Un Manifeste prussien de M. Th. Mommsen à l’Italie

Un Manifeste prussien de M. Th. Mommsen à l’Italie
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 90 (p. 122-137).
UN
MANIFESTE PRUSSIEN

Agli Italiani, par Théodore Mommsen, brochure in-8°, Berlin 1870.

Il faut s’attendre à d’étranges découvertes ; on verra se produire des ambitions qu’on devait croire depuis longtemps éteintes, et se développer des théories d’un autre âge à l’appui de ces ambitions. A observer de quels côtés viendront les excès, quels ressentimens jaloux auront continué de couver, quels démentis ou quelles confirmations rencontreront les belles doctrines professées naguère, il y, aura beaucoup d’enseignemens non-seulement pour nous, mais pour l’Europe. Il est utile en tout cas que nous soyons bien informés de ce que pensent et veulent nos ennemis. M. Mommsen, lui aussi, a récemment publié de Berlin ce qu’on peut appeler son manifeste. La voix, d’un tel homme a tout droit à être écoutée. Quiconque s’intéresse de nos jours, aux lettres anciennes rend hommage à l’infatigable ardeur, à la pénétration d’esprit, à la science profonde, qui font de M. Mommsen un philologue, un épigraphiste, un juriste, un historien de premier ordre. Autour de lui se groupent des élèves et des savans qu’il anime de son zèle. Il a une grande position, et voici qu’il se donne en de si graves circonstances comme l’interprète des sentimens nationaux en Allemagne : il le sera tout au moins des sentimens de la Prusse, ou d’un cercle considérable d’hommes d’université ou même de politiques de Berlin. A vrai dire, tout en reconnaissant les grands mérites de l’auteur, nous ne sommes pas à son endroit sans quelque défiance, et nous n’attendons de lui ni une excessive bienveillance à notre égard, ni même une appréciation très calme du présent et de l’avenir. M. Mommsen est passionné ; la même fougue qui rend son travail si fécond pourra le pousser ici aux extrêmes. Il n’a point dissimulé dans ses écrits historiques un dédain suprême pour ce qui n’est pas, de près ou de loin, le germanisme, et particulièrement pour les civilisations héritières des traditions classiques. Il est connu pour médire avec une ardeur quelquefois intempérante du chauvinisme français, auquel il lui arrive d’opposer, ce qui ne vaut pas mieux, le chauvinisme prussien ; il n’est pas seulement Prussien de nationalité : il est Slesvicois allemand, c’est beaucoup dire.

Son manifeste emprunte un nouvel intérêt à deux circonstances. Il se compose de deux ou trois lettres adressées, par l’intermédiaire de deux gazettes de Milan, aux Italiens, alliés naturels, suivant l’auteur, de la Prusse. Ces lettres sont écrites pendant le courant du mois d’août ; la dernière précède encore Sedan et s’occupe déjà des conditions de la paix, tant il est vrai qu’à une première guerre toute politique en a succédé une autre, la guerre actuelle, dont l’histoire prendra soin de désigner et de blâmer les vrais coupables.

Dès le 10 août dernier, la Perseveranza de Milan insérait une lettre de M. Mommsen s’adressant à l’opinion publique en Italie avec le dessein de la détourner de toute alliance avec nous.


« Nos politiques croient savoir, disait-il, qu’une entente commune est méditée entre le cabinet de Florence et les Tuileries, et qu’on veut faire violence au peuple italien pour l’entraîner dans une guerre contre l’Allemagne, comme on a fait violence au peuple français pour lui imposer la même guerre. Heureusement les bons citoyens se montreront chez vous plus énergiques et plus sages qu’ils n’ont été en France. De la part de votre cabinet, tout est possible ; mais le peuple allemand trouvera, il l’espère, un solide appui, et cette conspiration un obstacle invincible dans la volonté du peuple italien… Je ne sais si la guerre qui commence se fait contre la nation française ou contre ce ramassis d’aventuriers audacieux (quel crocchio di avventurieri arditi) qui, ayant su mettre la main sur le gouvernement de la France, méditent aujourd’hui de soumettre le monde au demi-monde ; il est certain cependant que le peuple français a désiré la guerre, et que le forcené chauvinisme, tout en déplorant les procédés d’inhabile sottise avec lesquels le gouvernement français a voulu nous attaquer, en accepte les conséquences, c’est-à-dire en espère une revanche de Waterloo et de Sadowa. Vous du moins vous comprendrez que l’honneur vous défend d’entrer dans une guerre tramée avec de fausses protestations d’amitié pendant une suite d’années et mise aujourd’hui à exécution avec une légèreté et une impudence qui ont choqué toute l’Europe.

« Est-ce la nation allemande qui pesé sur l’Italie ? Croyez-vous que nous verrons avec une médiocre joie le prétendu infaillible chassé du Capitole ? Rappelez-vous notre cri d’admiration pour les combattans de Novare, notre enthousiasme quand la Lombardie secoua ses fers, et cette fraternité d’armes qui a conduit en même temps la Prusse jusqu’au Mein et l’Italie jusqu’à Venise. Ce n’est pas nous qui avons introduit chez un peuple d’une ancienne et charmante culture cette littérature, aussi sale que les eaux de la Seine à Paris, qui gâte les cœurs de la jeunesse et corrompt les classes aisées de la nation. Ce ne sont pas les Allemands qui pourront jamais ni ne voudront s’emparer de ce qui vous appartient justement, tandis que le berceau de vos rois est devenu un département français, et que votre héros populaire est maintenant Français de naissance par effet rétroactif. Si l’antique territoire italien, respecté du moins dans sa nationalité au temps de sa servitude, s’est amoindri quand renaissait votre nation, si, comme le malheureux délivré des mains d’un voleur par un chevalier d’industrie, vous avez dû payer votre rançon à ceux-là mêmes qui s’introduisaient chez vous en se disant vos libérateurs, si votre liberté est incomplète et précaire, n’est-ce pas la main de la France que vous sentez sur vous ? Une seconde journée de Sadowa sur les bords du Rhin vous donnera la liberté complète et durable. N’oubliez pas notre alliance à Custozza. »


Il a fallu citer cette page tout entière non pas seulement parce qu’elle nous montre l’occasion et le premier motif du manifeste, mais parce qu’elle nous en donne d’abord l’esprit. Avec quelle hardiesse on y passe sous silence tout ce que la France a rendu de services à l’Italie, et tout ce que l’Allemagne lui a infligé d’humiliations et de tortures ! Ne récriminons pas, si vous le voulez, sur un lointain passé, ne réveillons pas les souvenirs du saint-empire romain germanique ; mais à qui donc enfin est due la récente délivrance de la péninsule ? Les plaines de la Lombardie sont tièdes encore de sang français et de sang allemand ; les Allemands qui sont tombés là étaient-ils donc les libérateurs ? Vaine serait la distinction qui chercherait dans les motifs personnels dont aurait pu s’inspirer le souverain de la France l’unique sens de cette guerre d’Italie. Elle était acceptée par notre armée et par tout le peuple français comme généreuse, sinon comme politique. Il plaisait à la France de faire un grand effort en faveur d’une nation qui avait tant fait elle-même pour la civilisation et pour l’humanité. Peut-être était-ce une grave imprudence, on finira par nous en convaincre. En tout cas, au prix de notre sang la domination des Allemands en Italie a commencé de prendre fin ; par nous, elle a été réellement détruite. Quelque mépris que professent certains hommes d’état à l’endroit de la politique de sentiment, l’Europe et la Prusse ont cru dès le début de la guerre à une alliance entre l’Italie et la France. C’est pour cela que M. Mommsen et les principaux organes de la presse ont en hâte adressé leurs instances à l’Italie. S’il fallait même ajouter foi à de certains témoignages, si l’on devait admettre comme réelle certaine visite au héros de Caprera, les mesures étaient déjà prises pour arrêter et en même temps punir tout essai d’intervention italienne en créant de très fâcheux embarras au cabinet de Florence. A ce cabinet devenu docile au contraire, quelles brillantes perspectives non pas seulement d’unité intérieure par une nouvelle conquête, mais de prétendue réparation sur la frontière maritime et alpestre ! L’arrestation de Mazzini, ordonnée par le gouvernement italien, serait un fait à l’appui des premières insinuations, et avec le reste concorderait le conseil pressant donné par M. Mommsen de profiter vite des circonstances pour mettre la main sur Rome. Des médisans avaient cru savoir naguère que le roi de Prusse avait eu la pensée d’offrir lui-même la protection de ses soldats au saint-père ; mais qu’importe ? au gré de la politique changent les scrupules de légalité. Qu’en disent seulement les Bavarois et les Rhénans ?

La Prusse ne s’émouvait ainsi à la pensée d’une alliance franco-italienne que parce qu’elle avait la conscience du devoir qui paraissait incomber naturellement à l’Italie. Pour l’en détourner toutefois, M. Mommsen demande si ce n’est pas plutôt la Prusse qui doit compter sur la reconnaissance. — En effet, la Prusse, elle aussi, a été un jour l’alliée des Italiens, non pas certes dans la pensée d’être utile à un grand peuple, ni avec l’unique intérêt de mériter dans l’avenir son alliance par des bienfaits, non : l’intérêt immédiat et direct de la Prusse était trop évident. Profitant de l’œuvre accomplie par nous, elle voulait de ce peuple par nous relevé une diversion l’aidant elle-même à triompher en Allemagne de ses ennemis allemands. Certes nous en croyons aisément M. Mommsen, la Prusse pouvait applaudir à la journée de Novare : on y faisait ses propres affaires contre l’Autriche, sans qu’elle s’en mêlât. M. Mommsen rappelle aussi la journée de Custozza sans le moindre scrupule ; pourquoi ne pas nommer en même temps celle de Lissa, ne fût-ce que par patriotisme tudesque et pour achever de convaincre les Italiens par un langage tout pratique ? Il y a dans ces souvenirs rétrospectifs une autre lacune qu’il nous faut réparer. Cette tendresse méritante de la Prusse pour l’Italie, est-ce qu’elle n’a pas souffert des intermittences’ ? Est-ce que la Prusse ne commençait pas en 1859 d’intervenir contre l’Italie elle-même, de concert avec ses oppresseurs, et n’est-ce pas cette menace qui nous a subitement arrêtés dans l’œuvre de la délivrance, en nous forçant de conclure la paix de Villa Franca ?

Nous savons ce qu’un peuple doit à sa propre sûreté. L’incroyable imprévoyance des hommes qui ont engagé cette guerre et nos malheurs subits ont pu détourner au premier moment l’Italie d’accomplir ce qu’elle eut accepté comme un devoir envers nous. Elle n’aura pas cru du moins que l’honneur, comme parle M. Mommsen, lui ordonnât de ne pas-être l’alliée de la France, ni qu’elle dût profiter de telles circonstances pour réclamer Nice et la Savoie. C’est bien assez et c’est trop qu’elle ait suivi cet autre conseil de s’emparer de Rome au plus vite, comme un homme qui fait un mauvais coup pendant qu’on ne le voit pas. Qu’elle se défie des nouveaux Machiavels, sachant ce que les premiers lui ont coûté. « Priez Dieu qu’il vous fasse vous trouver toujours du côté des vainqueurs : on y recueille du profit et de la louange pour des choses même auxquelles on n’a pris aucune part ; pregate Dio sempre di trovarvi dove si vince. » Ainsi parlait Guichardin, l’élève de Machiavel, dans ces Rîcordi, qui sont le catéchisme politique de son temps : ce temps a été pour l’Italie, bien que voisin de son apogée, le commencement de sa servitude et de sa décadence ; elle n’a que trop souffert du matérialisme et de l’immoralité politiques, ne lui en rapportez pas les maximes.

La mission de M. Minghetti ayant décidé la neutralité du cabinet de Florence, M. Mommsen crut cependant ne pas devoir quitter sa tribune italienne : il fallait entretenir de là l’esprit public au-delà des Alpes, et bientôt le préparer à de terribles nouveautés. La seconde lettre de l’auteur parut à Milan le 20 août, non plus dans la Perseveranza, qui avait accompagné la première d’une réfutation anti-prussienne, mais dans le Secolo. le ton général de cette seconde lettre est tout autre. Plus de tempéramens : tandis que tout à l’heure on pouvait se demander si c’était à la nation française qu’on faisait la guerre ou seulement à son gouvernement, on déclare désormais que la France même est coupable, et que c’est elle décidément qui a voulu la guerre ; elle l’a voulue, méditée, préparée pendant trente ans ; elle a forcé enfin son gouvernement à la faire pour s’emparer d’une des provinces de la monarchie prussienne. A peine l’auteur a-t-il encore quelques paroles impartiales, que viennent effacer bientôt d’étranges excès. La France est un grand pays, dit-il, dont il sait les grandeurs, où il a des ami qui lui sont chers. Il ne la juge pas (nous citons textuellement, on s’en apercevra de reste) « par les gamins de Paris, soit qu’ils se révèlent à nous par écrit, en ces élégans articles signés Cassagnac père, Cassagnac fils et consorts, soit qu’ils nous arrivent en personne de Wissembourg déguisés en ces suaves zouaves, travestiti in que’ soavi zuavi. » Indigne insulte que ces dernières paroles adressées à des soldats tels que ceux d’Abel Douay et de Mac-Mahon ! et l’expression y est à la hauteur de la pensée.

Après son étrange protestation d’équité envers la France, M. Mommsen parle avec la froide amertume qui lui est propre de ce peuple de byzantins, de ce peuple vantard, insatiable de guerre, incapable de tolérer et de respecter la liberté des autres, incapable aussi de supporter les malheurs qu’il s’est attirés, et qui va passer « de la blague au désespoir. » Rappelons-nous ce qu’a dit M. Mommsen dans sa première lettre à propos de cette littérature française « aussi sale que les eaux de la Seine à Paris. » Rappelons-nous ce qu’il a toujours professé dans ses précédens écrits historiques, dans son Histoire romaine par exemple, où, reconnaissant aux seules races germanique et anglo-saxonne le sentiment de la poésie et le génie des arts, il prend en pitié l’humiliation de ces races par lui proclamées souveraines, lorsqu’il les voit, aux divers temps d’arrêt de leur fécondité poétique, se livrer à ce qu’il appelle « les tristes pis-allers de la culture française. » Ces souvenirs nous éclaireront sur sa vraie pensée.

Nous voudrions, en répondant à tant de récriminations envenimées, nous replacer nous-même dans la réalité, et, reconnaissant nos torts ou nos fautes, montrer où commence l’insupportable excès où se jettent nos ennemis. Pour ce qui est de la première thèse, que la France est coupable de cette guerre, qu’elle la méditait et la préparait depuis trente ans, et qu’elle seule a vraiment attaqué, écartons certaines équivoques et rétablissons les choses au vrai. Oui, selon la lettre et la réalité, c’est le gouvernement français qui vous a déclaré la guerre ; selon l’esprit et la vérité, c’est vous qui l’avez rendue à peu près inévitable, et qui en répondez devant Dieu. Quant à l’assentiment donné par le pays, voici sincèrement comment et dans quelle mesure nous croyons qu’il a été obtenu. La Prusse, en reprenant les traditions d’une politique à la fois violente et perfide, en organisant au centre de l’Europe une formidable machine de guerre chargée à outrance et qui ne pouvait tarder à éclater, en spoliant des princes allemands aussi souverains qu’elle, en détruisant la confédération germanique, en dépouillant le Danemark avec l’aide de l’Autriche et ensuite l’Autriche avec la connivence d’une diversion italienne fort utile à ses vues, nous avait tout au moins inquiétés ; elle avait, par la confiscation du Hanovre, massé sur notre frontière une puissance formidable. Loin de nous donner aucune garantie ni matérielle ni morale, nous l’avions vue se réserver une entrée dans les forteresses des états du sud, menace perpétuelle contre nous, imposer à ces états des budgets et des règlemens militaires devant lesquels nous ne pouvions rester aveugles, et s’avancer, pour tout dire, à grands pas vers la domination de l’Allemagne au sud comme au nord du Mein. Cependant, de l’aveu même des cabinets, nous avions été de quelque chose dans les récentes modifications militaires ou diplomatiques. C’était par l’entremise de notre gouvernement que la Vénétie avait été finalement cédée par une puissance allemande à l’Italie ; nous étions intervenus lors des négociations de 1866 en faveur de la Saxe ; nous avions fait insérer dans le traité de Prague une stipulation importante en faveur du Slesvig septentrional. M. de Bismarck a dit à M. Jules Favre que nous avions eu tort de nous souvenir de Sadowa, « qui ne nous regardait en rien. » Le mot est hardi, le chancelier le répéterait-il aux échos de Biarritz ? Que venait-il faire en 1865 sur ces plages ? L’opinion en France avait-elle tort après cela de tenir pour certain qu’à côté du soin de notre sûreté personnelle nous avions non-seulement le droit, mais aussi le devoir de surveiller les tentatives de la Prusse contre l’indépendance des états méridionaux de l’Allemagne ? On eût regardé comme injuste de contrarier ou de combattre les tendances unitaires de l’autre côté du Rhin, si l’unité s’était accomplie par l’Allemagne et de son plein gré ; mais il eût semblé, pour dire vrai, peu généreux de laisser opprimer le Wurtemberg et la Bavière ; déjà l’oppression du Slesvig nous inspirait quelque honte. M. Mommsen, à cet égard, est intraitable comme un grand nombre d’Allemands, nous le savons. « Ce Slesvig, dit-il, ma patrie, que quelques sots et un plus grand nombre de fourbes appellent une province danoise, che alcuni sciocchi e piu furbi chiamano provincia danese ! » Il n’y a qu’une réponse à faire, c’est de rappeler l’Autriche dupée, la parole de la Prusse engagée devant l’Europe au traité de Prague, puis ouvertement démentie, et les traitemens infligés à MM. Ahlmann et Kryger : fourberie et violence ! L’Europe est du reste édifiée à ce sujet, et certains organes allemands en ont assez dit eux-mêmes.

S’il y a quelque vérité dans ce qui précède, il est évident que la nation française ne souhaitait pas et n’a jamais souhaité d’avoir à combattre la nation allemande : bien loin de là, elle n’était qu’attentive aux griefs, qui nous arrivaient si nombreux, de l’Allemagne contre la Prusse. Envers la Prusse elle-même, elle eût souhaité qu’on fût ici assez habile et assez fort pour la tenir en respect sans recourir au fléau de la guerre, car non-seulement elle faisait de réels progrès, cette doctrine qui déteste et voudrait annuler la guerre, mais une lutte avec l’Allemagne, un duel entre deux nations si nécessaires l’une à l’autre, maîtresses du continent, apparaissait avec raison comme le pire des fléaux qui pussent ébranler et désoler l’Europe. Dire que la France a voulu et préparé « trente années » durant une agression vers le Rhin, c’est être absolument hors de la vérité. Est-ce que la monarchie de juillet, est-ce que la république de 48 y ont jamais sérieusement songé ? La légende napoléonienne était le seul ferment d’une telle entreprise ; mais que devenait-elle, cette légende, dans les dernières années du dernier empire ? Est-ce que, tout en acceptant notre patrimoine de gloire militaire, la raison publique n’avait pas trop bien mesuré ce que cette gloire avait coûté aux autres peuples et à nous-mêmes pour songer à la renouveler ? Vous dites que nous avons longtemps médité et préparé cette funeste guerre. Il y paraît, hélas ! à l’état de nos apprêts ; mais vous, comment expliquerez-vous ces achats de chevaux en Russie pour vos éclaireurs, cette armée d’espions organisée, cette connaissance de nos bois et de nos chemins, cette immense artillerie ? De si dispendieux préparatifs d’entrée immédiate en-campagne étaient-ils dirigés contre vos frères allemands ? Vous aviez deviné, dites-vous, les secrets desseins de la France, et vous ne deviez pas vous laisser prendre au dépourvu. Dites plutôt que votre despotisme militaire au cœur du continent était un danger permanent pour toutes les puissances voisines, et qu’une destinée inouïe ou plutôt l’inqualifiable maladresse de quelques hommes nous a livrés à ce piège.

La guerre si sottement déclarée par l’empire est finie depuis le 4 septembre. Ne reniant pas les malheurs de nos armées, puisque nous ne voulons pas renier leur gloire, nous avons offert à la Prusse de subir toutes les conditions qui peuvent se concilier avec la dignité et l’existence même de notre pays ; comment n’a-t-elle pas reconnu dans la voix émue de M. Jules Favre la voix même de la nation et le sublime appel à des sentimens qui dominent la politique, au sentiment de la fraternité entre les peuples, au sentiment de l’humanité ? M. Jules Favre a eu raison de le dire, une réconciliation en ce moment solennel inaugurait une ère nouvelle ; mais il fallait à la Prusse une seconde guerre, cette fois contre la nation française. Nous venons de voir ce que M. Mommsen dit et pense de notre caractère et de notre littérature ; ce n’est qu’un bien faible écho de ce qui s’est publié à ce sujet en Allemagne dans ces derniers temps. L’auteur du manifeste est du moins un juge instruit, sinon équitable et calme. Il sait, à ce qu’il assure, ce que vaut la France de Molière et de Voltaire, de Courier et de Musset. Il déclare même qu’à son avis notre ruine serait un malheur pour l’Europe ; nous verrons tout à l’heure où commencerait, à son avis, cette ruine redoutable. D’autres sont plus sincères. Pour eux, la France est la nation maudite, et l’Allemagne accomplira, en la châtiant, une mission providentielle. Ainsi parlaient les barbares d’Attila. Défions-nous de ceux qui se disent les instrumens de la Providence ; ils seraient bien embarrassés d’exhiber leurs pleins pouvoirs. Ces missions-là sont d’ordinaire anonymes et inconscientes. De plus j’aperçois chez nos ennemis un défaut qui ne se rencontre pas d’ordinaire chez les prédestinés ; c’est la fausse science à l’endroit de ce qu’ils maudissent et veulent détruire. Jeanne d’Arc ne sait ni A ni B, mais elle sait bien ce que lui ont dit ses voix ; elle sait que les Anglais seront mis hors de France, sauf ceux qui y périront. Nos prétendus fléaux de Dieu au contraire se méprennent lisiblement, tout savans qu’ils sont, sur ce que c’est que la France.

Qui de nous n’a été cent fois étonné de la profonde confusion par suite de laquelle l’étranger prend pour la vraie France et le vrai Paris un Paris et une France, que nous soupçonnons à peine ? Il s’est fait dans un ou deux quartiers de notre capitale une cité tout à lui, où le costume, les mœurs, la langue, ne sont pas les nôtres. Il ne pénètre pas. jusqu’à nos foyers, parce que la famille, quoi qu’on en dise, est chez nous sévèrement close : il l’a juge donc d’après ce qu’il entend et voit aux cafés chantans et aux théâtres. Et pourtant la comédie, pas plus que le roman, n’est le miroir fidèle d’une société : ils représentent ce qu’elle a de voyant, de passager, d’excessif, ses singularités et ses travers. Assurément il se mêle à cette trame sans cesse renaissante quelques traits de caractère permanent et durable ; mais quelle expérience et quelle sûreté de coup d’œil il faut pour les savoir distinguer ! Si encore l’étranger lisait le meilleur de notre théâtre et de nos romans ; mais, dans Paris, il est livré à certaines scènes où il admire des succès créés fort souvent pour lui et par lui, et, quand nous allons le visiter à notre tour, nous le trouvons qui se nourrit sous une autre forme de la même nourriture. Qui de nous, recherchant avec une sympathique admiration les chefs-d’œuvre nationaux au-delà de nos frontières, demandant Shakspeare aux Anglais, Alfieri aux Italiens, Lessing, Schiller et Goethe aux Allemands, n’a été péniblement déçu en voyant leurs théâtres envahis par les insipides traductions des œuvres qui appelaient et souffraient le moins la traduction ? Médirai-je d’Orphée aux enfers en rappelant qu’en décembre 1861 le roi Guillaume le faisait représenter parmi les fêtes de son couronnement ? Cette joyeuse parodie, qui n’aspire certes pas à résumer toute seule l’esprit français, défrayait en même temps les deux théâtres de Dresde, alternant tout au plus avec le Freyschütz de Weber, non sans avantage. Il fallait deux cents représentations de la Belle Hélène au grand théâtre de Berlin, Là où nous avions entendu, bien traduites grâce au génie conforme des deux langues, les prestigieuses comédies de Shakspeare. Notre littérature classique n’obtient pas au-delà de nos frontières un accueil beaucoup plus judicieux. Dresde avait à son théâtre récemment incendié un rideau de scène où figuraient en pied les principaux auteurs dramatiques des temps modernes avec les meilleurs personnages créés par leur imagination : les tragiques d’abord, Shakspeare, Calderon, Goethe et Schiller, sans Racine et Corneille : les comiques ensuite, Shakspeare encore, Moreto, Lessing, Molière et Gozzi, Molière avec l’Avare, M. Purgon et Scapin pour représenter seuls son œuvre. Pour ce qui est de nos romans, tout dépend aussi du choix et de l’usage qu’on en sait faire. Il y a tel homme d’état allemand que nous pourrions citer qui sait par cœur des pages de M. Paul de Kock, ce qui peut l’exposer à deux inconvéniens : d’abord à des distractions dangereuses pour l’Europe, et ensuite à des appréciations un peu trop familières au sujet de la France. On est confondu quand on voit sur quels livres on nous juge au dehors. A peine avez-vous quitté la frontière qu’aux vitrines des libraires apparaissent des romans en français dont les auteurs et les titres, chez nous du moins, sont parfaitement inconnus. Il est évident qu’il existe des fabriques spéciales pour l’exportation ; l’offre répond à la demande, qui est malheureusement bien mal inspirée. Cette marchandise étant de qualité très inférieure, le lecteur étranger s’en aperçoit, et voilà comment nous avons si souvent entendu dire par des personnes distinguées, en Allemagne, qu’il n’y a rien à lire pour de jeunes esprits dans la littérature moderne de la France. L’étranger juge donc très mal de notre littérature, et par là de nos mœurs. Croit-on que l’empressement de plusieurs souverains à certains spectacles, qu’offrait Paris pendant l’exposition universelle, n’ait édifié ou flatté comme ils l’ont cru peut-être les vrais Parisiens ? L’étranger a traité cette année-là notre ville comme un caravansérail mal famé, comme un mauvais lieu. M. Mommsen parle du demi-monde ; qui donc nourrissait ce demi-monde ? qui l’entretenait ? qui lui apportait de honteux tributs, sinon en grande partie l’étranger ? Et qui le grugeait ? qui lui prostituait une charmante nature pour lui offrir de voluptueux asiles et s’enrichir de ses dépouilles ? L’Allemagne avec ses villes de jeux, l’Allemagne que nous aurions le droit d’appeler, si nous raisonnions comme vous, la patrie des banques interlopes, de la loterie, du divorce et de l’athéisme raisonné. Hombourg, Bade et Wiesbade, Hambourg avec les scandales éhontés de l’Alster, dont quelques-uns, vous le savez, sont célèbres, ne sont pas, dites-vous, l’Allemagne. Cela est vrai, et de même Paris n’est pas la Boule-Rouge. Paris, comme toutes les grandes villes, offre beaucoup de vices ; mais il s’honore de beaucoup plus de vertus, éclatantes ou modestes, que vous ne le supposez. On dit que le roi Guillaume, visitant le Paris de M. Haussmann en 1867, exprimait au conseiller d’état chargé de l’accompagner son admiration pour chaque monument et pour chaque boulevard en accompagnant son témoignage de ce constant correctif : « seulement vous n’avez pas de mœurs ! » Si le mot est réel, combien il s’applique improprement à cette population permanente qui fait le fond de notre capitale, et qui est à la fois si intelligente, si infatigable au travail, si exacte dans sa vie de famille, si inquiète du sort des enfans, à la fois si sérieuse et si modeste ! Ce que peuvent être les vertus et le patriotisme de cette ville dans un grand malheur public, notre ennemi peut commencer à le deviner.

M. Mommsen a trop d’esprit pour avoir entonné à notre sujet devant tout le monde la trompette du jugement dernier. Il ne soutient pas cette thèse ridicule de la régénération de la France par l’immaculée et pudique Allemagne ; mais par un autre chemin il arrive au même résultat que ses exaltés confrères. Dès la fin du mois d’août, — avant Sedan, — il estime que la guerre va finir. Voyons quelles conditions il pense que la France doit accepter dès lors ; voyons ce que, suivant lui, doit nous demander l’Allemagne : il ne saurait manquer d’expliquer ingénieusement chacun de ses motifs et de s’appuyer sur quelque instructive théorie.

Bien que la future paix soit destinée à régler indirectement une nouvelle Europe, la Prusse devra exiger d’abord, dit-il, que nul cabinet ne prétende intervenir dans les négociations. Elle saura veiller elle-même à l’équilibre européen et se garder de toute conquête. Elle se contentera de revendiquer, indépendamment des indemnités et frais de guerre, le propre territoire allemand détenu par la France. Voilà tout, et son programme est court : pas de conquête ; rien qu’une revendication devenue par plusieurs motifs nécessaire et inévitable ! — Il faut citer exactement ici les expressions du manifeste, car le raisonnement y devient subtil. La première cause de la nécessité actuelle, ce sont, paraît-il, nos irrémédiables défauts. « S’il se pouvait inventer quelque moyen efficace d’inoculer aux Français certaines qualités qui malheureusement leur manquent, comme l’amour de la paix ; si l’on pouvait les amener à reconnaître que la liberté et l’égalité ne doivent pas être leurs monopoles, » mais que ces biens peuvent être communs à toutes les nations, certes personne ne songerait plus en Allemagne à la frontière des Vosges. » L’auteur veut dire sans doute, par ce langage concis, que le seul moyen d’obtenir de nous la paix est de nous mutiler et de nous épuiser. Cet arrêt ne concorde guère avec ce qu’il a dit plus haut de la grandeur nécessaire de la France ; nous avions raison de ne pas prendre au sérieux son apparente équité. Son second motif est que la constitution de la nation allemande doit être essentiellement fédérative, assure-t-il, et non pas unitaire ; une des conséquences de cette guerre va être que l’état fédéré allemand sera plus puissant que par le passé et qu’il réclamera par conséquent un domaine plus étendu. Enfin l’occasion crée à la Prusse un nouveau et saint devoir que M. Mommsen explique comme il suit :


« Depuis trois siècles, les états voisins de l’Allemagne se sont agrandis à ses dépens. En Autriche, en Russie, en Suisse, vivent, comme en France, des millions d’Allemands. Nous ne les avons pas cependant réclamés, nous n’avons pas prétendu refaire et redresser l’histoire. En Livonie, à Riga, à Dorpat, nous ne pouvons voir assurément d’un bon œil la guerre ardente que la Russie dirige contre nos nationaux ; nous nous gardons bien toutefois de les secourir ou de leur faire concevoir de fausses espérances : le temps des croisades est passé. Toutefois à l’égard de la France la situation n’est plus la même, et, puisque la revendication de ce côté est redevenue facile, que diraient nos descendans, si nous la négligions ?… Nous voyions avec douleur le drapeau français flotter sur cette merveilleuse cathédrale de Strasbourg, chef-d’œuvre de l’architecture allemande. Si nous lisions les poésies écrites par Goethe étudiant à Strasbourg, et, dans son autobiographie, la délicieuse idylle de Sesenheim, la plus vive et la plus belle incarnation poétique de l’amour allemand, nous ne fermions pas le livre sans nous demander comment nos pères avaient pu laisser ravir ce champ sacré de notre poésie par des étrangers pour qui ces fleurs n’exhalent pas tous leurs parfums, et que nous savions occupés à en extirper notre langue, nos coutumes et notre culte… A part quelques petites enclaves, la population de l’Alsace est encore aujourd’hui tout allemande. Depuis qu’on veut y imposer le français dans les écoles, elles cessent d’être fréquentées, et le niveau de l’instruction populaire s’abaisse. La littérature allemande y est seule vivante, particulièrement les légendes et les chants populaires ; surtout l’Alsace est demeurée en grande partie protestante, et ses théologiens sont restés en rapports constans avec l’Allemagne. Peu de jours avant la guerre, le pasteur d’un village près de Strasbourg déclara à ses ouailles qu’il ne pouvait prier pour la défaite de ses frères ; il posa sous la porte les clés de son église, et il est aujourd’hui aumônier d’un régiment allemand. Il en est de même pour la Lorraine, qui retint si longtemps la langue allemande comme langue officielle, et ou le peuple la parle encore. Nous n’ignorons pas que ces provinces contiennent aussi d’autres élémens, fort opposés au germanisme : la civilisation brillante et superficielle des Français attire les têtes légères et les esprits sans profondeur ; puis il y a le catholicisme, non celui de Wessenberg et de Strossmayer, mais celui du Vatican, ennemi déclaré de la Prusse, qui s’en fait honneur… Nous ne le savons que trop, cette revendication, quelque juste et nécessaire qu’elle soit, entraînera beaucoup de difficultés, d’amertumes et de périls. Nous laisserions volontiers ces pays, qui d’abord ajouteront beaucoup plus à nos devoirs qu’à notre puissance réelle, si nous n’étions liés par une obligation sainte.

« Comment tracer la frontière ? Beaucoup d’Allemands demandent Metz, non par droit de nationalité, bien que cette ville ait été jadis allemande, mais pour la protection de nos frontières. Cet immense camp fortifié, auquel nous n’avons à opposer rien de semblable, est une menace perpétuelle de la France contre la Germanie. Laissons toutefois cette question à ceux qui seront les arbitres de nos destinées. La nation, elle, ne demande expressément que les deux provinces qui lui appartiennent par la langue et les mœurs… Ce sera 1,200,000 Prussiens de plus, autant de Français de moins. Les deux départemens de Savoie et des Alpes-Maritimes contiennent à peu près les deux tiers de ce chiffre ; en 1860, la France, non contente d’offenser la nation italienne en violant la belle loi morale suivant laquelle au bienfaiteur est due la gratitude et non pas une rançon, a violé l’équilibre européen : nous le rétablirons. »


Voilà l’ultimatum de M. Mommsen : pas de réconciliation possible avec la France ; mettons-la donc hors d’état de jamais nous nuire. Nous ne ferons qu’obéir, en lui prenant deux provinces, aux intérêts pressans de l’Allemagne, à une nécessité nationale et sainte.

Eh bien ! nous avons le droit de répondre que la sainteté n’a rien à voir là où ne se montre en réalité qu’un appel à la force et à la conquête, à peine dissimulé derrière le voile d’une théorie que nous connaissons trop, et dont on a beaucoup abusé dans notre temps. La théorie dite des nationalités, destinée à garantir à chaque peuple, si elle est appliquée sincèrement, son indépendance nationale, très bienfaisante alors comme expression d’un droit nouveau, a malheureusement servi jusqu’à ce jour à moins de réparations que d’injustices et de sophismes. L’application en est trop délicate et glissante pour ne pas prêter à de perfides équivoques, dont savent profiter les puissans. Quelles règles suivre dans les revendications qu’elle semble provoquer ? Est-ce la langue qui sera le signe indubitable de la nationalité ? Que la France alors se voie adjuger la Belgique avec quatre ou cinq cantons de la Suisse. Est-ce la primitive communauté de berceau ? Que l’Allemagne s’empare donc et de la Suisse allemande et de la Hollande, et qu’elle restitue les débris de la Pologne. Cela fait, on aura constitué en Europe un petit nombre de grandes agglomérations mal cimentées, dont l’anarchie et les rivalités jalouses amèneront des déchiremens et des chocs terribles.

Il est clair que la théorie des nationalités doit tenir un grand compte des droits créés ou modifiés par l’histoire, et que la principale règle de cette théorie doit être d’observer surtout, de respecter dans tous les cas les vœux des peuples. En quelle mesure ces deux conditions s’appliqueraient-elles à la revendication des deux provinces françaises au profit de l’Allemagne ou de la Prusse ? Une grands partie de la population y parle allemand, cela est vrai ; elles ont jadis appartenu par divers liens féodaux plus ou moins étroits à l’Allemagne à peine constituée, nous le savons. La France ne possède l’une des deux que depuis la fin du XVIIe siècle, et certaines portions de l’autre que depuis le dernier tiers du XVIIIe. Qu’importe ? Osera-t-on dire qu’elles n’étaient pas devenues toutes françaises, et que leurs vœux appelaient une délivrance ? Si, après leur résistance héroïque contre l’invasion, la chose vous paraît encore incertaine, il y a un moyen très simple de vous en convaincre : faites voter l’Alsace et la Lorraine, faites voter Strasbourg ; vous les occupez, et vous n’y craignez donc aucune pression de notre part. Posez-leur cette unique question : voulez-vous devenir allemandes ou rester françaises ? et si la majorité des suffrages est en votre faveur, nul n’aura plus le droit de blâmer ou de combattre vos annexions ; la Lorraine et l’Alsace seront de plein droit provinces allemandes. Allons ! pour un peuple qui prétend représenter la justice, la moralité, le droit, la chose en vaut la peine, le prix est magnifique, l’exécution est facile. Vous ne le ferez pas cependant ; vous connaissez de reste le vote des Alsaciens et des Lorrains : ils sont venus vous rapporter à coups de fusil, en offrant leur sang pour défendre leurs foyers. Quelle est donc cette nécessité sainte qui vous force à ramener vers le bercail les brebis enlevées par le loup ravisseur ? Où sont-ils, ces Allemands arrachés à la grande patrie, et qui gémissaient au souvenir de Sion ?

En dehors du faux prétexte que vous offrait une interprétation perfide de la théorie des nationalités, quel autre droit pourriez-vous invoquer que celui de la conquête et de la force ? Après tout pourquoi le dissimuler, si vous sortez de la lutte définitivement vainqueurs ? N’appartient-il pas aux vainqueurs de dicter leurs volontés ? n’est-ce pas le droit de la guerre ? — Eh bien ! non. Il y a un droit nouveau, noble résultat des progrès de la raison et de l’humanité, et dont vous ne refusez pas d’exécuter certaines conditions quand vous avez intérêt à vous assurer des avantages immédiatement réciproques. Ce droit nouveau aspire à légiférer plus étroitement que jamais la guerre ; pas à pas, il veut disputer au nom de la charité, au nom de la pitié, le champ toujours trop vaste du massacre et de la ruine. Or l’un des articles de ce code est que la conquête pure et simple, résultant d’une supériorité de force, n’est plus permise. Il n’est plus permis, même au plus fort repoussant une attaque, d’arracher de leur patrie malgré elles des populations entières, comme on transfère de vils troupeaux d’une étable dans une autre, parce que des créatures humaines ne peuvent pas être assimilées à un bétail, ni une patrie à une étable. Et, quoi que vous disiez contre elle, c’est la France qui a le plus énergiquement contribué à faire entrer dans les mœurs internationales cette loi du nouveau code. Pourrait-elle s’attendre à affronter la première, à ce sujet, un honteux déni de justice ? Ne dites pas que, si nous eussions été vainqueurs, nous eussions agi comme vous prétendez agir. Voici un mot de M. Rouher dont on vous affirme l’authenticité. En 1868, comme un interlocuteur inquiet de certains symptômes lui disait : « Vous voulez donc faire la guerre à la Prusse ? — Non assurément, répondit-il ; vainqueurs, nous ne pourrions garder le fruit de notre victoire, car nous serions obligés de faire voter les populations des provinces rhénanes, et nous savons fort bien qu’elles répondraient par la négative. » Et en effet la France était engagée d’honneur par ses précédens. Partout où son action directe avait rencontré des faits d’annexion, elle avait insisté pour que l’on consultât les populations par le suffrage universel, soit en Italie, à plusieurs reprises, soit, — vous ne le savez que trop, — en Slesvig. Elle avait elle-même observé cette condition lors de l’annexion de la Savoie. C’est une justice qu’il faut rendre à la France de ces derniers temps : fidèle à un génie héréditaire dont nul malheur et même nulle faute ne sauraient effacer le bienfaisant éclat, en cela encore elle a travaillé pour les autres peuples, et ce serait une étrange iniquité qu’on refusât de reconnaître à deux de ses provinces un droit qu’elle a fait admettre ou qu’elle a demandé en faveur des autres nations ! Non, la France victorieuse n’aurait certainement pas réuni à son territoire les provinces rhénanes malgré elles. L’opinion publique, la représentation nationale, n’auraient pas accepté qu’on omît de consulter les populations. D’ailleurs, sans même parler du droit nouveau, il y a certains excès de froide et longue violence dont notre pays ne s’est jamais rendu coupable : c’est bien assez que Napoléon Ier ait fait l’odieuse guerre d’Espagne ; jamais la France n’aurait gardé sous son glaive, au mépris de toutes les lois divines et humaines, une expirante Pologne.

Le dernier mot n’est pas dit dans l’horrible guerre qui nous divise, et voici seulement que la défense nationale commence ; mais dès à présent il y aurait, à persévérer dans le dessein qu’on nous annonce, de quoi déshonorer et ce protestantisme prussien qui vous inspire si mal, au nom duquel vous jetez au Vatican des injures si intempestives, qui vous laisse au cœur des ressentimens si peu chrétiens et si impolitiques, et cette science dont vous êtes si fiers, mais qui ne vous aurait donc servi qu’à réédifier plus sûrement une savante barbarie, et cette malheureuse Allemagne enfin, à laquelle vous prépareriez, ainsi qu’à l’Europe, si elle n’y prenait garde, l’âge « du fer et du sang. »

L’iniquité engendre l’iniquité ; mais à chaque nouvelle date elle est toujours plus coupable, parce qu’elle est toujours condamnée à violer de nouveaux progrès accomplis par l’humanité. Croyez-en les nobles pages qu’insérait ici même, il y a quinze jours, M. Vitet : vous vous précipitez dans un excès dangereux. Pensez-vous qu’en ces jours d’innombrables deuils pour nous et pour vous nous n’ayons pas réfléchi à la Némésis divine et songé d’Iéna ? Pensez-y également. Les historiens nous disent que la Prusse avait cette fois déclaré follement une guerre pour laquelle elle n’était pas prête ; non : en réalité, nous le savons bien, Napoléon avait été l’agresseur. Vainqueur, voyez quel héritage il a laissé à la France ! Quant à la Prusse, certes après Iéna, elle était bien abattue, res exsanguis et jacens ; il ne lui a fallu pourtant que soixante années pour se relever et prendre sa revanche. Prenez donc garde, vous aussi, à de terribles retours. Prenez garde qu’après avoir victorieusement repoussé l’attaque formelle d’un gouvernement insensé, vous ne soyez devenus les vrais assaillans dans une seconde guerre contre une nation qui ne vous était pas réellement hostile, guerre de vengeance et de conquête que le droit nouveau désavoue, et qui ne saurait produire, même à votre profit exclusif, la concorde et la paix.


A. GEFFROY.