendait dans le lointain l’accord d’une fanfare, interrompu presque aussitôt par la volée d’une cloche de l’église voisine, ou couvert par le bourdonnement puissant des conversations de la foule qui se pressait sur la place.

Cette foule aussi était fort curieuse à voir, dans son air recueilli de piété naïve : les hommes, le front découvert sur le passage de la procession, formaient la haie, silencieux et pensifs ; les femmes, tirant par la main des enfants bousculés dans la cohue, marchaient, accompagnaient de loin le pèlerinage, priant haut et clair ou s’interrompant tout à coup pour s’attarder aux plaintes de leurs petits, inquiètes de savoir si elles parviendraient à entrer dans l’église déjà pleine.

Et tandis que les chantres continuaient les strophes lentes de leur hymne à la Vierge, la phrase du rosaire reprenant son allure saccadée : Heilige Maria, Mutter Gottes… un remue-ménage commença tout à coup sur la place au-delà de la foule massée. Des femmes avaient aligné de longues tables, doux planches échafaudées à la hâte sur des tréteaux, et y dressaient des couverts. Ici, d’interminables files de bols blancs, commandées par le lourd chaudron aux flancs brillants dans lequel bouillait un fleuve de café léger ; là des amoncellements de brioches, de petits pains, de saucissons ; plus loin des éventaires de marchandes de fruits secs, de charcuterie, de sucre d’orge. Les tables étaient encore désertes, mais à l’agitation des femmes qui en avaient réglé l’aménagement, il était facile de prévoir qu’elles seraient tout à l’heure prises d’assaut.

En effet, déjà la première procession disparaissait au détour de la rue pour entrer à l’église, suivie d’une autre plus nombreuse qu’accompagnait, une société chorale. Un cantique allemand, chanté par près de cent voix mâles, dominait tous les bruits. Puis succéda le défilé d’une procession d’hommes marchant dans un ordre parfait, les ouvriers d’une importante fabrique des environs, conduits par leur directeur et priant eux aussi à haute voix, tandis que la fanfare faisait vibrer en cadence l’éclat de ses cuivres puissants.

Des milliers de pèlerins défilaient ainsi, et c’était un spectacle magnifique, cette population pleine de foi et de piété assiégeant le sanctuaire de la Patronne du pays.

Dans l’église, où M. Dubreuil fut conduit par M. Pauley, qui venait de le rejoindre, l’attitude de la foule était plus édifiante encore. Au milieu de la grande nef la statue miraculeuse était érigée sur un autel spécial, revêtue de la magnificence de ses vêtements somptueux, couverte de bijoux et de pierreries, portant au col les insignes de la Toison d’Or, dont un prince l’orna jadis. Au pied de l’autel, un large tapis s’étendait, entouré d’une balustrade sur laquelle des pèlerins priaient, le corps ployé humblement, tandis que d’autres laissaient tomber en partant leur aumône dans les plis du tapis. Çà et là des groupes, attendant leur tour d’approcher, continuaient la récitation du Rosaire, les profonds échos de l’église répétant les mots, scandés suivant l’usage populaire : Heilige Maria, Mutter Gottes

Et autour de tous les autels du chœur et des basses nefs, des gens se poussaient, suivant les cérémonies des prêtres officiants. L’église était comble : mais la foule entassée là, recueillie, ne troublait pas la paix du sanctuaire.

Isolément ou par groupes, les pèlerins sortaient de l’édifice, faisant place aux tard venus, et au recueillement de ceux-là le recueillement de ceux-ci succédait. Elle était aimée dans ce pays, la Vierge puissante : c’est à elle que l’on accourait comme à la source même de toute consolation…

Tandis que Marcelle regardait, étonnée, le spectacle nouveau pour elle de cette foule pieuse, Raymonde agenouillée priait, demandant la guérison de l’orpheline. Et quand elle eut fini sa prière, toute rassérénée, elle suivit son père qui s’en allait, emportant lui aussi, dans son cœur, l’image ineffaçable du spectacle imposant auquel il venait d’assister.

Deux heures plus tard, M. Dubreuil et ses filles s’installaient dans une voiture du tramway de Mondorf. Il faisait un chaud soleil, tempéré cependant par une brise légère, invitant à la gaieté. La gaieté ne manqua point. Vraiment le voyage avait été déjà fort salutaire à Marcelle. La mélancolie l’avait abandonnée tout à fait. Elle riait de tout, de ce chemin de fer joujou qui longeait les routes dans la crainte des ornières, du langage étrange parlé autour d’elle par tous ces gens du pays, de la bonne humeur des paysannes assises aux portes des villages que l’on traversait. Tout était pour elle l’occasion d’un éclat de joie malicieuse.

Quand on eut dépassé Hespérange, dont on avait eu le temps de remarquer le joli pâté de ruines, M. Dubreuil se tint sur la plate-forme pour faire connaissance avec la physionomie de la campagne. Le tramway dévorait maintenant un long ruban de route blanche, des deux côtés duquel s’étendaient à perte de vue jusqu’aux bois lointains, des prairies, des labours et des chaumes.

La végétation en retard secouait vivement le dernier souvenir de l’hiver et se préparait pour la phase toute prochaine de la floraison. Les prés s’émaillaient de tonalités blanches et jaunes qui déjà tranchaient sur le fond vert des graminées, les semailles hautes d’un pied s’exerçaient à secouer leurs tiges folles dans le frémissement de la brise. Partout, au milieu des champs, s’élevaient de jeunes arbres fruitiers, dont les bourgeons crevés en pousses tendres étaient pleins de promesses.

— Arrivons-nous bientôt, petit père, demanda tout à coup Marcelle en entr’ouvrant la portière.

— Oui, ma chérie, répondit M. Dubreuil, nous touchons au but. Et tiens ! voici que la cloche d’avertissement de la locomotive annonce l’entrée dans un village. C’est le dernier, suis doute…

Le garde, qui arrivait en ce moment, annonça la station d’Altwies.

— Un nom original, dit Marcelle ; j’imagine un village charmant.

Et quand le train stoppa :

— Vois-tu bien, dit-elle, que je ne m’étais pas trompée. Oh ! les coquettes maisons que voilà, assises dans la verdure de leurs jardins. Et ces roses, là-bas… Oh ! les jolies roses grimpantes. Puis encore ces hauts rosiers à boutons rouges…

Marcelle avait deviné juste et tout le monde se rendit à son observation, que ne démentit pas la traversée entière du village. Coquet depuis la première maison jusqu’à la dernière, semé partout de ces roses dont les habitants semblent avoir la passion, Altwies se mirait dans le ruisselet qui le longe en formant la frontière.

La frontière !… C était donc autrefois la France, ce pays où l’on aurait pu passer d’une seule enjambée. Oui, hélas !… et maintenant…

M. Dubreuil se sentit un moment froid au cœur en regardant par delà le ruisselet. Mais déjà la cloche dü tramway recommençait son assourdissant appel et le garde annonçait : Mondorf ! Mondorf !…

— C’est ici, petit père, nous y sommes. Et déjà Marcelle faisait mine de descendre.

— Encore cinq minutes de patience, chérie, fit M. Dubreuil en la retenant. Nous ne descendons qu’à Mondorf-les-Bains.