Un Héros de la guerre de sept ans - Le marquis Louis de Montclam

Revue des Deux Mondes tome 31, 1879
Tibulle Hamont

Un héros de la guerre de sept ans - Le marquis Louis de Montcalm


UN HEROS
DE LA GUERRE DE SEPT ANS

LE MARQUIS LOUIS DE MONTCALM

I. Journal inédit de Montcalm. — Lettres inédites[1]. — II. Le Canada, par Dussieux. — III. Montcalm et le Canada français, par E. de Bonnechose. — IV. Montcalm, par le R. P. Sommervogel. — V. Le marquis de Montcalm, par l’abbé Martin.


I

S’il est une figure à qui le jour de l’histoire soit favorable, sans contredit c’est celle de Montcalm. Il ne fut point un favori de la fortune ni un de ces êtres qui doivent tout aux familiarités de cour, mais un homme qui, après avoir tout fait pour mériter le succès, succomba, comme le pays, victime d’une situation qu’il n’avait pas créée. Il a passé comme un brillant météore et a rempli son rôle historique en trois ans, et ces trois ans lui ont suffi pour être un des premiers parmi les généraux de tous les temps. Montcalm naquit le 29 février 1712 au château de Candiac, dans ces plaines tristes et sévères, dont la physionomie serait désolante, n’était le soleil de Provence qui les illumine. La guerre, suivant un vieux dicton du pays, était le tombeau des Montcalm ; en vieille race, un peu austère, — il y avait des religionnaires dans cette maison, — ils ne virent dans la carrière militaire que l’accomplissement d’un devoir ; leur fond moral, c’est cette idée que la mission du gentilhomme est la défense du trône. Aussi dans ce château de Candiac, où le maître n’apparaît que rarement, lorsque la guerre lui laisse des loisirs, où il vient pour être époux et père, revoir ceux dont le souvenir l’a suivi au combat, mais où il garde l’air mélancolique du soldat qui sait que les joies du foyer seront courtes, la vie est-elle sévère et les premiers mots qui frappent les oreilles des enfans sont-ils ceux d’abnégation et de sacrifice. La vive gaîté de la Provence venait heureusement tempérer ce que cette éducation avait de stoïque et de rude pour de jeunes âmes.

C’est dans ce milieu qu’allait grandir l’enfant qui venait de naître. Il reçut une éducation forte. Il arrivait à posséder vite assez de grec pour lire couramment Plutarque, qui devenait son auteur favori. A quatorze ans il obtint le brevet d’enseigne dans le régiment de Hainaut-Infanterie, où son père était lieutenant-colonel. Ce fut une forte école. Aussi à vingt-deux ans, quand on lui laisse acheter une compagnie, il offre déjà le type du vrai soldat, doublé d’un homme à l’âme délicate et haute. Cet âge, qui est, selon l’expression de La Rochefoucauld, comme une fièvre de la raison, il le traversait sans trop de peine, mais non sans lutte ; ses passions sont vives, son cœur ardent. Il est, lui qui a toujours vécu sous une règle sévère, en garnison dans une ville de plaisir, à Strasbourg, entouré de jeunes officiers toujours en joie et toujours en fête. Ce milieu, plein de dangers et de séductions, l’attire et le grise. Le jeu exerce sur lui une fascination extraordinaire ; c’est comme une frénésie. Mais bientôt la raison lui dit qu’il était fait pour d’autres luttes que celles qu’on soutient devant un tapis vert. Ce fut un peu comme dans toutes les conversions. Il eut une légère honte de lui-même, et, craignant une rechute, pour s’affermir, il se renferma dans la solitude et le travail. Il se livre alors à l’étude avec une ardeur égale à celle que naguère il montrait au jeu. Il lit Aristophane, Sophocle, Eschyle, Hérodote, et dévore en quelques mois plus de grec « qu’il n’en a digéré en dix ans. » Il apprend aussi l’allemand, et tous ces travaux ne l’empêchent pas de se perfectionner dans la tactique et dans la stratégie. Cette épreuve le laissait donc moralement plus fort, il venait d’apprendre à se dominer. La guerre de la succession de Pologne ne lui offrit point l’occasion de se distinguer. Elle ne lui enseigna que la patience. A la paix, la vie de garnison recommençait pour Montcalm, vie un peu monotone qu’occupent seules ses lectures et qu’un voyage à Candiac ou parfois à "Versailles vient animer un peu. C’est dans une de ces rares excursions à la cour qu’il se lia avec deux hommes dont la situation dans le monde était bien différente. L’un était un militaire, le marquis de. La Fare ; Montcalm l’aima comme un père. L’autre, c’était un puissant du jour, c’était Chauvelin. L’énergie du garde des sceaux, sa force d’âme, la hardiesse de ses plans, son air de ministre à la Louvois, et par-dessus tout sa volonté de replacer au premier rang la France en passe de devenir ridicule sous le poids de la politique bourgeoise de Fleury, exercèrent sur Montcalm une vive attraction.

Chauvelin avait peut-être tout d’abord pensé à placer Montcalm près du roi, dans cette troupe de jeunes gens qu’on appelait les Marmousets et dont il se servait pour dégourdir Louis XV. Ce ne fut en tout cas chez le ministre qu’une velléité. Chauvelin, qui se connaissait en hommes et ressentait fortement l’ascendant des grandes âmes, comprit que son jeune ami n’était pas fait pour le métier de complaisant. Le capitaine de Hainaut-Infanterie gardait au milieu des salons de Versailles l’attitude résignée et mélancolique du soldat à qui on a arraché le fruit de la victoire, et cette patriotique tristesse, qui assombrissait les traits de Montcalm à la pensée des préliminaires de Vienne, allait au cœur de Chauvelin. Le ministre, ulcéré de la reculade que les alarmes de Fleury lui avaient imposée, voyait dans ces sentimens de Montcalm comme le reflet de l’opinion de l’armée, comme le gage d’une revanche future. Une amitié sincère s’établissait donc entre ces deux caractères, un peu respectueuse du côté de l’officier, toute paternelle du côté de l’homme d’état.

Montcalm faisait-il fond, pour parvenir, sur cette liaison avec le dispensateur des grâces ? Obtenir un grade par l’intrigue et la souplesse, il n’y pensait même pas. Pour arriver, il se fiait à sa valeur. Attendre de la confiance du ministre un poste au péril lui semblait tout naturel et digne de lui. S’en remettant sur l’amitié et le courage, inspiré aussi par les généreux élans de la pudeur juvénile, il comptait sur le temps et ne demandait rien. Il n’en retira d’autre profit que de conclure un heureux mariage. Ce fut en effet Chauvelin qui lui fit épouser Angélique Talon du Boulay, la petite-fille de Denis Talon. L’amour régna dans le ménage. L’amour au foyer d’une famille, au temps de Louis XV, n’est-ce pas piquant ? Au fond, c’était encore la loi commune… ailleurs qu’à la cour.

Les jours heureux furent de courte durée. La nouvelle de la disgrâce de Chauvelin s’abat sur Montcalm et le jette dans une période d’inquiétudes et de chagrins cuisans. Il ressentit fortement tout ce qu’il y avait d’amer dans cette défaite des idées de grandeur et d’ambition nationale. Et ce n’était pas le seul aliment de ses angoisses ; il craignit bientôt pour sa carrière menacée. Qu’attendre du nouveau ministère ? Ne poursuivra-t-il pas les amis de Chauvelin ? Obtenir un régiment, il n’y fallait plus penser. Malgré les sollicitations de La Fare, qui remuait ciel et terre pour son jeune ami, on enveloppait celui-ci dans la disgrâce du garde des sceaux. On signifiait clairement à Montcalm qu’il fallait abandonner toute espérance.

Montcalm se sentit faiblir sous ce triple fardeau de tristesses patriotiques, d’angoisses amicales et d’inquiétudes personnelles ; il ne déserta pourtant point la lutte. Il reste, et c’est son grand mérite, jeune de cœur et entier de zèle dans ces ennuis de l’inaction où tant d’autres succombent. Au fond, sans doute, il trouve beau d’être enveloppé dans la disgrâce du ministre dont il s’honore de rester l’ami.

Au début de la guerre de la succession d’Autriche, il vit nettement sa situation. Pour lui, le but, c’était de sortir de l’obscurité. Il fallait donc trouver un emploi où, malgré le grade, on pût se distinguer. Montcalm quitta alors sa compagnie pour suivre en qualité d’aide de camp le marquis de La Fare, un des neuf lieutenans généraux envoyés en Bavière. L’état-major appréciait bientôt l’aptitude et les efforts du jeune officier enfiévré d’action qui menait la campagne avec la gaîté résolue de l’homme qui renaît à l’espérance en voyant la carrière s’ouvrir à nouveau devant son courage. Il vit Chevert à l’œuvre et servit à côté de lui. Ces deux caractères à la Bayard, l’aide de camp et le lieutenant-colonel du régiment de Beauce, furent bientôt amis. Montcalm n’eut point le bonheur de rester longtemps à côté d’un tel maître.

Nommé colonel du régiment d’Auxerrois-Infanterie, il partait aussitôt pour l’Italie. On lui donna tout d’abord une mission difficile : c’était le maintien des communications depuis Bayardo jusqu’à Andagna. Il avait peu d’hommes pour défendre cette ligne assez étendue et difficile à protéger dans le terrain montueux qui avoisine Gênes. Le colonel d’Auxerrois se maintenait avec une ténacité froide et une entente parfaite de cette guerre.

Avec son coup d’œil, son sens stratégique, il voyait clairement les fautes commises. Après la défaite de Plaisance, il écrit : « On va crier contre le maréchal. Je démontrerai… que nous remplissons les fautes de nos alliés qui sont nos maîtres. » La bataille avait été terrible, avec des reprises acharnées, des assauts furieux contre les travaux ennemis. Montcalm ralliait par deux fois son régiment débandé sous la pluie de fer vomie par les redoutes. Il le ramenait à l’attaque avec furie et entrait enfin dans le retranchement, quand une charge de la cavalerie autrichienne arrivant comme une avalanche jeta la déroute dans toute l’armée. Montcalm essayait de rassembler les débris d’Auxerrois et de faire tête, lorsqu’un Croate le renversa de cinq coups de sabre. Les Autrichiens le ramassèrent le lendemain, évanoui sur le champ de bataille.

À la nouvelle de la disparition de Montcalm, c’est comme un deuil dans l’état-major français ; on se sentit soulagé quand on apprit qu’il n’était que blessé. On le comprit dans le premier échange et il revint à Paris, triste de ce qu’il appelait son malheur, un peu inquiet de la mine qu’on allait lui faire, enragé surtout d’avoir été pris. Il s’en excuse dans ses lettres : « Si je suis pris et sabré, disait-il avec une sublime naïveté, c’est pour avoir voulu tenir ferme. » En vrai soldat, il n’est préoccupé que de cette idée, l’inadmissibilité d’une reddition. Il oubliait que les blessures l’empêchaient encore de marcher. Ces coups de sabre étaient comme le sceau à sa réputation. Dans la lumière des salons dorés de Versailles, on présentait à Louis XV le jeune colonel, pâle encore et un peu alangui, mais gardant au front le reflet d’acier des batailles. Le roi, avec son affabilité et son abandon de haute race, trouva quelques paroles aimables qui allèrent au cœur du soldat. Celui-ci ne s’écriait pas, comme Mme de Sévigné en présence d’une autre majesté : « Quel grand roi nous avons, le roi m’a parlé, » avec moins d’esprit il écrivit bonnement, en homme ému, « le roi est bon. » Peu après la présentation, on le nommait brigadier.

Les circonstances sont bien changées pour Montcalm. Les chefs de corps cherchent à se l’attacher ; on lui fait presque la cour. On encadrait le régiment d’Auxerrois dans le corps du chevalier de Belle-Isle, désigné pour forcer un des passages des Alpes, le col de l’Assiette. L’opération était plus que téméraire. Une balle, tirée à bout touchant, frappa Montcalm au front. Les soldats d’Auxerrois, faisant retraite, emportèrent leur colonel.

À la paix, Montcalm revenait brigadier avec un nom et de la gloire. Il n’avait donc pas à se plaindre. On distingue pourtant en lui quelque secret malaise. Cette inaction, où l’on reste trop souvent avec de fortes armées, ce ralentissement d’ardeur et de mouvement qui indique dans les troupes une lassitude secrète, cet abaissement des talens militaires chefs les généraux, la rareté des caractères, — un ou deux subsistent dans cette foule de médiocrités comme pour mieux en accuser l’insuffisance, — tout cela l’effraie au point qu’avec son sentiment élevé du rôle de l’armée il ne veut pas prendre la responsabilité du silence. À son retour en France, après sa nomination de mestre de camp, il se préoccupe activement des projets en cours sur la réorganisation de nos forces militaires. Il a vu Frédéric à l’œuvre ; il est plein d’idées de réforme dans les manœuvres et la tactique. Il sent toute l’importance du retranchement ; c’est pour lui l’ultima ratio de la guerre. Il envoie donc des mémoires à d’Argenson, qui les lit, et l’assure qu’il en comprend les conséquences et l’utilité ; mais le ministre oublie de mettre à exécution les projets de Montcalm. Montcalm est alors dans toute la maturité de son esprit. Il se détache parmi ses camarades comme un bronze antique parmi des plâtres. Ce petit homme, au nez en bec d’aigle, à l’allure toute de vivacité et de résolution, arrête irrésistiblement le regard. De tous les portraits qu’on a de lui, le meilleur c’est une petite aquarelle que l’on conserve à la Marine. Il est dans son uniforme bleu de tous les jours. La tête est vraiment belle ; une expression de grandeur morale et de volonté s’accuse dans les traits. Le front est haut, large, vaste, comme chez nombre d’hommes de guerre du grand siècle, penseurs en même temps que généraux. Les lignes de la bouche, légèrement relevées aux coins, portent la marque d’une bonté un peu austère. Les contours du visage sont mâles et forts. Les yeux sont admirables d’expression et d’éclat ; en réalité ils illuminent le visage. Un Huron, plein de respect pour la force corporelle et, comme tous les sauvages, très bon juge en physionomie, définissait bien l’impression que laissait ce regard, quand, voyant pour la première fois le marquis et frappé tout d’abord de la taille de celui-ci, il s’écriait : « Ah ! que tu es petit ! » puis, recevant aussitôt l’impulsion magnétique de ces yeux, reprenait brusquement : « mais je vois dans ton regard la hauteur du chêne et la vivacité des aigles. »

Au feu, il est magnifique : brillant, fougueux, calme, selon les vicissitudes du combat. Il sait communiquer aux troupes la flamme qui le dévore. Pour mener une charge, il n’a pas son pareil. Et comme il sait reconnaître le point faible de l’ennemi ! Il a aussi le sens d’organisation de l’administrateur et le tact, la finesse pénétrante du diplomate. Avec cela de la bonhomie, une grande vivacité, une gaîté franche et communicative qui le rendait séduisant au plus haut point. Et par-dessus tout ce je ne sais quoi de haute race et d’altier qui impose tout en s’alliant merveilleusement à la grâce des manières.

Mais la profonde originalité de ce caractère, c’est le souffle moral qui est comme l’inspiration de ses actes et le secret de sa force. Ce chrétien est au fond un stoïcien achevé. Après la bataille de Plaisance, il a un mot tout de piété en apparence, tout stoïque en réalité : « J’ai été sabré… mon fils aura été bien touché. La religion nous sert. » Cette allure de l’esprit n’est pas chez lui une invention de la volonté pour donner à la physionomie l’impassibilité du bronze ; c’est un mystère de nature. Tout ce qu’il a d’orgueil, il l’emploie à se raidir contre les souffrances de la vie ; cette âme antique, égarée dans un siècle de légèreté et de corruption élégante, est bien la sœur des Plélo et des Vauvenargues. Comme eux, Montcalm est possédé du besoin de se montrer supérieur aux choses de la terre. Comme eux, il pourrait prendre pour devise : « Ce n’est pas à porter la faim et la misère chez les étrangers qu’un héros attache la gloire, mais à les souffrir pour l’état ; ce n’est pas à donner la mort, mais à la braver. » Comme eux encore, il reste élégant dans son austérité et garde en horreur le pédantisme et la morgue. Comme eux enfin, il est homme et passionné. Tout jeune et dans le corps d’armée qui couvre sur la Chiers les communications des troupes assiégeant Kehl, il est pris d’angoisse à la nouvelle d’une grave maladie de son père. Malgré la guerre, malgré les opérations en cours, il fait une démarche inouïe près de son colonel : il lui demande la permission de quitter le régiment pour quelques jours. Il fait le voyage à franc étrier avec une rapidité fiévreuse, passe quelques heures auprès du malade et revient aussi vite, mais plus calme. Et ce trait de caractère, il le conte en taciturne par quatre lignes dans le journal de sa vie, semblable à un livre de bord. Ce soldat n’a pas seulement le courage de la bataille, où l’ivresse de la fumée, des cris et de la gloire entre pour la plus grande part, il est doué de la bravoure qui consiste à affronter une mort laide et dépouillée de tout appareil glorieux. Le cœur chez lui résonne, sitôt qu’on le touche. Quand La Fare a la petite vérole et que tout le monde fuit devant l’horreur de la maladie, Montcalm s’enferme avec son ami et le soigne comme un fils.

Avec tous ces traits, c’était un personnage fait pour ne pas rester en chemin. Il ne lui avait manqué jusque-là qu’une occasion. Elle naissait tout à coup avec la guerre de sept ans. Depuis deux ans, les hostilités avaient commencé au Canada. Une question de limitation de la vallée de l’Ohio avait mis le feu aux poudres. Le baron de Dieskau, commandant en chef de l’armée française, avait été pris après une défaite complète. La situation de la colonie était critique : « Elle exigeait, dit M. Doreil, commissaire des guerres au Canada, de puissans et prompts secours. » Il fallait, suivant l’expression de Doreil, « un commandant d’un esprit liant et d’un caractère doux, mais ferme, incorruptible, capable de gouverner le gouverneur lui-même. » Le marquis d’Argenson se souvenait de Montcalm, il lui confiait la mission de défendre la Nouvelle-France.

Le Canada, au XVIIIe siècle, était loin d’offrir l’aspect qu’il a aujourd’hui. Cette contrée, qui s’étendait du 60e degré de latitude nord jusqu’aux monts Alleghanys, en s’infléchissant vers la baie d’Hudson pour se prolonger vers les limites de ce qui est de nos jours le Far-West, se reliant ainsi à la Louisiane, alors en notre pouvoir, était relativement peu peuplée. Les villes étaient, comme Louisbourg, bâties dans des îles ou sur les rives du Saint-Laurent, comme Québec et Montréal. Les navires ne dépassaient guère les cités établies dans l’estuaire du grand fleuve qui sillonne le Canada de l’ouest à l’est. Au-delà, leur carène ne fendait plus ces eaux, que ridait seul le sillage des canots, flottant à côté des arbres abandonnés au courant par l’insouciance des bûcherons de la rive. Peu de champs cultivés ; ce n’étaient que dans les vallées, dans les terres d’alluvion qui bordent les grands cours d’eau que se profilaient sur le ciel les toits des fermes ou des villages. Le reste du pays était sans habitations. De vastes forêts de chênes, de hêtres, de sapins, de bouleaux, couvraient ces solitudes. De grands lacs aux eaux profondes, des rivières et des marécages, des clairières recouvertes d’une herbe haute et touffue, où les sauvages installaient leurs wigwams, interrompaient çà et là la monotonie de la forêt. Point de routes dans ces grands bois, des sentiers à peine battus par les mocassins des Indiens déroulaient leurs méandres sous le dôme ligneux des branches séculaires. Les fleuves offraient seuls des voies de communication à l’activité commerciale ou guerrière ; encore étaient-ils fréquemment obstrués par des cataractes impossibles à franchir, si les navigateurs ne se décidaient à charger leurs canots sur les épaules ; c’est ce qu’on appelait faire le portage.

Contrairement à ce qui arrive dans la majeure partie des colonies, la souche de presque toutes les familles était pure. Des protestans encouragés par Sully, — de braves et honnêtes paysans, choisis par Champlain dans cette forte et intelligente race des laboureurs de Normandie et de Bretagne, — les officiers et les soldats du régiment de Carignan, magnifique phalange à qui les Hongrois devaient le gain de la bataille de Saint-Gothard, avaient formé le noyau de la population. Et comme le climat était âpre, comme la vie était rude, avec ses durs travaux champêtres, ses chasses dangereuses, ses voyages fatigans, les habitans ne s’amollissaient pas. Les fortes qualités que les diverses couches de l’émigration avaient déposées tour à tour, la vertu du sectaire, la patience du laboureur, l’héroïsme du soldat, n’étaient point tombées sur ce sol pour y rester dans un état d’isolement malsain ; elles s’étaient combinées dans une union étroite. La guerre, chose étrange ! en était cause. C’était le besoin d’une entente commune contre l’Anglais qui arrêtait toute discussion religieuse et supprimait les querelles intestines. Il fallait sans cesse faire le coup de feu contre les habits rouges. Toute guerre européenne avait son contre-coup au Canada, et c’était un champ clos où Français et Anglais étaient perpétuellement aux prises. Lutte de race avec la tactique des guérillas, une chouannerie avec ses longues fusillades, ses surprises, ses pillages, ses massacres, ses représailles terribles. Le Canadien était passé maître dans cette guerre d’escarmouche. La fatigue n’avait pas de prise sur sa robuste organisation ; admirable tireur, son courage n’avait d’égal que sa haine pour l’Anglais ; mais il était rebelle à la discipline, et le goût d’indépendance empêchait ce partisan de devenir un soldat. C’est cette ardeur d’initiative, véritable fond du tempérament canadien, que l’administration de la colonie semblait avoir pris à tâche de contrarier sans cesse. L’instinct de liberté qui portait le Canadien à bâtir sa maison à l’écart de toute habitation humaine le rejetait vers la chasse et le troc des fourrures, dans une sorte de vagabondage altier et poétique. Ces tempéramens aventureux, dans la solitude des grands bois, ne sentaient plus le poids des institutions vicieuses qui régissaient la Nouvelle-France.

C’étaient en effet celles-ci qui rendaient la situation du Canada peu prospère et qui faisaient que la population n’atteignait qu’au chiffre de 82,000 habitans. Le régime de la colonie était celui d’une centralisation à outrance. L’administration dérivait du roi. Un conseil souverain siégeant à Québec, composé du gouverneur, de l’évêque, de l’intendant et de plusieurs conseillers, avait la haute direction des finances, du commerce, le jugement des causes civiles et criminelles et la prérogative d’enregistrer les édits et ordonnances du pouvoir royal. C’était donc un véritable parlement. Le gouverneur avait le commandement des forces militaires et la direction des affaires extérieures, avec un pouvoir absolu. L’administration proprement dite relevait de l’intendant ; il présidait aux services des finances, de la police, de la marine, du commerce, des approvisionnemens. Comme dans la mère patrie, la propriété était soumise au régime féodal. Le roi octroyait des seigneuries selon son bon plaisir.

Un singulier principe économique régissait les colonies : on les considérait comme des marchés ouverts seulement à la métropole et comme les débouchés obligés de celle-ci. Tout échange avec l’étranger demeurait donc absolument interdit. On ne pouvait lutter contre la concurrence faite à nos comptoirs par la Nouvelle-Angleterre où le commerce était libre, où les transports coûtaient peu, où l’industrie locale fabriquait à bon compte. Elle introduisait en fraude sur le sol canadien la plus grande partie des marchandises vendues aux Indiens et aux colons. Une autre cause de ruine pour la Nouvelle-France, c’était le droit exorbitant accordé aux fonctionnaires de tout grade de faire le commerce des vivres et objets nécessaires aux habitans et à l’armée ; c’était la source d’abus sans nombre dans l’administration, qui s’était peu à peu gangrenée du haut en bas et qui n’était plus composée que d’effrontés coquins et de pillards, dont le chef, l’intendant Bigot, résumait à lui seul tous les vices et toute la corruption. L’hypothèse d’un blocus par mer était donc effrayante.

A peine débarqué, Montcalm faisait l’inventaire de ses ressources et envisageait froidement la situation ainsi que le programme à suivre. Des forteresses, ou plutôt des blockhaus à la faible enceinte, s’élevaient sur les points stratégiques : c’était, sur le Saint-Laurent, le fort de la Présentation ; sur le lac Ontario, les forts Frontenac, Toronto, Niagara. L’occupation de ces positions garantissait à peu près la liberté des communications et la domination du pays. Le grand mal, c’était la faiblesse de ces remparts, qui fermaient imparfaitement les vallées ouvertes aux invasions anglaises. On peut comparer ces dépressions du sol à trois lignes menaçantes dirigées de l’est, du sud et de l’ouest vers le cœur de la colonie, pour se rejoindre toutes en un point commun, l’espace compris entre Québec et Montréal, Ces trois trouées, c’était d’abord le Saint-Laurent, qu’une flotte pouvait remonter jusqu’à Québec. Pour le moment, il n’y avait rien à redouter de ce côté-là : l’orage ne s’y amassait pas encore. C’était ensuite le lac Ontario, véritable golfe du Saint-Laurent, puis les lacs Saint-Sacrement et Champlain, qui ne forment à eux deux qu’une seule nappe d’eau en communication avec le fleuve qui arrose Québec. Les Anglais avaient élevé sur les rives de ces bassins des forteresses nombreuses. Montcalm se décidait à porter tout son effort sur la frontière de la Nouvelle-Angleterre, à détruire les travaux qui menaçaient la colonie de ce côté, en un mot à donner de l’air au territoire canadien.

L’effectif de l’armée était d’une faiblesse désespérante. Des fractions de régimens dont le nom est oublié comme les exploits, — Royal-Roussillon, Languedoc, la Reine, Artois, Guyenne, la Sarre, Béarn et Berry, — en formaient le noyau. Le total des soldats compris dans les bataillons réguliers ne dépassait pas trois mille huit cents hommes. Le reste des forces disponibles se composait d’environ deux mille fantassins de marine, des milices canadiennes et des sauvages. La réunion de toutes ces troupes atteignait le chiffre modeste de onze mille hommes. Étrange armée ! dont l’aspect pittoresque était plus digne d’exciter la verve d’un artiste que de flatter l’œil d’un général. Les Canadiens, à l’accoutrement peu militaire, avec leur bonnet de fourrure, leur blouse de chasse, leurs mocassins, balançant leur grand fusil d’un air farouche, marchaient par groupes irréguliers à côté des grenadiers à l’habit blanc qui s’avançaient en rangs serrés, au pas, avec la discipline et l’ordonnance de la parade. En avant, sur les ailes, en arrière des troupes, comme un nuage, la plume d’aigle fichée dans la touffe de cheveux, le manteau de buffle sur les épaules, le jupon de peau descendant sur les genoux, le tomahawk à la ceinture, d’où pendaient en guirlande hideuse les scalps arrachés aux crânes des vaincus, les guerriers des cinq nations, Iroquois et Hurons, apparaissaient et disparaissaient tour à tour.

Cette armée était pleine de courage, de bonne volonté, de patience. On pouvait exiger autant de ses jambes que de ses bras ; les régimens français s’étaient tout de suite accoutumés aux conditions de la guerre dans ce pays. On voyait nos soldats, la hache à la main, le fusil sur le dos, cheminer sous bois, ou porter sur les épaules au-delà des cataractes les canots remplis de vivres et de munitions, et l’hiver, courir avec bonne humeur comme à une partie de plaisir, la raquette aux pieds, derrière les traîneaux tirés par de grands chiens.

On devait surtout cet entrain des troupes aux officiers ; jamais ils ne furent meilleurs. C’était le chevalier de Lévis, alors brigadier, véritable homme de guerre, très habile, très résolu, infatigable marcheur, qualité précieuse pour une pareille campagne, courageux comme Condé, d’un sang-froid de Peau-Rouge, plein d’acquis, de bon sens, d’élan, avec cela un coup d’œil de général, en un mot, l’homme désigné pour remplacer Montcalm au commandement. C’était Bougainville, plus tard une de nos illustrations maritimes ; c’était Bourlamaque, colonel d’infanterie et ingénieur, un peu minutieux, comme les gens qui ne livrent rien au hasard, mais du premier mérite avec des talens supérieurs, de la fermeté et le meilleur ton, et qui « allait gagner furieusement dans l’esprit de tout le monde pendant la campagne qui allait s’ouvrir. »

Montcalm, d’accord avec le marquis de Vaudreuil, gouverneur de la colonie, arrêta le plan des opérations de 1757. On se bornait à faire quelques courses et à s’emparer du fort de Chouegen, sur la côte méridionale du lac Ontario. « Ce poste, dit un mémoire du temps, ouvrait aux Anglais l’accès de la grande nappe d’eau d’où sort le Saint-Laurent. De là il était facile de couper la colonie par le centre et d’arrêter immédiatement toutes les communications avec les postes qui en dépendent. Tous les pays d’en haut et la Louisiane se trouvaient ainsi complètement isolés. » Il était de toute nécessité d’arracher du cœur de la colonie ce coin que l’Angleterre y avait enfoncé ; mais avant d’entreprendre ce siège, il fallait assurer les flancs de l’armée contre les attaques de l’ennemi par l’occupation de deux points : d’abord Frontenac, qui paralysait Chouegen et offrait une base solide pour la concentration des troupes, puis Carillon, dont les remparts étaient à peine achevés. Bourlamaque se logeait donc à Frontenac, et le régiment de Royal-Roussillon s’établissait à Carillon. Dans la pensée de Montcalm, l’occupation de ce dernier point était une feinte destinée à tromper l’ennemi sur les véritables mouvemens de l’armée française et à arrêter les tentatives du général de Lawdon, qui avait concentré douze mille hommes, sur l’Hudson, à Albany, à l’ouest de Chouegen. Montcalm voulait faire croire que l’armée se rassemblait à Carillon ; il s’y rendait avec grand bruit et lançait dans toutes les directions ses sauvages coureurs dont il s’enveloppait comme d’un rideau. Leurs barbares exploits donnaient bientôt à penser au comte Lawdon que ces incursions n’étaient que le prélude d’une offensive de Montcalm ; aussi restait-il sur le qui vive et ne s’éloignait-il pas d’une semelle des forts William-Henry et Lydius, objectif des Français selon lui. Montcalm, dès qu’il sait le général ennemi fourvoyé, quitte brusquement Carillon, court vers Frontenac, éloigné de plus de cent lieues. Il y trouve treize cents hommes de troupes, quinze cents Canadiens et deux cent cinquante sauvages, avec l’artillerie et le matériel de siège. A peine arrivé, il isole Chouegen par une croisière sur le lac et par des partis de Canadiens et de sauvages lancés sur la route de la Nouvelle-York. Il embarque ses troupes, les divise en deux corps, et les dirige l’un au nord, l’autre au sud de la place, qu’ils n’ont qu’à contourner pour l’investir. Les ténèbres et le silence favorisèrent cette opération. Dans la nuit du 10 août, Montcalm établissait son camp devant la forteresse.

Les ouvrages défensifs de Chouegen consistaient en trois forts détachés. Le premier, le fort Ontario, élevé au centre d’un plateau, dans l’angle formé par la rivière Osvego ou Chouegen, formait un carré de soixante mètres de front, avec des redans sur chaque face. Le second, c’est-à-dire Chouegen, sur la rive gauche, avait une grosse muraille crénelée. Le troisième, le fort Georges, n’était qu’un mauvais retranchement de pierre et de terré. Seize ou dix-sept cents hommes des régimens de Shirley, Peppereel et Schuyler défendaient ces trois postes sous les ordres du colonel Mercer.

L’armée française rencontrait toute sorte de difficultés dans le transport du matériel. Il fallait faire une route à travers un terrain marécageux et boisé. Montcalm cependant reconnaissait la place et choisissait le point d’attaque. On ouvrait à minuit la tranchée, et, malgré la difficulté du terrain proclamé impraticable par les ingénieurs anglais, au matin la parallèle était dans un bon état d’achèvement ; on y établissait les batteries. L’échange de projectiles durait depuis le matin, et les lunettes françaises pouvaient contempler les témoignages évidens de l’action de l’artillerie sur les fortifications ennemies, lorsque vers six heures du soir, le colonel Mercer, qui craignait un assaut imminent, se décida à évacuer une position compromise. Après avoir encloué les canons, à la tête des troupes abattues par cette retraite, il traversa la rivière, avec l’espoir de concentrer la défense dans les forts Chouegen et Georges, laissant un corps pour garderie plateau qui assurait la communication entre les deux places. Nos grenadiers prirent aussitôt possession de l’ouvrage abandonné.

Montcalm n’était pourtant pas sans inquiétude. Le général Webb campait en haut de la rivière Osvego, à quelques lieues du théâtre des opérations. En tout cas, on pouvait espérer faire tomber Chouegen avant que Webb eût mis ses colonnes en mouvement ; un coup d’audace affolerait peut-être la garnison. C’est à cette tentative désespérée que se résout Montcalm. Avec la promptitude d’action qui le rend si redoutable, il transporte l’attaque sur le fort de Chouegen. Il change ses batteries, les établit sur la crête de l’Osvego et foudroie l’ouvrage anglais, tout en rendant intenable le chemin qui le relie au fort Georges. Il donne alors au capitaine de Rigaud l’ordre de culbuter les troupes postées entre les deux forts et de se loger sur les positions conquises. Les Canadiens traversent la rivière sous un feu des plus vifs, se forment sur l’autre rive et s’élancent avec des cris furieux sur les pentes qui leur font face. Cette charge impétueuse met en fuite les compagnies anglaises. Nos soldats couronnent aussitôt les hauteurs qui dominent les retranchemens où flotte le drapeau de l’Angleterre.

Le nombre des batteries françaises, la rapidité de leur construction, l’étroitesse de l’investissement, la configuration du terrain qui masquait la faiblesse de nos troupes, la furie du bombardement, la conviction qu’aucun secours n’était proche, l’impétuosité de l’attaque de Rigaud, avaient enlevé aux Anglais toute espérance. La mort du colonel Mercer augmentait encore la démoralisation. Aussi le là, le commandant Litthleales se résignait à arborer le drapeau blanc. Montcalm exigea que la garnison se rendit prisonnière de guerre et que le fort avec tout le matériel fût livré à la France. Une heure après, la convention était signée. Les hurlemens des sauvages étaient pour beaucoup dans la rapidité dont les Anglais faisaient preuve. Les Peaux-Rouges couraient çà et là comme des furieux en brandissant leurs couteaux, et malgré les précautions prises, dès qu’ils se virent par la capitulation frustrés d’un pillage fructueux, ils se précipitèrent sur des prisonniers isolés et les massacrèrent. Montcalm se jeta au milieu de la mêlée et parvint à calmer les sauvages par la promesse de riches présens : « Il en coûtera au roi, écrit-il, 8 à 10,000 francs pour empêcher la violation du traité ; mais il n’y a rien que je n’eusse accordé plutôt que faire une démarche contraire à la bonne foi française. » Un an plus tard, Montcalm ne devait pas être aussi heureux ; il ne pouvait empêcher ces barbares d’ensanglanter son triomphe.

Les Anglais voyaient déjà Montcalm envahir la Nouvelle-Angleterre. Pour l’arrêter, Webb prenait position à la tête du lac Saint-Sacrement, Winslow se retranchait à cheval sur les routes du lac Champlain et de Chouegen. Et tous ces résultats, il avait suffi d’un siège de quatre jours pour les obtenir. Montcalm, en vrai Grec antique, faisait élever sur le théâtre de sa victoire un trophée avec cette inscription : Manibus date lilia plenis. Et cependant son amour-propre d’artiste n’était qu’à demi satisfait ; il trouvait que le succès avait été trop facile et se croyait dans l’obligation de s’excuser auprès du ministre. « C’est peut-être la première fois, écrit-il, qu’avec moins de trois mille hommes et moins d’artillerie que l’ennemi on en a assiégé dix-huit cents, qui pouvaient être secourus par deux mille et s’opposer à notre débarquement avec leur supériorité de marine sur le lac Ontario… Toute la conduite que j’ai tenue en cette circonstance et les dispositions que j’avais arrêtées sont si fort contre les règlemens ordinaires que l’audace qui a été mise en cette entreprise doit passer pour de la témérité en Europe. En tout événement, j’aurais fait ma retraite, sauvé l’artillerie et l’honneur des armes du roi. Aussi je vous supplie, Monseigneur, pour toute grâce, d’assurer Sa Majesté que, si jamais elle veut, comme je l’espère, m’employer dans ses armées, je me conduirai par des principes différens. »

Cette victoire mettait fin à la campagne de 1756. Envahir la Nouvelle-Angleterre, c’eût été de la folie. Entreprendre un nouveau siège, attaquer William-Henry ? Comment eût-ce été possible dans un pays de forêts où il fallait construire des routes, établir des ponts, alors qu’on manquait de pontons, de chevaux pour traîner les pièces, de voitures pour porter les vivres dans ces déserts ? Et puis, si l’on voulait avoir du blé à manger l’année suivante, il fallait bien rendre la milice canadienne aux travaux de la terre.

Dans toute cette guerre étrange, on se heurte à un fait qui revient toujours : l’impossibilité de profiter de la victoire, faute de moyens. La pénurie des bras est si grande que le soldat est doublé d’un laboureur ; il abandonne la charrue pour le mousquet, il quitte le combat pour la moisson. De là arrêt forcé en pleine action, après un coup porté à l’ennemi.

C’est pour Montcalm un sujet d’inquiétude. En convoquant tous les contingens disponibles, on ne peut mettre sur pied que huit mille hommes, et c’est la ruine totale du pays. Il faut pourtant des soldats. Montcalm va les demander aux Peaux-Rouges. L’alliance avec les sauvages devient un des élémens indispensables de la lutte contre l’Angleterre. Amener à devenir nos auxiliaires ces natures farouches, en butte aux obsessions, aux menaces, aux caresses, aux représailles des Anglais, n’était point une œuvre facile. Cependant l’affabilité de nos manières, l’égalité familière, la bonhomie que nous mettions dans nos rapports avec eux, notre respect instinctif pour leur dignité stoïque et grave, l’estime que nous avons pour la grandeur d’âme et le courage, notre enthousiasme pour les vertus chevaleresques du Peau-Rouge, véritable preux, mais sans les entraînemens poétiques et tendres, exerçaient leur ascendant sur le cœur des sauvages. Il y avait donc bien des points par où la politique de Montcalm pouvait saisir ces farouches pleins d’orgueil, qui n’abandonnent point celui auquel ils ont engagé leur foi, et savent se dévouer et mourir. Mais à côté de ces vertus, qui offraient tant de prise à la diplomatie du général, que de mobilité !

Pour en faire des alliés, il fallait leur plaire en les dominant. Montcalm s’y applique de tout son cœur ; il met un gant de velours sur sa main de fer. Il devient Indien de pied en cap, vivant dans la familiarité des Peaux-Rouges, passant des journées entières à fumer le calumet dans les wigwams, assis à côté des chefs, devant le feu du conseil, méditant, gardant le silence qui convient à un grand guerrier. Cette attitude indolente n’est pas sans lui peser ; il lui faut, comme il dit, une patience d’ange. Il ne néglige rien pour captiver l’imagination de ses sauvages amis. On rencontrait au milieu des nations indiennes des charmeurs de serpens ; on juge du crédit qu’ils avaient sur ces esprits si prompts à s’enflammer. Montcalm les vit à l’œuvre et voulut, à leur exemple, subjuguer les reptiles. Il y réussit au grand enthousiasme des Peaux-Rouges, qui dès lors virent en lui un prophète, un sachem. Il les amena à servir sans eau-de-vie ! Il les convoquait à des assemblées fréquentes. On a le récit, comme la photographie de l’une d’elles, tenue un peu avant le siège de William-Henry. Montcalm, avec le souvenir de ses lectures grecques, pouvait se croire transporté à cinq mille ans en arrière, à quelque épisode de l’Iliade ou de l’Odyssée. Qu’on se figure la scène et le décor. Le lac Saint-Sacrement, tout inondé de lumière, semblable à un miroir chatoyant sous les rayons du soleil, déroule ses eaux limpides ; des îles couvertes d’arbres qui découpent en festons capricieux l’azur du ciel forment comme des taches d’ombre immobiles à la surface de cette nappe éclatante. De légères vapeurs s’élèvent dans les lointains, au-dessus des cataractes, adoucissant de leurs brumes transparentes la dureté de l’horizon. La forêt s’étend sur les rives avec des échancrures nombreuses, allongeant à perte de vue ses masses sombres sur les pentes de collines peu élevées. Au bord du lac, devant les pirogues tirées sur le sable, dans une clairière d’où l’on aperçoit, dans une perspective vague, les troncs des arbres qui forment comme les colonnes d’un temple, autour d’un feu, les chefs des cinq nations sont assis aux côtés de Montcalm. Montcalm se leva et prit la parole : « Mes enfans, dit-il, tant que durera notre union, l’Angleterre ne pourra nous résister. Notre grand Onnonthio, — le roi, — m’a sans doute envoyé pour vous protéger ; mais il m’a surtout recommandé de vous rendre heureux et invincibles. Vous le serez si vous conservez entre vous la concorde, si vous vous aidez mutuellement dans les entreprises qui se font pour le bien commun, puisque vous êtes des frères et les enfans du grand Onnonthio. » S’inspirant des usages indiens, il montra à l’assemblée un collier symbolique formé d’innombrables petites coquilles et continua en élevant la voix : « Ce collier est le gage sacré de ma parole ; l’union qu’il y a entre les différens grains qui le composent est l’image de la bonne intelligence qui règne entre vous et de votre force. Je vous lie les uns aux autres de manière que vous ne puissiez pas vous quitter et que vous ne vous sépariez pas avant la défaite de l’ennemi. » Il lança alors au milieu de l’assemblée le collier d’alliance. Un chef ottawais, Pennahoel, qui portait sur sa robuste poitrine la décoration donnée par la France à la bravoure indienne, le releva le premier et, le tenant au-dessus de sa tête : « Voilà maintenant, s’écria-t-il, un cercle tracé autour de nous par le grand Onnonthio. Qu’aucun de nous n’ait le malheur d’en sortir. Si nous y restons, le Maître de la vie nous protégera ; il nous inspirera nos actions et fera réussir nos entreprises. Si quelqu’un en sort avant le temps, le Maître de la vie lui refusera son secours. Mais que cette malédiction lui soit personnelle ! qu’elle ne retombe pas sur toutes ces nations, qui veulent former une union que rien ne puisse rompre et obéir toujours à la volonté de leur père ! » La foule était frémissante ; l’enthousiasme brillait dans tous les yeux. Les mains se crispaient sur les couteaux et les haches. Puis du sein de cette masse humaine, en qui s’éveillaient toutes les fureurs de la guerre, s’éleva une voix vibrante qui, sur un rythme lent, entonna l’invocation aux esprits protecteurs des guerriers : « Manitous, Manitous, vous tous qui êtes dans les airs et sous nos pieds, détruisez nos ennemis, livrez-nous leurs dépouilles et ornez nos cabanes de leurs chevelures sanglantes. » Des applaudissemens furieux, des cris confus, des hurlemens féroces répondirent à ce chant. Tous les sauvages bondirent à la fois, et, brandissant leurs armes dans un infernal tourbillon, s’ébranlèrent pour la danse de guerre. Montcalm pouvait avoir confiance en ses alliés ; le démon de la bataille était leur maître. Le général n’allait pas laisser cet enthousiasme se refroidir.

Il avait résolu d’assiéger le fort William-Henry. Située à l’extrémité sud du lac Saint-Sacrement, cette forteresse avait une haute importance stratégique ; c’était une clé de la route de Québec. Par une faute assez singulière des ingénieurs anglais, au lieu de bâtir le fort sur une éminence voisine qui s’élève du milieu des marais, on l’avait construit sur le bord du lac, dont le flot venait battre le glacis. Pour racheter cette négligence et empêcher l’ennemi d’établir des batteries sur cette colline, d’où l’on dominait la place, les Anglais avaient pris le parti d’y établir un camp retranché.

Montcalm, d’accord avec le gouverneur, avait rassemblé à Carillon une armée de huit mille hommes et le matériel de siège. Il lançait quelques reconnaissances en avant autant pour s’éclairer que pour écarter l’ennemi et présidait au départ des troupes. On ne pouvait s’embarquer à Carillon ; il y avait des cataractes à franchir ; c’était donc un portage d’environ six lieues à effectuer. Les brigades, lieutenans-colonels en tête, se relevaient-pour cet ouvrage long et pénible, qu’on ne termina que le 1er août. Montcalm détacha le chevalier de Lévis avec un corps de deux mille hommes pour s’avancer par terre jusqu’à la baie de Ganaoustré, à 16 kilomètres de William-Henry. Le reste de l’armée devait gagner le même point par eau, La jonction se faisait sans coup férir ainsi que le débarquement.

Montcalm reconnut l’impossibilité d’investir, avec une armée aussi faible que la sienne, le camp retranché et le fort. Il donna l’ordre d’asseoir le camp de l’armée. La gauche appuyée au lac, la droite à des ravins inabordables. On tenait ainsi sous une même ligne de tir le fort et les retranchemens de la colline. Lévis, avec ses brigades et ses sauvages, fut chargé de couvrir la droite, d’envoyer ses éclaireurs sur le chemin du fort Lydius, et par des mouvemens continuels de faire croire à l’ennemi que l’on occupait solidement cette communication. Montcalm décida que l’attaque se prononcerait sur le front nord-ouest du fort. La tranchée s’ouvrit dans la nuit du 4 au 5, à travers un terrain embarrassé de troncs d’arbres et d’abatis, qui forçaient de se servir de la hache et de la scie. Dans la nuit du 5 au 6, on put armer les batteries de gauche et de droite de la parallèle ; la première battait en écharpe le côté du fort qui regardait les bois, et envoyait des projectiles dans la redoute de l’éminence ; la seconde, tirant par-dessus les eaux du lac, prenait en enfilade le rempart exposé aux coups de la première. Les détonations des pièces soulevaient des hurlemens d’enthousiasme chez les sauvages, qui n’avaient jamais entendu parler les gros fusils.

Les défenseurs du fort supportaient le bombardement sans faiblesse, mais non sans inquiétude ; à la pensée d’une prise d’assaut, ils sentaient leur chair frémir. Tous connaissaient la cruauté des sauvages, des chiens de guerre de Montcalm. Il y avait sur les atrocités de ceux-ci une foule de légendes qui revenaient spontanément à l’imagination des assiégés. Tous prêtaient l’oreille, espérant entendre le canon de Webb, qui annoncerait le secours. Le commandant, un vieil officier, Munrow, très brave, très dévoué, mais tête un peu faible, se sentait gagné par la contagion de l’angoisse. Lui aussi, du haut du rempart, regardait vers la Nouvelle-York, cherchant à apercevoir les habits rouges de la vieille Angleterre ; mais les bois restaient déserts et muets. Cet abandon, ce silence glaçait le vieux soldat, qui voyait arriver avec amertume l’heure de la capitulation. Montcalm, avec son instinct, avait deviné le découragement du malheureux Munrow ; un hasard lui donnait le moyen de l’augmenter encore. Les sauvages s’emparaient d’un messager de Webb à Munrow : il était porteur d’une lettre dont la lecture arracha un mouvement de joie à Montcalm ; il l’envoya immédiatement à Munrow. Lorsque l’infortuné commandant vit ce papier tout froissé, qui lui parvenait comme par une dérision du sort, et qu’il eut pris connaissance de ces mots : « Le général Webb vous informe que, vu l’état des affaires au fort Lydius, il ne croit pas prudent de tenter de se joindre à vous et de vous envoyer aucun secours. Le général juge à propos de vous donner cette connaissance afin que soyez à même de faire les meilleures conditions qu’il serait en votre pouvoir, » — il sentit s’appesantir sur lui rabattement de la défaite. Il était perdu, puisqu’il était isolé. Sauver l’honneur par une prolongation de la résistance, c’était là tout ce qui lui restait à accomplir. Il ne doutait plus du sort qui l’attendait, et, avec le découragement du vaincu, se réservait de juger le moment où la capitulation pourrait se faire sans trop de honte.

Montcalm laissait l’ennemi sous cette impression démoralisante et poussait davantage les travaux. On continuait les approches avec ardeur. La nuit du 8 au 9, on ouvrait la seconde parallèle sur la crête du coteau et on commençait à établir les batteries de brèche, lorsque le 9, au matin, on entendit le tambour du fort battre la chamade et l’on vit sur les remparts déchiquetés par les boulets apparaître le drapeau blanc. Un officier anglais se présentait aussitôt pour traiter avec Montcalm des clauses de la reddition. Montcalm, vu la disette qui tourmentait déjà la colonie, ne demandait pas que la garnison se constituât prisonnière de guerre. Il lui accorda la libre sortie et la faculté de gagner le fort Lydius, situé à deux jours de marche. Les troupes de la Grande-Bretagne obtenaient les honneurs de la guerre, à la condition de ne pas servir pendant dix-huit mois contre la France. Munrow, qui ne s’attendait pas à une capitulation aussi honorable, signait le protocole avec un mélange de joie et d’amertume.

Cependant Montcalm se préoccupait de l’attitude des sauvages. Respecteraient-ils le traité ? Il convoquait les principaux chefs. Il faisait si bien que tous juraient par les sermens les plus solennels de maintenir la jeunesse dans le devoir. Au moment de l’occupation du fort par les troupes françaises, il y avait bien quelques actes alarmans ; des sauvages, se hissant par les embrasures, rampant derrière les débris des murailles, se glissaient jusqu’à une salle écartée où l’on avait oublié des malades et des blessés. Les Peaux-Rouges scalpaient ces malheureux ; mais aux premiers cris, on accourut et on réussit à réprimer la fureur des assassins. On avait tout lieu de croire que cette tragédie n’était qu’un fait isolé, inséparable de cette guerre. La majorité des sauvages regardait les habits rouges d’un œil assez calme, quand ces derniers, dans l’espoir de se concilier ces farouches spectateurs, leur distribuèrent du rhum et des liqueurs fortes par gallons. C’était une effrayante imprudence. L’ivresse vint bientôt les enflammer. Ils voulurent, au milieu des troupes, dans le camp retranché, piller les bagages garantis par la capitulation. Montcalm, à force de prières, de menaces, grâce aussi à la présence des grenadiers, réussit à les ramener dans le camp. Ils passèrent la nuit dans l’orgie ; leurs chants et leurs danses ne cessèrent qu’au jour. La lassitude paraissait avoir raison de l’ivresse et de la férocité. Il n’en était rien. Un épouvantable complot s’était noué dans cette nuit.

A six heures du matin tout était calme. Les Français dormaient sous leurs tentes ; quelques fifres jetaient dans l’air leurs notes allègres. C’était le moment que les Anglais choisissaient pour le départ. Ils sortaient du fort dans ce pêle-mêle des armées vaincues, et, malgré les exhortations des officiers, on ne réussissait point à leur faire prendre les rangs. Il y avait beaucoup de femmes et d’enfans dans cette multitude. Au lieu de les envelopper comme d’une haie de fer, les soldats se dispersaient de plus en plus. L’avant-garde, composée des meilleures troupes, avec l’escorte, prenait une grande avance. La colonne s’allongeait, plus troupeau qu’armée. On atteignait la lisière du bois, quand des cris retentirent tout à coup. On était tombé dans l’embuscade que les Abenakis avaient tendue à leur ennemi séculaire. De derrière chaque arbre surgit un sauvage. Le convoi est coupé, débordé en tous sens. D’abord les Abenakis réclament des vivres et de l’eau-de-vie ; bientôt ils les prennent. On ne résiste pas. Ils arrachent les vêtemens des femmes et désarment des soldats ; les cris de mort retentissent ; les tomahawks s’abattent sur les crânes des Anglais. Privés de la cohésion du rang, n’ayant pas chargé leurs armes, ceux-ci fuient au hasard, éperdus. Des fuyards rentrèrent dans le camp, où la nouvelle du massacre se répandit aussitôt. Montcalm sauta sur un cheval, et avec Lévis, suivi d’un grand nombre d’officiers, se jeta au milieu de la mêlée, désespéré de ces crimes qui salissaient sa victoire. L’œuvre de sang était alors dans toute son horreur. « Les débris de la colonne tourbillonnaient et s’éparpillaient comme les feuilles sous un vent d’orage. » Montcalm avait mis l’épée à la main, et, à la tête de ses officiers et de ses grenadiers, cherchait à arracher les soldats de Munrow à la mort ; mais contenir deux mille sauvages ivres de sang et d’eau-de-vie n’était pas chose aisée. On réussit pourtant à leur arracher six cents prisonniers, qu’il fallut racheter et rhabiller, car les Abenakis les avaient entièrement dépouillés. Tout écœuré encore de ce drame affreux, Montcalm écrivait à Webb : « Je me sais gré de m’être exposé personnellement, ainsi que mes officiers, pour la défense des vôtres, qui rendent justice à tout ce que j’ai fait en cette occasion. » La réponse de l’Angleterre fut une accusation monstrueuse et absurde : Montcalm était le complice des sauvages ! La capitulation fut déclarée nulle par le gouvernement britannique. Le massacre de William-Henry devint une légende où Montcalm jouait le rôle d’un bourreau rusé ; Fenimore Cooper y crut et la raconta. Plusieurs de nos grenadiers avaient pourtant été tués en protégeant les soldats de Munrow.

C’est le moment où au Canada tout paraît sauvé. Le résultat des campagnes de 1756 et de 1757 dépasse toute espérance. L’impuissance de l’armée britannique est manifeste ; avec ses gros bataillons, ses généraux vieillis sous le harnais, ses immenses ressources, elle n’a rien su entreprendre, rien su sauvegarder. La flotte des lacs n’existe plus, et Québec peut dormir tranquille. La Grande-Bretagne se débat sous des coups répétés ; battue à Minorque, à Closter Seven, partout ; c’est comme un navire désemparé qui n’a plus, selon l’expression d’Horace Walpole, qu’à « couper ses câbles et à se laisser aller à la dérive vers quelque océan inconnu. »

Pourtant Montcalm ne peut même pas penser à entreprendre le siège du fort Lydius. Il est obligé de renvoyer les Canadiens aux champs et de retourner vers le centre de la colonie pour pouvoir faire vivre l’armée en la dispersant de tous côtés. Le peu de vivres qu’il avait est en partie mangé, et si l’armée se lançait en avant, elle mourrait de faim, abandonnée ; car son plus cruel ennemi c’est l’administration de la colonie qui, au lieu de secourir la défense, la paralyse à plaisir, avec son infernal intendant, Bigot, l’homme néfaste par excellence. D’une intelligence extraordinaire pour le mal, plein de séductions d’esprit et de manières, il s’était totalement emparé de l’âme du marquis de Vaudreuil, qui gouvernait alors le Canada. Vaudreuil était un honnête homme, aux intentions bonnes et droites, doux, bienfaisant, mais faible, sans caractère. Il était de ces gens qui vivent au milieu des abus sans jamais les voir. Avec cela facile à gouverner, écrasé par les circonstances trop fortes pour sa tête, craignant l’éclat, voyant un scandale dans un acte de justice, si pour l’accomplir il fallait châtier un coupable haut placé, niant ou atténuant tout pour ne rien voir et affligé d’un entêtement de confiance incomparable. Il avait foi en Bigot.

Or ce pire traître créait véritablement une œuvre diabolique. Il n’affamait pas seulement nos troupes, il les désarmait. Bigot leur fournit « des fusils de l’ancienne façon, dont les baguettes cassent comme verre. » Les hôpitaux et les ambulances sont dans un état affreux ; tout y manque. Les magasins sont vides. Bigot vole sur les travaux de fortifications, dont il donne l’entreprise à ses amis, à ses prête-noms, et là où l’on croit avoir « une forteresse, on n’a qu’une bicoque, comme Carillon, qui coûte au roi aussi cher que Brisach et ne vaut absolument rien, mais sert à enrichir l’ingénieur Pean. » Chaque fonctionnaire pille, depuis l’intendant jusqu’au dernier cadet. Dans cette honteuse concurrence, le chef ne reproche à ses inférieurs que de voler trop pour sa place. Bigot organise des sociétés pour dépouiller l’état plus à son aise. Ainsi lui-même, Pean, Bréard, Estèbe, étaient associés avec la maison de commerce du sieur Claverie, établie à Québec et connue sous le nom de la Friponne. L’approvisionnement des places était fictif ; mais, grâce à la complicité des commis et de certains officiers, on fournissait des situations très régulières. Les affûts sont de mauvaise qualité et cassent sous le recul. On manque absolument de bêtes de somme. Les charrettes sont d’une fragilité incroyable ; tout est cher et mal fait. Faire fortune par l’accaparement, par les concussions les plus épouvantables, tel est le mot d’ordre de Bigot et de ses dignes émules. Le Canada est comme une caverne de bandits. Aussi la présence de quelques honnêtes gens qui se trouvent encore dans l’administration a l’air d’une épigramme.

La conséquence obligée de ces désordres, c’est la famine. Après la victoire de William-Henry, Montcalm, dans un rapport du 18 septembre, résume ainsi la situation : « Manque de vivres ; le peuple réduit à un quarteron de pain. Il faudra peut-être encore réduire la ration du soldat. Peu de poudre, pas de souliers. » Et les Anglais prohibaient rigoureusement l’exportation de toute subsistance de leurs colonies d’Amérique ; il n’entrait absolument rien dans la Nouvelle-France. Il fallait manger les chevaux. Au mois de mai, le pain et la viande de bœuf étaient à peu près introuvables et le cheval devenait rare. La population souffrait sans se plaindre, comme l’armée. « Expatriés, manquant de tout, écrit Bougainville, ne pensant plus qu’à cette espèce de gloire qu’on acquiert en se raidissant contre les difficultés de tout genre, enviés, haïs, nous n’apprenons qu’à être patiens. » Cependant on banquetait chez Bigot et on y jouait un jeu à faire trembler les plus intrépides.

Le général n’avait aucune action sur l’intendant, qui ne relevait que de M. de Vaudreuil. Montcalm et l’honnête, le dévoué, l’actif Doveil, avaient beau signaler à l’envi les rapines de l’administration, leurs plaintes n’étaient point écoutées à Versailles, où arrivaient en même temps les lettres de Vaudreuil, qui étaient comme l’apologie des actes de Bigot. Le Canada était loin, et il n’était pas facile pour le ministre de démêler la vérité dans ce chassé-croisé d’accusations et de défenses, et puis Bigot avait dans les bureaux un complice, a l’œil même du ministre, » M. de La Porte, commis principal de la marine, administrateur des colonies, qui, après avoir eu la confiance de Maurepas, avait celle de Rouillé. C’était donc un associé de Bigot qui lisait les rapports de Lévis, de Doreil, de Montcalm ; on devine s’il était pressé d’en soumettre le contenu au ministre. Cependant les honnêtes gens luttaient malgré tout au Canada, et les « récriminations devenaient si vives qu’il se formait en quelque sorte deux partis, celui de Montcalm et celui de Vaudreuil. Les rapports s’aigrissaient de plus en plus. Vaudreuil, avec la noirceur d’un ignorant, blâmait Montcalm de ne pas avoir entrepris le siège du fort Lydius, après la prise de William-Henry. Il se plaignait que le militaire fût parvenu au comble du despotisme et raillait les opinions de Montcalm sur le peu de valeur des Canadiens en ligne. Le spirituel général, quoique fort agacé de ces petitesses, ne se trompait pas sur le mobile qui les inspirait ; il écrivait à ce propos à la marquise de Saint-Véran :

Mon crime véritable est d’avoir aujourd’hui
Plus de nom que Vaudreuil, plus de vertus que lui,
Et c’est de là que part cette secrète haine
Que le temps ne rendra que plus forte et plus pleine.


« Ah ! si l’on pouvait se passer de moi, me faire tomber dans quelque panneau, et s’il m’arrivait un échec. »

Tout l’hiver se passait dans ces luttes sourdes ; les malversations continuaient de plus belle. Aucun secours sérieux ne vint de France. Montcalm ne faiblit pas cependant. La guerre offensive est terminée, la guerre défensive commence. C’est là le seul fait qu’il veuille voir, c’est le seul dont il daigne s’occuper. Il change donc sa tactique et ses plans, il les accommode aux nouvelles circonstances. Cette dernière phase du drame, c’est comme l’assaut qui met fin au siège d’une forteresse. Montcalm élève un dernier retranchement, s’y établit et succombe enfin après la résistance la plus héroïque et la plus glorieuse.


III

Au jour du péril, l’Angleterre a toujours eu la fortune de rencontrer un homme pour sauvegarder les destinées du pays. En ce temps-là, cet homme ce fut Pitt. Ce grand ministre, qui proféra ce serment dans la chambre des communes : « Je sauverai ce pays, et moi seul le peux, » avait déjà choisi sa conquête : ce sera le Canada, c’est-à-dire à bref délai la possession de toute l’Amérique septentrionale, car ce qu’il veut, c’est l’expansion et comme le rayonnement de la race anglaise sur le globe. C’est sa guerre à lui. Il fera sortir de terre des armées, et comme il est la ténacité faite homme, si Montcalm les bat et les disperse, il en renverra d’autres, sans se lasser jamais.

Pitt envoie donc au Canada toutes les ressources de l’Angleterre. Ce sont d’abord des montagnards écossais, admirables soldats, rebelles au dedans, fidèles au dehors ; puis vingt régimens enveloppés dans la capitulation de Closter Seven. C’est une armée de quarante mille hommes, et Pitt ne la trouve pas suffisante. Il veut voir les colonies de la Nouvelle-Angleterre prendre part à l’expédition, qui est pour lui l’œuvre nationale par excellence. Il les excite et les flatte par tous les moyens. Aux puritains fanatiques de la Nouvelle-Angleterre, il montre le Canada féodal et papiste. Il fait prêcher la croisade. Il envoie des ministres prédire dans les camps « le renouvellement des jours où Moïse, la verge de Dieu à la main, envoyait Josué contre Amalec. » Aux comtés, plus calmes, il parle de patriotisme ; il les flatte par les avantages qu’il accorde aux officiers de milice ; il les gagne en refusant de créer des impôts nouveaux, en ne leur demandant que des avances pour l’habillement et la solde des troupes, en leur donnant toutes les garanties possibles de remboursement. En peu de temps, vingt mille miliciens sont sous les armes. « L’Angleterre est donc assez forte, écrivait lord Chesterfield, pour manger les Français tout vifs au Canada, à Québec et à Louisbourg, si elle sait faire usage de ses forces avec habileté et vigueur. »

Le plan d’opération des Anglais était bien conçu. Les levées de la Nouvelle-Angleterre, de New-York et de New-Jersey, fortifiées par le secours de régimens réguliers sous le commandement du général Abercrombie, se réunissaient autour des ruines du fort Georges ou William-Henry, avec Carillon pour objectif immédiat. L’amiral Boscawen, avec une flotte de vingt-quatre vaisseaux portant seize mille hommes de troupes, quatre-vingt-six canons et quarante-sept mortiers, avait reçu la mission de prendre Louisbourg, dans l’île Royale, une des clés de Québec et du Canada lui-même. Le général Forbes, avec le colonel Washington et six mille miliciens de Virginie, devait opérer du côté de l’Ohio et s’emparer du fort Duquesne.

Il n’y avait à Louisbourg qu’une garnison de six mille hommes et au Canada que sept mille soldats. « Nous combattrons, écrit Montcalm au ministre, et nous nous ensevelirons, s’il le faut, sous les ruines de la colonie. » Malgré la disproportion des forces, il lui semblait possible de lutter. En suppléant au nombre par le choix des positions, en se retranchant toujours, en ne sacrifiant rien au hasard, on pouvait résister jusqu’à l’arrivée des secours. « Quand même, écrit-il à sa mère, nous ne ferions qu’une défensive, si elle arrête l’ennemi, elle ne sera pas sans mérite. Imaginez que je ne puis être en campagne, avec des forces médiocres, avant six semaines, et toujours obligé de licencier moitié de mon armée pour la récolte. Ne serai-je jamais en Europe à la tête d’une armée où ces obstacles (ne se rencontreront pas ? Pour cette année-ci, je croirai faire beaucoup de parer à tout. Ainsi n’attendez rien de brillant. Je veux être Fabius plutôt qu’Annibal, et c’est nécessaire. » Montcalm était trop modeste, comme dit M. de Bonnechose, et pouvait promettre du brillant et même du plus grand brillant. Il allait faire des prodiges.

Où se porterait le principal effort des Anglais ? Montcalm n’hésitait pas à désigner Carillon comme l’objectif d’Abercrombte. Montcalm y arrivait en toute hâte le 30 juin. Il voulait une bataille défensive. Après une reconnaissance minutieuse du terrain, il prit la résolution d’établir ses troupes, tout proche du fort, sur un mamelon qui se dressait comme un bastion naturel, dans l’angle formé par la rivière à la Chute et le lac Champlain. La force de cette position inspirait à Montcalm une telle confiance qu’il écrivait à Doreil : « J’ai affaire à une armée formidable, mais je ne désespère de rien ; j’ai de bonnes troupes, et, si l’ennemi par sa lenteur me donne le temps de me retrancher, je le battrai. »

Le temps, c’était là la grosse question ! L’armée anglaise était tout près, et il fallait au moins quatre ou cinq jours pour fortifier le plateau que Montcalm considérait comme la clé du Canada. Un élan, un acte de vigueur d’Abercrombie, et c’en était fait de la défense sous Carillon. Le général français n’avait qu’une pensée, inspirer de la timidité à l’ennemi et couvrir la position afin de s’y fortifier. Il laisse donc la plus forte partie de l’armée à la construction des barricades, et avec le reste il traverse brusquement la rivière à la Chute et s’avance fièrement à la tête du portage, à plus d’une marche en avant de Carillon. Il pousse ses grand’gardes plus loin encore, conservant toujours le contact avec les troupes légères de l’ennemi, comme s’il avait pour but unique d’empêcher le débarquement des Anglais. Abercrombie n’ose tenter la descente que quand il tient dans sa main, si l’on peut dire, les innombrables bateaux qui portent son armée. Bourlamaque se repliait lentement en couvrant les habits rouges d’une fusillade meurtrière et rejoignait Montcalm, qui repassait avec toutes les troupes la rivière à la Chute, et, après avoir rompu les ponts derrière lui, remontait avec tranquillité sur les hauteurs de Carillon. Les fortifications du plateau étaient à peu près achevées, et l’armée avait peine à reconnaître la physionomie du terrain qu’elle avait quitté depuis quatre jours. Ce fut comme un coup de théâtre. Des exclamations et des vivats partirent de toutes les bouches. Une plaine jonchée d’arbres abattus avait pris la place de la forêt, et sur la crête du plateau, les lignes brisées des retranchemens se profilaient durement sur le ciel, se recourbant dans les lointains comme un vaste fer à cheval dont la pointe menaçante eût été tournée vers l’ennemi qui débarquait. Toute la journée du 7 et la matinée du 8 furent employées à perfectionner les remparts, dont la construction ne manquait pas d’originalité. C’était un amas de gros arbres, couchés l’un sur l’autre, fortement reliés entre eux et dont les branches taillées en pointe formaient comme des chevaux de frise. On couvrait ces parapets de rameaux verts, qui masquaient si bien le profil de la redoute que les ingénieurs envoyés en reconnaissance par Abercrombie n’hésitaient pas à déclarer dans leurs rapports que les travaux français ne consistaient qu’en abatis d’arbres incapables d’arrêter longtemps l’effort de bonnes troupes.

Abercrombie passait brusquement de la timidité à la confiance, du doute à la précipitation. Il connaissait maintenant la faiblesse des troupes de Montcalm, et il lui paraissait impossible qu’une armée de dix-sept, mille hommes ne parvînt pas à culbuter trois mille six cents Français exténués. Dans son infatuation, il se figurait que la retraite de Montcalm, sous le canon du fort n’était que le prélude d’une fuite et qu’il n’y avait qu’à prononcer une attaque vigoureuse pour décider la déroute des Français. Pour aller plus vite, il négligeait les précautions les plus élémentaires, et, pour ne pas être obligé de rétablir les ponts de la rivière à la Chute, il renonçait à se servir de son artillerie. Son plan d’attaque était de marcher à l’ennemi sur quatre colonnes et d’emporter tout à la baïonnette. C’était d’une stratégie simple et naïve. Le 8, il fit passer la rivière à ses troupes, et s’avança rapidement vers Carillon.

Tout y était prêt pour une résistance acharnée. M. de Lévis, qui venait d’arriver, avait le commandement de l’aile droite, où se trouvaient les Canadiens. M. de Bourlamaque fut chargé de la défense de la gauche. Montcalm s’était réservé le centre. Chaque régiment avait l’ordre de former en réserve la compagnie de grenadiers doublée d’un piquet.

A midi et demi, on entendit une vive fusillade dans la direction de la rivière à la Chute, et l’on vit bientôt les grand’gardes se replier lentement ; aussitôt toute la lisière du bois se couvrit d’une nuée d’Anglais qui sortaient de derrière les arbres. Quatre colonnes se formèrent au pied de la colline et, au son des cornemuses et des fifres, grenadiers en tête, tirailleurs sur les flancs, elles s’élancèrent sur les pentes que couronnait l’armée française. Le ciel était radieux, le soleil brûlant ; Montcalm, en constatant l’absence de l’artillerie anglaise, jeta son habit, d’un air de belle humeur, en s’écriant : « Allons, mes amis, la journée sera chaude. » Une acclamation enthousiaste s’éleva des rangs français.

La gauche fut la première attaquée par deux colonnes, dont l’une cherchait à tourner le retranchement, tandis que l’autre l’abordait de front. Le centre supportait l’effort de la troisième colonne. Quant à la quatrième, elle dessinait son mouvement vers la droite. Lorsque les Anglais arrivèrent à soixante pas de nos lignes, leur ordre, brisé par les arbres couchés de toutes parts, n’avait plus cette cohésion qui rend les charges redoutables. Un nuage de fumée entrecoupé d’éclairs couvrit la crête du plateau. Une décharge éclata, puis une seconde, puis une troisième, suivies d’une fusillade irrégulière, mais sans trêve. Les colonnes s’arrêtèrent sous ce feu terrible, et, pour ne pas avancer dans cette fournaise, elles firent comme les troupes qui mollissent, elles ripostèrent. Les Anglais reculaient, laissant le terrain jonché de morts et de mourans. Ils se reformèrent en bas du mamelon et, avec des hurrahs, recommencèrent l’escalade. En quelques endroits, ils arrivèrent jusqu’au fossé des retranchemens, sans pouvoir le franchir, toujours repoussés par le feu des Français, lequel était si fort que parfois les remparts de bois s’enflammaient et qu’il fallait jeter sur ce brasier de l’eau en abondance. A la droite, M. de Lévis, profitant de l’impossibilité où était l’ennemi de déborder notre aile, lançait tout à coup les Canadiens sur le flanc de la colonne qu’il avait devant lui et la rejetait brisée sur la lisière des bois. Les assauts se succédaient sans relâche, plus furieux, plus désespérés. Les masses anglaises se précipitaient sur la redoute, s’y brisaient, retombaient, pour se précipiter de nouveau et retomber encore. Sur les cinq heures, des régimens anglais, pour échapper au feu du Royal-Roussillon, se rejetaient dans un mouvement désordonné sur le saillant que défendait Guyenne et, par un hasard terrible, les bataillons qui avaient attaqué la droite s’y rejetaient aussi. Les Anglais allaient sauter dans la redoute, quand Montcalm accourut avec les grenadiers, suivi de Lévis qui amenait des renforts de la droite. Le combat se rétablit, grâce à ces secours, et les ennemis éprouvèrent une résistance qui arrêta enfin leur ardeur. La lutte continua sur tous les points jusqu’à sept heures, avec des reprises, des retours offensifs acharnés. Electrisées par leur chef, les troupes françaises ne faiblirent pas un moment, et dans les sorties qu’elles firent montrèrent une admirable bravoure et une impétuosité terrible. Vers sept heures du soir, l’ennemi commença sa retraite, et bientôt les défenseurs du plateau virent disparaître dans les profondeurs de la forêt ces masses qui venaient d’échouer devant une stratégie supérieure. Les pertes des Anglais étaient énormes : ils avaient près de cinq mille tués ou blessés ; les nôtres ne se montaient qu’à trois cent cinquante hommes. L’obscurité de la nuit, l’épuisement et le petit nombre de nos troupes, les forces de l’ennemi encore bien supérieures aux nôtres, la nature des bois, la construction de retranchemens où les ennemis pouvaient faire tête, l’absence de sauvages, empêchaient toute poursuite. Au reste Montcalm ne se croyait pas encore quitte d’Abercrombie ; il craignait une nouvelle attaque pour le lendemain et en conséquence prenait toutes les dispositions pour la repousser ; il faisait élever des traverses, établir des batteries. La journée du 9 se passa sans alerte, et nos éclaireurs, descendus jusqu’à la rivière, revinrent sans avoir rencontré l’ennemi. Le 10 au matin, Levis s’avança jusqu’au-delà du portage. Il trouva partout les traces d’une fuite précipitée : des blessés, des équipages, des vivres abandonnés dans les marais. L’ennemi s’était rembarqué ; il n’y avait plus un Anglais devant Carillon !

Cette victoire, ce n’était pourtant qu’un brillant fait d’armes, et voilà tout. Des trois tentatives d’invasion faites par l’ennemi, deux avaient réussi, si l’une avait échoué. Le lac Ontario était ouvert aux navires de la Grande-Bretagne, grâce à la prise du fort Frontenac, où l’incapable Vaudreuil n’avait su loger que soixante-dix hommes. Après une défense héroïque, Louisbourg était tombée aux mains des Anglais. Montcalm avait vu ces désastres sans y pouvoir parer. Pour sauver la colonie, il eût fallu arrêter la marche des armées anglaises en brisant au sud leurs lignes d’opération et en courant aussitôt, à trois cents lieues de là, à l’est, recommencer l’attaque contre les troupes de Wolf, il eût fallu en un mot répéter à Louisbourg et à Frontenac les miracles de Carillon. Et c’était de toute impossibilité, vu la longueur des distances à franchir, la simultanéité des attaques de l’Anglais. La victoire de Carillon permettait de passer encore un hiver sur la terre canadienne ; mais qu’arriverait-il au printemps ? C’était la date fatalement assignée à la catastrophe.

Montcalm se jurait de tenir ferme. « J’avais demandé mon rappel, écrit-il au ministre ; puisque les affaires de la colonie vont mal, c’est à moi à tâcher de les réparer, ou tout au moins à retarder le plus possible la perte du Canada. » Quelques jours plus tard, il demandait des secours, bien qu’il comptât peu sur l’appui de Versailles, lui qui trois mois avant suppliait vainement qu’on lui envoyât au moins de la poudre. « La situation de la Nouvelle-France est des plus critiques, Monseigneur, si la paix ne vient pas au secours. Les Anglais réunissent plus de cinquante mille hommes. Qu’opposer à cela ? Huit bataillons, qui font trois mille deux cents hommes, le reste, troupes de la colonie, dont mille deux cents en campagne, le surplus à Québec, Montréal ; puis les Canadiens. Avec si peu de forces, comment garder sans miracle depuis l’Ohio jusqu’au Saint-Sacrement et s’occuper de la descente de Québec, chose possible ? Qui écrira le contraire de ce que j’avance trompera le roi. Ce n’est pas découragement de ma part, ni de celle des troupes, résolus de nous ensevelir sous les ruines de la colonie ; mais les Anglais mettent sur pied trop de forces dans ce continent pour croire que les nôtres y résistent et attendre une continuation de miracles qui sauve la colonie de trois attaques. »

Versailles restait sourd à cet appel suprême. Un ou deux navires, réduits à se cacher dans les brumes de l’Océan pour échapper aux croisières anglaises, apportaient quelques sacs de farine comme pour prolonger l’agonie de la Nouvelle-France et aider au commerce de Bigot. La famine revenait avec l’hiver de 1758 à 1759, et plus terrible que jamais. Toute industrie avait cessé. Bigot et sa bande restaient les seuls négocians debout, et le papier-monnaie se dépréciait chaque jour davantage. La misère était partout, chez les colons et dans les régimens. La solde ne suffisait plus aux officiers. « L’histoire le croira-t-elle, s’écrie M. de Bonnechose, il y a eu les pauvres honteux de Carillon. » A tout prix, il fallait éclairer le roi sur le dénûment de la petite armée qui mourait en Amérique. Montcalm se décidait à envoyer un officier en France. C’était Bougainville, avec Doreil, que Montcalm choisissait pour remplir cette mission. La cour accueillait avec faveur les deux députés. On nommait Montcalm lieutenant-général ; on proposait même, dans le conseil, de lui décerner le bâton de maréchal. On comblait l’armée d’honneurs, mais on faisait la sourde oreille sur la question des secours. Bougainville avait beau s’évertuer, il ne gagnait rien. Il avait remis au ministre quatre mémoires qui exposaient la situation de la colonie et ses besoins. Le ministre de la marine, Berryer, s’emporta et dit à l’envoyé de Montcalm : « Eh ! monsieur, quand le feu est à la maison, on ne s’occupe pas des écuries. — On ne dira pas, monsieur, que vous parlez comme un cheval, » répliqua Bougainville.

On ne fit pas plus de cas d’une grande conception militaire de Montcalm. C’était un plan de retraite sur la Louisiane, dans le cas où Québec tomberait au pouvoir de l’ennemi. Cette ville prise, on ne pouvait plus rester au Canada sans capituler. Il proposait de descendre sur la Louisiane par le Mississipi, de s’établir fortement à la Nouvelle-Orléans, et là, appuyé sur la frontière du Mexique, alors à l’Espagne, notre alliée, de faire tête aux Anglais. Le destin ne voulut pas laisser à Montcalm la gloire d’entreprendre une opération aussi grandiose. Le maréchal de Belle-Isle, bien intentionné au fond, ne donna que des encouragemens vagues et répondit qu’il ne pouvait rien, que l’Allemagne absorbait tout, qu’il fallait tâcher de se maintenir au Canada, d’y garder un pied, car, une fois chassé, on n’y reviendrait plus. Le gouvernement, après de longues délibérations, finissait par décider qu’on ne pouvait disposer en faveur de la colonie que de trois cent vingt-six recrues et du tiers des vivres implorés ! C’était la mort pour les vainqueurs de Carillon.

La discorde règne de nouveau entre les défenseurs du Canada. Vaudreuil oublie la généreuse démarche de Montcalm, qui était venu, la main ouverte, proposer au gouverneur une réconciliation impérieusement exigée par l’état de la colonie. Sous la pression de Bigot, la jalousie du gouverneur se réveille plus haineuse. On tient Montcalm éloigné des conseils du gouvernement ; il n’apprend que par la rumeur publique les projets de l’administration ; en un mot, on le met en quarantaine. « Il y a deux ans, écrivait Montcalm au ministre, que je ne cesse de parler de l’entreprise et de la descente que l’ennemi peut faire à Québec ; on ne veut rien prévoir ni rien ordonner. La capitale prise, la colonie est perdue. Cependant nulle précaution. J’ai écrit ; la réponse : Nous aurons le temps. » C’était le seul mot que M. de Vaudreuil, avec son air ennuyé, opposa aux exhortations de Montcalm. Tout se réunit pour accabler le stoïque général. En quittant la France, Bougainville a appris qu’une des filles de son général venait de mourir, mais il ne sait laquelle. « Est-ce la pauvre Mirète, qui me ressemblait, et que j’aimais tant ? » s’écrie le père. Il l’ignorera toujours. Tout lui manque à la fois, et il cherche à repousser de ses lèvres l’amer calice que la fatalité lui tend d’une main inexorable. Il est pris d’angoisses et d’un désespoir muet, analogue à celui qui le saisit lors de la disgrâce de Chauvelin. Montcalm se retrouve lui-même à la nouvelle de la marche des armées anglaises.

Le général Prideaux s’avance sur l’Ontario. Amherst, avec douze mille hommes, recommence la manœuvre d’Abercrombie sur le lac Champlain. Ce sont les deux fausses attaques, si l’on peut dire. La vraie se dessine sur le Saint-Laurent, menaçant Québec. De Louis-bourg, devenue la place d’armes de Pitt, part une flotte de vingt-deux vaisseaux de ligne, de trente frégates et d’une multitude de transports. Douze mille soldats sont à bord de ces navires. Un général d’un mérite consommé, Wolf, que la sagacité de Pitt avait jugé le seul homme de guerre digne d’être opposé au chef des troupes françaises, les commandait. Wolf était jeune ; il était dévoré de la passion de la gloire : s’illustrer et mourir était le seul sentiment de son cœur. Par le dédain de la vie, par l’amour de la gloire, de la patrie, Wolf et son rival appartiennent à la même race, à celle des héros, Montcalm a deviné la stratégie des Anglais ; il donne l’ordre de défendre vigoureusement le fort Niagara, et envoie Bourlamaque, dont il est sûr, occuper avec trois mille hommes l’entrée de la rivière Richelieu, étroite issue des eaux du lac Champlain, vers le Saint-Laurent. Lui-même se réserve le poste principal, Québec. Il y concentre toutes les forces disponibles, environ douze mille hommes. Située à l’angle d’une presqu’île formée par le Saint-Laurent et la rivière Saint-Charles, bâtie sur un cap élevé qui domine le fleuve et dont les falaises gigantesques se prolongent pendant un long parcours sur le Saint-Laurent, Québec, à l’abri de ce mur de rochers, pouvait mépriser toutes les attaques. Les points faibles de la place, c’était d’une part le rivage de la rivière Saint-Charles, d’un accès facile pour l’assaillant, c’était, d’une autre part, le front qui regardait la terre. Ce côté-là, qu’on appelait la plaine d’Abraham, était dépourvu de fortifications. Il était donc de toute nécessité d’empêcher la flotte ennemie de dépasser Québec et de débarquer des troupes dans quelque fissure de la falaise ; il fallait encore mettre obstacle à tout mouvement qui aurait eu pour résultat l’occupation de la plage Saint-Charles par les troupes anglaises, maîtresses, par cette manœuvre tournante, des plaines d’Abraham et de la ville elle-même. Montcalm, qui voyait nettement le mécanisme de la défense, faisait construire des redoutes sur les Tochers qui surplombent le fleuve, aux points où les eaux pluviales, à force de glisser sur la pierre, avaient tracé des sentiers que des soldats décidés pouvaient à la rigueur gravir. Sur la rive droite du Saint-Laurent, il édifiait une ligne de retranchemens, coupée ça et là de blockhaus ; partant de la rivière Saint-Charles, elle suivait parallèlement le fleuve pour se terminer à 8 kilomètres de là sur les crêtes d’un ravin où coulait le torrent de Montmorency. Un pont de bateaux jeté sur la rivière Saint-Charles et protégé par un ouvrage à cornes mettait le camp retranché en communication avec Québec.

Pour que cette fortification fût à toute épreuve, il eût été de nécessité rigoureuse d’occuper fortement sur la rive gauche du Saint-Laurent, en face Québec, une position appelée la Pointe de Lévi. Une ou deux redoutes qu’on y eût élevées, c’en était assez pour rester à la fois maître de la navigation du fleuve et empêcher l’ennemi d’avancer ses batteries assez près de la ville pour la bombarder. Il eût fallu ensuite commander la passe de l’île d’Orléans par des terrassemens garnis d’artillerie. Il était nécessaire enfin de placer une redoute en face l’île aux Coudres, pour couvrir de feux l’endroit où les navires qui remontent le fleuve sont forcés de jeter l’ancre et d’attendre le flux qui pousse sur Québec.

Malheureusement l’incapable, le sot Vaudreuil ne comprenait rien à l’admirable système de défense imaginé par le génie militaire du commandant en chef. Montcalm ne gagnait rien sur l’entêtement systématique du gouverneur, qui voulait qu’on restât majestueusement concentré, qui répondait, en haussant les épaules, que Wolf ne trouverait jamais le moyen de remonter le Saint-Laurent avec sa flotte ! On abandonnait donc la rive gauche du fleuve ; c’était donner aux Anglais la faculté de s’établir et de commencer le siège de la ville, de frapper la colonie en plein cœur.

Le 23 juin 1759, la flotte anglaise jeta l’ancre derrière la Pointe de Lévi, dont la côte élevée la protégeait contre le canon de Québec. Un traître, dont il faut conserver le nom, Denis de Vitré, avait servi de pilote dans cette navigation difficile. Les troupes se cantonnèrent dans deux camps, l’un à la Pointe Lévi, l’autre dans l’Ile d’Orléans, en face des retranchemens de Montcalm. Wolf adressait aussitôt aux habitans du pays qu’il envahissait une proclamation où se manifeste plus la brutalité d’un reître que le tact d’un politique : « Si la folle espérance de nous repousser, disait-il, vous porte à nous refuser la neutralité que nous vous offrons, attendez-vous à souffrir tout ce que la guerre a de plus cruel. » Ce n’était pas une vaine menace ; mais ces accens farouches n’eurent pas de prise sur l’héroïque population, frémissante encore au souvenir de l’exode des Acadiens, que l’implacable politique de Pitt avait chassés de leurs maisons et de leurs terres. Dans le Canada, il n’y eut plus que des soldats pour vaincre ou mourir avec Montcalm.

Cependant Wolf avait établi des batteries à la Pointe de Lévi. Québec ressemblait bientôt à un vaste bûcher en feu. La population supportait stoïquement le bombardement. Du haut de la falaise, elle regardait, en serrant les poings, le feu qui dévorait les villages voisins : elle assistait en silence à la dévastation des maisons, des vergers, des champs ; elle attendait le jour de l’assaut pour se venger.

Quand Wolf eut reconnu que la temporisation était une tactique dont Montcalm ne se départirait pas, il fit traverser le Saint-Laurent par un corps de trois mille hommes, qu’il établit en face des retranchemens français, sur la rive gauche de la rivière Montmorency, près du village de l’Ange-Gardien. La rive, très escarpée, dominait les travaux français, et le ravin où coulait le Montmorency protégeait comme un fossé le camp des Anglais. En outre, deux gués, l’un à une lieue en amont, l’autre au confluent de la rivière et du fleuve, permettaient à Wolf de déboucher sur les lignes françaises. Cette position n’était pourtant pas une forte base d’attaque. Le rivage où devaient se former les troupes était vaseux, la côte à gravir très abrupte et balayée par le feu du retranchement qu’on était obligé d’aborder de front ; enfin, après la prise des travaux attaqués, il fallait encore passer la rivière Saint-Charles avant de penser à investir la place. Toutes ces considérations n’échappaient pas à Wolf ; mais il comptait sur la bravoure de son armée et sur la puissance de son artillerie.

Le 31 juillet, les mouvemens des Anglais attirèrent Montcalm à la gauche. Tout y était prêt pour une vigoureuse résistance. Montcalm approuva toutes les dispositions de son admirable lieutenant et retourna au centre pour pouvoir se porter plus facilement aux points attaqués par l’ennemi.

Sur les quatre heures du soir, à marée basse, un corps composé de la brigade de Monkton et de douze cents grenadiers débarqua sous la protection du feu des vaisseaux, pendant que des pentes de l’Ange-Gardien descendait une colonne formée de deux brigades ; elle passa le gué et se réunit de l’autre côté de l’eau aux troupes de Monkton pour tenter avec celles-ci l’assaut des retranchemens. Un troisième corps, chargé de dessiner un mouvement tournant sur les positions françaises, remontait le Montmorency pour franchir la rivière au gué d’en haut.

Les deux premiers corps ne rencontrèrent pas de difficultés sérieuses dans les préliminaires de l’attaque. Les Anglais formaient leurs colonnes d’assaut et les lançaient sur le retranchement, tandis que les batteries faisaient pleuvoir sur les Canadiens et les réguliers de la ligne française une grêle de boulets et de bombes. Malgré ce feu d’enfer, ceux-ci attendirent froidement que l’ennemi atteignît le pied du coteau, à quelques verges seulement de leur ligne, pour les coucher en joue. Ce fut comme à Carillon. Le feu supérieur de nos retranchemens obligea les Anglais à la fuite.

La nuit s’approchait, le fleuve grossissait sous l’effort de la marée, la plage disparaissait peu à peu sous le flot, la position devenait critique ; l’armée anglaise avait perdu plus de six cents hommes ; elle était démoralisée. Une sortie des Français pouvait amener un désastre. Tout cela apparut à Wolf à la fois. Il profita d’un orage terrible qui éclata pour ordonner la retraite et l’effectuer à temps.

Wolf rentrait dans ses lignes, désespéré. Il était donc impossible de briser ce cercle de fer et de granit dont Montcalm s’était entouré. Wolf cherchait le défaut de la cuirasse. En vain les vaisseaux anglais remontaient sans cesse le fleuve, multipliant les reconnaissances, « devant les Anglais se dressaient partout le roc et l’épée de Montcalm. » Wolf, dévoré d’énergie, pliait sous la pression d’une anxieuse impuissance. Brisé par la maladie, miné parla fièvre, étendu sur son lit, Wolf, de sa tente, regardait l’implacable ligne des retranchemens. Il contemplait l’arête dure des falaises, où des taches jaunâtres, jetées çà et là, indiquaient les redoutes et la vigilance de Montcalm, Il cherchait une fissure et, ne la trouvant pas, désespéré, il enviait les ailes des mouettes qui, lasses parfois de leurs ondulations capricieuses sur les eaux, allaient se reposer sur les rochers, à côté des sentinelles françaises.

L’état-major anglais commençait à prendre peur. Bourlamaque avait arrêté net l’invasion sur le lac Champlain. Le fort de Niagara, par sa vigoureuse défense, avait paralysé l’effort des Anglais sur l’Ontario. Le vide se faisait donc autour de l’armée de Wolf. L’état-major opinait pour la prudence et n’accordait aux objurgations fiévreuses de Wolf que la faculté de jeter quatre ou cinq mille hommes au-dessus de la ville pour forcer le général français à accepter le combat en rase campagne. Et encore on ne lui donnait, vu la saison des glaces qui s’avançait, qu’un délai très bref pour mener à bien cette entreprise dangereuse. Il ne savait que faire. Il entendait les murmures des marins, des soldats. Il sentait la nécessité impérieuse d’en finir avec cette situation qui pouvait devenir fatale par sa seule durée, et sans cesse il se heurtait à l’impassibilité de son adversaire, qui n’avait pas fait une faute.

Wolf s’arrêtait cependant, sacrifiant le tout pour le tout, à un plan audacieux, presque téméraire. Il avait reconnu à deux kilomètres en amont de la ville une petite baie, appelée l’anse au Foulon ; on pouvait à la rigueur y débarquer et gagner le sommet de la falaise par une pente où les eaux, à force de raviner, avaient dessiné un semblant de sentier. Un blockhaus, à la crête, gardait le chemin. On pouvait le surprendre. La difficulté du passage était une chance de plus.

Wolf donna l’ordre à la flotte de remonter et de redescendre à chaque marée le fleuve, en s’arrêtant sans cesse comme pour tenter le débarquement. Montcalm s’inquiétait de ces mouvemens continuels et détachait Bougainville avec onze cents hommes d’élite pour suivre de près les manœuvres de l’ennemi. L’aide de camp de Montcalm avait beau tripler les marches et forcer le pas ; dans cette lutte de la machine contre les forces humaines, la machine avait la victoire. Les troupes de Bougainville voyaient à chaque instant disparaître dans les lointains brumeux les voiles des navires anglais que les courans et les vents portaient au gré de leurs pilotes. Le 12 septembre au soir, Bougainville, devancé par la flotte, l’avait perdue de vue. La lassitude des soldats obligeait à bivouaquer où l’on était, à quatre lieues en avant de Québec ; on allumait les feux. Ces lueurs, qui voltigeaient au-dessus des rochers, montraient à Wolf l’éloignement du corps d’observation et l’encourageaient à tenter l’attaque suprême.

Au même moment, deux déserteurs apprenaient au général anglais qu’un convoi de vivres, destiné au camp de Beauport, devait ce soir même descendre le fleuve et que l’ordre avait été donné aux postes qui gardaient la côte de laisser passer les bateaux, Wolf faisait faire un simulacre d’attaque sur la ligne de Beauport et s’embarquait hors de la vue de Québec avec Monkton, Murray, et quatre mille hommes d’élite, sur des barques qui remontaient le fleuve en silence. Wolf, pendant cette navigation tragique, récite à demi-voix l’élégie de Thomas Gray : « L’orgueil des titres, la pompe du pouvoir, tout ce que la fortune a jamais pu donner, sont également soumis à l’heure inexorable. Le chemin de la gloire ne conduit qu’au tombeau. » Il se réveille de son enthousiasme, soupire, et, se tournant vers ses compagnons, l’œil humide encore, il leur dit : « Je préférerais la gloire d’avoir fait de si beaux vers à celle de vaincre demain. » Tout d’un coup chacun se tait et regarde dans la nuit ; une sentinelle française s’est levée brusquement et a crié : « Qui vive ! » Des officiers parlant bien notre langue répondent : « France ! bateaux de vivres ; ne faites pas de bruit. » Et la sentinelle disparaît, et tout redevient calme comme par miracle. On arrive enfin à l’anse au Foulon ; on saute à terre. Les soldats, suspendus entre le ciel et l’eau, gravissent le rocher. On arrive à la redoute. On la cerne. Le commandant est dans son lit. Les factionnaires, à l’exemple de leur chef, un corrompu, ami intime de Bigot, dorment à leur poste. On tue ce qui résiste. On prend le reste, et le gros du corps de Wolf se hisse sur la falaise, étonné de sa facile victoire. Le général anglais ne s’arrête point, il reforme ses troupes et marche aussitôt sur la plaine d’Abraham. Des fuyards répandirent dans la ville le récit des événemens de la nuit. Montcalm pâlissait à cette infernale nouvelle. « Le plateau d’Abraham est pris, s’écriait-il en frémissant, il faut le reprendre. » Lui seul, ce jour-là, vit clairement ce qu’il y avait à faire. Ceux qui l’accusent de témérité, d’irréflexion et de précipitation, ne se rendent pas compte de l’importance de la position d’Abraham dans le système défensif édifié par Montcalm. Tout y était calculé précisément pour empêcher l’Anglais de prendre pied sur cette colline. Le plateau pris, il fallait reporter la défense sur Montréal. En attaquant au contraire immédiatement l’armée anglaise, on pouvait la surprendre en flagrant délit de formation et la battre. Bougainville ne pouvait être loin ; il recevrait à temps l’ordre de marcher à l’ennemi ; le canon le guiderait au besoin. Enfin, et quoi qu’il y eût, il fallait couvrir la ville en jetant des troupes en avant pour disputer le passage aux Anglais. Mais il fallait agir avec une rapidité foudroyante. Montcalm rassemble en hâte quatre ou cinq mille hommes, se met à leur tête, et, au pas de course, traverse le pont Saint-Charles et la ville. Il arrive comme un torrent sur le plateau. Un étrange spectacle l’y attendait. Au lieu de troupes en marche, il trouve l’ennemi en ligne de bataille, la droite appuyée à un bois, celui de Sillery, la gauche se recourbant jusqu’au chemin de Sainte-Foy. A en juger par l’étendue du front, par la masse des réserves, il devait y avoir de six à sept mille hommes. Quelques éminences, appelées les buttes à Neveux, abritaient les soldats de Wolf contre le canon de la ville. Les Anglais remuaient déjà de la terre ; on voyait sur leurs lignes les pionniers et les sapeurs, la pelle à la main, commencer les terrassemens des fortifications de campagne.

Montcalm, contrairement au récit de la plupart de ses biographes, ne se jeta pas en casse-cou sur l’ennemi. Il retarda le combat dans l’espérance d’un secours, qui lui fit défaut. Il attendait Bougainville et expédiait dépêche sur dépêche à Vaudreuil pour qu’on lui envoyât le reste des troupes laissées à la garde du camp, qui ne pouvait être attaqué. Espérant arrêter les travaux anglais, il lançait en avant un rideau de tirailleurs canadiens et sauvages. On était en présence depuis huit heures et demie du matin ; il était dix heures et demie. A l’horizon, rien : Bougainville ne paraissait pas ; Vaudreuil restait muet. L’ennemi grossissait de plus en plus ; il amenait sans cesse du canon. Les retranchemens, que Wolf faisait élever sur ses derrières, dessinaient déjà un profil accusé. Il n’y avait donc plus à hésiter ; il fallait jeter les Anglais dans le fleuve, ou mourir. Montcalm donna l’ordre de l’attaque.

Il avait à sa droite un taillis qui s’étendait en avant ; à sa gauche, le pays, coupé de buttes et de broussailles, était favorable à des partisans. Il plaçait donc quinze cents Canadiens à sa droite et le reste à la gauche. Il mettait au centre les cinq bataillons de ligne, avec des tirailleurs canadiens en avant. Les troupes s’ébranlaient avec beaucoup de décision et d’entrain. « Mais après quelques pas, dit le major Joannès, le petit bouquet de bois servit de retraite aux Canadiens, qui laissèrent marcher seuls les cinq bataillons. Les pelotons irréguliers, qui étaient en avant, eurent à peine le temps de se retirer et de rentrer dans leurs corps, ce qui amena de la confusion et du flottement dans le rang. » Cependant le général Wolf, sentant que la retraite était impossible, se promettait de s’accrocher au sol ; il faisait mettre deux balles dans les fusils, avec ordre de ne tirer que lorsque les Français seraient à quarante mètres. Les troupes de Montcalm firent quelques décharges de loin et sans trop d’effet. Montcalm voulait dissiper l’ennemi avec la baïonnette. Les Français avançaient rapidement, quand, à quarante pas de leurs adversaires, ils furent reçus par des décharges si meurtrières que la droite plia et entraîna le reste. Wolf sut habilement profiter de ce moment de consternation ; il se mit à la tête de ses grenadiers et conduisit une charge sur la gauche des Français, qui, rompue, prit la fuite. Pendant cette manœuvre décisive, Wolf, déjà blessé au poignet, était atteint d’une seconde balle qui lui traversa la poitrine. Il tomba ; sur son ordre, on le couvrit d’un manteau. Il entendit un soldat crier : « Ils fuient. — Qui ? s’écria-t-il. — Les Français. — Je meurs heureux. » Pendant qu’on l’emportait, d’une voix défaillante, il ordonna au colonel Burton de se porter à marches forcées vers la rivière Saint-Charles pour couper la retraite aux Français. Il expira bientôt. On ne devait pas lui obéir, heureusement pour nos soldats. Townsend, qui lui succédait au commandement, soit qu’il craignît une embuscade, soit qu’il ne vît pas l’importance qu’il y avait à tout dissiper, au prix des plus grands sacrifices, n’osa pas presser énergiquement Montcalm et le déborder de toutes parts. Au reste, le général français faisait des efforts surhumains pour tenir tête à l’ennemi, Il couvrait la retraite avec un gros de Canadiens et de soldats ramassés au hasard ; profitant de la configuration du terrain, il les déployait en tirailleurs et parvenait à ralentir la poursuite ; il était à cheval sur les buttes à Neveux, proche la porte Saint-Louis, quand une balle l’atteignit dans les reins. Il ne tomba point, appela deux grenadiers pour le soutenir, et, tout sanglant, rentra à Québec. Quelques femmes, le voyant ainsi pâle et chancelant, s’écrièrent : « Le marquis est tué ! » Il les rassura et se fit porter au château Saint-Louis. Il demanda au chirurgien la vérité sur sa blessure, et comme celui-ci lui disait avec tristesse qu’elle était mortelle, Montcalm, avec l’air tranquille : « Combien de temps puis-je encore vivre ? — Dix ou douze heures au plus, répondit le chirurgien. — Le plus tôt sera le mieux, reprit l’héroïque soldat ; au moins je ne verrai pas les Anglais à Québec. » Puis se tournant vers M. de Ramezay : « Je vous recommande, dit-il, de ménager l’honneur de la France et de tâcher que ma petite armée puisse se retirer cette nuit au-delà du cap Rouge, pour rejoindre le corps de Bougainville. Pour moi, je vais passer cette nuit avec Dieu et me préparer à la mort. Je laisse les affaires du roi, mon cher maître, dans de bonnes mains. J’ai toujours eu beaucoup d’estime pour les talens et les capacités de Lévis. » Puis, comme M. de Ramezay lui demandait des ordres : « Des ordres, disait-il, je n’en ai plus à donner. Je n’ai plus à m’occuper de rien. J’ai trop à faire en ce grand moment ; mes heures sont trop courtes. Mais je souhaite qu’on vous secoure. » Pour la première fois de sa vie, Montcalm oubliait le service du roi et pensait à lui-même. Au moment d’entrer dans l’inconnu, dont l’approche trouble tant d’âmes fortes, il reste ce qu’il a toujours été, un stoïque. Il regarde la mort en face, sans forfanterie, comme on regarde une amie attendue depuis longtemps. Et ce serviteur fidèle ne laisse tomber de ses lèvres ni une malédiction, ni même une plainte contre son pays, qui l’avait abandonné. « Il expirait sans reproche, comme il avait vécu sans peur. » Pendant cette mort antique, Vaudreuil et Bigot s’enfermaient tous les deux en secret, comme des criminels, dans une petite maison voisine du fort et se mettaient à rédiger un projet de capitulation. La nouvelle s’en répandait à l’instant parmi les officiers, dit le père Martin dans son livre si précis, et excitait l’indignation générale. Un mouvement spontané se produisait dans les régimens. Le colonel de Béarn-Dalquier accourait avec Poulhariés et une foule d’autres pour s’opposer à ce qu’ils regardaient comme un déshonneur. Bigot et Vaudreuil, tremblans devant cette sédition du grade, abandonnaient leur plan.

Le camp offrait l’image du désordre et du deuil ; tel le camp de Turenne au lendemain de sa mort. Vaudreuil ne savait que résoudre ; les soldats murmuraient et pleuraient Montcalm. Pour comble de malheurs, Lévis n’était pas encore de retour d’une expédition qu’il conduisait vers Montréal. Sous l’influence de Vaudreuil et de Bigot, on résolut de gagner cette ville et on leva le camp précipitamment en abandonnant plus de dix jours de vivres. Lévis rejoignit trois jours après l’armée. Il blâma la retraite ; lui aussi disait que, puisque le plateau d’Abraham était pris, il fallait le reprendre. Il forçait Vaudreuil à retourner avec l’armée sur Québec, lorsqu’il apprit tout à coup la capitulation de cette ville. Il reprenait tristement le chemin de Montréal.

Lévis avait beau faire des miracles à son tour : en vain remettait-il le siège devant Québec, en vain gagnait-il une bataille furieuse et désespérée dans ces mêmes plaines où Montcalm était tombé sept mois auparavant, sans flotte, mourant de faim, sans poudre, n’ayant plus que deux mille cinq cents hommes, il finissait par être cerné. Il fallait enfin céder à une armée de vingt mille soldats, et la capitulation de Montréal livrait le Canada à l’Angleterre.

L’héroïsme de Montcalm avait-il donc été inutile, puisque l’issue c’était la défaite ? Non ! L’honneur était sauf. Au fond ce n’était pas sur le pays que retombait la responsabilité du désastre. Cette petite armée, qui était allée mourir si loin avec son général, après des miracles de toute sorte, avait brillamment démontré ce que pouvait le génie de notre race. Dans cet effondrement de nos colonies, ce n’était ni le patriotisme, ni l’intelligence politique ou militaire, ni les qualités individuelles qui nous avaient fait défaut. Les instrumens de ruine, c’était le système colonial lui-même, c’était la politique desséchante de Versailles. On tombait sous la décrépitude du pouvoir. Cette défaite, c’était la preuve d’une décadence officielle arrivée à son apogée, c’était la faillite de tout un ordre de choses.


TIBULLE HAMONT.


  1. Je dois communication de ces documens à la bonne grâce bienveillante de M. Margry, le conservateur, si compétent et si instruit, des archives au ministère de la marine.