Un Essai de Libéralisme russe en Pologne

Un Essai de Libéralisme russe en Pologne
Revue des Deux Mondes2e période, tome 45 (p. 257-298).
UN ESSAI
DE LIBERALISME RUSSE
EN POLOGNE

ALEXANDRE Ier ET LE PRINCE ADAM CZARTORYSKI
Correspondance particulière de l’empereur Alexandre et du prince Adam Czartoryski [1].

C’est dans les scènes émouvantes d’une insurrection nationale que s’est relevé aujourd’hui le problème des destinées de la Pologne, comme il était hier dans le travail mystérieux d’un peuple se reprenant obscurément à la vie, comme il est toujours apparu depuis un siècle à travers tous les ébranlemens européens, variant avec les circonstances, changeant de forme sans changer de nature. Certes ces destinées encore si incertaines se sont jouées dans bien des épisodes dont l’explosion actuelle n’est que le sanglant couronnement. Elles ont passé déjà par bien des phases de guerre, de diplomatie, d’agitations pacifiques, de complots, par bien des crises morales et politiques. Elles ont été l’incessante et virile obsession de bien des esprits occupés à chercher une patrie par des voies différentes, les uns par l’épée et les désespoirs héroïques, d’autres par les transactions, par la toute-puissance de la raison et de la justice, — ceux-ci dévorés du.feu de l’action, ne comptant que sur un effort prodigieux et rompant avec toutes les considérations de politique régulière, ceux-là s’adressant à l’Europe, s’efforçant de réveiller le sentiment souverain d’un intérêt universel, bien souvent déçus, jamais désespérés et toujours prêts à reprendre cette grande négociation de la renaissance de leur pays. Tout a été essayé, rien n’a réussi, et le vieux problème n’a cessé de subsister, de grandir, de se dégager de toutes les expériences avec une netteté plus redoutable, retrouvant périodiquement à leur poste ceux qui n’ont cru qu’à l’action et ceux qui ont cru à la diplomatie, aux influences morales, — les uns et les autres finissant par se rejoindre dans la même pensée et plaçant leur foi, leur constance au-dessus des revers du moment.

Un jour, vers la fin de la dernière guerre d’Orient, un homme demeuré jusqu’au bout le type respecté et pur de cette infatigable diplomatie nationale de la Pologne était au travail dès le matin et préparait une défense nouvelle des droits de son pays, lorsqu’un de ses compatriotes venait frapper chez lui en lui disant : « N’entendez-vous pas ? c’est le canon qui annonce la paix ! » Le vieux patricien s’arrêtait un instant affaissé, attristé et secouant sa tête pleine de souvenirs, puis il se remettait à l’œuvre. « A quoi bon continuer ? reprenait-on. Il n’y a plus rien à espérer pour nous aujourd’hui. — Ah ! n’importe, répondait-il, il faut continuer, cela pourra servir une autre fois… » Celui qui parlait ainsi, et qui, âgé de près de quatre-vingt-dix ans, élevait encore sa foi au-dessus d’une déception nouvelle, ne croyait plus visiblement aux transactions ; il ne voyait de chances que dans une lutte où l’Europe aurait le droit d’exiger comme rançon de sécurité publique la réparation d’une grande injustice ; il en était venu, comme tous les Polonais, à la plus incurable méfiance à l’égard de la politique russe. Et pourtant c’était l’homme qui dans sa jeunesse avait personnifié l’idée d’une conciliation entre une Pologne renaissante et la Russie sous un même sceptre ; bien mieux, il avait trouvé pour complice un prince jeune comme lui, qui allait être un des plus puissans souverains, l’antagoniste heureux de Napoléon lui-même. C’était l’homme qui avait été l’ami, le confident, le coopérateur préféré de l’empereur Alexandre Ier avant d’être la victime de l’empereur Nicolas et le fier émigré qui ne croyait plus ni aux vaines amnisties ni aux promesses trompeuses. De cette multitude d’épisodes dont se compose la vie polonaise, je ne sais s’il en est un plus curieux, plus significatif, plus propre même à éclairer les événemens d’aujourd’hui, que cet épisode des rapports de l’empereur Alexandre Ier et du prince Adam Czartoryski, de cette tentative de libéralisme concertée comme un complot entre un tsar et un jeune patriote polonais, de cette amitié qui se nouait dans des conditions romanesques, qui continuait à travers toutes les complications du commencement de ce siècle, se retrouvait vivante et active jusque dans les combinaisons de 1815, et ne finissait que lorsqu’il n’y avait plus d’espoir. C’est évidemment le dernier mot des transactions possibles entre la Russie et la Pologne. Voici en effet un souverain tout plein d’aspirations généreuses, qui a pu être appelé un accident en Russie, et le Polonais le plus modéré, le plus loyal dans la mesure d’un patriotisme invariable, — deux hommes rapprochés étrangement par la fortune, caressant avec une manifeste sincérité le même rêve, s’essayant de leur mieux aux mêmes projets de réparation et de conciliation. À quoi sont-ils arrivés ? C’est justement l’épisode qui se ravive tout entier dans les lettres jusqu’ici inconnues de l’empereur Alexandre Ier et du prince Czartoryski, dans les mémoires moins connus encore du vieux proscrit polonais, dans cet ensemble de documens dont la lumière, en éclairant une existence de droiture et d’honneur, rejaillit sur tout un ordre d’événemens, de possibilités ou d’impossibilités contemporaines.

C’est l’idéal lointain et évanoui d’une régénération polonaise par la bienveillance et l’équité réparatrice, par une diplomatie généreuse ou chimérique si l’on veut, d’une paix conçue et négociée pendant vingt ans dans les circonstances les plus extraordinaires, ébauchée à l’origine dans le mystère d’une intimité sincère entre deux hommes singulièrement rapprochés, l’un n’étant rien encore qu’un adolescent impérial promis au pouvoir le plus absolu, l’autre jeté tout à coup dans une cour ennemie et ressentant comme une blessure sacrée le désastre récent de sa patrie, tous deux réduits à se cacher pour mettre en commun leurs rêves et leurs désirs de justice. Cette tentative a fini par une déception, elle commençait comme un roman à une heure cruelle. C’était sous le coup même du dernier partage, de la prise d’armes de Kosciusko et de sa défaite à Macieiowice, de la dévastation des provinces polonaises, de la disparition du nom de la Pologne, de l’incarcération ou du bannissement de tout ce qui était patriote, de la confiscation étendue aux biens des plus grandes familles, de toutes ces choses en un mot qui semblaient faire croire que tout était fini. On avait essayé de sauver du naufrage la fortune du vieux prince Czartoryski : « Qu’il m’envoie ses fils, puis nous verrons ! » avait répondu la toute-puissante spoliatrice Catherine. Qu’on se représente donc le jeune prince Adam contraint par devoir à ce rôle ingrat, entrant avec son frère Constantin, le 12 mai 1795, à Saint-Pétersbourg, le cœur serré, comme un exilé, comme un otage, obligé de paraître et de vivre dans un monde où tout lui rappelait la force victorieuse et l’oppression. Il n’allait pas gaîment à cette aventure, — c’est lui-même qui le raconte,— ce jeune homme de vingt-cinq ans, qui dans sa forte éducation avait été nourri tout à la fois des traditions polonaises, des idées du XVIIIe siècle et des grands exemples de la liberté anglaise, qui avait vu déjà l’Europe de l’Occident, qui s’était associé aux travaux de la grande diète, qui avait été un des auteurs de la constitution du 3 mai 1791, un des complices de Kosciusko dans son insurrection, et qui gardait une aversion instinctive contre les Russes. Pour lui, tout était supplice à Pétersbourg : la différence de civilisation, d’idées, de mœurs, le contact permanent du vaincu et des vainqueurs, cette vie de prisonnier en pays étranger, dans le camp ennemi.

C’était au reste un monde curieux que cette société russe de la fin du règne de Catherine II. L’extérieur était français, le fond était russe et très russe. Le luxe le plus raffiné se mêlait aux mœurs moscovites ; on parlait de Voltaire et de Diderot dans une atmosphère asiatique, au milieu d’une nuée d’esclaves, de Cosaques, de Circassiens et de Tartares. C’était le temps où le comte Strogonof, qui avait longtemps habité Paris sous Louis XV et qui s’était fait Français sans cesser d’être Russe, accumulait les productions des arts dans son palais ouvert à tout venant, où le grand-écuyer Narychkine, gai, affable, bon courtisan de tous les pouvoirs, travaillait le plus consciencieusement du monde à se ruiner en bals et en somptuosités, et n’y réussissait pas, où la princesse Basile Dolgoroukof et la princesse Michel Galitzin, fort connues depuis à Paris, tenaient le sceptre dans leurs salons élégans, rivalisant de beauté, d’esprit et de séduction au point de tourner la tête à ce malheureux M. de Cobentzel, l’ambassadeur d’Autriche, et à M. de Choiseul-Gouffier. Il y avait dans la politique des hommes comme le comte Bezborodko à l’extérieur d’ours, à l’esprit fin, à l’intelligence lucide, paresseux au possible et fort adonné aux plaisirs, ou comme le vieux comte Osterman, figure détachée d’une ancienne tapisserie, long, maigre, pâle, toujours habillé à la vieille mode. Avec ses bottes en drap, son habit brun aux boutons d’or et son cordon noir au cou, Osterman représentait le règne de l’impératrice Elisabeth ; il était le seul qui, comme vice-chancelier et doyen du collège des affaires étrangères, eût osé se prononcer contre le partage de la Pologne. Le favori du jour n’était plus le puissant Potemkin aux fascinations secrètes : c’était Platon Zubof, le dernier-né des bonnes grâces de la septuagénaire Catherine. Platon Zubof était jeune encore, svelte, d’une figure agréable ; il avait une voix flûtée et des affectations de dignité indolente. Courtisans et solliciteurs affluaient dans ses antichambres, où il y avait cohue de dignitaires de l’empire. Comme un roi, il avait ses levers ; il entrait d’un pas traînant en robe de chambre, saluant d’un léger signe de tête les courtisans qui attendaient un regard, pendant que les valets de service s’emparaient de lui et faisaient sa toilette. Platon Zubof sortait souvent triste et abattu de ses entrevues avec son impériale maîtresse, et il n’était pas sans se livrer à d’autres intrigues d’amour.

Au-dessus de ce monde apparaissait ce que le prince Adam appelle spirituellement l’Olympe moscovite, un Olympe à trois étages. Au premier étage était la jeune cour des grands-ducs Alexandre et Constantin, rayonnante dévie et d’entrain ; plus haut, on voyait le grand-duc Paul, qui inspirait l’effroi ou le mépris par son humeur sombre et farouche, par ses lubies fantasques. Au sommet enfin était le Jupiter femelle de cet Olympe, l’impératrice Catherine elle-même, âgée déjà, mais verte encore, donnant le ton à une cour hébétée de servilité. C’était une femme plutôt petite que grande et d’un embonpoint assez développé, mêlant dans sa démarche l’élégance à la dignité, portant sur son visage ridé l’expression de la hauteur, sur ses lèvres un savant et éternel sourire, passionnée et vindicative au fond, ayant fait assez de bien et de mal pour inspirer le fanatisme ou la terreur, pour que tout ce qui venait d’elle fût sacré, même sa luxure. Elle savait plaire et elle avait une volonté inexorable. Elle détestait son fils, le grand-duc Paul, à qui elle n’avait pas même laissé le droit de diriger l’éducation de ses enfans, et elle transportait ses affections sur la jeune cour, sur le grand-duc Alexandre, qui était l’objet privilégié de ses espérances. Pour cette société concentrée à Saint-Pétersbourg, la Pologne conquise n’était pas seulement une question d’agrandissement politique, une satisfaction d’orgueil national ; c’était un grand butin à partager, car, il faut le dire, dans les affaires de Pologne, la conquête d’état ou la répression marche toujours accompagnée de la dépossession privée. L’empereur Nicolas seul a pris pendant son règne pour plus de 300 millions de propriétés polonaises, et on voit aujourd’hui encore les séquestres renaître. Au lendemain du dernier partage, sous Catherine, les confiscations étaient immenses. C’était à qui aurait sa part dans les distributions. Les plus grands dignitaires russes ne craignaient pas d’hériter des dépouilles des familles polonaises, et la cupidité se colorait au besoin d’un singulier prétexte : l’impératrice le voulait, on ne pouvait désobéir à la souveraine. Un seul ; et c’était le vainqueur de Kosciusko à Macieiowice, le général Fersen, eut le courage de refuser les propriétés de la famille Czaçki, et demanda simplement quelques biens du domaine national.

C’est dans ce monde et à cette heure du partage des dépouilles que le prince Adam arrivait avec son frère, gardant au fond du cœur le sentiment de sa patrie perdue, et en même temps ayant à refouler tous ses instincts, toutes ses convictions de jeunesse, s’il voulait réussir. Le vieux prince Czartoryski avait donné pour compagnon et pour guide à ses deux fils un honnête et bon homme, M. Gorski, ayant la démarche fière, le ton haut et décidé, mais gai, amusant, facile à vivre, parlant un français original et réjouissant, ayant l’art de s’insinuer et de conduire deux jeunes gens dans cette carrière nouvelle où il y avait à obtenir la restitution d’une fortune sans s’abaisser. Il fallait aller partout, visiter les personnages influens, se faire des amis, arriver jusqu’à la tsarine. L’honnête Gorski était impitoyable dans cette course au clocher à travers le monde russe, qu’il fréquentait, qu’il détestait et qu’il savait gagner par sa bonne humeur. Les deux frères, à vrai dire, n’étaient pas mal reçus à Pétersbourg, et peut-être la cour avait-elle pour mot d’ordre de faire fête à ces deux jeunes représentans d’une des premières familles polonaises venant plaider leur cause de spoliés chez les spoliateurs ; ils trouvaient d’ailleurs dans plus d’une maison les souvenirs qu’y avait laissés leur père au commencement du règne de Catherine, et le jour de leur première présentation à la cour l’impératrice elle-même arrêtait sur eux son plus doux regard en leur disant : « Votre âge me rappelle celui de votre père quand je l’ai vu pour la première fois. J’espère que vous vous trouvez bien dans ce pays. » Le fait est qu’ils ne se. trouvaient pas bien du tout à Pétersbourg ; ils se sentaient mal à l’aise en terre étrangère et ennemie ; ils souffraient de cette recherche contrainte de la faveur auprès d’hommes dont l’un, le frère du favori, le comte Valérien Zubof, avait fait la guerre de 1794 sans pitié et avait saccagé la résidence de leur famille, Pulawy, ce Versailles de la Pologne.

Tout le jour pourtant il fallait courir, se faire une attitude ; le soir seulement, quand on était sans témoins, l’impression intime éclatait. Chez le bon Gorski, c’était un vrai débordement de vertes épithètes contre ceux qu’il venait de voir, auxquels il venait de sourire : « Ah ! le lâche ! ah ! le coquin ! » s’écriait-il pour se soulager avant de recommencer le lendemain. Chez le prince Adam, c’était de la tristesse, un sentiment d’ennui profond. « Nos pensées, dit-il, se reportaient vers nos parens, nos sœurs, notre patrie ; nous réfléchissions sur nous-mêmes, sur la triste position où nous nous trouvions. » Et ce qui ajoutait à cette amertume secrète du jeune exilé en Russie, c’est qu’au moment même où il passait son temps matériellement libre du moins, obligé d’accepter des distractions, quelques-uns de ses plus dignes compatriotes, Kosciusko, Potoçki, Sokolniçki, Niemcewicz, Kilinski, étaient sous les verrous. Ils étaient là, à quelques pas, dans la même ville, à Pétersbourg ; on ne pouvait avoir de leurs nouvelles. Ne pouvant rien pour eux, le prince Adam se contentait dépasser souvent dans la rue où quelques-uns étaient gardés prisonniers, espérant au moins les apercevoir. Il réussit quelquefois en effet à les voir passer comme des ombres. Il ne les connaissait pas tous alors ; mais, selon un de ses mots touchans, lecteur lui battait bien fort quand il levait les yeux vers ces fenêtres si bien fermées derrière lesquelles vivaient des hommes chers à tout Polonais, et qui n’avaient commis d’autre crime que de se dévouer pour leur patrie. Cette époque avait laissé une empreinte profonde chez le prince Adam ; elle n’avait pas plié son caractère à la dissimulation, mais elle lui avait donné un air de tristesse sérieuse et circonspecte qu’il a gardé toute sa vie. Ne pouvant manifester ses sentimens, il s’était réfugié dans un certain stoïcisme, favorisé par une indolence naturelle que sa mère, la princesse-générale, lui reprochait quelquefois avec une charmante tendresse dans des lettres d’une vivacité éloquente.

Une fois sur ce terrain, il n’y avait plus qu’à jouer son rôle jusqu’au bout. À ce prix, les Czartoryski ne retrouvaient pas tous leurs biens confisqués, mais ils en eurent une partie par un don impérial qui assimilait ainsi les spoliés et les spoliateurs dans cette vaste curée des fortunes polonaises. C’était, on le voit, traiter à la cosaque le droit de propriété. Encore cette faveur, fallait-il l’acheter par un nouveau sacrifice de liberté en entrant au service de Russie. Le prince Adam et son frère entreraient-ils au service militaire ou au service civil ? Peu leur importait en vérité. Marchander, choisir, sortir d’un rôle tout passif, c’eût été attacher de la valeur à ce.qui n’en avait point à leurs yeux, et c’est en victimes, le front baissé, qu’ils se laissaient faire officiers des gardes et bientôt gentilshommes de la chambre. Ils étaient de la cour. C’était un succès à faire envie à beaucoup de Russes ; pour eux, il n’y avait qu’une chaîne, une contrainte de plus. Ils faisaient leur service, ils voyaient le monde, et ne se considéraient pas moins comme des otages en uniforme attendant l’heure de se dégager avec dignité et avec honneur. C’est justement alors, dans cet isolement moral au milieu d’une société où ils passaient en étrangers, où tout était fait pour les blesser, même les faveurs, qu’ils se trouvaient surpris par un événement aussi mystérieux qu’inattendu.

Dans ce monde semi-européen, semi-asiatique, où une tsarine vieillie régnait dans une atmosphère de servilité, il y avait, je l’ai dit, toute une génération de princes encore dans l’adolescence, le grand-duc Alexandre, le grand-duc Constantin, petits-fils de Catherine, fils de celui qui allait être l’empereur Paul. Alexandre, qui était déjà marié, avait à peine dix-huit ans, et sa femme, la grandeduchesse Elisabeth, n’en avait que seize. C’était un couple plein de vie et de grâce, éclairant cette vieille cour assombrie de caprices despotiques. La position du grand-duc Alexandre était pénible entre sa grand’mère, dont il subissait toutes les volontés sans l’aimer au fond, et son père, pour lequel il avait de l’attachement sans oser le montrer. Il avait reçu des circonstances et d’un précepteur suisse, M. de La Harpe, esprit tout plein des théories du XVIIIe siècle, une éducation étrange : rien de précis, nulle connaissance de la réalité, nulle pratique des choses, mais des idées vagues, générales, d’humanité, de liberté, de justice. Tout cela lui avait fait une âme singulière, retenue par bien des liens russes et en même temps ouverte aux aspirations généreuses, inquiète du présent, ardente et contenue. Il se sentait isolé, lui aussi, et avait de ces besoins d’expansion de la jeunesse. Plus d’une fois, soit à la cour, soit dans les promenades et sur les quais, où affluait la bonne compagnie russe aux beaux jours d’avril qui précèdent la débâcle du Ladoga, Alexandre avait remarqué et recherché les deux jeunes princes Czartoryski ; il s’était senti attiré par leur tenue simple et réservée. Il prenait un plaisir visible à être avec eux, à prolonger la conversation et à nouer des rapports plus intimes. Adam lui plaisait. Jusque-là il n’y avait rien de plus, lorsqu’un jour Alexandre dit au prince Adam de venir le trouver le matin au palais de la Tauride, où se trouvait la cour.

C’était au printemps de 1796, par une matinée riante et douce, qu’Alexandre, prenant le prince Adam familièrement par le bras et l’entraînant dans les jardins de la Tauride, s’ouvrait à lui tout entier et se livrait à une de ces confidences qui créent désormais un lien. Pendant trois heures parcourant les allées, croisant de temps à autre la grande-duchesse, qui souriait, comme si elle eût été d’intelligence, à cette intimité naissante, Alexandre s’abandonnait à une de ces conversations infinies, vingt fois interrompues, vingt fois reprises et toujours animées. Il avouait au prince Adam qu’il avait été ému et excité à la confiance par sa conduite et celle de son frère, par leur résignation dans une existence qui devait leur être si pénible, par le calme et l’indifférence avec lesquels ils avaient tout accepté sans y attacher de prix, sans repousser des faveurs faites pour leur déplaire, il le sentait. « Je devine tous vos sentimens, ajoutait-il, je les approuve, et je sens à mon tour le besoin de vous dire ce que je suis, ce que je pense. J’épiais l’occasion ; je ne veux pas que vous me confondiez avec mon entourage, que vous me supposiez des idées semblables à celles de la cour, du gouvernement actuel… J’ai bien vu à vos réticences que vous vous teniez en garde aussi avec moi. Sachez donc que je condamne du fond de mon âme les actes de ma grand’mère envers la Pologne, que je les trouve injustes et barbares, que j’ai en horreur les cruautés commises dans votre pays, que tous mes souhaits étaient pour Kosciusko, et que j’ai le plus grand respect pour son caractère, la plus vive sympathie pour son malheur. Je respecte les droits de l’humanité, je déteste le despotisme, je fais des vœux pour la cause de la liberté, dont les Français sont les défenseurs… Je ne trouve personne à qui je puisse avouer mes sentimens. Ma femme seule les connaît et les approuve ; elle a comme moi horreur de l’injustice. Tous les autres ne me comprendraient pas et se hâteraient de me trahir. Pensez donc combien il m’est doux de trouver en vous un confident. Soyez aussi franc avec moi, ne me cachez pas vos impressions. Maintenant que vous me connaissez, que rien ne vous arrête. Dites-moi vos chagrins, une confiance mutuelle les adoucira. Je vous estime parce que je vous vois attaché à votre pays ; je comprends votre douleur et je la partage… Surtout ne confiez qu’à votre frère notre entretien !… »

Certes la confidence était imprévue et de nature à émouvoir profondément, car enfin celui qui parlait ainsi, quel était-il ? Un petit-fils de Catherine, un tsarévitch vivant dans la cour la plus absolue, dans une atmosphère de violence et de haine contre la Pologne, un prince éloigné du trône encore, il est vrai, mais appelé à régner sur la Russie. Plusieurs fois pendant la saison, lorsque la cour se transportait à Tsarskoe-Selo, ces entrevues et ces conversations se renouvelaient, et c’était toujours le même abandon. Alexandre se dévoilait dans la vivacité d’une nature mobile et généreuse, plein des idées de 1789, rêvant la régénération de la Pologne comme de la Russie, dissimulant parfois l’ambition du pouvoir sous de vagues projets de solitude et de vie retirée, et chose curieuse, dans ces entretiens qui embrassaient tout, le plus exalté, le plus hardi d’opinion était le petit-fils de Catherine ; le modérateur, celui qui tempérait ce qu’il y avait parfois de trop visiblement chimérique dans les élans du grand-duc, c’était le confident, qui avait le plus à attendre pour son pays de ces idées d’équité, d’un changement total de politique, de l’avènement d’un prince dont le règne rouvrait des perspectives de justice. Ainsi se formait cette amitié que je cherche à saisir dans son origine mystérieuse au sein d’une société hostile, parce qu’elle est la révélation première de ce phénomène de libéralisme éclos un jour secrètement en Russie dans l’ombre de l’absolutisme le plus illimité, le premier germe des velléités réparatrices d’Alexandre pour la Pologne : amitié qui naissait d’abord d’un attrait personnel, d’un goût romanesque d’épanchement, et qui, en se cachant dans un règne, est restée à travers les événemens le mobile invisible des combinaisons de toute une politique, quelquefois un frein pour Alexandre devenu empereur, un motif d’espérances sérieuses, quoique toujours trompées, pour le prince Adam, le lien survivant de deux hommes si singulièrement rapprochés.

Il faut se souvenir de ce qu’était l’Europe à ce moment, de ce qu’elle offrait de chances au patriotisme d’une nation vaincue, pour comprendre ce que devait ressentir un jeune Polonais réduit à vivre parmi les ennemis de son pays, et comment pouvait naître une intimité si imprévue. La Pologne venait de disparaître dans le dernier démembrement de 1795 ; elle se personnifiait en quelque sorte dans cette royauté prisonnière de Stanislas-Auguste, pensionnée par la Russie, internée à Wilna ou à Pétersbourg. La révolution française, en remuant le monde, n’avait rien fait pour elle, ne paraissait vouloir rien faire, et les puissances liées par la solidarité de la spoliation n’aspiraient qu’à maintenir leur œuvre, à s’assurer définitivement leur conquête. Chose étrange, pour la France la Pologne était trop loin, pour les coalisés du nord c’était une autre France mise à la raison, un foyer de prétendu jacobinisme éteint au centre de l’Europe. Il semblait que désormais il n’y eût plus rien à attendre d’aucun côté. Seul, dans une de ces cours ennemies où avait été conçu et préparé l’acte de destruction, un jeune prince reniait cette politique d’injustice et de violence ; il parlait avec attendrissement des malheurs de la Pologne, avec respect de Kosciusko, et il laissait entrevoir la pensée d’une réparation possible. « Je crus rêver en entendant ces confidences, dit le prince Adam ; mon émotion fut extrême, » et longtemps plus tard, même quand il avait perdu toute espérance, il était resté fidèle à ce souvenir.

Cette amitié née dans les jardins de la Tauride et de Tsarskoe-Selo était sincère en effet. Lorsque Alexandre, à dix-neuf ans, dans le plus grand mystère, allait chercher un jeune Polonais qui se considérait comme un proscrit à Pétersbourg, pour échanger avec lui des confidences tout intimes, des rêves d’amélioration pour l’humanité, pour la Pologne, il ne faisait évidemment aucun calcul vulgaire. Qui pouvait-il vouloir tromper ? quel intérêt avait-il à surprendre la confiance d’un inconnu, d’un déshérité qui ne pouvait rien ? Il cédait à un besoin d’attachement, à un élan spontané, et ce sentiment devait survivre longtemps encore aux circonstances qui l’avaient fait naître. Empereur ou grand-duc, dans les crises décisives de sa destinée, en 1810, en 1812 comme en 1801, à son avènement soudain au trône comme en 1796, Alexandre ne s’adressait à Adam Czartoryski, ne lui écrivait qu’avec une effusion particulière, en l’appelant « mon cher ami, » en lui disant : « à vous de cœur et d’âme pour la vie. » En 1801, au moment de la tragédie qui tranchait le règne et les jours de l’empereur Paul, et qui plaçait une couronne ensanglantée sur la tête de son fils, le prince Adam, par une sorte de disgrâce, se trouvait en Italie comme envoyé auprès d’un souverain sans états, le roi de Sardaigne, et la première pensée d’Alexandre était de le rappeler ; il lui écrivait aussitôt : « Vous aurez appris déjà, mon cher ami, que par la mort de mon père je suis à là tête des affaires. Je tais les détails pour vous en parler de bouche. Je vous écris uniquement pour que vous remettiez sur-le-champ les affaires de votre mission à celui qui s’y trouve le plus ancien après vous, et que vous vous mettiez en route pour venir à Pétersbourg. Je n’ai pas besoin de vous dire avec quelle impatience je vous attends. J’espère que le ciel veillera sur vous pendant votre route… Adieu, mon cher ami, je ne puis vous en dire davantage… » Et bientôt, malgré ce que pouvait avoir d’étrange la présence d’un Polonais, qui ne se cachait pas d’être Polonais, à la tête des conseils de la Russie, au risque d’étonner et de froisser les gens de cour russes, Alexandre n’avait point de repos qu’il n’eût fait arriver au ministère des affaires étrangères l’ami de sa jeunesse, le confident de ses rêves et de ses pensées. C’était une manière d’être fidèle à un premier sentiment.

Le libéralisme d’Alexandre et ses vues réparatrices sur la Pologne étaient-ils également sincères ? Ils l’étaient sans doute dans une certaine mesure. C’est même le propre de ce personnage curieux et énigmatique de l’histoire de s’être cru toujours fidèle à ces idées généreuses qui avaient tout d’abord fasciné sa jeunesse. Ce que pensait le grand-duc adolescent, encore loin du pouvoir, Alexandre ne le désavouait pas après la mort de Catherine, qui le rapprochait du trône. le despotisme capricieux et violent, quelquefois aussi puéril que farouche de son père, Paul Ier, ne faisait que le confirmer dans ses opinions premières. Devenu lui-même empereur par cette catastrophe dont il taisait les détails au prince Adam, et à laquelle il avait prêté tout au moins une connivence indirecte ou tacite pour en garder ensuite toute sa vie l’effroi et le remords, il se défendait auprès de ses amis les plus intimes d’avoir changé. Tout ce qui touchait à des réformes équitables, à des institutions libérales, à la justice, à l’émancipation des masses, il ne cessait de s’en préoccuper. Il aspirait toujours au rôle de bienfaiteur de l’humanité, de redresseur des iniquités. À mesure cependant qu’il entrait dans le domaine des choses réelles et qu’il se rapprochait du pouvoir, il éprouvait le trouble des caractères faibles jetés tout à coup en face de difficultés imprévues ; il subissait le dangereux attrait de l’omnipotence sans limites. Un homme nouveau se dessinait en lui, un peu embarrassé de ses aspirations et de ses rêves, facilement conduit, sinon à les désavouer, du moins à les ajourner. Le libéralisme d’Alexandre, comme son amitié, tenait de sa nature complexe, une nature à la fois exaltée et timide, caressante, naïvement cauteleuse, inquiète et mobile.

Personnage assurément étrange, ayant le goût des nouveautés et toutes les faiblesses d’un caractère irrésolu, utopiste plutôt que réformateur, Européen d’idées, libéral d’imagination, Grec par la finesse, Russe par l’aptitude à concilier les sentimens, les instincts, les actes les plus contraires, sensible à l’éloge, à la popularité, permettant toutes les critiques de son gouvernement, pourvu qu’elles prissent la forme d’un dévouement personnel, et se considérant lui-même comme une exception en Russie ! Alexandre était en effet un phénomène dans la société russe par toutes ces velléités de progrès et de justice qui flottaient dans son esprit ; seulement ce n’étaient que des velléités. Le libéralisme était pour lui comme une petite conspiration ne devant jamais aboutir, comme un secret franc-maçonnique partagé entre quelques initiés. Il s’était fait au commencement du règne une sorte de conseil secret composé de quelques hommes qu’il appelait ses amis personnels, et dont le jeune comte Paul Strogonof était le plus ardent, M. de Novosiltsof le plus avisé et le plus souple, le comte Kotchubey le plus pratique et le plus désireux d’entrer aux affaires, le prince Adam Czartoryski le plus désintéressé à coup sûr. C’était ce que la vieille société et les vieux politiques de Pétersbourg appelaient avec ironie le parti des jeunes gens. Deux ou trois fois par semaine, le soir, ces jeunes gens, qui avaient le privilège d’aller dîner au palais sans invitation, s’esquivaient après le repas et gagnaient un petit cabinet de toilette où l’empereur les rejoignait bientôt. Là on dissertait de tout, on se livrait à mille projets, on s’élançait à plein vol dans toutes les sphères de la politique, et l’empereur lui-même s’abandonnait entièrement à ses idées favorites, à ses sentimens. C’était bien tant qu’on restait dans le sanctuaire ; hors de là, le train de la vieille machine russe continuait, et Alexandre retombait sous l’influence d’une cour toute pleine des traditions autocratiques, de ministres qu’il hésitait à changer. Il lui fallut du temps pour oser. Provoquer trop vivement son initiative eût été le blesser, exciter sa méfiance, réveiller en lui le tsar, et si on se laissait aller à le serrer de trop près, il se troublait, il se fermait en quelque sorte ou se réfugiait dans une subtile distinction entre l’homme et le souverain, croyant avoir répondu à tout quand il disait que l’homme n’avait pas changé, qu’il était toujours le même, qu’il ne renonçait à aucune de ses idées, mais que le souverain avait des devoirs.

Cette nature fuyante échappait ainsi aux uns et aux autres, restant une énigme pour tous. Alexandre avait pourtant des velléités intermittentes et descendait quelquefois de ses rêves. On a parlé récemment comme d’une grande nouveauté de la création d’un comité ou conseil des ministres à Pétersbourg. C’est une nouveauté de 1802 qui est devenue depuis ce qu’elle a pu. Alexandre mettait la main sur la vieille machine gouvernementale, à laquelle il substituait des départemens ministériels, un conseil délibérant en commun. Il allait même plus loin : il accordait au sénat dirigeant des privilèges nouveaux, le droit de contrôle et de représentation sur les oukases. On se crut un moment sur le chemin du régime représentatif. Qu’en restait-il dans la pratique ? Cela finit par une petite aventure piquante où se peignent tout à la fois le caractère du prince et ce qu’ont de factice les plus simples tentatives libérales en Russie. Un jour, un des membres du sénat, le comte Severin Potoçki, qui était des amis de l’empereur sans être du conseil secret, croyant naturellement que, si on avait accordé un droit, c’était pour quelque chose, et qu’il n’y avait pas de meilleur moyen d’être agréable que de le prendre au sérieux, proposa une représentation sur un oukase qui portait atteinte à la charte de la noblesse. Les autres sénateurs ne virent là qu’une petite comédie arrangée pour faire honneur aux vues réformatrices du maître, une occasion facile et sans péril de faire de l’indépendance, et ils se hâtèrent de voter unanimement la motion. L’opposition du procureur-général du gouvernement, ministre de la justice, leur parut un détail piquant de plus ajouté à la scène. Ce fut le vieux comte Strogonof qui, avec deux de ses collègues, eut la mission d’aller porter ce vote à l’empereur. Ils étaient émerveillés de leur tactique et pleins de confiance. Quelle fut leur surprise, lorsque l’empereur les reçut d’un ton sec et froid, réprimanda vertement le sénat, et lui signifia de ne s’occuper désormais que de ce qui le regardait, de faire exécuter au plus vite l’oukase objet de ses représentations ! Ce fut la première et unique tentative d’indépendance du sénat de Pétersbourg, qui se le tint pour dit et ne recommença jamais sa campagne. Au fond, observe spirituellement le prince Adam, Alexandre aimait la liberté comme un passe-temps d’imagination, comme un thème favori sur lequel on pouvait tout dire, pourvu qu’on le dît à huis clos et qu’on n’en vînt pas à la réalité. « Il eût bien voulu que tout le monde fût libre, à la condition que tout le monde fît librement et spontanément sa volonté seule. » Une naïve préoccupation personnelle dominait tout chez lui. L’empereur Alexandre Ier est resté le type le plus curieux, le plus original et le plus candide de ce libéralisme russe, tout d’ostentation et de vanité, qui encore aujourd’hui est plus factice qu’on ne croit, qui n’est que le déguisement européen d’une réalité violente et confuse, des mœurs invétérées de l’absolutisme asiatique. C’est avec ce souverain que le prince Adam Czartoryski avait affaire, inspiré et soutenu, non par une idée vague et indéfinie de réforme libérale, mais par la pensée plus précise d’une restauration polonaise qui avait été à l’origine l’unique raison d’être de leur romanesque intimité.

Le rôle du prince Adam était certes aussi délicat que difficile. Ce qu’il faudrait remarquer et définir, c’est ce caractère, cette position étrange d’un Polonais ami d’un empereur de Russie, bientôt son ministre, toujours son confident préféré ; c’est la vraie nature de cette intimité, dont la Pologne était le nœud, et que le prince Adam avait pu accepter sans faiblesse, sans infidélité à la cause de son pays, parce qu’il y était entré avec l’intégrité de son patriotisme et de ses espérances, sans avoir rien à désavouer de ses sentimens et de ses aspirations. La revendication avouée, permanente, de sa nationalité faisait au contraire la dignité et l’originalité de son rôle. Même au service, il n’était nullement le serviteur de la Russie ; il mettait tous ses soins à garder le caractère d’un étranger jeté par la fortune dans un pays qui n’est pas le sien, et servant dans l’intérêt de son propre pays. Il avait été convenu qu’il ne recevrait ni traitement ni décorations russes. C’était plutôt le représentant d’une cause en souffrance, le plénipotentiaire d’une nation vaincue placé dans une société où tout lui était hostile, excepté le souverain, qui semblait ne point reculer devant le principe et la possibilité d’une réparation. Les rapports d’Alexandre et du prince Adam se ressentaient de cette situation ; ils se fondaient sur une idée de justice pour la Pologne ; ils se resserraient ou se refroidissaient quelquefois selon les fluctuations de la pensée impériale. Ils étaient très libres d’ailleurs et empreints d’une familière simplicité. Pour Alexandre, le prince Adam n’était point un confident vulgaire choisi parmi des courtisans ; c’était un ami et comme une image vivante de sa jeunesse, de ses impressions de 1796. Sans tout lui dire, pas plus qu’à personne, il lui disait du moins ce qu’il n’aurait pas confié à des Russes, et c’est avec lui de préférence qu’il s’épanchait parfois, qu’il se plaignait des difficultés qu’on lui suscitait, qu’il revenait à des rêves, à des projets avec lesquels il semblait ne vouloir jamais rompre, même quand il les ajournait et s’en éloignait le plus dans la réalité. Le prince Adam ne s’y méprenait pas : il recevait ces confidences et en était touché ; mais en même temps il devinait les mobilités de cet ami couronné, qui promettait tant et semblait par instans oublier si vite. Sans le heurter, il lui parlait avec une franchise qu’on trouverait aujourd’hui sévère ; il lui rappelait ce qui les avait liés, les idées qu’ils avaient nourries en commun, et souvent même il l’embarrassait.

Un jour, au commencement du règne, Duroc, l’aide de camp du premier consul, venait d’arriver à Pétersbourg pour complimenter Alexandre, et on en avait profité pour signer une convention qui ne réglait aucune difficulté entre la Russie et la France, qui ne contenait qu’un article remarquable par lequel les deux pays se promettaient mutuellement de ne point protéger les émigrés. Cet article était principalement dirigé contre les émigrés français ; mais par le fait il se tournait aussi contre les Polonais. C’était un des premiers actes du règne. L’empereur n’en avait rien dit au prince Adam, qui, à l’a première entrevue, en fit l’observation avec une tristesse qui était un reproche. L’empereur baissa les yeux, resta un moment confus, et finit par dire que cet article ne signifiait rien, qu’il n’avait pas moins à cœur les destinées futures de la Pologne. Le prince Adam, dans ses relations avec Alexandre, avait souvent de ces déceptions, et alors il était pris d’un découragement profond. Il désespérait de pouvoir servir utilement son pays, et, dévoré d’amertume, il n’aspirait qu’à s’en aller, à se soustraire à cette vie de continuels désappointemens ; puis, à la moindre éclaircie, sur une parole nouvelle de l’empereur, il retrouvait un peu de confiance. Il restait, il réprimait le dégoût du Russe qui le saisissait, et, faute de marcher plus ouvertement, plus directement au but national où il tendait, il faisait du moins tourner cette faveur exceptionnelle dont il était l’objet ou la victime au bien de ses compatriotes. Il intervenait pour ceux qui étaient exilés en Sibérie ou enfermés dans les cachots, faisait lever les confiscations, employait la diplomatie impériale à tirer des prisons de l’Autriche un des patriotes les plus éminens, l’abbé Kollontay, saisissait l’occasion de ménager un régime moins dur, moins tyrannique, aux anciennes provinces polonaises, sur lesquelles les fonctionnaires russes s’étaient abattus avec leurs mœurs violentes et déprédatrices. Il servait en détail, obscurément, se demandant chaque jour, après l’œuvre de la veille, ce qu’il pourrait faire le lendemain. Il se disait enfin qu’en ce moment, en Europe, où il semblait y avoir une triste émulation d’oubli pour son pays, dans cette cour où tout était froissement, où il ne pouvait se confier à personne, pas même à ses collègues du conseil secret avec lesquels il vivait familièrement, Alexandre était peut-être le seul homme qui laissât parler devant lui d’un avenir pour la Pologne, et qui en parlât lui-même.

Le dernier mot de ces rapports soumis à de si singulières alternatives ; l’expression ostensible de cette faveur obstinée et sans résultat, c’est l’élévation du prince Adam Czartoryski au ministère des affaires étrangères en 1802. Il fut d’abord simplement adjoint au comte Vorontsof, et bientôt il succéda comme ministre au vieux Vorontsof lui-même, qui était malade et dont l’empereur se moquait dans l’intimité en le singeant. Il se défendit tant qu’il put de cette fortune imprévue, il résista, montra ce qu’il y avait d’étrange à le placer, lui Polonais avant tout et fermement résolu à rester Polonais, dans une de ces situations où il pouvait se trouver d’un jour à l’autre entre sa loyauté de ministre et son patriotisme, entre l’intérêt de son pays et l’intérêt de la Russie. L’empereur s’obstina et répondit qu’il n’en était rien, qu’il prévoyait au contraire des circonstances différentes et plus favorables, que dans tous les cas son ministre pourrait se retirer le jour ou un antagonisme d’intérêts éclaterait. Alexandre fît mieux, il lui offrit comme appât, comme prix de sa bonne volonté, le poste de curateur de l’université de Wilna et la direction de l’instruction publique dans les sept gouvernemens polonais annexés à la Russie, c’est-à-dire dans la Lithuanie, la Volhynie, la Podolie, l’Ukraine. C’était une fantaisie de ce prince qui en avait tant, et qui mettait une ardeur d’enfant à les satisfaire. Il voulait son ami pour ministre, pour coopérateur intime de ses desseins. Adam Czartoryski accepta avec tristesse, comme un soldat, dit-il, qui, jeté par l’amitié et le hasard dans des rangs qui ne sont pas les siens, combat par un sentiment d’honneur et pour ne point abandonner son compagnon ; il accepta tout ce qui lui était offert, préférant en secret, par une prévoyance nationale, le soin de surveiller l’éducation morale et intellectuelle de huit millions de Polonais à la direction même des affaires de l’empire, qui lui était donnée par surcroît. Au fond, les difficultés étaient immenses pour le prince Adam : il n’avait pas seulement à faire face aux inimitiés, à la malveillance, aux intrigues de la société de Pétersbourg, qui voyait avec une envie mêlée d’étonnement cette faveur d’un Polonais auprès d’un tsar ; il avait à relever la politique extérieure de la Russie de la confusion où l’avait laissée l’empereur Paul en mourant, de l’effacement où elle était restée depuis le commencement du nouveau règne. Il fit un rêve étrange : il aurait voulu que, retirée pour le moment des démêlés du continent, n’ayant rien à voir dans tous ces remaniemens territoriaux par lesquels Napoléon ouvrait sa victorieuse carrière, et où les cupidités européennes cherchaient à se satisfaire, la Russie se recueillît véritablement, se consacrât à un travail de réformes intérieures, et se fît au dehors une politique plus élevée, dégagée de tout esprit de violence et de conquête. Il aurait voulu qu’en face de Napoléon et de ses menaces d’ambition dictatoriale en Europe, Alexandre se fit un arbitre de paix, un médiateur désintéressé protégeant les faibles, s’armant de toutes les idées de droit public et d’équité. Il traçait tout un plan de politique qu’il a reproduit depuis dans son Essai sur la diplomatie, où la grandeur de la Russie se liait à une pensée de justice, de respect du droit des peuples et des nationalités violentées, où il faisait reluire habilement l’émancipation des Grecs et des Slaves. Le nom de la Pologne n’était pas prononcé, mais il venait sur les lèvres, et le rétablissement de la nation polonaise se laissait entrevoir dans l’ombre comme le couronnement du système.

Le plan de ce curieux ministre polonais des affaires moscovites n’était-il qu’une chimère ? Le prince Adam s’en est douté depuis, je crois ; il s’est aperçu plus tard qu’aucun Russe, fût-ce le plus libéral, ne se laisse placer de son plein gré et sans arrière-pensée en face d’une résurrection possible, même lointaine, de la Pologne. Le jour où comme ministre il développa son système dans le conseil, il ne trouva que faveur et applaudissement tant qu’il ne parla que de la grandeur, du rôle prépondérant de la Russie. Dès qu’il en vint au but, aux obligations de ce rôle, aux droits des autres peuples, aux principes de justice, les visages se rembrunirent ; l’attitude des assistans devint contrainte et froide, et on se tut. L’empereur seul fut charmé. Ce plan parlait à son ambition secrète et à ses sentimens ; il lui souriait d’autant plus qu’il était d’une réalisation éloignée, qu’il laissait le champ libre à l’imagination et à toute sorte de combinaisons sans exiger une décision ou tout au moins une action immédiate. Seulement, en subissant le charme, Alexandre entrait dans cet ordre de vues avec sa nature impressionnable et mobile, en homme toujours partagé entre les inspirations d’un ministre qu’il aimait et les influences russes qui l’assiégeaient chaque jour davantage. Il ne fit rien même pour s’acheminer de loin vers le but, et le rêve finit par la guerre de 1804, où la Russie n’était qu’une puissance de plus dans une coalition organisée contre la France, une puissance ne sachant pas même bien au juste où elle allait et ce qu’elle voulait., Le prince Adam aurait voulu, puisqu’on était en guerre, que dès l’entrée en campagne on s’armât des tergiversations de la Prusse et de ses condescendances craintives envers la France pour la sommer de se prononcer, lui passer sur le corps au besoin, et lui prendre ses provinces polonaises, qui, réunies à celles que possédait la Russie, auraient formé un royaume distinct sous le sceptre d’Alexandre. Ce n’était pas la première fois que cette idée passait dans les entretiens de l’empereur et du prince Adam ; c’était la première fois qu’elle prenait une forme saisissable et que l’occasion s’offrait. Alexandre parut un moment donner dans ce projet, puis il ne résista pas à la séduction d’une amitié récemment formée avec le roi et surtout avec la reine de Prusse. À toutes ses indécisions, il ajouta le tort plus grand encore peut-être de céder, lui aussi, au goût de la gloire militaire, d’embarrasser de sa présence la responsabilité de ses généraux, et il alla se faire battre piteusement à Austerlitz. Ce n’était pas la faute du prince Adam, dont aucune des idées n’avait été suivie et dont l’influence avait déjà diminué ; c’était la faute d’Alexandre, qui, flottant entre toutes les idées et tous les systèmes, blessant l’orgueil de Napoléon sans se rendre compte de ce qu’il faisait, s’était lancé dans cette aventure sans avoir rien prévu ni rien préparé, pour en revenir mécontent de tout le monde et de lui-même, plus que jamais rejeté pour le moment dans l’incertitude et répétant avec amertume : « On ne m’y reprendra plus ! »

Or la campagne d’Austerlitz conduisait à la guerre de Prusse, qui allait éclater un an après, et la guerre de Prusse elle-même, en étendant les conflits, en les portant vers le nord de l’Europe, était de nature à créer une situation nouvelle où cette question de Pologne, devant laquelle Alexandre venait de reculer, pouvait se réveiller tout à coup dans des conditions inattendues. On l’entrevoyait déjà. Tant que le prince Adam avait cru à demi à la possibilité d’une réparation par la Russie et qu’il avait été soutenu dans cette idée par l’amitié et la confiance intime de l’empereur, il était resté au poste ingrat où un caprice de bienveillance souveraine l’avait placé. Dès que la confiance impériale diminuait à la suite d’Austerlitz et qu’on marchait à grands pas vers une de ces éventualités qu’il avait pressenties à son entrée au pouvoir, où l’intérêt de son pays pouvait se trouver en lutte avec la politique de la Russie, il ne songeait plus qu’à se retirer du ministère. Par délicatesse autant que par prévoyance patriotique, il insistait auprès d’Alexandre pour se dégager du service. Il ne voulait ni rester séparé de son pays au moment d’une crise, ni être soupçonné d’avoir préparé cette crise comme ministre. De ses emplois il ne gardait que le poste tout national de curateur de l’université de Wilna. Ce n’était pas la fin de son amitié et de ses rapports intimes avec Alexandre, c’était la fin de son existence publique en Russie, et c’est ainsi qu’il arrivait libre, sans autre engagement qu’un lien nominal avec Pétersbourg et son attachement personnel pour l’empereur, à ce conflit d’événemens au-dessus desquels le nom de la Pologne allait se lever de nouveau.

Je voudrais peindre cette situation qui, à dater de 1806, se prolonge jusqu’en 1815 à travers les plus redoutables, les plus sanglantes vicissitudes, et où la Pologne reprend un rang dans les affaires de l’Europe pour ne plus disparaître, où cette question une fois ravivée grandit dans la mesure même des complications générales. Au milieu de ces grandes péripéties de l’empire qui mettaient aux prises toutes les ambitions pour aboutir à un duel suprême entre la France et la Russie, entre Napoléon et Alexandre, qui par une sorte de fatalité réparatrice faisaient à demi renaître un peuple des convulsions du continent, de quel côté pouvait se tourner un patriote polonais ? Rien ne semble plus simple aujourd’hui à la lumière de toute une histoire ; le problème était plus obscur alors dans cet état de l’Europe où une idée de justice n’était point précisément l’âme de la politique, et ou cette nation même dont les destinées recommençaient à être en question avait pu être abattue, violemment supprimée sans trouver un secours. La France, il est vrai, après avoir paru abandonner la Pologne, après avoir licencié ou envoyé mourir à Saint-Domingue les légions polonaises, la France était la première à reprendre en main cette cause de la restauration d’une indépendance. Avec les provinces qu’elle enlevait à la Prusse, elle créait un duché de Varsovie en 1807 ; elle agrandissait ce duché d’une partie de la Galicie en 1809, après la guerre d’Autriche, et le mouvement des choses la conduisait en 1812 à laisser proclamer sous ses auspices la reconstitution de la Pologne de 1772. Chaque guerre nouvelle élargissait en quelque sorte le cadre de cette nationalité renaissante, qui finissait par retrouver son vrai nom après s’être cachée sous le nom d’une ville et s’être vue un moment confondue dans les états du roi de Saxe.

Au fond cependant, il faut le dire, la politique de Napoléon, même en consacrant ces résultats, était toujours singulièrement énigmatique et peu préoccupée de faire revivre une indépendance. Elle voulait et elle ne voulait pas ; elle appelait les Polonais à l’insurrection, et elle laissait tomber sur leur enthousiasme des bulletins qui leur disaient avec une obscurité solennelle : « Le trône de Pologne se rétablira-t-il ? Cette grande nation reprendra-t-elle son existence et son indépendance ?… Dieu seul, qui tient dans ses mains les combinaisons de tous les événemens, est l’arbitre de ce grand problème politique… » La vérité est que pour Napoléon la Pologne était un champ de bataille, une terre féconde en vaillans soldats, un territoire servant à ses combinaisons encore plus qu’une nation à faire revivre. Il était toujours plein de ménagemens, tantôt pour la Russie, tantôt pour l’Autriche, sacrifiant à l’une quelques districts, garantissant à l’autre ses possessions, et à chaque proclamation qui enflammait l’esprit national répondait tout un travail de négociations clandestines destiné à diminuer le caractère national de cette résurrection qui allait se concentrer dans un état précaire et factice trop grand pour un duché, trop petit pour un royaume. Si Napoléon n’eût cédé au caprice violent de ses conceptions gigantesques et de ses distributions arbitraires de territoires, s’il eût saisi nettement et distinctement cette question qui se levait devant lui, il aurait vu que, puisqu’il mettait la main à l’œuvre, il devait se hâter d’avouer cette pensée d’une Pologne reconstituée, de donner à sa création assez d’ampleur et de force pour qu’elle existât par elle-même, et il eût agi ainsi dans son propre intérêt, dans l’intérêt de la France et dans l’intérêt d’un équilibre nouveau de l’Europe. Si même en 1812, au lieu de répondre par des réticences nouvelles aux députés de la confédération polonaise qui se présentaient à lui à Wilna, il se fût arrêté, eût organisé une forte et indépendante Pologne attendant les événemens, il eût ainsi bien mieux atteint son but qu’en allant s’enfoncer dans l’inconnu jusqu’à Moscou, et il eût échappé à cette fatalité sinistre qui l’épiait, lui, son armée et toute sa grandeur. Le malheur de Napoléon fut de faire sans cesse tout ce qu’il fallait pour parler à l’imagination des Polonais, pour les fasciner en les associant à ses victoires, et tout ce qu’il fallait aussi pour exciter les méfiances des esprits réfléchis et clairvoyans ; son habileté était d’entretenir leurs espérances. Au jour des aveux, à Sainte-Hélène, il disait : « Je donnai par ma faiblesse du mécontentement et de la méfiance aux Polonais. Ils virent que je les sacrifiais à mes convenances. Je sentis ma faute, et j’en eus honte. »

En face de cette série d’événemens toujours incomplets où renaissait par lambeaux, par fragmens, une Pologne qui n’était pas encore une Pologne, quelle était la politique de la Russie, dirigée par l’inquiet et mobile Alexandre ? — Si la Russie, devançant la France, comme le proposait le prince Adam, eût dès 1805 offert aux Polonais cette séduisante satisfaction de les réunir en un royaume séparé sous le sceptre de l’empereur,— un royaume composé des provinces qu’elle possédait elle-même et des provinces prussiennes qui pouvaient être le prix de la guerre, — elle eût réussi peut-être, et dans tous les cas elle eût pris dès ce moment un rôle aussi brillant que nouveau. Si un an après encore, avant la création du duché de Varsovie, Alexandre était revenu avec sincérité à son plan, il aurait pu gagner les Polonais, les arrêter dans leur élan vers la France et balancer la création de Napoléon. La Russie aurait pu d’autant plus aisément suivre cette politique que les haines suscitées par le dernier partage s’étaient un peu assoupies, et qu’elle avait dans ses mains le premier noyau de ce royaume, qui serait devenu comme un intermédiaire, comme une première défense de l’empire. Il n’en fut rien ; les événemens marchaient : le duché de Varsovie, en créant une semi-indépendance sous l’influence française, ravivait les haines contre la Russie, montrait de nouveau dans le Russe le véritable ennemi, et lorsqu’après avoir hésité devant les occasions Alexandre revenait à ses projets, il n’était plus temps ; il fallait attendre une occasion nouvelle.

Cet insaisissable empereur flottait toujours entre ses velléités et l’esprit russe, qui ne pouvait s’accoutumer à l’idée d’abandonner les provinces polonaises, fût-ce pour en former un royaume sous le sceptre du tsar. Par une inconséquence bizarre, au moment où il se croyait appelé à être le promoteur de la renaissance de la Pologne, comme il le disait, où il voulait flatter et attirer l’esprit national de ce pays, il se prêtait à des morcellemens nouveaux, il acceptait de Napoléon le district de Bialystok en 1807 à Tilsitt, un district de la Galicie en 1809, et il laissait passer dans une proclamation ces paroles, qui devaient retentir douloureusement dans tout cœur polonais, qui étaient comme l’expression de la crainte qu’on avait de voir la Pologne renaître sous une autre main : « Les provinces polonaises, au lieu d’être réunies de nouveau, restent à jamais partagées entre trois puissances. La Russie acquiert une partie considérable de ces provinces … Toutes les chimères des provinces polonaises détachées de notre empire disparaissent ; l’ordre de choses actuel leur met des bornes pour l’avenir… » Alexandre parlait ainsi dans ses manifestes, sauf à dire en secret que cela ne signifiait rien. Il gardait en effet sa pensée, il la cachait soigneusement, se laissant aller parfois dans ses actes à une politique absolument contraire. Pour lui comme pour Napoléon, c’était une arme qu’il tenait en réserve pour les heures difficiles, et à la puissance de laquelle il croyait.

Placé entre tous ces événemens et retiré de la vie publique, le prince Adam se trouvait dans une situation singulière : d’un côté, sans avoir, comme beaucoup de Polonais, une foi complète en Napoléon, il ne se séparait pas de ses compatriotes dans les espérances que leur inspirait le duché de Varsovie ; il y voyait tout au moins un germe, un premier pas ; d’un autre côté, il avait gardé avec Alexandre des rapports devenus, il est vrai, de plus en plus rares, affectueux encore, quoiqu’un peu embarrassés. Il n’était pas entièrement et officiellement affranchi du service en Russie : il s’était contenté d’un congé périodiquement renouvelé ; mais déjà il demandait à l’empereur de lui rendre sa complète liberté. Ami du souverain, il voulait retrouver sa pleine indépendance comme Polonais. Alexandre éludait, appelait encore de temps à autre le prince Adam, et reprenait avec lui une de ces conversations intimes où il se plaisait autrefois ; il revenait à ses projets, et il y revenait avec d’autant plus d’insistance que l’inquiétude croissait en lui. À mesure que les événemens grandissaient en effet et que les guerres se succédaient, Alexandre sentait qu’après la Prusse et l’Autriche c’était son tour qui allait venir, qu’il allait être réduit à se soumettre ou à se résoudre à une lutte directe avec Napoléon. Il se voyait cerné de tous côtés ; il flairait la crise, et il y marchait avec une anxiété visible. C’était une raison de plus pour revenir à ses idées sur la Pologne, quoiqu’il se fût laissé devancer, et qu’au lieu d’être sur la Vistule et sur l’Oder il eût en face de lui Napoléon à Varsovie. Le prince Adam a noté une de ces conversations familières où Alexandre se dévoilait à demi dans les premiers mois de 1810. « L’empereur me dit d’un ton pénétré, raconte le prince Adam : Je ne crois pas que ce soit encore pour cette année, mais je m’attends à la crise l’année prochaine. Nous sommes au mois d’avril, ainsi ce sera dans neuf mois. — En me disant cette phrase et en général pendant toute cette conversation, son regard terne et fixe me rappelait les yeux hagards qu’il avait après Austerlitz. Sa contenance était remplie d’abattement. Je remarquai beaucoup d’inquiétude et un grand désir d’arranger les affaires de Pologne en faisant tout ce qui pourrait dépendre de lui. Il fit plusieurs fois amende honorable vis-à-vis de moi en répétant, sans y être provoqué, que l’année 1805 était la plus favorable pour l’exécution du projet. J’ignore si c’était chez lui conviction ou désir de m’amadouer… » Les circonstances s’aggravaient chaque jour cependant sous l’apparence de relations qui n’avaient encore rien de violent. La lutte s’approchait de façon à rendre la position du prince Adam plus pénible, à lui faire désirer d’être absolument libre de tout lien, et Alexandre, se mettant à l’œuvre dans le plus grand secret, saisissait cette occasion pour ouvrir avec lui une correspondance qui éclaire aujourd’hui les événemens ; il lui écrivait dès le 25 décembre 1810 :


« J’ai reçu votre lettre du 15 décembre (27 novembre), mon cher ami, et je ne vous cache pas qu’elle m’a fait beaucoup de peine. Vous voulez rompre le seul rapport public qui existe entre nous, et après une intimité de plus de quinze ans qu’aucune circonstance n’a pu altérer, nous allons nous trouver étrangers l’un à l’autre, si ce n’est pour nos sentimens, du moins pour nos relations publiques. Voilà une idée à laquelle il m’est pénible de m’arrêter, et cela, surtout dans un moment où je croyais que notre intimité et nos relations allaient acquérir leur véritable étendue…

«… Les circonstances actuelles me paraissent bien importantes. Il me semble que c’est le moment de prouver aux Polonais que la Russie n’est pas leur ennemie, mais bien plutôt leur amie véritable et naturelle, que malgré qu’on leur ait fait envisager la Russie comme la seule opposition existante à la restauration de la Pologne, il n’est pas improbable au contraire que ce soit elle qui la réalise. Ce que je vous dis là vous étonnera peut-être ; mais, je le répète, rien n’est plus probable, et les circonstances me paraissent des plus favorables pour me livrer à une idée qui a été anciennement mon idée favorite, que j’ai été deux fois dans le cas d’ajourner sous l’empire des circonstances, mais qui n’en est pas moins restée dans le fond de ma pensée.

« Jamais le moment n’y a été plus propre ; mais avant d’aller plus loin je voudrais que vous me répondiez point par point et avec le plus grand détail aux questions que je crois devoir faire préalablement avant que de procéder à l’exécution de mon plan.

« Avez-vous des données assez justes sur la disposition d’esprit des habitans du duché de Varsovie, et en ce cas pouvez-vous être fondé à croire que les Varsoviens saisiront avec avidité toute certitude (non pas probabilité, mais certitude) de leur régénération ?

« La saisiront-ils, de quelque part qu’elle leur vienne, et se joindront-ils à toute puissance indistinctement qui voudrait épouser leurs intérêts sincèrement et avec attachement ? Il s’entend de soi-même que la proclamation de leur restauration précédera leur jonction, et prouvera la sincérité de la conduite qu’on adopte à leur égard.

« Ou bien avez-vous plutôt raison de supposer qu’il existe différens partis, et que d’après cela on ne peut pas compter sur un accord de résolution pour saisir avec empressement la première occasion qu’on leur offrira pour la régénération de la Pologne ?

« Quels sont ces partis ? Sont-ils d’une importance égale, et quels sont les individus qui peuvent en être regardés comme les chefs ? Ces partis existent-ils aussi dans l’armée, ou doit-on la regarder comme plus unie d’opinions et de sentimens ?

« Quel est l’individu entre les militaires qui dirige le plus l’opinion de l’armée ?

« Ce sont là les questions les plus importantes que je croie devoir faire pour le moment. Aussitôt que j’aurai les réponses, je m’ouvrirai davantage avec vous. Quant à cette lettre, si vous imaginez qu’elle est écrite dans l’intention d’influer sur les esprits et d’être répandue sous main, vous manquerez complètement le but que je me propose, et le secret le plus impénétrable doit être observé sur son contenu. Je crois connaître assez vos sentimens pour moi pour pouvoir me reposer avec confiance sur votre prudence. Au reste, l’objet dont il s’agit doit vous intéresser trop pour que je ne sois pas sûr du soin que vous mettrez à ne pas gâter un ouvrage auquel votre patrie devra sa régénération, l’Europe sa délivrance, et vous personnellement la gloire et la jouissance d’y avoir coopéré, d’avoir prouvé par là que toute votre conduite personnelle a été conséquente, et que ceux des vôtres qui ont compté sur vous anciennement ne se sont pas trompés dans leur attente. Si vous me secondez et que les notions que vous me communiquerez soient de nature à me faire espérer une unanimité d’intention de la part des Varsoviens, surtout de l’armée, pour leur restauration, n’importe d’où elle leur vienne, dans ce cas le succès n’est pas douteux avec l’aide de Dieu, car il est basé non sur un espoir de contre-balancer les talens de Napoléon, mais uniquement sur le manque de forces dans lequel il se trouvera, joint à l’exaspération générale des esprits dans toute l’Allemagne contre lui…

« Voilà ce que j’ai à vous dire ; méditez-en toute l’importance avec calme. Un moment pareil ne se présente qu’une fois. Toute autre combinaison n’amènera qu’une guerre interminable et à mort entre la Russie et la France, dont le malheureux théâtre sera votre patrie, et comme l’appui sur lequel les Polonais peuvent compter ne tient qu’à la personne de Napoléon, qui cependant n’est pas éternel, si son individu venait à manquer, les suites ne peuvent qu’être désastreuses pour la Pologne, tandis que l’existence de votre patrie se trouvera fondée d’une manière inébranlable quand, conjointement avec la Russie et les puissances qui s’y joindront immanquablement, le pouvoir moral de la France se trouvera renversé, et l’Europe délivrée de son joug.

« Pour le moment, je ne demande de vous qu’une réponse détaillée et prompte sur le contenu de ma lettre…

« Tout ce que je vous marque là est un peu plus important que le gymnase et la démission que vous me demandez. Voici le moment où vous pouvez servir votre patrie pour la première fois en réalité. C’est avec la plus vive impatience que j’attends votre réponse… Tout à vous de cœur et d’âme.

« Mille choses de ma part à vos parens et à vos sœurs, de même qu’à votre frère. »


Ce n’était pas à un négociateur vulgaire qu’Alexandre s’adressait ainsi ; c’était à l’ami d’abord sans doute, mais aussi à l’homme en qui il avait vu dès sa jeunesse le confident de ses idées libérales, en qui il voyait encore un plénipotentiaire libre de la Pologne, et qui certes avait le droit de débattre les intérêts de son pays, puisqu’il les avait défendus jusque dans l’intimité impériale. Par elles-mêmes, ces idées n’avaient rien de nouveau ; elles n’étaient nouvelles que par la circonstance où elles se reproduisaient, et aussi par la forme plus nette qu’elles prenaient, par la volonté d’action qu’elles révélaient. Sans se livrer en rien et sans se laisser engager dans un de ces complots d’imagination qu’il avait vus si souvent s’évanouir dans une tergiversation d’Alexandre, le prince Adam ne se croyait pas le droit de repousser pour son pays une chance de plus, si tardive et si inattendue qu’elle fût. Il ne cacha rien à l’empereur dans une lettre tout intime qu’il lui écrivit aussitôt d’une de ses terres de Pologne où venait le chercher la confidence impériale ; il ne lui dissimula ni les difficultés, ni la gravité de cette résolution, ni les légitimes et invariables prétentions de tout ce qui était Polonais, ni le lien d’honneur et de reconnaissance qui attachait les habitans du duché de Varsovie à Napoléon, et qu’il ne serait pas aisé d’ébranler, ni la puissance de cette confraternité des armes qui mêlait partout les soldats des deux pays, ni la solidarité qui existait dans tant d’esprits entre la cause de la Pologne et la cause de la France, ni enfin l’animosité si vivement excitée contre la Russie. Ce qu’il y avait encore de vague dans les premières confidences d’Alexandre n’échappait pas au prince Adam, et il posait à son tour des conditions, des questions. — Qu’avait-on à offrir à la Pologne pour la gagner, pour la détourner de Napoléon ? Dans tous les cas, la première condition était la réunion de tout ce qui était polonais en un seul royaume, sous un seul sceptre, et la proclamation immédiate de la constitution libérale de 1791 ; il ne faudrait pas moins. « Ce n’est pas par des demi-mesures et avec des réticences qu’on pourra espérer changer tout à coup la méfiance et l’animosité en enthousiasme et en attachement. » Quelles étaient en outre les forces dont l’empereur pouvait disposer pour entrer dans cette lutte ? Sur quelles alliances pouvait-il compter ? Ne vaudrait-il pas mieux commencer par une tentative pour arriver à un résultat par la paix générale et en conservant en tout les formes les plus loyales ? Quant à lui, en présence d’une situation telle que cette confidence la révélait, il insistait plus que jamais pour être délié absolument du service. « Si les vues bienfaisantes de votre majesté pour la Pologne ne pouvaient se réaliser, disait-il, et que votre politique exigeât de traiter ce pays en ennemi, vous concevez facilement, dans cette cruelle supposition, combien peu je pourrais vous être utile, et combien je dois désirer me retirer du service d’une puissance qui fera, fût-ce involontairement, la ruine de mon pays. Si le plan de votre majesté réussit, je pourrai mieux servir la cause commune comme Polonais que comme étant au service de la Russie. » Alexandre était désormais impatient ; il avait l’anxiété et la résolution fiévreuse de la lutte qu’il redoutait et qu’il provoquait à la fois, et il fit un pas de plus dans cette correspondance mystérieuse, où il débattait tout comme avec lui-même, écrivant tout de sa propre main ; il se hâtait, et dès le 31 janvier 1811 il répondait au prince Adam :


« C’est avant-hier soir que j’ai reçu, mon cher ami, votre intéressante lettre du 18/30 décembre, et je m’empresse de vous répondre tout de suite.

« Les difficultés qu’elle me présente sont très grandes, j’en conviens ; mais, comme je les avais prévues en grande partie et que les résultats sont si majeurs, s’arrêter en chemin serait le plus mauvais parti.

« Me pénétrant bien du contenu de votre lettre, j’ai cru pouvoir en tirer sur votre manière de voir les conclusions suivantes :

« Incertitude où vous vous trouvez sur la puissance par qui la restauration de la Pologne doit se réaliser ;

« Incertitude pareille sur la nature même de cette régénération, et crainte qu’on ne veuille pas se prêter à ce que tout ce qui faisait la Pologne autrefois soit réuni ensemble ;

« Nécessité d’offrir aux Polonais, pour se les rendre favorables, la certitude d’un état de choses préférable à celui dans lequel ils se trouvent ;

« Crainte que vous éprouvez sur l’insuffisance des moyens militaires qu’on veut mettre en jeu contre nous ;

« Ce sont là les points auxquels je crois devoir commencer par répondre, me réservant de toucher les autres dans le courant de ma lettre.

« 1° La puissance dont j’ai voulu parler, et qui veut se charger de la régénération de la Pologne, est la Russie.

« 2° Par cette régénération, j’entends parler de la réunion de tout ce qui a fait autrefois la Pologne, en y comprenant les provinces russes, à l’exception de la Russie-Blanche, de manière à prendre la Dwina, la Bérézina et le Dnieper pour frontières.

« 3° Les employés du gouvernement, les autorités constituées, de même que l’armée, doivent être entièrement nationaux polonais.

« 4° Ne me rappelant pas bien la constitution du 3 de mai (1791), je ne puis rien décider avant de l’avoir vue, et je vous prie de me l’envoyer ; — dans tous les cas, une constitution libérale telle à contenter les désirs des habitans est offerte.

« 5° Pour convaincre de la sincérité des offres que je fais, les proclamations sur le rétablissement de la Pologne doivent précéder toute chose, et c’est par cette œuvre que l’exécution du plan doit commencer.

« Mais les conditions sine qua non sous lesquelles j’offre ces résultats sont que :

« 1° Le royaume de Pologne soit à jamais réuni à la Russie, dont le souverain portera dorénavant le titre d’empereur de Russie et de roi de Pologne.

« 2° Une assurance formelle et positive d’une unanimité de dispositions et de sentimens dans les habitans du duché pour produire ce résultat, qui doit m’être garantie par la signature des individus les plus marquans.

« Maintenant je vais essayer de diminuer vos craintes sur l’insuffisance des moyens militaires à mettre en action.

« L’armée qui doit appuyer et combattre avec les Polonais est tout organisée.

« Deux difficultés se présentent les premières :

« 1° La réunion de la Galicie en offre une par rapport à l’Autriche. Il y a toute nécessité de la ménager et d’éviter de la heurter en rien. Pour cet effet, je suis décidé à lui offrir la Valachie et la Moldavie jusqu’au Sereth comme échange de la Galicie ; mais il serait indispensable de reculer la réunion de la Galicie jusqu’au consentement de l’Autriche, pour lui prouver qu’on n’a aucunes vues qui lui soient défavorables. Par conséquent le royaume de Pologne serait formé dans le commencement du duché de Varsovie et des provinces russes.

« 2° La compensation à accorder au roi de Saxe offre une seconde difficulté dont j’ai plus d’embarras à me tirer. Au reste je ne me crois tenu à le faire que s’il se range de mon parti.

« Après avoir posé les faits, je vais entrer en discussion de mon sujet.

« Il est hors de doute que Napoléon tâche de provoquer la Russie à une rupture avec lui, espérant que je ferai la faute d’être l’agresseur. Cela en serait une dans les circonstances actuelles, et je suis décidé à ne pas la commettre. — Mais tout change de face, si les Polonais veulent se réunir à moi. Renforcé par les 50,000 hommes que je leur devrais, par les 50,000 Prussiens qui alors peuvent sans risque s’y joindre de même, et par la révolution morale qui en est le résultat immanquable en Europe, je puis me porter jusqu’à l’Oder sans coup férir.

« D’accord avec vous, je crois qu’une proposition de paix alors se trouvera à sa place. Si même elle n’est pas acceptée et que la guerre doive avoir lieu immanquablement, considérons avec attention et impartialité les deux cas et les avantages ou désavantages qui en résultent pour les Polonais.

« Premier cas, dans lequel je suppose les Polonais attachés à la France et coopérant avec elle.

« Il se subdivise en deux :

« 1° La Russie étant décidée à ne pas attaquer, il se peut que Napoléon ne voudra pas commencer, du moins tant que les affaires d’Espagne l’occuperont et qu’une grande masse de ses moyens s’y trouve. Alors les choses continueront à rester sur le pied sur lequel elles se trouvent maintenant, et la régénération de la Pologne conséquemment se trouve ajournée à une époque plus éloignée et très indéterminée.

« 2° Si Napoléon attaque par contre la Russie et proclame en même temps la régénération de la Pologne, cette Pologne ne comprendra que le duché de Varsovie, car il faudra arracher les provinces russes par la force des armes. En attendant, le duché de Varsovie et les provinces polonaises deviendront le théâtre de la guerre et de toutes les dévastations imaginables, de manière qu’avec certitude on peut affirmer qu’après une guerre pareille, quel qu’en soit le résultat, cette Pologne, ne sera qu’un vaste désert, et ses habitans les victimes les plus malheureuses des suites de cette guerre.

« Tel est le résultat probable de la Pologne proclamée par la France.

« Second cas, dans lequel je suppose les Polonais réunis à la Russie et coopérant avec elle.

« Les résultats immanquables en sont :

« 1° La régénération de la Pologne, au lieu d’être ajournée, précédera tout autre événement.

« 2° Cette régénération comprendra le duché de Varsovie réuni avec les provinces russes, et un espoir assez positif que la Galicie y sera jointe de même.

« 3° Le théâtre de la guerre, au lieu d’être dans le sein de la Pologne, se trouvera porté sur l’Oder.

« Tels sont les résultats immanquables, tandis que les résultats probables peuvent être :

« 1° Une révolution complète dans les opinions en Europe ;

« 2° Une diminution très marquée dans les forces de Napoléon, et par là une chance de succès, car Napoléon aura bien de la peine à retirer ses forces d’Espagne, y ayant affaire à une nation acharnée contre lui, qui compte plus de trois cent mille combattans, et qui ne se contentera pas de sa retraite, mais pénétrera en France, profitant de la nouvelle guerre que Napoléon aura sur les bras ;

« 3° La délivrance du joug sous lequel l’Europe languit ;

« 4° La Pologne redevenue royaume, état, annexée à un empire fort dont les ressources et les richesses s’amalgameront avec les siennes, et dont les forces, par propre intérêt, seront toujours prêtes pour sa défense ;

« 5° Le commerce rétabli, la misère éteinte, une constitution libérale, des charges analogues aux besoins du pays et non comme dans ce moment extorquées uniquement pour entretenir un militaire trop nombreux et destiné à servir les plans ambitieux de Napoléon.

« A tous ces raisonnemens n’a-t-on pas le droit d’ajouter encore que, les succès de la France étant attachés uniquement à la personne de Napoléon, s’il venait à manquer, l’intérêt que la France prend à la Pologne tombera avec lui, tandis que par contre les guerres avec la Russie résultant de la proclamation de la Pologne par la France seront interminables, et après la mort de Napoléon elles ne feront que reprendre une vigueur nouvelle. Quelle source de maux pour la pauvre humanité, pour la postérité !

« Tel est le tableau tel qu’il se présente à mes yeux. En voici le résumé :

« 1° Tant que je ne puis être sûr de la coopération des Polonais, je suis décidé à ne pas commencer de guerre avec la France.

« 2° Si cette coopération des Polonais avec la Russie doit avoir lieu, il faut que j’en reçoive des assurances et des preuves indubitables. Ce n’est qu’alors que je puis agir de la manière précitée. Et dans ce cas il faut que vous m’envoyiez tous les papiers nécessaires à ce but, comme proclamations, constitution, et tous les autres actes indispensables. Ils ne peuvent être faits que dans le duché de Varsovie, devant renfermer quantité de détails inconnus ici.

« Il ne me reste plus à vous parler que des craintes que vous élevez que Caulaincourt n’ait percé le mystère dont il s’agit. L’avoir pénétré est impossible, car même le chancelier ignore entièrement notre correspondance. La question a été plus d’une fois débattue avec ce dernier, mais je n’ai pas voulu que personne sache que je m’occupe déjà de ces mesures. Quant aux apprêts militaires, je leur ai donné un caractère défensif et nullement caché. C’est la France elle-même qui m’en a donné tous les motifs par le renforcement successif de son armée du nord. J’en ai parlé ouvertement à Caulaincourt, et Tschernitschef a porté une lettre à Paris dans laquelle j’en parle même à l’empereur, soutenant toujours que ce que je vois faire m’oblige à prendre des mesures de précaution, mais que j’étais bien décidé à rester dans mon système et certainement à ne pas être l’agresseur. Mais voici ce dont je suis obligé de convenir : l’opinion qu’il faudrait que je prenne le titre de roi de Pologne devient plus générale dans le public de Pétersbourg. Si d’un côté cela donne la certitude que cette mesure sera reçue avec applaudissement, d’une autre part, pour le moment actuel, ces conversations sont plutôt nuisibles qu’utiles, et je tâche, autant que possible, de les faire tomber en soutenant que la chose est impossible, et ne peut avoir lieu…

« J’attendrai avec la plus grande impatience votre réponse. Tout à vous de cœur et d’âme pour la vie. »


Jusque-là cependant rien ne semblait changé encore ; il y avait seulement en Europe une attente inquiète et un pressentiment de conflit. La guerre était dans l’air et dans les délibérations intimes avant d’être dans les manifestes des gouvernemens, et les symptômes de rupture se multipliaient. Entre la France et la Russie, entre Napoléon et Alexandre, on n’en était plus aux caresses de Tilsitt, à ce décevant concordat des ambitions. Napoléon sentait une résistance et voulait la vaincre ; Alexandre n’était plus sous le charme de celui qu’il avait un moment appelé son ami, et dans le demi-jour des relations publiques du temps les défis s’échangeaient. Jusqu’à quel point le souverain russe avait-il le droit de compter sur cette confiance des Polonais à laquelle il faisait un secret appel et qu’il avait si peu méritée ? Ce qui est certain, c’est que les Polonais à cette heure critique mettaient tout leur espoir en Napoléon ; ils oubliaient leurs griefs, leurs mécomptes, pour confondre leur cause avec la sienne, et bien loin de se tourner vers la Russie, ils s’exaltaient au contraire à la perspective d’une lutte qu’ils considéraient comme le signal de la renaissance définitive de leur pays. L’empereur Alexandre, troublé de son isolement, cerné de tous côtés, cherchant une issue vers l’Europe, ne se berçait pas moins de cette illusion, qui était pourtant cette fois bien près d’être une conviction et un dessein sérieux, et, à mesure que tout se précipitait, cette correspondance avec le prince Adam, commencée dès 1810, interrompue pendant quelques mois, prenait un accent ému, pénétré, pressant, plein d’une tristesse résolue qui n’est point sans fierté. Le 1er avril 1812, à la veille de la rupture, il renouait une fois encore ce dialogue sur lequel rejaillit aujourd’hui la lumière sinistre de l’incendie de Moscou.


« Je ne sais, mon cher ami, si vous avez pénétré la cause de mon silence. Vos précédentes lettres m’ont laissé trop peu d’espoir de réussite pour m’autoriser à agir, à quoi je n’aurais pu me résoudre raisonnablement qu’avec quelque probabilité de succès. J’ai donc dû me résigner à voir venir les événemens et à ne pas provoquer par mes démarches une lutte dont j’apprécie toute l’importance et le danger, sans croire cependant pour cela y échapper

« La rupture avec la France paraît inévitable. Le but de Napoléon est d’anéantir ou d’abaisser du moins la dernière puissance qui reste sur pied en Europe, et pour y parvenir il met en avant des prétentions inadmissibles et incompatibles avec l’honneur de la Russie. Il veut que tout le commerce avec les neutres soit interrompu ; c’est nous priver du seul qui nous reste. En même temps il exige que, privés de tout moyen d’exporter nos propres productions, nous ne mettions aucune entrave à l’importation des objets de luxe français que nous avons prohibés, n’étant plus assez riches pour les payer. Comme jamais je ne pourrai consentir à des propositions pareilles, il est probable que la guerre doit s’ensuivre, malgré tout ce que la Russie a fait pour l’éviter. Elle va faire couler des flots de sang, et cette pauvre humanité va être encore sacrifiée à l’ambition insatiable d’un homme créé, à ce qu’il paraît, pour son malheur. Vous êtes trop éclairé pour ne pas voir combien de sa part les idées libérales envers votre patrie y sont étrangères. Napoléon a eu à ce sujet des conversations confidentielles avec les envoyés d’Autriche et de Prusse, et le ton dans lequel il s’est expliqué peint très bien et son caractère et le peu d’affection qu’il porte à vos compatriotes, qu’il ne regarde que comme des instrumens de sa haine envers la Russie.

« Cette guerre, que je ne puis plus éviter, à ce qu’il semble, me dégage de tous les ménagemens que j’ai eu à garder envers la France, et me laisse la liberté de travailler à mes idées favorites sur la régénération de votre patrie. Il ne s’agit donc que de déterminer la marche la plus avantageuse à suivre pour assurer le succès de nos plans et pour que vous soyez mieux à même d’asseoir votre jugement, et je crois utile de vous donner quelques indications sur les opérations militaires.

« Quoiqu’il ne soit pas impossible que nous puissions nous porter avec nos forces jusqu’à la Vistule, même la passer, et par là avoir le moyen d’entrer à Varsovie, il est plus prudent cependant de ne pas baser nos calculs sur des chances aussi avantageuses. De là naît la nécessité d’arranger nos démarches de manière à ne pas compter sur les ressources et l’effet que la possession de Varsovie pourrait nous procurer. C’est donc dans nos provinces qu’il faudra créer le centre d’action. Il en résulte plusieurs questions très importantes à résoudre.

« Quel est le moment le plus propre pour prononcer la régénération de la Pologne ? Est-ce à l’instant même de la rupture ? est-ce après que les opérations militaires nous auront procuré quelques avantages majeurs ?

« Si le second parti est préféré, serait-il utile au succès de nos plans d’organiser un grand-duché de Lithuanie comme mesure préalable, et de lui donner une des deux constitutions préparées, ou faut-il ajourner cette mesure, pour la confondre dans celle de la régénération de la Pologne entière ?

« C’est sur ces questions essentielles que je vous invite à m’énoncer votre opinion franchement… Je n’entrerai plus ici en discussion sur les deux chances qui se présentent pour la Russie dans cette lutte. Il me semble avoir épuisé ce chapitre dans mes précédentes. Je me contenterai de rappeler seulement l’étendue immense de terrains que les armées russes ont derrière elles pour se retirer et ne pas se laisser entamer, et les difficultés qui à mesure augmenteront pour Napoléon en s’éloignant si fort de ses ressources. Si la guerre commence, on est résolu ici à ne plus poser les armes. Les ressources militaires qu’on a rassemblées sont très grandes, et l’esprit public est excellent en différant essentiellement de celui dont vous avez été témoin les deux premières fois. Il n’y a plus de cette jactance qui faisait mépriser son ennemi. On apprécie au contraire toute sa force, on croit que des revers sont très possibles ; mais on est décidé, malgré cela, à soutenir, l’honneur de l’empire à toute outrance.

« Quel effet la jonction des Polonais ne ferait-elle pas dans ces circonstances ! C’est immense, et cette masse d’Allemands menés par force suivrait très certainement l’exemple des premiers. Ne serait-il donc pas possible de produire ce grand résultat ? La Suède a conclu une alliance offensive et défensive avec nous. Le prince royal brûle du désir de devenir l’antagoniste de Napoléon, contre lequel il a une ancienne inimitié personnelle, et, allant sur les traces de Gustave-Adolphe, il ne désire que d’être utile à une cause qui est celle de l’Europe opprimée. Vous qui avez été si zélé de tout temps pour cette même cause, vous sentirez, je n’en doute pas, tous les avantages qui résulteront pour l’Europe et l’humanité en général, si elle triomphe, et, comme Polonais, vous ne pouvez pas vous aveugler sur tous les malheurs auxquels votre patrie s’expose, si, suivant les étendards de la France, elle donnait à la Russie un droit de se venger d’elle pour tout le mal qu’elle lui aurait fait.

«… Adieu, mon cher ami, la Providence seule connaît l’issue qui est réservée à tous les grands événemens qui se préparent. Il m’aurait été bien doux de vous revoir à Wilna, pour où je pars dans trois jours ; mais je n’ose vous le proposer, sentant parfaitement tout le danger qu’il y aurait pour vous dans cette course. Ne prenez pour guide dans tout cela que votre prudence, et croyez-moi de cœur et d’âme tout à vous pour la vie… »


Ces lettres curieuses, et jusqu’ici inconnues, révèlent la nature d’Alexandre, les préoccupations, les obsessions et les désirs avec lesquels il marchait à cette lutte inévitable. Elles sont comme le prologue d’un drame où vont se jouer les destinées de la nation polonaise et de l’Europe. Une chose était vraie et bien claire dans cette correspondance : c’est qu’à tout événement, ce duel gigantesque une fois engagé, la Pologne ne pouvait manquer d’être exposée à tous les feux de la guerre. Au premier instant, il est vrai, malgré des difficultés déjà visibles, cette étrange expédition de 1812 s’inaugure victorieusement par l’invasion de la Russie. Napoléon s’avance, traînant à sa suite les contingens de vingt nations à la tête desquels marche l’armée polonaise, combattant pour elle-même en combattant pour la France. Tandis que l’armée d’invasion s’enfonce en Russie jusqu’à Moscou, la diète réunie à Varsovie se transforme en confédération générale, proclame le rétablissement du royaume indépendant de Pologne et fait appel aux Polonais de toutes les provinces. La Lithuanie, la Ruthénie s’associent au mouvement. Il y a un moment où l’on croit avoir touché le but. Laissez passer quelques jours, tout a changé déjà. Cette armée, entrée victorieuse à Moscou, est décomposée par les élémens et se replie en désordre vers les frontières, se disputant pas à pas à la destruction, suivie par les Russes, qui regagnent le terrain perdu. Cette Pologne, née à peine à une vie nouvelle, redevient un théâtre de guerre. Elle n’est pas seulement un champ de bataille matériel, elle est un champ de bataille moral, où en quelques mois les esprits, les cœurs passent par toutes les alternatives d’une confiance exaltée et du découragement. Tout n’est pas dit encore sans doute ; mais l’incertitude renaît, le sentiment des malheurs passés se ravive, le patriotisme retrouve toutes ses anxiétés.

Rien ne peint mieux peut-être ces conflits intérieurs et ces alternatives cruelles qu’une lettre dramatique, entrecoupée, de la princesse Czartoryska, mère du prince Adam, à son fils. « Ah ! mon cher ami, lui écrivait-elle, une des grandes privations que j’éprouve, c’est que je ne puis plus espérer. Non, l’espérance est morte dans mon cœur. Trente ans de malheurs de tout genre, chaque époque où l’on croyait voir luire un rayon de bonheur suivie d’une déception, à côté de cela toujours des ruines, des malheurs, des pertes, toujours en butte à une sorte de haine… Ah ! mon cher ami, je vous le répète, je n’espère plus rien. Tant de gens veulent la mort de cette Pologne, de cette patrie que vous savez, qui pour moi est la chose principale !… Que n’avons-nous pas fait pour relever la Pologne ! Bravoure sans exemple, dévouement jusqu’au délire : qu’ont-ils produit ?… » C’est cette même femme, au cœur sincèrement passionné et dévoué, qui bientôt après, voyant les désastres s’accumuler et apprenant la mort du brillant Joseph Poniatowski, écrivait encore à son fils Adam pour le détourner de tout : « Pauvre Pologne ! celui qui ne saurait être remplacé par personne nous est ravi à jamais !… Et vous, qu’avez-vous besoin d’aller à Varsovie ? Vous n’y ferez rien qui vaille, vous n’y obtiendrez rien. Tout y est sourd et dur comme la pierre. Retournez plutôt à Pulawy ; cultivez-y votre terre, elle saura récompenser votre labeur, tandis qu’en vous aventurant où l’on cherche à vous pousser, vous ne récolterez que des chagrins… »

La vérité est que la position du prince Adam Czartoryski était aussi étrange que difficile en face de cette crise de 1812 qui était venue rejeter dans l’ombre les propositions de l’empereur Alexandre et qui mettait en lutte ses sentimens de patriote et d’ami. D’un côté tout le rattachait à la cause nationale. Son père, le vieux prince Adam-Casimir, qui avait plus de quatre-vingts ans, avait été acclamé président de la confédération à Varsovie, son frère Constantin servait comme colonel à la grande armée, son beau-frère le comte Zamoyski était un des chefs du mouvement, lui-même il suivait de tous ses vœux la renaissance de son pays et se tenait prêt à envoyer son acte d’accession à la confédération ; mais en même temps, par une délicatesse supérieure, il sentait qu’il devait à une ancienne amitié de ne rien brusquer, de ne point donner à son patriotisme une forme blessante. C’est à l’empereur Alexandre lui-même qu’il demandait de lui rendre la liberté, en l’affranchissant définitivement du service ; il avait déjà plusieurs fois fait cette demande, toujours éludée : il la renouvelait et il finissait par dire avec une émotion triste, mais résolue, que s’il ne recevait point une réponse dans un délai déterminé, il se considérerait comme libre.

Le rôle du prince Adam aux deux momens décisifs de cette formidable crise de 1812 se résume dans un double fait. Lorsque la cause de son pays semblait victorieuse sous la protection de Napoléon et que l’empereur Alexandre semblait menacé de quelque catastrophe, il gardait une certaine réserve qu’il expliquait dans une lettre à M. Matuszewicz, ministre à Varsovie : « La Pologne va renaître de ses cendres, disait-il ; elle a l’espoir certain de retrouver toutes ses parties déchirées. Au milieu de la joie de tous, moi seul je suis condamné à mêler des regrets personnels à l’espoir de la prospérité de ma patrie. Mes parens pourront se rendre immédiatement à Varsovie pour assister à l’acte mémorable qui doit recommencer l’existence de la Pologne ; je suis condamné à ne pas y paraître… J’ai fait mes preuves d’attachement inébranlable à mon pays et à ma nation. Comment mes vœux ne seraient-ils pas pour cette cause sacrée à laquelle mon père, mon frère, toute ma famille, tant d’amis vont concourir ?… Si les destinées de ma patrie étaient encore incertaines, si pour la sauver il fallait sacrifier les considérations les plus respectables, je ne devrais pas balancer, ou du moins je pourrais présenter, une excuse à moi-même et à ceux qui me jugeront ; mais qui peut douter des résultats de cette lutte ? qui serait assez privé de bon sens pour ne pas voir que toutes les probabilités promettent le succès au génie de la victoire ? Tous les malheurs menacent au contraire Alexandre : serait-il noble d’ajouter par une précipitation si peu loyale à tant de désastres imminens l’amertume que lui causerait l’ingratitude de la part de celui qui lui devait une reconnaissance particulière ? Une personne de plus ou de moins en ce moment ne saurait influer sur les chances qui s’ouvrent pour la Pologne, ni faire tomber un seul grain dans la balance où l’avenir des nations est déjà résolu et pesé par une main aussi habile que puissante… » Lorsqu’au contraire la fortune avait changé, lorsque c’était la cause de la Pologne qui pliait sous la défaite et que la Russie était victorieuse, le prince Adam se tournait vers Alexandre, insistant plus que jamais auprès de lui pour être libre de tout lien, se rattachant à son pays avec une énergie ravivée par le malheur et revendiquant une solidarité entière avec ses compatriotes menacés. « Sire, écrivait-il au souverain russe vers les derniers jours de 1812, j’ai refusé jusqu’à présent d’envoyer mon accession à la confédération ; mais je me suis joint à elle par sentiment, j’y ai adhéré de tous mes vœux pour ma patrie, mes lettres à votre majesté le témoignent. Ce n’est pas lorsque mes compatriotes croient voir approcher le moment où leurs intentions les plus droites, leurs sacrifices les plus héroïques, leurs pertes les plus sensibles ne seront suivis que par des malheurs plus grands encore, ce n’est pas, dis-je, lorsque toutes les espérances de mon pays semblent péricliter que j’irai me rétracter et renier devant votre majesté une cause sacrée pour tout Polonais, et qui restera belle et juste, si même elle ne cesse d’être malheureuse… »

C’est ainsi que dans la scrupuleuse délicatesse d’une conscience loyale et sûre d’elle-même le prince Adam puisait le droit de ne désavouer aucun de ses sentimens, ni une ancienne amitié ni son patriotisme, mettant le patriotisme au-dessus de tout sans doute, mais n’ayant rien à renier. Et c’est ainsi en même temps qu’en présence des désastres qui grandissaient pour la Pologne comme pour la France, il pouvait seul peut-être se tourner vers Alexandre et lui écrire : « Les événemens de la guerre prenant une tournure qui semble décisive, je crains que personne ne veuille à présent plaider auprès de votre majesté les intérêts de ma patrie… Je ne saurais m’imaginer que votre majesté, après avoir voulu quand elle ne pouvait pas, ne veuille plus maintenant qu’elle peut tout ce qu’elle voudra. Ce sont des momens qui ne reviennent pas dans la vie… » Et en effet Alexandre lui répondait : « Les succès ne m’ont pas changé, ni dans mes idées sur votre patrie ni dans mes principes en général, et vous me trouverez toujours tel que vous m’avez connu… A mesure que les résultats militaires se développeront, vous verrez à quel point les intérêts de votre patrie me sont chers et combien je suis fidèle à mes anciennes idées ; quant aux formes, vous savez que les plus libérales sont celles que j’ai toujours préférées… » C’était du moins une dernière chance renaissant du désastre même, et pour faire arriver les idées d’Alexandre à maturité, pour leur ouvrir un jour, il avait fallu d’étranges événemens qui changeaient en courant la face du monde.

Qu’on songe en effet à cet amas d’événemens au bout desquels une bonne volonté d’Alexandre, longtemps indécise et vaine, peut apparaître comme une sauvegarde possible pour la Pologne. Pour en venir là, il n’avait fallu rien moins qu’un ébranlement du continent, des luttes gigantesques, le reflux de l’Europe contre Napoléon, la coalition de tous les sentimens froissés, de tous les intérêts révoltés contre une domination enivrée d’elle-même, et, ce qui était plus imprévu alors, la défaite de celui qu’on s’était presque accoutumé à croire invincible, dont la fortune n’avait reculé devant rien jusque-là. Dans la situation d’esprit de l’empereur Alexandre, qui se croyait avec une certaine candeur le libérateur de l’Europe, cette idée de renouer une tradition de sa jeunesse, de se montrer libéral en tout, de reprendre ses projets de réparation et d’équité envers la Pologne, cette idée devait lui sourire ; elle se liait sans doute à une pensée d’ambition qui se trouvait satisfaite par un agrandissement pour la Russie, par le lustre d’une couronne pour Alexandre, flatté peut-être de pouvoir, comme Napoléon, s’appeler empereur et roi ; elle existait pourtant, elle survivait à la guerre, et c’était encore une dernière chance pour la Pologne, retombée sous la loi de la conquête et mise au rang de tous ces territoires que les vainqueurs allaient se distribuer. Toutes les pensées d’Alexandre sur ce qu’il appelait la régénération de la Pologne ne se réalisèrent pas. Elles étaient combattues par la diplomatie, qui ne voyait dans l’annexion du duché de Varsovie à la Russie qu’un agrandissement démesuré, et dans la création d’un royaume de Pologne que la menace d’une prépondérance russe substituée à la prépondérance française, une ambition déguisée sous une forme libérale ; elles étaient plus vivement combattues encore par les Russes, excités contre les Polonais par tous les souvenirs de la guerre, exaltés dans leur orgueil, portés d’ailleurs par instinct à redouter toutes ces combinaisons libérales qui créaient des droits, des espérances, un antagonisme de situations là où ils ne voyaient qu’une domination à établir et un pays conquis à absorber.

Ce qui sortait de cette crise et de tous les débats diplomatiques de Vienne, c’était du moins ce qui s’est appelé l’œuvre de 1815 : un royaume séparé et distinct pouvant s’étendre aux provinces polonaises plus anciennement incorporées à la Russie, une constitution libérale, une armée nationale, la langue respectée, les fonctions exercées par les Polonais, une autonomie complète, un cadre et un premier noyau de nationalité, et ici se retrouve l’influence du prince Adam, ramené par les événemens auprès de l’empereur de Russie. Par un retour singulier de fortune, celui qui avait été pour Alexandre un confident de jeunesse, à qui il s’était adressé comme à un négociateur avant la lutte, et dont il avait été tout près d’être séparé à jamais, se retrouvait après la guerre un ami, un conseiller écouté. Le prince Adam avait suivi Alexandre à Vienne, il le voyait à tout instant, et c’est lui qui inspirait ces combinaisons où il faisait entrer le plus qu’il pouvait de sa pensée nationale. Tout ce mouvement de Vienne est décrit dans une lettre du prince à son père : « Les affaires politiques se sont embrouillées dès le commencement, disait-il ; on s’est embourbé dès le premier pas, et on ne sait pas en sortir. D’abord c’est la Pologne que tout le monde dispute à l’empereur Alexandre, puis c’est la Saxe que le roi de Prusse voudrait avaler. Vient après l’Allemagne, toute décousue et mécontente. Enfin c’est l’Italie, qui déteste les Autrichiens, auxquels on la livre. Les deux premiers sujets occupent principalement l’attention générale. L’empereur Alexandre, mal servi par les siens, tracassé par les autres, tient cependant ferme… Tous les cabinets sont contre lui, personne n’ose dire un mot en notre faveur. Les Russes vomissent des imprécations, blâment l’empereur. Étrangers et Russes hurlent à grand orchestre. Ils me font aussi l’honneur de m’accabler de leur haine en me proclamant défenseur de notre cause et conseiller intime de l’empereur. Malgré ce déchaînement, j’espère que les choses viendront à une fin passable… » Expression exacte et animée de cette confusion de Vienne !

Que l’empereur Alexandre ait été sincère dans ses bons mouvemens pour la Pologne, dans les combinaisons qu’il faisait consacrer par la diplomatie et qu’il complétait par une constitution libérale, on n’en peut guère douter, et il le prouvait en envoyant le prince Adam Czartoryski à Varsovie pour travailler à l’organisation du nouveau royaume, en lui remettant des instructions qu’il l’autorisait à produire au besoin pour donner plus de force à ses conseils. Malheureusement l’empereur Alexandre, après avoir créé le royaume de Pologne, le livrait aux caprices despotiques de son frère le grand-duc Constantin ; il se croyait en règle avec lui-même en continuant à manifester des vues bienveillantes et libérales sans trop s’inquiéter de ce que devenait la réalité, et ici commençait une situation nouvelle où tout était contradiction, qui n’a fait que s’aggraver pendant quinze ans. L’empereur voulait le bien de loin ; il voulait que son œuvre fût respectée, que les Polonais fussent satisfaits et gouvernés avec justice, et à Varsovie tout allait à la russe. Les lois restaient inexécutées, la constitution n’était qu’une vaine et pénible comédie. Le grand-duc Constantin étonnait et effrayait par les violences de son humeur fantasque. Un jour un habitant, pour je ne sais quel léger manquement, était enfermé ; on lui rasait les sourcils et les cheveux, et on lui administrait cinq cents coups de bâton. Des officiers de l’armée brutalement offensés étaient réduits à se brûler la cervelle. Les lettres incessantes du prince Adam à Alexandre sont le curieux reflet de cette étrange expérience du régime constitutionnel en Pologne. Témoin impuissant de toutes ces violences, le prince Adam écrivait à l’empereur : « Sire, au risque de déplaire, je dois parler avec franchise… Le grand-duc paraît avoir pris en haine ce pays et tout ce qui s’y passe ; l’armée, la nation, les particuliers, rien ne trouve grâce à ses yeux. La constitution surtout est matière à sarcasmes continuels : tout ce qui est règle, forme, lois, est hué et couvert de ridicule… On dirait qu’il y a un plan formé pour contrecarrer les vues de votre majesté et rendre illusoires ses bienfaits. Son altesse impériale serait dans ce cas, sans le savoir, l’instrument aveugle de cette conception qui tendrait à exaspérer également les Russes et les Polonais, et à frapper de nullité les paroles les plus solennelles de votre majesté… » Un autre jour, un peu plus tard, le prince Adam écrivait encore : « Une idée circule dans beaucoup de têtes, c’est qu’il y a une sorte de tendance tacite à dégoûter les hommes de talent et de caractère, et à introduire dans le gouvernement des subalternes ambitieux, avides, perdus de réputation. De cette manière, dit-on, tout traînera et s’embrouillera davantage ; les réformes les plus salutaires seront dénaturées. Il y aura beaucoup d’ordonnances sur le papier et peu de bons résultats. Le gouvernement ainsi composé perdra de plus en plus son crédit et sa considération ; il deviendra par là l’instrument de sa propre destruction, qu’il finira par proposer peut-être lui-même… »

Il résultait de cet état de choses que le malaise et la méfiance allaient en croissant ; les esprits s’irritaient et le despotisme redoublait, fermant devant le pays toutes les issues, le dépouillant en détail de tous ses droits. L’empereur lui-même, avec la faiblesse des hommes à demi chimériques qui n’aiment pas la réalité, plus accessible d’ailleurs à l’air de réaction qui soufflait en Europe, finissait par se dégoûter, s’impatienter, et par rejeter sur le caractère polonais ce qui n’était tout au plus que la faute du gouvernement. Ces institutions qu’il avait données, il les laissait systématiquement altérer et dissoudre, reculant devant toute initiative et ne se sentant peut-être pas assez fort pour entrer en lutte avec l’esprit russe, qui dénaturait son œuvre dans le royaume et envahissait tout sous son autorité impatiente et fatiguée. Le vrai roi ce n’était point Alexandre, c’était le grand-duc Constantin, type et personnification de cet esprit russe à Varsovie, prince étrange, aux larges épaules, à la taille svelte serrée dans un uniforme, à la tête de Kalmouck surmontée d’un chapeau ombragé de plumes de coq, à la voix rauque, aux sourcils blancs et hérissés, cachant un regard fauve et perçant qui était une menace. Constantin ne se doutait même pas qu’il y eût une autre loi que sa volonté ; il bouleversait tout, l’administration, l’armée. Quoique prince, et ayant, comme membre de la famille régnante, une place dans le sénat, il avait eu l’idée bizarre de se faire nommer à la chambre des nonces par le faubourg de Praga, à Varsovie. On se serait bien gardé de ne pas le nommer, et, une fois nommé, de ne pas le réélire. Il paraissait de temps à autre à la diète ; on dit même qu’il parla une fois. Son grand souci était l’inspection des sentinelles distribuées de tous côtés. C’est pourtant ce prince qui est l’expression significative de cette époque constitutionnelle en Pologne, même sous Alexandre. Alors commençait pour aller en croissant ce système de réaction et de falsification universelle. Les Russes ne devaient point avoir d’emplois dans le royaume, et par le fait ils envahissaient tout, ils empêchaient tout développement régulier. La liberté de la presse était accordée par la constitution sauf les lois qui devaient la régler, et on établissait la censure par cette raison plausible que la prévision de lois répressives n’excluait nullement les mesures préventives. On livrait à la censure les journaux d’abord, puis les livres publiés en Pologne, puis les livres venus du dehors. On supprimait l’instruction primaire et on bannissait de l’instruction supérieure tout ce qui pouvait nourrir des idées de patriotisme et de liberté. Les séances de la diète devaient être publiques selon la charte constitutionnelle, et un oukase supprimait tout simplement cette publicité. On finit même par supprimer les procès-verbaux des séances, sous prétexte que cela ne pouvait qu’entretenir « les dissensions entre les habitans. » La constitution assurait des garanties judiciaires, et des commissions d’enquête annulaient l’action régulière des tribunaux. La liberté individuelle était garantie, et les prisons d’état se remplissaient par simple mesure de police. Et s’il en était ainsi déjà sous Alexandre, qu’était-ce donc sous son successeur, sous Nicolas, dont le règne commençant était signalé par un immense procès d’état où toutes les garanties de justice étaient violées, où des arrêts réguliers étaient annulés ? Je ne parle pas de ce qui a suivi la révolution de 1830, cette révolution qui ne fut qu’une protestation nationale contre tout un système de destruction.

Tant que le prince Adam, dans les premières années du règne d’Alexandre, avait espéré faire le bien, il était resté à son poste. Sa correspondance de ces premières années n’est qu’une énumération invariable de tous les abus, de toutes les violations des lois, un appel incessant et prévoyant à l’empereur. « Qu’il me soit permis encore une fois, disait-il, de rappeler l’indispensable nécessité de s’en tenir saintement à la constitution, et de donner à ce sujet des instructions très précises au lieutenant. Cela comprend tout. Que les habitans du royaume se sentent et se voient Polonais ; qu’ils se gouvernent chez eux, qu’on les laisse librement et paisiblement travailler à l’amélioration de leur état intérieur : à ces conditions, le pays s’attachera à son union avec la Russie, pourvu que ce lien soit de nation à nation, pourvu que le fait et l’illusion d’une Pologne véritable et constitutionnelle soient conservés. Cet amour passionné d’une nationalité distincte est la seule source de jalousie et de lutte qui puisse exister entre les deux peuples. L’offensive sur ce point de la part des Russes, la défensive de la part des Polonais, produiront encore des tiraillemens, de l’amertume, des craintes et des malentendus que la sagesse seule de votre majesté peut calmer. » Quand le prince Adam vit tout se gâter sans espoir de remède, il commença de s’éloigner. Ses rapports avec Alexandre se refroidissaient encore une fois et redevenaient embarrassés, contraints. Ils s’étaient rapprochés un instant après 1815 pour se séparer bientôt plus que jamais. Ils eurent une dernière entrevue vers 1823. L’empereur, préoccupé et embarrassé, voulait à tout prix faire entrer le prince Adam dans la hiérarchie russe ; il voulait lui faire accepter quelque dignité, des décorations. « Enfin, mon cher Adam, lui dit-il, il faut entrer dans une position régulière. — Sire, répondit le prince Adam, vous devez vous souvenir que ce n’était pas dans nos conditions. » Ils se quittèrent pour ne plus se revoir. L’un, assailli de troubles et d’inquiétudes, allait bientôt mourir à Taganrog d’une mort mystérieuse ; l’autre se rattachait plus que jamais à son patriotisme, qui le portait en 1831 à la tête du gouvernement national polonais, pour le jeter ensuite dans l’exil, où, guéri de toute illusion, il gardait encore d’Alexandre un souvenir attendri.

Ces rapports qui naissent dans une illusion de jeunesse et qui s’évanouissent dans une déception de patriotisme, ces lettres, ces communications intimes, jettent, si je ne me trompe, un jour singulier sur les événemens d’aujourd’hui, sur cet ordre de tentatives où on cherche encore le remède d’une situation impossible, la solution d’une question qu’on croit toujours résoudre, et qui renaît sans cesse comme un mal dont on n’atteint pas la racine. Voici en effet, je le disais, un prince, vrai phénomène en Russie par l’éducation de son esprit, par ses instincts de progrès et de justice. Dès son adolescence, il proteste dans la solitude contre les excès de la force, contre une politique dont il voit partout autour de lui les manifestations criantes. La Pologne mutilée est pour lui un tourment, et même quand il ne fait rien pour elle, il aime à en parler ; il se sent moralement obligé d’adoucir ce qu’il y a de cruel dans un partage que sa conscience désavoue. Le jour où il a le pouvoir et l’occasion, il se fait une sorte de point d’honneur de ne pas oublier ce qu’il pensait la veille, de donner une forme ostensible à ses préméditations secrètes de réorganisation nationale d’une Pologne ; sauf l’indépendance complète, il multiplie les garanties de nationalité, de liberté, et il force l’Europe, selon sa parole, à sanctionner diplomatiquement les garanties inscrites dans des traités, dans une constitution. Voici en même temps un Polonais jeté par la mauvaise fortune dans une cour ennemie et gagné à cette jeunesse séduisante d’un prince exceptionnel, qui se révèle tout à coup à lui comme un adepte caché de 1789, qui veut être, qui se croit libéral dans un monde d’absolutisme. Il n’abdique pas pour son pays des droits qu’aucune violence n’efface, il n’abaisse ni son caractère de Polonais ni la dignité de sa nation ; mais, voyant l’état du continent, l’inimitié ou l’abandon des puissances européennes, l’impossibilité trop évidente pour le moment d’une résurrection nationale spontanée se disputant sans secours à trois dominations, il se dit qu’il y a du moins peut-être une chance dans cette bonne volonté d’un prince qui aime la justice, qui nourrit même pour la Russie l’ambition d’une politique réparatrice. Il attend sans illusion et sans découragement ; il se prête aux temporisations, aux négociations et aux essais, et lorsqu’après une métamorphose européenne accomplie dans le sang cette bonne volonté d’un empereur de Russie paraît vouloir se traduire en action, il est le premier à prendre au sérieux cette tentative. L’un et l’autre, l’empereur russe et le patriote polonais, sont évidemment sincères dans leur alliance ; l’amitié qui les lie est un moyen de plus de succès. Ils sont l’expression vivante de ce système de relations entre deux pays qui s’est appelé l’union personnelle. Bien mieux, au moment où cette tentative se fait, les conditions sont moins défavorables qu’elles ne l’ont jamais été depuis. Les haines n’ont pas eu le temps de s’exaspérer, les incompatibilités ne sont pas devenues aussi éclatantes, les impossibilités aussi absolues. Or, ce que l’empereur Alexandre Ier et le prince Adam Czartoryski n’ont pu faire avec leur bonne volonté dans des conditions plus favorables, espère-t-on le faire aujourd’hui par je ne sais quel rapprochement impossible, ou au nom de l’Europe, après quarante ans de luttes, de persécutions inouïes, d’exaspérations, d’essais inutiles, de déceptions renouvelées qui n’ont fait que mettre en lumière en l’aggravant cette question douloureuse pour la rejeter sanglante à la face du monde ?

Toutes ces solutions par voie d’arrangement direct ou de garantie diplomatique qui se sont appelées de tous les noms, autonomie, union personnelle, séparation administrative, toutes ces solutions, dont on peut rassembler les élémens en les combinant d’une autre façon, ont été essayées ; on a cru les avoir, elles n’ont point réussi. Et lorsque la France, par l’organe de M. Drouyn de Lhuys, dit à la Russie : « Ce qui caractérise les agitations de la Pologne, ce qui en fait la gravité exceptionnelle, c’est qu’elles ne sont pas le résultat d’une crise passagère ; ces convulsions, devenues périodiques, sont le symptôme d’un mal invétéré : elles attestent l’impuissance des combinaisons imaginées jusqu’ici pour réconcilier la Pologne avec la situation qui lui a été faite ; » — lorsque l’Angleterre, par la voix de lord John Russell, dit, pour montrer l’insuffisance des institutions et des lois récentes dont la Russie promet le maintien : « Il est évident qu’on ne pourrait obtenir aucune sécurité en se soumettant encore aux mêmes lois ; quand ces institutions sont en pleine force, on peut emprisonner comme des criminels des hommes innocens ou les condamner au service militaire, ou les bannir dans des pays éloignés, le tout sans jugement, sans publicité, en un mot sans aucune garantie ;… » — lorsque la diplomatie des deux puissances de l’Occident parle ainsi en constatant l’impuissance des combinaisons passées et des garanties qu’elle a cru avoir, elle constate elle-même l’impuissance des combinaisons et des garanties qu’elle chercherait dans les conditions de l’organisation actuelle de l’Europe.

Que peut-on en effet demander aujourd’hui à la Russie dans ces conditions, en renfermant d’avance, comme le font quelquefois des esprits futiles et importans, cette question de l’existence d’un peuple dans le cercle d’un dialogue diplomatique ? Une constitution libérale ? la Pologne l’a eue et ne s’en est pas mieux trouvée ; l’autonomie, un conseil d’état polonais, des conseils électifs de provinces, de districts ? c’est accordé ; des concessions ? la Russie en est prodigue ; des lois, des institutions ? elle les a promulguées, et elle assure qu’elle veut les maintenir, les développer même ; des garanties ? elle en donnera demain, si l’on veut ; du libéralisme ? l’empereur Alexandre n’a que cela, il égale l’empereur des Français ! Et après, l’Europe ayant épuisé les moyens diplomatiques, puisqu’il est bien clair qu’on ne peut demander diplomatiquement à la Russie ce qu’elle ne peut accorder, l’Europe se retirera-t-elle tranquille dans la satisfaction de son œuvre ? Et si les Polonais, éclairés par tant d’expériences décisives, refusent de se prêter à cette comédie nouvelle d’institutions couvertes d’une sanction diplomatique aussi inviolable que toutes les autres ! si cette insurrection qui, au lieu de diminuer, ne fait que grandir depuis trois mois, dont les tronçons sanglans se débattent victorieusement entre les colonnes russes, qui est aujourd’hui la nation armée et qui trouve un inépuisable aliment non dans la révolution, comme on le dit à Pétersbourg, mais dans la conscience de l’Europe moderne, si cette insurrection refuse de se soumettre, la Russie se trouvera-t-elle déliée ? Sera-t-elle dans ses répressions implacables et dès lors légalisées la mandataire de l’Europe, l’exécutrice de l’arrêt diplomatique avec ce concours moral auquel elle fait un appel qui ressemble à une ironie pour l’Occident ? A moins que, sur l’invitation de la Russie et pour la glorification des moyens diplomatiques, nous n’allions, nous aussi, nous nations de l’Occident, faire la guerre à la Pologne pour lui imposer le bienfait de nos combinaisons merveilleuses, et éteindre dans son foyer cette révolution universelle qui court nos rues, à ce qu’il paraît, qui va nous engloutir, à ce que le prince Gortchakof nous assure dans ses dépêches !

Qu’on ne s’y trompe donc pas, il y a aujourd’hui deux politiques en présence : l’une n’ayant sans doute nul parti-pris d’animosité contre la Russie, mais décidée à reprendre cette question de Pologne dans un intérêt de justice supérieure comme dans l’intérêt de la sécurité durable de l’Europe ; l’autre, vague et impuissante, qui croit répondre à tout en se plaçant en équilibre entre ce qu’elle appelle les témérités et les défaillances, et qui, en remettant tout d’avance à la diplomatie, en se dérobant dans les subterfuges d’une importance affairée, ne cache au fond qu’une pensée d’abandon. C’est la pensée des mouches du coche diplomatique. Je ne dis pas que ce soit celle des puissances de l’Europe. Si elles devaient en rester là, si la question de Pologne n’était pour elles qu’une question d’humanité et d’attendrissement, elles ont trop fait : elles ont fait entendre à la Russie des paroles trop sévères, trop graves, et elles n’auraient réussi qu’à ménager à son orgueil une victoire dont elles paieraient le prix quelque jour dans des occasions moins favorables. Il n’aurait pas fallu dire au cabinet de Pétersbourg que sa politique risquait de créer une situation pénible, lui laisser entrevoir des conséquences, qui ont un nom, si déguisé qu’il soit sous les formes de la diplomatie. Il n’aurait pas fallu, comme l’a fait l’Angleterre, tant insister sur la vanité de ses garanties et les déceptions permanentes de son système. C’était trop pour s’arrêter. Si la pensée de l’Europe, de la France, est de résoudre cette grande et tragique question par une justice tardive rendue à l’indépendance d’un peuple, il n’y a pas trop d’illusions à garder sur ce que peut la diplomatie, quelque bonne volonté qu’elle ait de croire à ses œuvres et à la possibilité des transactions ; seulement il ne faudrait pas attendre pour refaire une Pologne qu’il n’y eût plus de Polonais vivans !


CHARLES DE MAZADE.

  1. Cette correspondance jusqu’ici inédite doit paraître sous peu.