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Un Livre français et un Livre allemand sur l’Allemagne

Un Livre français et un Livre allemand sur l’Allemagne
Revue des Deux Mondes3e période, tome 21 (p. 924-938).
UN LIVRE FRANCAIS ET UN LIVRE ALLEMAND
SUR L'ALLEMAGNE

I. Histoire de la formation territoriale des états de l’Europe centrale, par M. A. Himly, 2 vol. Paris 1876, Hachette. — II. Deutschland nach seinen physischen und politischen Verhältnissen geschildert, von Prof. Dr Daniel, 2 vol., Leipzig 1870.

Il y a, pour un Français, péril à parler sur l’Allemagne, car nos voisins font attention aux moindres paroles qui se disent chez nous à leur propos. Si encore ils ne feignaient pas de prendre pour une manifestation de l’esprit français des fantaisies échappées à des plumes sans autorité ! mais ces grands critiques ne veulent pas faire de ces distinctions. Il y a quelques mois, l’Allemagne a été mise en colère par la lettre d’un coiffeur de Paris qui, sollicité d’entrer en relations d’affaires avec un coiffeur berlinois, exigea au préalable la restitution de l’Alsace et de la Lorraine. Les journaux les plus graves, je pourrais dire leurs noms, reproduisirent la lettre de notre compatriote, où ils trouvèrent un argument pour que l’Allemagne refusât d’envoyer les produits de son industrie à notre exposition universelle. On ne peut nier malheureusement que nos voisins n’aient quelquefois contre nous de plus sérieux griefs. Tel récit d’un voyage en pays allemand est fait pour entretenir chez nous des illusions en exagérant les embarras de l’Allemagne sans montrer sa force, en raillant ses vices sans louer ses vertus, et les sarcasmes qu’en y prodigue aux princes et au peuple ne peuvent manquer de réveiller des haines qui n’ont pas le sommeil lourd ; mais les Allemands n’ont-ils aucun reproche à se faire, pareil à ceux qu’ils nous adressent ? Ils se fient évidemment à notre ignorance des choses du dehors, car ils nous fournissent tous les jours ample matière à réplique. Les préjugés, l’injustice, le mensonge, ne sont pas relégués derrière tel cours d’eau ni confinés dans telle race : il faut démontrer cela de temps à autre, non pour taquiner un peuple qui n’est pas endurant, mais pour défendre notre honneur scientifique, qui est une partie de notre honneur national. Une occasion de cette sorte nous est offerte par la publication du livre de M. Himly, professeur à la Faculté des lettres de Paris, sur l’Histoire de la formation territoriale des états de l’Europe centrale : les Allemands ont un livre tout semblable, qui jouit chez eux d’une grande autorité, celui de M. Daniel, professeur à l’École royale pédagogique de Halle. On verra bien, en comparant les deux œuvres, si c’est chez l’écrivain étranger qu’il faut chercher l’amour désintéressé de la vérité, cette vertu allemande sur laquelle les prétentions des Latins sont si vaines, au dire des Allemands.


I

M. Daniel ne perd pas de temps pour se faire connaître : dès qu’il a décrit les frontières de son pays, on sait ce qu’il veut. Il hésite un peu à marquer la limite orientale et reconnaît que, depuis Tacite, on n’a jamais bien su à quoi s’en tenir sur ce point ; mais ailleurs pas d’incertitude : la frontière, c’est, au midi, la chaîne des Alpes, du lac de Genève au golfe de Fiume ; au nord, la Baltique et la Mer du Nord jusqu’à Calais ; à l’ouest, les collines qui vont du cap Gris-Nez à l’Argonne, l’Argonne, le plateau de Langres, les Faucilles, le ballon d’Alsace, les hauteurs entre Rhin et Rhône, le Jura, jusqu’au lac de Genève. La frontière du nord enveloppe sans hésitation le Danemark ; celle du sud, la Suisse ; celle de l’ouest, la Flandre française, partie de la Champagne, ce qui nous reste de la Lorraine, partie de la Bourgogne, la Franche-Comté, la Belgique, le Luxembourg, la Hollande. L’auteur a mis un soin particulier à tracer sa ligne de démarcation entre la France et l’Allemagne ; il s’excuse sur la nécessité où il est réduit de parler net et haut : Le pire sourd, dit-il, est celui qui ne veut pas entendre.

Par respect pour les préjugés, M. Daniel a omis les parties du territoire français qui ont été par nous usurpées au-delà de nos frontières naturelles, mais il considère la Belgique, la Hollande et la Suisse comme « les états extérieurs de l’Allemagne, » à laquelle ils ont appartenu jadis, et qui « déplore aujourd’hui encore la perte de ces nobles membres. » Il ne prétend pas que ces membres, à leur tour, se souviennent d’avoir appartenu au corps germanique ; même il tance le Danemark, qui met son « orgueil de marmouset » à vouloir vivre dans l’isolement ; mais il trouve en Belgique et en Hollande des sympathies notables : d’ailleurs, ajoute-t-il judicieusement, alors même que, dans les pays extérieurs, on ne se rendrait pas un compte exact de l’état des choses, cet état ne serait pas modifié. La tâche de l’Allemagne est de reconstituer l’empire allemand du moyen âge, et la Belgique, la Hollande, la Suisse, dont il faut respecter l’indépendance, sont naturellement attirées vers une Allemagne fédérale et forte. La « fatalité » les y pousse : c’est là qu’elles trouveront asile contre l’ambition de la France.

M. Himly parle aussi des pays extérieurs ; son titre, meilleur que celui du professeur allemand, l’y autorisait et le dispensait même de toucher à la question des frontières naturelles : il l’a fait pourtant à propos du Rhin, et l’on voit bien ici la différence des deux esprits.

M. Daniel décrit à merveille le grand fleuve qui, « de sa source à son embouchure, appartient tout entier à l’Allemagne, » le fleuve héroïque qui brise en trois endroits le rempart des montagnes, le fleuve historique dont les rives, tantôt gracieuses et tantôt terribles, mirent dans l’eau rapide les vignes célébrées par les poètes, les ruines des vieux châteaux, les flèches des hautes cathédrales. Le Rhin, c’est le fleuve chéri de l’Allemand, le « fleuve de son cœur. » Des milliers d’hommes le viennent voir : il leur laisse la nostalgie de ses bords, mais aussi la nostalgie de la grandeur passée de la patrie. Qui s’arrête sur ses rives sent son cœur battre plus fort dans sa poitrine ; les vieilles légendes envahissent sa mémoire, et il se surprend à chanter les jeunes chansons : « vous n’aurez pas notre Rhin allemand ! »

A cet enthousiasme, je ne trouve rien à redire. J’aime les chansons patriotiques des Allemands : elles n’ont servi que contre l’étranger, et l’émeute ne les a point flétries ; elles expriment autre chose que de vagues sentimens et marquent le point fixe où commence l’ennemi. Il n’est en Allemagne si humble école où l’on ne chante la Garde au Rhin, si pauvre paysan qui ne sache qu’outre les obligations ordinaires de la vie, il y a celle de défendre le Rhin. Voilà qui doit être envié à nos voisins, mais laissons-leur la grossièreté qui dépare leur patriotisme et leur fait dire des sottises. « Le Français, dit Arndt, n’est pas digne d’avoir le Rhin. Il ne s’en sert que pour y naviguer et bâtir des forteresses sur ses bords ; encore naviguerait-il avec autant de plaisir sur quelque canal de Hollande, pourvu qu’il trouve le boire, le manger, un joli minois de femme et de la compagnie pour bavarder. » M. Daniel recueille cette ridicule boutade, et il ajoute : « Cela est excellent. » Il serait trop aisé de répondre que les Allemands n’ont pas négligé de bâtir des forteresses sur les deux rives, et que les quais de leurs villes rhénanes, enveloppés de murailles malpropres, cachent le fleuve au regard, car pour contempler le Rhin allemand, il faut aller sur les ponts, après avoir donné un liard au péager. Un Français ne salue pas avec moins d’émotion le rocher de Lorelei que ne font ces familles allemandes, si fort occupées sur les bateaux à s’abreuver de café au lait, entrecoupé de gorgées d’eau de Seltz. Nous aimons le Rhin, nous aussi. Hélas ! nous l’avons aimé avec trop de désintéressement, en artistes, en philosophes. Comparez aux paroles haineuses qu’on vient d’entendre quelques lignes empruntées à la description de la France, qui ouvre le second volume de l’histoire de Michelet. Après avoir parlé de la Lorraine, l’historien s’arrête tout d’un coup : « Je m’abstiens, dit-il, de franchir la montagne, de regarder l’Alsace. Le monde germanique est dangereux pour moi. Il y a là un puissant lotos qui fait oublier la patrie. Si je vous découvrais, divine flèche de Strasbourg, si j’apercevais mon héroïque Rhin, je pourrais bien m’en aller, au courant du fleuve, bercé par leurs légendes, vers la rouge cathédrale de Mayence, vers celle de Cologne et jusqu’à l’Océan, ou peut-être resterais-je enchanté aux limites solennelles de quelque camp romain, de quelque fameuse église de pèlerinage, au monastère de cette belle religieuse qui passa trois cents ans à écouter l’oiseau de la forêt. »

M. Himly fait, non pas œuvre de poète, mais œuvre de science. Après avoir décrit le bassin du fleuve par des traits si précis, qu’il semble en mettre sous nos yeux la carte en relief, il montre que le Rhin n’est pas une frontière naturelle et n’a jamais été une frontière politique. Ce fossé, si large qu’il soit, n’isole pas les deux peuples, comme ferait un désert, une haute chaîne de montagnes ou l’Océan. Depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours « des empiétemens ethnographiques et politiques se sont opérés sans cesse d’une des rives sur l’autre. » Il y a eu sur ces deux rives des Celtes et des Germains. « Les Romains, à peine maîtres des Gaules, y annexèrent, sur la rive droite, la vaste étendue des champs décumates. Plus tard, les Francs et les Alamans furent à la fois transrhénans et cisrhénans. Les nombreux évêchés de la vallée, à l’exception de celui de Bâle, étendirent leurs circonscriptions diocésaines sur les deux bords du fleuve. L’empire de Charlemagne, celui de ses successeurs, les chefs du saint-empire, celui de Napoléon Ier, n’ont pas respecté la frontière du Rhin ; aujourd’hui encore la Hollande et la Prusse, la Hesse grand-ducale et la Bavière sont à cheval sur le fleuve. » L’exacte vérité, c’est que « dans cette contrée intermédiaire, la nature a laissé un libre jeu au développement historique des peuples et des états, » et c’est parler un langage humain que d’ajouter : « Le droit et la morale sont d’accord pour condamner, de quelque côté qu’elles Viennent, de prétendues revendications, faites sans égard pour les vœux des populations, au nom de certaines nécessités ethnographiques et géographiques. » Ce langage peut-il encore être entendu ? La notion de ce qu’on appelait jadis le droit est fort obscurcie. Pénétrés par l’esprit d’une philosophie nouvelle, nous portons avec raison dans l’étude de l’histoire la théorie du combat pour l’existence. Alors il faut dire que le pays du Rhin est la frontière toujours disputée entre deux grands et puissans peuples, en vertu de cette loi fatale qui veut que des peuples voisins soient des peuples ennemis. Il a passé à plusieurs reprises de l’Allemagne à la France et de la France à l’Allemagne, de la France affaiblie des derniers carolingiens et des premiers capétiens à l’Allemagne plus forte des empereurs saxons, franconiens et souabes, de l’Allemagne divisée, épuisée par les guerres du XVIe et du XVIIe siècle à la France une, forte et saine de Louis XIII et de Louis XIV. Ce pays est à qui le mérite : dans l’éternel concours ouvert entre la France et l’Allemagne, il est le prix de la vertu, selon le sens antique du mot, qui signifiait aussi la force.


II

L’écrivain français et l’écrivain allemand, qui suivent la même méthode, présentent, après la description générale du sol, un résumé de l’histoire d’Allemagne. Le premier a le mérite d’une impartialité parfaite. On lui pourrait même reprocher de faire honneur aux anciens Germains de toutes les vertus que leur prête Tacite, sans prendre garde que l’historien romain a mis à décrire le caractère de ce peuple primitif un peu de cette poésie qu’il a versée sur les forêts sacrées dont les Germains révèrent, comme d’invisibles divinités, le silence et l’ombre, sur ces grandes plaines désolées, mœsti loci visuque deformes, sur ces bords de l’Elbe où la Germania s’est dressée pour interdire la route à Drusus, sur cet océan qui est la limite du monde : les premières clartés du soleil couchant s’y heurtent à la surface de l’onde avec les premiers rayons du soleil levant ; les étoiles en pâlissent, et. au dire du populaire, l’habitant du rivage entend le bruit que fait, en sortant de l’eau, le char de Phœbus ; il distingue les rayons dont la tête du dieu est couronnée. Ce serait un plaisir enfantin que de chercher à rabaisser les Germains du temps d’Arminius, pour faire pièce aux Allemands du temps de M. de Bismarck ; mais il faut reconnaître qu’il y a du roman dans le livre de Tacite, où l’on trouve d’ailleurs des renseignemens historiques si précis. Les Germains ont les mœurs et les coutumes des peuples à l’âge de l’enfance. De nos jours, grâce à l’exploration du monde, une vaste enquête se poursuit sur l’humanité entière, et des matériaux s’accumulent pour une histoire comparée de l’homme. La doctrine qui nous soumet sans réserve aux lois fatales de l’ethnographie ne résistera pas à la démonstration expérimentale de cette vérité qu’une quantité de faits semblables se retrouvent chez des peuples de toutes races, et les historiens, sans dédaigner les secours précieux que leur offrent les sciences auxiliaires, rapprendront à tenir compte surtout de l’histoire.

Loin que les coutumes des anciens Germains leur soient propres, on les retrouve, à l’heure présente, en vingt endroits, par exemple dans l’Arabie du sud et dans le Turkestan, où le chef qui se sent d’humeur à mener quelque expédition guerrière groupe autour de lui de fidèles musulmans, comme le chef germain enrôlait des compagnons, qu’il payait avec du pillage, materia munificentiœ per bella et raptus. C’est encore une erreur aujourd’hui démontrée que de voir dans ces coutumes l’origine de la féodalité : les relations de patronat et de clientèle ne naissent-elles pas naturellement, chez les peuples jeunes ou dans les états vieillis, partout où les lois générales n’existant pas encore ou bien étant devenues impuissantes, c’est la protection qu’on cherche, et non la liberté [1] ? Il n’y a pas si longtemps que les Japonais étaient encore en pleine féodalité ; c’était l’état des Gaulois avant la conquête romaine, et M. de Laveleye a montré naguère aux lecteurs de la Revue une féodalité d’espèce singulière chez les vieux Celtes d’Irlande [2]. Enfin les forêts allemandes ne recelaient point la source unique des libertés modernes. A l’assemblée grossière de la tribu germanique, où les sentimens se marquent par le choc des armes ou par des grognemens, je préfère celle des Grecs homériques, debout derrière le cercle de pierres polies où siègent les rois et les sages, écoutant l’orateur inspiré par Minerve. Pour admettre que les Germains aient eu le dépôt des institutions de l’avenir, il faut croire que Dieu le leur a confié par un décret spécial. M. Daniel irait peut-être jusque-là ; mais on regrette que M. Himly n’ait point apporté l’habituelle sûreté de sa critique dans l’étude de coutumes où il voit jusqu’à « la pondération des pouvoirs. »

C’est le seul endroit où il faudrait retoucher dans les cent quarante pages employées par M. Himly au résumé de l’histoire d’Allemagne. Il est difficile de demeurer précis dans un morceau de cette sorte : M. Himly a fait ce tour de force. Le long duel entre Rome et la Germanie, où la première perd bientôt l’offensive ; cette invasion de l’empire, qui commence à l’amiable par l’entrée des barbares dans les légions et par l’établissement des colons germains sur les terres romaines, pour s’achever par les mouvemens désordonnés de peuples entiers qui forcent toutes les frontières ; l’épuisement, après ce grand effort, de la Germanie, bientôt entamée par les Slaves et les Avares qui occupent la moitié orientale de son domaine primitif ; la barbarie persistant jusqu’au jour où les Francs, après avoir établi leur domination en Gaule, se retournent contre la mère-patrie, dont ils achèvent sous Charlemagne la conquête, entreprise par Clovis ; le christianisme dépossédant la religion d’Odin ; les anciens évêchés reparaissant dans les vieilles villes romaines ; des évêchés nouveaux et des monastères fondés en terre païenne, au milieu des bois qu’on défriche ; la collaboration des missionnaires, des soldats, des comtes et des évêques carolingiens pour faire de l’ancienne Germanie l’Allemagne, dont l’existence indépendante commence au traité de Verdun : tous ces préliminaires sont exposés simplement et avec une abondance de renseignemens géographiques précieux pour ceux que les mots importunent quand on ne leur fait pas en même temps voir les choses.

Libre, l’Allemagne cherche un temps sa voie. Pendant un siècle, à peu près, la royauté, qui est très faible sous les derniers carolingiens, ne sait ni arrêter les Normands, Slaves et Hongrois, qui continuent l’invasion, ni maintenir l’unité dans le royaume, où se forment des duchés quasi-indépendans ; mais la grande période de l’histoire allemande s’ouvre, quand la dignité royale redevenue élective s’arrête dans la maison de Saxe pour passer ensuite à celles de Franconie et de Souabe. L’Europe orientale appartient alors aux Slaves, qui sont barbares, et aux Byzantins, qui sont décrépits ; l’Italie est en désordre, la France en pleine féodalité. Le royaume d’Allemagne, qui a pour annexes ceux de Lorraine et d’Arles, va de l’Elbe à l’Escaut, à la Meuse et au Rhône. Les rois allemands, devenus rois d’Italie et empereurs, ont pour vassaux des rois. Singulier gouvernement que le leur, ridicule, si l’on considère les prétentions à la monarchie universelle, le goût des oripeaux, des titres fastueux et pédantesques, mais grand, si l’on réfléchit que cet empereur sans capitale et qui chevauche, sa vie durant, à travers son royaume, est un juge, redresseur de torts, serviteur armé du Christ, et, après le pape ou avec lui, l’homme le plus considérable de la chrétienté. Nos rois, dans leur royaume, hommes de sens pratique, font une utile besogne : ils préparent l’avenir, pendant que les empereurs jouissent du présent ; mais, dans le présent, Frédéric Ier Barberousse occupe une place bien plus haute que Philippe-Auguste de France. C’est un roi germain, un suzerain féodal, un chevalier chrétien, un Charlemagne et un César ; c’est un jurisconsulte ancien et un poète du moyen âge ; il parle comme Théodose, mais c’est sur le régime des fiefs qu’il légifère en langue impériale ; il dispute au pape le dominium mundi, et va mourir en Orient, sur la route du Saint-Sépulcre où il conduit les chevaliers d’Occident. Frédéric Ier est un des plus grands personnages que l’on rencontre dans l’histoire de la civilisation : il a en lui tout l’esprit d’un temps.

Cependant les empereurs allemands, occupés à regarder si loin, laissent l’Allemagne se décomposer à leurs pieds. Il y a longtemps que les vieux duchés sont morcelés : dans chacun d’eux, les comtes, les seigneurs ecclésiastiques et laïques, les bourgeois des villes d’empire deviennent indépendans. Mille causes favorisent le progrès de la féodalité. Les empereurs paient en privilèges l’appui dont ils ont besoin : contre les grands, ils ont recours aux petits, et, pour dompter quelques rebelles, ils arment des légions d’indociles, si bien que leur gouvernement, si fort en apparence, est en réalité très faible. Sous Frédéric II Hohenstaufen, empereur d’Occident, roi de Germanie, roi d’Italie, roi d’Arles, roi de Sardaigne, roi des Deux-Siciles, roi de Jérusalem, l’anathème pontifical, qui déjà plusieurs fois a tâté cet empire, d’où sont sortis tant d’oppresseurs de l’Italie et d’ennemis de la papauté, le fait crouler.

Il faut la science exacte et lucide de M. Himly pour nous expliquer, à nous Français, dont l’histoire a été du composé au simple, et qui ne pouvons plus supporter l’idée d’une complication, la complication étrange où l’Allemagne a dès lors vécu, avec ses dynasties princières, subdivisées en branches co-régnantes, à faire le désespoir des généalogistes de profession, avec ses principautés ecclésiastiques, abbatiales ou épiscopales, avec ses villes libres d’origine épiscopale ou d’origine royale. Au-dessus de tout cela, une royauté, plus élective que jamais, le droit de suffrage ayant été attribué au XIVe siècle par la Bulle d’or aux archevêques de Mayence, Trêves et Cologne, au roi de Bohême, au comte palatin du Rhin, au duc de Saxe et au margrave de Brandebourg. Ces électeurs du saint-empire portent des titres pompeux : les dignités d’archiéchanson, archiécuyer tranchant, archimaréchal, archichambellan sont réparties entre les laïques ; les trois prélats sont archichanceliers des royaumes de Germanie, d’Italie et de Bourgogne. Réunis, ils sont les « sept flambeaux de l’empire, » et les « sept colonnes du temple ; » mais l’empire, en dépit de ces flambeaux, est dans les ténèbres : il n’y règne d’autre droit public que celui du poing, suivant l’énergique expression allemande (Faustrecht) ; le temple, malgré ses colonnes, s’écroule en plus d’un endroit, et le sage gouvernement de nos rois s’étend, provinces par provinces, sur le royaume d’Arles ; Pourtant l’Allemagne vit, et l’énergie de la vie nationale est attestée par le commerce, l’industrie, le progrès des métiers, des arts et de l’intelligence allemande.

C’est au commencement du XVIe siècle qu’est fait le premier effort sérieux pour mettre un peu d’ordre dans ce chaos. La dignité impériale s’est arrêtée dans la maison d’Autriche, dont les chefs porteront jusqu’en 1806 le titre d’empereur romain élu, toujours auguste. Maximilien, acceptant la constitution fédérative, que le temps a rendue inébranlable, divise l’empire en dix cercles, établit un pouvoir, exécutif central, un tribunal d’empire, un impôt d’empire. Il fait décréter par les diètes une paix perpétuelle ; mais il ne réussit que très médiocrement, et la réforme ne tarde pas à bouleverser l’Allemagne. Trois groupes de frères ennemis s’y forment : catholiques, luthériens, calvinistes. La guerre est partout. En vain les Habsbourg s’efforcent à deux reprises de créer une vraie monarchie. Charles-Quint, qui voulait faire des princes laïques du saint-empire des grands d’Espagne et transformer les princes ecclésiastiques en chapelains, est vaincu par Pallié des protestans, Henri II de France, « le champion de la liberté germanique et des princes captifs. » Quatre-vingts ans plus tard, dans la première moitié de la guerre de trente ans, Wallenstein, vainqueur, parlait d’établir en Allemagne un maître unique ; mais la France, intervenant une fois encore, arrête l’Autriche victorieuse et lui impose ce traité de Westphalie où, pour prix de notre sang et de la liberté religieuse sauvée, elle obtenait la cession définitive de Metz, Toul, Verdun et celle de l’Alsace. Nos armes avaient en même temps assuré l’indépendance de la Suisse et des Pays-Bas.

Ces traités de Westphalie ont réglé, pour un siècle et demi, la condition de l’Allemagne, et les historiens allemands ont raison de déplorer cette condition, qui était ridicule. Qu’était-ce qu’une chambre impériale qui, lorsqu’elle arrivait par hasard à terminer un procès, ne trouvait personne capable d’exécuter ses arrêts ? que cette diète aux trois collèges : le collège électoral, vraie conférence de diplomates, dont chacun pensait à l’intérêt d’un état particulier, et point du tout à celui de l’Allemagne, — le collège des princes, avec son banc ecclésiastique et son banc laïque, où l’on recueillait 94 voix viriles, c’est-à-dire données par une seule personne au nom d’un seul état, et 6 voix curiales, dont chacune était le produit de la cotisation de plusieurs petits princes, — enfin le collège des villes, où siégeaient sur le banc rhénan et sur le banc souabe les représentans de cinquante et une républiques ? Qu’était-ce qu’un empereur dont toute l’autorité consistait à convoquer la diète et à en ratifier les recez, et qui avait pour revenu fixe la taxe sur les juifs de Francfort et de Worms, et l’impôt annuel des villes libres impériales, en tout, dit-on, 13,884 florins et 32 kreuzer ? qu’un empire enfin ouvert de toutes parts à l’ennemi, et qui, pendant le XVIIe et le XVIIIe siècle, servit de champ de bataille à l’Europe ? M. Himly, qui a dressé la liste des membres des trois collèges de la diète et celle des membres des assemblées des dix cercles, montre bien que dans cette Allemagne en désordre s’annonce pourtant une sorte de hiérarchie. Les plus petits territoires tendent à disparaître, absorbés par les plus gros. Un certain nombre d’états moyens, comme Wurtemberg, Bade, Bavière, Hesse, Nassau, forment déjà une petite Allemagne ; enfin l’état brandebourgeois-prussien, sorti plus fort de la guerre de trente ans, devenu royaume au commencement et grande puissance à la fin du XVIIIe siècle, tient tête à la monarchie austro-hongroise des Habsbourg, et commence à grouper autour de lui l’Allemagne du Nord. Ainsi se préparait l’avenir ; mais comme il aurait marché lentement dans ce pays incapable de se donner une constitution par ses propres forces, si la révolution française et l’empire après elle n’avaient, à force de coups terribles, réveillé l’Allemagne de sa léthargie !

Quels changemens de 1789 à 1815 ! Pour s’être mêlés à nos affaires intérieures, sous prétexte que les décrets de l’assemblée constituante abolissaient des droits garantis aux membres de l’empire en Alsace, la Prusse et l’Autriche, réconciliées contre nous, sont vaincues tour à tour : les traités de Bâle, de Campo-Formio et de Lunéville nous donnent la rive gauche du Rhin. Pour dédommager les princes dépossédés, le recez de 1803 sécularise les principautés ecclésiastiques et médiatise les villes libres : la simplification commence. Le vieil empire n’est plus qu’une forme surannée du passé : elle s’évanouit après Austerlitz. Alors viennent les remaniemens de territoire, ordonnés par Napoléon, la suppression d’une foule d’états qui gênaient l’empereur ou dont il avait besoin pour les combinaisons d’une politique qui s’acharnait contre l’impossible : en 1806, institution de la confédération du Rhin, où disparaît une quantité de petites principautés souveraines ; en 1807, création du royaume de Westphalie ; en 1810, annexion à l’empire français de territoires qui, des rives du Rhin, s’étendent jusqu’au littoral de la Baltique. Là s’arrêta « ce jeu de provinces, » comme dit M. Himly. « Le grand niveleur avait déblayé le terrain, et fait à jamais disparaître la majeure partie des épaves d’un ordre de choses qui s’était survécu à lui-même. » A force de triturer l’Allemagne ancienne, Napoléon avait préparé l’Allemagne moderne, comme Charlemagne avait fait l’Allemagne du moyen âge.

En 1815 apparut le progrès accompli. Tous les princes dépossédés eurent beau réclamer : il n’y avait plus de place au soleil pour ces revenans. Des centaines d’états qui existaient en 1789, trente-neuf survivent et comptent dans la confédération germanique. La nouvelle constitution de l’Allemagne était imparfaite encore ; elle laissait subsister dans plus d’un canton le spectacle de la polyarchie féodale ; la diète était une lourde machine, difficile à mouvoir ; mais l’Allemagne avait du moins une organisation militaire défensive assez redoutable pour que personne, durant un demi-siècle, n’ait songé à l’attaquer. Ce progrès ne suffisait pas aux patriotes allemands, qui, non contens de la gloire intellectuelle acquise par leur pays, ou plutôt surexcités par cette gloire même, rêvaient l’unité, pour avoir la force. Leur rêve semblait loin de s’accomplir. Ils avaient contre eux toute l’histoire de l’Allemagne et sa géographie, car « il manque à l’Allemagne un phénomène physique dominant, qui impose une unité supérieure au plateau danubien, à la vallée du Rhin et à la plaine de la Basse-Allemagne. » Contre eux encore était la nature même de l’esprit germanique, car « le particularisme tudesque, qui a aidé à constituer des peuples complètement autonomes dans les hautes vallées des Alpes et à l’embouchure des grands fleuves néerlandais, avait, de tout temps, tenu profondément séparées les tribus de la Haute-Allemagne et celles du bas pays ; depuis le XVIe siècle, la scission religieuse avait entraîné à sa suite l’antipathie confessionnelle, entre l’Allemagne du Nord, presque entièrement protestante, et l’Allemagne du midi, restée en majeure partie catholique. » Contre eux enfin conspiraient les intérêts dynastiques des princes, jaloux de leur souveraineté, et la vigilance de la Sainte-Alliance, qui défendait son œuvre, restreignait peu à peu les rares libertés octroyées par les princes allemands, et imposait silence aux réclamations des vétérans de 1813, en même temps qu’aux chansons patriotiques des étudians.

Nos révolutions de 1830 et de 1848 ne produisent en Allemagne que des agitations stériles : les députés du parlement de Francfort sont des gens qui rêvent tout haut. Mais au milieu de ces événemens continuait, tantôt cachée, tantôt éclatante, la rivalité de la Prusse et de l’Autriche. La Prusse, plus propre par la religion et par la race à l’œuvre de l’unification de l’Allemagne, y prélude par la politique des intérêts en créant le Zollverein, et l’achève de nos jours par la politique de fer et de sang que dirige un des plus hardis génies des temps modernes. Dans cet exposé de l’histoire contemporaine, pas une parole passionnée n’est échappée à l’écrivain français ; il n’a pas fait une récrimination inutile : il a dit la vérité toute simple.


III

L’écrivain allemand ne s’est pas entendu à si bien faire. Son « excursion à travers l’histoire d’Allemagne » n’est guère bien conduite. A part quelques bonnes pages sur la période moderne, c’est une œuvre d’orgueil sans critique. On n’y manque point par exemple d’attribuer Charlemagne aux Allemands tout seuls : c’est une prétention que manifestent presque tous les écrivains germaniques, abusant de ce que le berceau de ce grand homme est dans le pays d’outre-Meuse et sa tombe à Aix-la-Chapelle, où les sacristains montrent son crâne pour 3 francs 75 centimes. M. Himly avait dit justement que le premier des empereurs-rois n’appartient en propre ni à l’une ni à l’autre nation : « Roi des Francs et empereur d’Occident, Charlemagne résume à la fois la tradition de l’ancien monde romain et l’invasion germanique qui en a triomphé. » Dans l’histoire du moyen âge, M. Daniel ne veut voir que les pompes du saint-empire, et il perd, à citer les termes de l’hommage fait par Henri II d’Angleterre à Frédéric Barberousse, un temps qu’il eût mieux employé à montrer les défauts des institutions. Il passe vite sur les choses les plus importantes, et s’arrête longuement pour reprocher au pauvre Rodolphe de Habsbourg de n’avoir pas compris « la magnifique conception de la puissance impériale embrassant le monde entier, » d’avoir sacrifié les droits de l’empire sur la partie du territoire pontifical qui de Radicofani s’étend jusqu’à Ceperano, d’avoir donné la Provence en dot à sa fille Clémence et perdu pour jamais ce beau pays. Notez que Rodolphe était un vaillant, mais très petit prince, choisi par les électeurs à cause de sa faiblesse même. Ceux-là seuls peuvent le blâmer de n’avoir point gardé la Provence et l’Italie, qui seraient capables de reprocher à la république d’Andorre de ne point s’annexer l’Espagne et la France. « On objectera, dit M. Daniel, que Rodolphe a cédé ce qu’il ne pouvait garder ; en homme de sens, il a renoncé à l’idéal et aux fantômes, méprisé les charmes de la sirène Italie… Mais, s’il en allait toujours ainsi, il faudrait renoncer à penser grandement ; il n’y aurait plus par le monde que prudence et calcul de marchand ! .. Au temps de Rodolphe, rien n’était perdu, même en Italie ; tout pouvait être regagné, pourvu qu’un homme de grand cœur travaillât sous la couronne de Charlemagne. On fait une pure phrase, quand on dit que l’Italie a été une annexe inutile et dangereuse pour l’Allemagne. Il n’y a pas si longtemps que la politique allemande ne pouvait se passer d’exercer son influence sur les affaires italiennes. Il est vrai qu’on nous considérait comme d’odieux usurpateurs, dans ce pays où l’on nous a reconnus et craints jadis comme possesseurs, par la grâce de Dieu, de la couronne de fer ! »

C’est ainsi que se trahit partout un insatiable appétit de grandeur et de puissance. Qui donc a parlé de notre orgueil, à nous Français ? Avons-nous jamais parlé de nous comme les Allemands parlent d’eux-mêmes. Sur une carte dressée au XVIe siècle, le géographe Munster imprime ce titre : « Allemagne, par la grâce de Dieu, siège de l’empire romain, patrie des beaux-arts et des métiers, source de mainte invention nouvelle, mère d’une foule de héros et de personnages hautement sages et savans, temple pur de la vraie crainte de Dieu et de toute vertu. » — « L’Allemagne au-dessus de tout, de tout sur la terre ! » chante le peuple allemand. M. Daniel nous explique les causes de cette supériorité. L’Allemagne, c’est le pays du milieu ; elle est « bienfaisante à tous, à personne redoutable. » Elle est le centre matériel, car elle relie les membres épars de l’Europe, dont elle assure l’unité. Elle est le centre intellectuel, car c’est elle qui a transmis à l’Orient et au nord le christianisme et la civilisation. Personne n’a eu un plus noble paganisme que le sien ; personne n’a mieux qu’elle compris le christianisme. Elle est le centre historique, car chez elle ont été décidées toutes les grandes questions européennes. Elle est le cœur de l’Europe, qui est le cœur du monde : l’Allemagne est donc le cœur du genre humain ; de là vient que son génie est universel. « Comme le cœur a besoin de tout le corps, l’Allemagne a besoin du monde entier ; » mais le corps à son tour à besoin du cœur : « Il importe au monde que le cœur soit bien portant, car les maladies de cet organe sont les pires de toutes… »

Le peuple allemand a dans le caractère, — je continue à citer, — de merveilleux contrastes. Il a au plus haut degré l’amour de la maison et de la famille, et les mots par lesquels il l’exprime ne se trouvent pas en français. « Le Français chantonne, il est vrai : « Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille, » mais il ne connaît pas le proverbe : « Nulle part on n’est mieux qu’entre ses quatre pieux. » Et pourtant quel peuple aime plus se déplacer ? Où trouve-t-on comme en Allemagne ces joyeux voyages d’étudians et d’écoliers ? Qui envoie plus d’émigrans aux pays lointains ? — L’étranger, le Latin surtout, accuse l’Allemand d’être très matériel. Il est vrai que l’Allemand aime beaucoup à boire et à manger ; il est, comme a dit Luther, « chevauché par le démon de la soif. » Pourtant quel peuple a de plus hautes pensées, se tourmente plus à la recherche de l’idéal, est plus capable de sacrifier gaîment à une idée et ses biens et sa vie ? Le Français se moque des rêveries allemandes, mais son mot : « C’est du haut allemand » prouve son impuissance à comprendre la nature germanique. L’Anglais lui-même, encore qu’il soit de même race, est bien inférieur : l’Allemand qui met le pied en Angleterre se sent tout de suite, par comparaison, l’homme de l’esthétique et de l’idéal. — L’Allemand, dans beaucoup de circonstances de la vie, a tout l’air d’être la prose personnifiée ; pourtant il a chanté avant tous les autres peuples : son oreille est ouverte à toute harmonie, si légère et si lointaine qu’elle soit, et son cœur à la pleine intelligence et au sentiment profond de la poésie. — L’Allemand, dit-on, a le tempérament flegmatique, et c’est du sang de poisson qui coule dans ses veines ; mais quand il est saisi par la vieille fureur teutonique, sa colère est autrement redoutable que celle du Latin, criard et gesticulant. — A ces contrastes on en pourrait ajouter d’autres encore, dit toujours M. Daniel. C’est le fait d’une nature superficielle et plate que de ne pouvoir contenir toutes ces contradictions. Profonds et sérieux étaient les vieux Germains, qui par là se distinguaient des Celtes, et les Allemands sont demeurés profonds et sérieux comme les vieux Germains. Ils sont les meilleurs interprètes de l’humain et du divin. Le respect des choses saintes est une vertu allemande. En dépit des mauvais exemples venus du dehors (inutile de faire remarquer que le dehors, c’est la France, comme le Latin c’est le Français), l’Allemand a gardé le sentiment profond de l’honneur, du droit, de la morale : « L’honneur est si délicat chez lui, comme a dit un ancien philosophe, que la moindre chose suffit à l’offenser ! » Un Allemand débauché, par exemple, trouve dans sa conscience un remords que ne sent jamais le Latin de son espèce. Jamais l’Allemand n’oublie que le mal est en contradiction avec son être. Cette haute valeur d’une nature parfaite se retrouve dans les deux sexes et à tous les âges : l’homme allemand est plein de droiture et de loyauté ; le jeune Allemand, rude et fermé en apparence, a de la moelle dans les os, de l’idéal plein la tête, le cœur à la vraie place ; la femme allemande est le joyau de toutes les femmes de la terre ; la jeune fille allemande est la plus gracieuse, la plus belle, la plus pure des fleurs ; la maison allemande est le temple de la discipline, du sérieux, mais aussi de la douce et confiante bonne humeur. Tel est le portrait que M. Daniel trace du peuple allemand. L’écrivain ne nie point cependant qu’il n’y ait des ombres au tableau, et peut-être avons-nous eu tort de l’accuser prématurément de partialité : M. Daniel avoue que l’Allemand n’a point une exacte idée de sa propre valeur, et il lui reproche de trop admirer l’étranger et ce qui en vient. Voilà un défaut dont il s’est personnellement affranchi.


IV

Après l’exposé de l’histoire générale de l’Allemagne, les deux écrivains passent en revue les différens états de l’empire. M. Daniel aurait beaucoup à prendre dans le livre français, ici encore. Il verrait par exemple, en étudiant le résumé de l’histoire de la Prusse, comment un Français, écrivant l’histoire d’un peuple qui nous a si cruellement fait payer sa victoire, sait reconnaître que ce peuple a mérité sa fortune. A un autre point de vue, en lisant le chapitre consacré à la Suisse, il s’initierait à l’art, un peu négligé par lui, de faire toucher au lecteur les relations intimes qui unissent la géographie à l’histoire, et d’expliquer clairement des choses difficiles ; mais nous ne pousserons pas plus loin la comparaison entre les deux ouvrages. On a bien vu ce que nous voulions montrer.

Nous nous garderons de conclure que tout le monde en France pense aussi sagement que l’écrivain dont nous avons loué l’œuvre, et que tous les Allemands aient l’orgueil grotesque qui dépare le livre de M. Daniel. Des deux côtés, des hommes de raison calme et forte apprécient comme il convient les qualités différentes des deux nations, et pèsent avec de justes poids la part qui revient à chacune d’elles dans l’œuvre commune de l’humanité. Ils connaissent les lois de l’histoire que le vulgaire appelle les inconstances de la fortune, et qui, ne souffrant point l’égalité entre les puissances de la terre, veulent qu’on soit tour à tour élevé, puis abaissé ; En France, ces hommes acceptent la défaite et ses conséquences ; en Allemagne, ils reconnaissent la légitimité des efforts que fait notre pays pour se relever. Des deux côtés aussi se trouvent des esprits faux et des âmes passionnées ; mais c’est une injustice que de rejeter sur nous seuls des torts qui sont au moins partagés.

Que dirait-on en Allemagne si, dans un livre de science et d’éducation, nous parlions de nous comme M. Daniel parle de ses compatriotes ? si nous revendiquions pour nous seuls toutes les vertus, petites ou grandes, et que, par surcroît, nous ne fussions satisfaits qu’après avoir opposé à chacune de ces vertus un vice de nos voisins ? Certes nous avons le droit, nous aussi, d’avoir la nostalgie de notre grandeur diminuée, de notre gloire amoindrie, et de jeter un triste regard au-delà des Vosges. Le mal qui nous a été fait est incalculable. La France avait concilié en elle-même bien des oppositions de races et de tempéramens. Elle avait cet inappréciable privilège que chacune de ses frontières était une transition. La Provence, n’est-ce pas déjà l’Italie ? un même peuple n’habite-t-il pas les deux revers des Pyrénées ? le Normand, agriculteur, industriel et marin, ne ressemble-t-il pas par le génie à l’habitant de cette Angleterre qu’il a un jour colonisée ? notre département du Nord n’est-il point une petite Belgique, laborieuse et riche ? et que d’analogies entre le Franc-Comtois et son voisin de Suisse ! L’Alsace complétait ce bel ensemble d’un pays, un dans sa variété, dont les enfans, contens de vivre sous la même loi, s’entendaient, bien qu’ils parlassent flamand au nord, celte à l’ouest, basque et provençal au midi, allemand à l’est. L’ensemble n’existe plus ; à l’est, au lieu d’une transition, il y a une brèche, menacée, mais aussi défendue par des fusils toujours chargés. Que dirait-on en Allemagne, encore une fois, si nous revendiquions des provinces qui si longtemps ont vécu avec nous et fourni à notre patrie tant d’artisans de sa gloire, avec cette âpreté que met M. Daniel à réclamer les « états extérieurs » et une si large portion du sol qui nous est resté ? Passe encore, si ce livre était unique en Allemagne ; mais ce professeur fait école chez nos voisins : il n’est si maigre auteur qui ne prenne modèle sur lui, et je pourrais citer un atlas populaire que la médiocrité de son prix fait pénétrer partout : la portion de la Lorraine, restée française, a sa teinte spéciale, qui la distingue de la Champagne et la confond presque avec la partie annexée ; au lieu de Nancy, on y vit Nanzig. Ce sont là sans doute des fantaisies de pédagogue, et des livres de classe ne sont point œuvres politiques ; mais nous avons de trop bonnes raisons pour nous défier d’une érudition qui est armée en guerre, et d’une philologie qui fait des annexions.

Le livre du professeur français témoigne au contraire qu’on sait porter, chez nous, des jugemens où une douleur légitime ne prévaut pas contre la vérité. M. Himly, à l’endroit où il parle de la frontière du Rhin, paraît craindre que sa sincérité ne lui attire « d’amères récriminations. » Il se trompe. Son livre n’est pas pour le vulgaire : les lecteurs y trouveront sans peine la preuve d’un travail poursuivi durant de longues années, et, s’il en est qui aient fait une étude spéciale de quelque partie de cet immense sujet, ils admireront la sûreté d’une science qui n’a omis aucun détail de quelque importance, ni reculé devant aucune difficulté. L’auteur s’adresse à ceux qui voudront, l’atlas en main, l’esprit attentif et recueilli, se laisser guider par lui à travers les obscurités d’une géographie et d’une histoire compliquées. Ceux-là n’ont pas besoin que l’on flatte en eux les mauvaises passions, l’amour-propre mal entendu et la haine. Ils veulent simplement savoir et comprendre ; ils remercieront l’auteur d’avoir voulu simplement expliquer et enseigner.


ERNEST LAVISSE.

  1. Voyez les études de M. Fustel de Coulanges, dans la Revue du 15 mai 1873 et du 1er août 1874.
  2. Voyez la Revue du 15 avril 1875.