Un Critique homme du monde au XVIIe siècle

Un Critique homme du monde au XVIIe siècle
Revue des Deux Mondes5e période, tome 51 (p. 372-398).
UN
CRITIQUE HOMME DU MONDE
DU XVIIe SIÈCLE

Jean-Baptiste-Henri du Trousset de Valincour naquit à Paris, le premier de mars 1653. Il était d’une famille moyennement noble du Cambrésis. Orphelin de père quelques années après sa naissance et élevé par sa mère, il fit, paraît-il, des études assez incomplètes. Vers la vingtième année, il se sentit attiré du côté des belles-lettres. Il fit connaissance avec le Père Bouhours et s’enquit avec curiosité des « nouveautés. » En 1678, à l’âge de vingt-cinq ans, il lut la Princesse de Clèves, qui fut un grand événement littéraire. Sans savoir, peut-être, si elle était de Mme de La Fayette ou de Segrais, il en discuta avec ses amis, il en causa sans doute avec le Père Bouhours, et il écrivit assez vite un petit volume de critique générale et de critiques de détail sur cet ouvrage.

Le sien fit du bruit. On en devisa avec vivacité dans la société littéraire et dans la société aristocratique du temps ; le jeune M. de Valincour eut cet honneur qu’on attribua sa critique à Bouhours lui-même ; il était lancé dans la vie littéraire et dans la gloire.

Il ne voulut, en vérité, ni de l’une ni de l’autre. Son goût était d’être un homme du monde et un homme de bonne compagnie avec teinture de belles-lettres ; tout au plus un avocat consultant dans les procès littéraires. Il profita seulement de sa réputation naissante pour se faire des amis, ou peut-être se borna-t-il à les laisser venir à lui. Il connut Boileau, Racine, Bossuet et resta toujours étroitement lié avec eux. Bossuet le fit entrer comme « gentilhomme » dans la maison du comte de Toulouse, prince du sang et grand amiral de France. C’était vers 1681. De là il s’éleva à être secrétaire de la Marine, puis secrétaire des commandemens du comte de Toulouse. En 1698, Boileau lui dédia sa onzième satire : « Oui l’honneur, Valincour, est chéri dans le monde… » En 1699, il eut la douleur de voir mourir Racine qu’il assista dans sa maladie de tout son pouvoir : « Nous y allions sans cesse, M. Despréaux et moi ; ou plutôt nous n’en sortions pas. » Il succéda à Racine et dans l’Académie française et comme historiographe du Roi.

En 1704, ayant déjà plus de cinquante ans, il suivit son maître, le comte de Toulouse, dans son expédition de Malaga et fut blessé à la bataille, sous cette ville, d’un éclat de mitraille.

Il semble avoir aimé les académies et avoir été friand des honneurs académiques, ce qui n’est pas tout à fait la même chose ; car nous le voyons, en 1721, qui se fait nommer de l’Académie des sciences, sous prétexte sans doute de ses connaissances navales.

Il était très recherché pour son aménité, son savoir-vivre, la finesse de son goût, l’étendue de ses connaissances (car il lisait sans cesse et avait une des plus belles bibliothèques du monde), la sûreté de son amitié et la droiture de son caractère. Saint-Simon, qui n’est jamais complaisant, le définit ainsi : « C’était un homme d’infiniment d’esprit et qui savait extraordinairement ; d’ailleurs un répertoire d’anecdotes de cour où il avait passé sa vie dans l’intrinsèque et parmi la compagnie la plus illustre et la plus choisie ; solidement vertueux et modeste, toujours dans sa place et jamais gâté par les confiances les plus importantes et les plus flatteuses ; d’ailleurs très difficile à se montrer, hors avec ses amis particuliers et peu à peu, et dès longtemps devenu grand homme de bien. C’était un homme doux, gai, salé, sans vouloir l’être et qui répandait naturellement les grâces dans la conversation ; très sûr et extrêmement aimable. »

Il vivait tantôt à Paris, tantôt à Saint-Cloud dans une maison des champs assez magnifique qu’il aimait extrêmement, au milieu de ses livres rares qu’il aimait davantage encore. Il correspondait volontiers, avec les savans et les habiles de son temps, notamment avec le chancelier Daguesseau, discutant ensemble des questions de métaphysique et de morale et Valincour montrant à l’égard de la métaphysique une défiance et en faveur de la religion une partialité qui sont très caractéristiques. Il était, dans les difficultés mondaines, tout naturellement désigné comme celui qui devait les résoudre et dans les querelles littéraires comme conciliateur. Le maréchal de Villars ayant demandé à l’Académie la faveur d’accepter son portrait, cela donna lieu à une certaine hésitation ; car l’Académie n’avait dans sa salle que les portraits de ses quatre « protecteurs » (Richelieu, Séguier, Louis XIV et Louis XV) et celui de la reine Christine ; et y placer celui de Villars donnait à ce maréchal un certain air de supériorité sur ses confrères, très contraire à l’égalité académique. Très adroitement, Valincour proposa d’accepter qu’il fît hommage en même temps à l’Académie des portraits de Boileau et de Racine. On acquiesça. Du même coup, Valincour avait aplani une difficulté assez gênante et introduit dans la salle académique les « images » qui lui étaient sacrées et chères.

De même, en 1716, ce fut lui qui fut choisi pour réconcilier, officiellement du moins, M. de La Motte et Mme Dacier. Depuis quelque temps Mme de Lambert poursuivait ce beau dessein. Elle s’était fait écrire par le Père Buffier deux lettres conciliatrices, réunies sous le titre de Homère en arbitrage, y avait répondu naturellement dans le même sens (quoique avec un certain persiflage) et enfin le jour des Rameaux, 5 avril 1716, Valincour reçut à sa table M. de La Motte et Mme Dacier et quelques autres, dont Mlle de Launay (Mme de Staal) : « Leur combat, qui faisait depuis longtemps l’amusement du public, cessa par l’entremise de M. de Valincour, leur ami commun, dit Mme de Staal en ses Mémoires. Après avoir négocié la paix entre eux, il en rendit l’acte solennel dans cette assemblée où les chefs des deux partis furent convoqués. J’y représentai la neutralité. On bût à la santé d’Homère et tout se passa bien. »

Il écrivait très peu. On ne connaît de lui que quelques traductions d’odes d’Horace, des observations sur l’Œdipe de Sophocle, qu’à mon grand regret je n’ai pas pu retrouver, un dialogue entre Racine et Boileau et quelques autres, sa lettre à l’abbé d’Olivet sur Racine, que l’abbé a insérée dans son Histoire de l’Académie française, et sa préface de l’édition de 1718 du Dictionnaire de l’Académie française.

Sa lettre à l’abbé d’Olivet sur Racine est purement anecdotique. C’est là qu’on trouve pour la première fois les historiettes mille fois répétées depuis sur Racine jeune et vieux : le roman de Théagène et Chariclée confisqué deux fois à Racine enfant par Lancelot ; les comédiens revenant de Versailles où ils ont joué les Plaideurs et venant heurter à la porte de Racine au milieu de la nuit, et ce qui s’ensuit ; Racine lisant et traduisant à haute voix du Sophocle devant ses amis et tous « consternés d’admiration autour de lui, » etc. On peut regretter qu’il n’y ait pas un mot sur les amours de Racine, sans qu’on doive en être surpris.

La préface de l’édition de 1718 de l’Académie française est claire et précise et indique nettement les différences de disposition qui existent entre cette seconde édition et la première ; mais ne veut avoir et n’a aucune valeur littéraire. Je ne trouve à y relever que cette jolie citation de Quintilien : « Il y a des choses si frivoles dans certaines parties de la grammaire qu’un grammairien sage doit se faire un mérite de les ignorer. »

Le dialogue que j’ai indiqué plus haut est intitulé ainsi : « Dialogue entre MM. Daguesseau, l’abbé Renaudot, Racine, Despréaux et de V. (de Valincour). » Il a été publié pour la première fois, je crois, par Adry dans son édition de la Princesse de Clèves (1807). Il est donné comme ayant eu lieu dans une maison de campagne sur la route de Versailles, c’est-à-dire à Saint-Cloud, chez Valincour. Il est assez insignifiant. Il ne contient guère que l’anecdote des Mirmidons : de jeunes seigneurs, à Versailles, se moquant, devant Boileau, de ce qu’Homère a parlé des Mirmidons, un vieux gentilhomme très grave leur reprochant de parler ainsi devant un homme qui s’y connaît comme M. Despréaux, prenant ensuite Boileau à part et lui disant : « Mais est-il bien vrai qu’Homère ait parlé des Mirmidons ? — Sans doute. — Eh bien, sachons le confesser, il a eu tort. Qu’un poète burlesque, un Scarron, parle des Mirmidons, passe encore ; mais Homère ! Je n’ai pas voulu donner tort à ces jeunes gens devant vous ; mais ils étaient dans le vrai. — Mais c’étaient les soldats d’Achille ! — Il ne laisse pas d’avoir eu tort. »

En cherchant ici et là ce qui nous reste de la correspondance de Valincour, je trouve, comme opinion assez curieuse, cette boutade sur Malherbe, qui nous montre que cette école, ou si vous voulez cette compagnie littéraire de 1660, n’était pas unanime sur la question de Malherbe. Il y avait des dissonances. Valincour, donc, écrivait au président Bouhier : « Pour Malherbe, je l’ai toujours regardé par rapport à la poésie comme un excellent facteur d’orgues par rapport à la musique : grande justesse dans l’oreille, adresse infinie à accorder ses tuyaux pour en tirer une harmonie merveilleuse, et rien au-delà. »

Vous vous étonnez déjà un peu. Lisez, de grâce, ce qui suit, et vous serez peut-être étonné un peu davantage : « Il est impossible de lire une de ses pièces sérieuses sans éclater de rire à la vue des bizarres imaginations dont elles sont pleines. On dit que Malherbe avait toujours sur sa table un Ronsard dont il avait effacé la moitié de sa main. Si j’avais le loisir d’avoir toujours un Malherbe sur ma table, j’en effacerais les trois quarts. »

Ce qu’il y a de bien remarquable dans ce jugement inattendu, c’est que Valincour condamne Malherbe en sens inverse de la manière dont nous l’improuverions. « Un peu froid, Malherbe, dirions-nous ; bon musicien ; mais peu d’imagination et imagination trop contenue et trop sage. » Pour Valincour, Malherbe est un homme à imaginations bizarres ; c’est un romantique effaré ; c’est un détraqué. Oh ! comme on est toujours le romantique de quelqu’un ! Evidemment, dans cette école de 1660, Valincour est à l’extrême-droite, comme La Bruyère, qui fait le parallèle de Malherbe et de Théophile, et qui marque, non pas une préférence, mais beaucoup d’estime pour Théophile, est à la gauche.

Ce qui reste l’essentiel dans l’œuvre critique de Valincour, c’est son examen de la Princesse de Clèves. Il parut en 1678 sous ce titre : Lettres à la marquise de… sur « la Princesse de Clèves. » Sans nom d’auteur. Il fut immédiatement attribué au Père Bouhours, le grand critique du temps, l’auteur des célèbres Entretiens d’Ariste et d’Eugène, cet homme dont Mme de Sévigné disait : « L’esprit lui sort de tous les côtés. » Corbinelli écrivait le 18 septembre 1678 à Bussy-Rabutin :

« J’ai lu vos réflexions sur la Princesse de Clèves… Que dites-vous de la critique qu’en a faite le Père Bouhours ? » Mme de Sévigné écrit le même jour au même Bussy : « J’ai trouvé la critique du Père Bouhours fort plaisante. » Le comte de Bussy répondait le 27 septembre : « J’étais assez content de mes réflexions sur la Princesse de Clèves [on n’en doute pas. ]… Je ne sais pas si la critique imprimée est du Père Bouhours ; mais je l’ai trouvée admirable… Mandez-moi s’il est bien vrai que ce soit le Père Bouhours qui ait fait la critique de la Princesse de Clèves ; car je l’en aimerais davantage. » Mme de Sévigné répondait à Bussy, le 12 octobre : « Je n’ai vu personne qui ne soit persuadé que c’est le Père Bouhours qui a fait la critique de la Princesse de Clèves. Il s’en défend peut-être comme jésuite ; mais ce n’est pas une pièce à désavouer comme bel esprit. »

Le Père Bouhours ne s’en défendit pas comme jésuite, mais comme bel esprit, et comme n’en étant pas l’auteur. Il écrivit à Bussy : «… J’ai vu votre sentiment sur la Princesse de Clèves ; il me paraît très juste. Mais avez-vous vu la critique dont tout le monde m’a accusé et dont je suis innocent comme vous ? Il faudrait que je fusse bien hardi pour critiquer ce qui vient de ce côté-là [ce qui vient de Mme de La Fayette], et il faudrait que j’eusse perdu l’esprit pour dire autant de sottises qu’en dit l’auteur de la critique. »

Bussy n’en resta pas moins convaincu que Bouhours était l’auteur, comme on le voit par sa réponse : « Je suis bien aise que mon sentiment sur la Princesse de Clèves vous ait plu. La critique m’a charmé et je vous avoue que j’y ai trouvé tant de bon sens, tant de justesse et un si grand air de vous que je n’ai pas douté que vous ne l’eussiez faite ; car pour la hardiesse que vous dites qu’il a [qu’a l’auteur] de critiquer ce qui vient de ce côté-là, en le critiquant à propos, vous faites voir que s’il y a de la hardiesse, il n’y a point de témérité ; et pour ce qui est de ce que vous appelez sottises, qui sont galanteries à des gens comme nous [à des laïques], vous avez prétendu vous cacher par là. Cependant, mon Révérend Père, je dirai dans le monde, non seulement que vous désavouez fort cet ouvrage, mais encore que vous m’avez persuadé. »

Bouhours, qu’en somme tout cela n’amusait pas, finit par dénoncer Valincour, son disciple et ami, qui finit par avouer. On a continué de croire, sur tradition, que le Père Bouhours avait inspiré Valincour pour certaines remarques relatives au style et j’incline à le croire aussi, à cause de la ressemblance littérale de certaines « remarques » du P. Bouhours sur la grammaire et certaines observations de Valincour sur le style de la Princesse de Clèves.

Dans les Lettres à la marquise de… sur « la Princesse de Clèves, » les remarques qui portent sur le fond et celles qui sont relatives au style sont mêlées et entrelacées les unes dans les autres. Nous nous entretiendrons d’abord des premières et ensuite des secondes.

Valincour blâme vigoureusement cette sorte d’introduction historique par où l’on sait que débute le roman de Mme de La Fayette : « Je ne sais s’il vous est arrivé la même chose qu’à moi. Mais en lisant cette longue description de la Cour qui est au commencement, je crus que j’allais lire l’histoire de France et j’oubliai la princesse de Clèves dont je n’avais vu le nom qu’au titre du livre. Quand je retrouvai cette princesse au bout de trente-six pages, je sentis presque la même surprise que le prince de Clèves lorsqu’il la rencontre chez le joaillier… »

Il raille certaines invraisemblances : la jeune Mlle de Chartres (celle qui deviendra la princesse de Clèves) a été envoyée par sa mère, avec une suivante, chez un joaillier pour assortir des pierreries : « Je n’ai vu personne qui n’ait été surpris de cette aventure du joaillier. Les femmes prudes ne peuvent pardonner à Mme de Chartres d’avoir envoyé sa fille dans un milieu où on ne la connaissait pas et où elle ne connaissait personne. Pourquoi ne pas aller avec elle ? Les femmes habiles soutiennent qu’on n’a jamais laissé à une fille de seize ans le soin d’assortir des pierreries. » Et cette dernière réflexion est une de celles qui auraient dû avertir le public que le livre était plutôt d’un homme du monde que du Père Bouhours, quelque mondain, je le concède, que fût le Père Bouhours lui-même.

« M. de Clèves, dit Mme de La Fayette, fut si touché de l’air modeste qu’il avait remarqué dans ses actions… » — « Je ne devine point quelles actions pouvait avoir tant fait (sic) Mlle de Chartres chez le joaillier, » remarque Valincour. — Il a tort. On voit la modestie d’une femme à la moindre action et rien qu’à celle de marcher dans la rue ; et M. de Clèves doit être de ceux qui voient tout de suite ces choses-là.

Valincour ne trouve pas Mme de Clèves assez intelligente ; on pourrait même hasarder qu’il la trouve bête : « L’auteur, qui a décrit jusqu’aux cheveux blonds de la princesse de Clèves et qui a pris soin de faire remarquer en plusieurs endroits qu’elle est extrêmement belle, ne dit nulle part qu’elle avait de l’esprit. Peut-être avait-il lieu de craindre qu’on ne l’en eût pas cru sur sa parole. En effet, depuis le commencement jusqu’à la fin, cette princesse paraît d’une simplicité extraordinaire… Un homme des plus agréables et des plus polis la comparait dernièrement à l’Agnès de Molière, et en vérité, la manière dont sa mère l’instruit en l’amenant à la Cour, les sermons que lui font M. de Clèves sur le sujet de la tendresse et qu’elle n’entend seulement pas, l’aveu qu’elle fait à son mari de l’amour qu’elle a pour un autre homme [nous reviendrons sur ce point si important], tout cela rend la comparaison extrêmement juste. » Il suffit, dira-t-on, ajoute Valincour que j’abrège, que Mme de Clèves ait de la beauté et de la faiblesse ; « cependant il me semble qu’on eût pu lui donner un peu plus d’esprit qu’elle n’en a sans craindre de lui en donner trop. » — Mme de La Fayette n’a pas voulu donner d’esprit à Mme de Clèves ; mais elle l’a faite très intelligente. Elle a peu d’esprit pour parler ; mais elle en a infiniment pour comprendre et pour se comprendre. Sa finesse à entendre à demi-mot, et même sans qu’on lui parle, la pensée des autres et son adresse à analyser l’état de son cœur sont choses admirables.

Valincour est cependant très capable de comprendre les délicatesses très intellectuelles et très finement déduites du cœur de Mme de Clèves. Mme de La Fayette écrit : « La manière dont M. de Clèves en usait pour elle [pour Mme de Clèves] lui faisait souhaiter plus fortement que jamais de ne manquer à rien de ce qu’elle lui devait. Elle lui témoignait aussi plus d’amitié et plus de tendresse qu’elle n’avait encore fait ; elle ne voulait point qu’il la quittât et il lui semblait qu’à force de s’attacher à lui, il la défendrait contre M. de Nemours [qui l’aime et qu’elle sent qu’elle va aimer]. » M. de Valincour écrit là-dessus : « Combien y a-t-il d’histoires au monde qui, toutes ensemble, ne valent pas ces quatre mots : « Il lui semblait… »

Dans la lettre de Mme *** à Nemours, outre qu’au sentiment de Valincour, elle est trop longue de moitié, il y a des pointes que le bon goût réprouve : « Je vous trouvai indigne de voir ma douleur et je résolus de ne vous la point faire paraître… Je pensai que je ne vous punirais pas assez en rompant avec vous et que je ne vous donnerais qu’une légère douleur si je cessais de vous aimer alors que vous ne m’aimiez plus. » — Il est un peu sévère, M. de Valincour. Qu’aurait-il dit en lisant Marivaux ? Nous nous acheminons vers lui ; mais nous n’y sommes pas encore.

Au moment de la crise ; au moment où Mme de Clèves s’interroge elle-même, voit clair en elle, mesure le chemin parcouru par son cœur, s’épouvante de ce progrès, Valincour rend les armes et admire presque de tout son cœur : « Il n’y a rien de plus beau que toutes ces réflexions, et il faut avouer que l’auteur est admirable lorsqu’il entreprend de faire voir ce qui se passe dans notre cœur. L’on ne peut mieux en connaître tous les divers mouvemens, ou les exprimer avec plus de force et plus de délicatesse. Ces retours de Mme de Clèves sur elle-même, ces agitations, ces pensées différentes qui se détruisent l’une l’autre ; cette différence qui se trouve de ce qu’elle est aujourd’hui et de ce qu’elle était hier, sont des choses qui se passent tous les jours au dedans de nous-mêmes, que tout le monde sent ; mais qu’il y a très peu de personnes qui puissent peindre de la manière dont nous les voyons ici. »

Cependant sur un petit détail, la critique croit pouvoir reprendre ses droits : « Je me suis imaginé que Mme de Clèves ne devait avoir aucun scrupule de n’avoir pas maltraité M. de Nemours devant son mari. Elle eût dû en avoir bien davantage de lavoir favorablement traité en l’absence de son mari. Ce n’est pas aux yeux de son mari qu’une femme doit maltraiter un homme qui est amoureux d’elle et qu’elle craint d’aimer. Cela peut paraître affecté à un amant qui ne cherche qu’à interpréter toutes choses en sa faveur. » — Extrêmement juste ; et ici Valincour se montre digne d’analyser le roman de Mme de La Fayette.

Sur la fameuse scène de l’aveu, qui est le fond même de l’ouvrage et cela même pour quoi il a été fait, Valincour est nettement négatif et même rudement ironique. Nous avons vu qu’il a dit déjà comme d’avance : « l’aveu qu’elle fait à son mari de l’amour qu’elle a pour un homme fait… que la comparaison entre elle et Agnès est extrêmement juste. » Maintenant, il dit encore la même chose avec un rapprochement satirique qui est assez méchant. Il existait au XVIIe siècle un roman intitulé les Désordres de l’amour. Dans ce roman, que je n’ai pu retrouver et que je voudrais bien qu’on retrouvât, car il est tout simplement le prototype du Jacques de George Sand, un certain marquis de Thermes est amoureux de sa femme. Celle-ci se montre mélancolique et taciturne. Elle finit par avouer à son mari qu’elle est follement éprise d’un neveu à lui. Le marquis réfléchit, mesure l’abîme, désespère, fait son testament, institue son neveu son héritier universel et se fait tuer. « Voilà un mari, cela, » dit Valincour après avoir rappelé cette histoire ; puis, reprenant son sérieux : « C’était un grand fou et j’aime mieux M. de Clèves. »

Cependant il le trouve très dur, ce M. de Clèves, — avec raison selon moi ; — mais encore sans s’aviser qu’il est dur parce qu’il souffre ; — il le trouve très dur pour une femme » qui lui montre tant d’amitié et de confiance ». D’ailleurs, il sait très bien relever les mois profonds, les mots tragiques, et si justes, dont le discours de M. de Clèves est tout plein : Pourquoi ne vous est-il pas comme un autre ? Pourquoi faut-il que vous craigniez sa vue ? Pourquoi lui laissez-vous voir que vous la craignez ? Pourquoi lui faites-vous connaître que vous vous servez du pouvoir que sa passion vous donne sur lui ? Oseriez-vous refuser de le voir, si vous ne saviez bien qu’il distingue vos rigueurs de l’incivilité ? Mais pourquoi faut-il que vous ayez des rigueurs pour lui ? D’une personne comme vous, Madame, tout est faveurs, hors l’indifférence. »

Valincour admire tous ces traits avec une grande chaleur : « En vérité, il faut avouer que cela est beau et bien du caractère d’un honnête homme qui est jaloux et qui a sujet de l’être. « D’une personne comme vous tout est faveur hors l’indifférence » est une des plus jolies choses qui aient jamais été dites. » — Cependant Valincour ne laisse pas de trouver que M. de Clèves « parle trop longuement d’une même chose » et aussi qu’il lui arrive de parler un peu en homme de théâtre : « Je ne me trouve plus digne de vous ; vous ne me paraissez plus digne de moi, » dit M. de Clèves ; « un homme véritablement touché ne parle pas de cette manière, » dit Valincour. — Si bien, ce me semble, quand il réfléchit en même temps qu’il est touché ; or, il y a des gens qui ont cette faculté et en tout cas tout le XVIIe siècle n’a présenté au théâtre et dans le roman, marque qu’il croyait à leur existence, que des hommes et des femmes qui étaient tels.

Sur cette tout d’abord fameuse et ensuite immortelle scène de l’aveu, l’opinion de M. de Valincour paraît bien être celle de toute la société du temps, sauf rare exception, sauf peut-être le seul Segrais. Bussy écrivait à Mme de Sévigné au 29 juin 1678 : «… J’oubliais de vous dire que j’ai enfin lu la Princesse de Clèves avec un esprit d’équité et point du tout prévenu du bien et du mal qu’on en a écrit. J’ai trouvé la première partie admirable ; la seconde ne m’a pas paru de même. Dans le premier volume, sauf quelques mots trop souvent répétés, qui sont pourtant en petit nombre, tout est agréable, tout est naturel. Dans le second, l’aveu de Mme de Clèves à son mari est extravagant et ne se peut dire que dans une histoire véritable ; mais quand on en fait une à plaisir, il est ridicule de donner à son héroïne un sentiment si extraordinaire. L’auteur, en le faisant, a plus songé à ne pas ressembler aux autres romans qu’à suivre le bon sens. Une femme dit rarement à son mari qu’on est amoureux d’elle ; mais jamais qu’elle a de l’amour pour un autre que pour lui ; et d’autant moins qu’en se jetant à ses genoux, comme fait la princesse, elle peut faire croire à son mari qu’elle n’a gardé aucunes bornes dans l’outrage qu’elle lui a fait. D’ailleurs il n’est pas vraisemblable qu’une passion d’amour soit longtemps dans un cœur, de même force que la vertu. Depuis qu’à la Cour, en quinze jours, trois semaines ou un mois une femme attaquée n’a pas pris le parti de la rigueur, elle ne songe plus qu’à disputer le terrain pour se faire valoir… » — Ce Bussy, qui n’est qu’un sot, comme vous savez depuis longtemps, avec un peu d’esprit de raillerie par-ci par-là, parle déjà le langage de la Régence de 1715.

Cependant il y a dans le fatras impertinent que nous venons de lire un mot de critique, de vrai critique, qui a échappé à Bussy et sur lequel il y a lieu de s’arrêter. « Cet aveu extravagant ne peut se dire que dans une histoire véritable. » M. de Bussy entend par-là que ce qui est exceptionnel peut être vrai ; mais qu’il faut que le lecteur ou l’auditeur sache qu’il est vrai, ce qui le contraint bien à l’admettre. A Versailles, un gentilhomme raconte que Mme de Vouneuil a avoué à son mari qu’elle aimait M. de Béruges et l’a supplié, comme son meilleur ami, de la protéger contre l’ennemi et contre elle-même. « Je le tiens du mari, » ajoute le gentilhomme. La chose est vraie ; on la trouve intéressante, touchante, folle, selon les goûts, extraordinaire surtout ; mais précisément on l’admire comme extraordinaire et d’autant qu’elle est extraordinaire. Mais dans « une histoire faite à plaisir, » il faut éviter l’extraordinaire parce qu’il est invraisemblable et qu’il ne touchera point parce qu’il est invraisemblable ; et c’est justement l’inverse de ce qui avait lieu tout à l’heure.

D’accord, et nous avons ici tout simplement la théorie du roman réaliste, lequel doit éviter même le vrai quand le vrai s’écarte de la moyenne. La sœur de Balzac lui reprochait une invraisemblance dans un de ses romans : « Mais puisque l’histoire est vraie ! » criait Balzac. La sœur de Balzac aurait pu répondre : « Qu’est-ce que ça fait ? Il ne s’agit pas de me raconter un fait divers vrai, mais de raconter des choses qui me paraissent vraies. Or, le vrai dans un roman, c’est le vraisemblable, et le vraisemblable ; c’est l’ordinaire. »

Voilà qui est bien ; mais s’il en est ainsi, l’extraordinaire sera donc banni du roman, et autrement dit le romanesque sera donc banni du roman et, en d’autres termes, il sera donc interdit au roman d’être romanesque ? Voilà une étrange conséquence. Eh bien, si ! le roman, peut être romanesque, mais à la condition que le romanesque qui y sera paraisse être vrai, quoique exceptionnel. L’art du romancier romanesque est de ramener le romanesque au vraisemblable, en arrangeant les choses et surtout les caractères de telle sorte que ce qui est extraordinaire paraisse non seulement avoir pu être, mais avoir dû être. Le dénouement des Idées de Madame Aubray est invraisemblable en soi, tout seul, isolé du reste. Etant donné le caractère de Mme Aubray, il reste exceptionnel, mais il est si naturel qu’il est fatal, que l’on juge qu’il n’a pas pu être autre qu’il n’est. Tout de même, étant donné le caractère de Mme de Clèves, devait-elle à un moment donné faire à son mari l’aveu en question ? Je réponds : oui. Son aveu est donc vraisemblable. C’est du vraisemblable exceptionnel et de l’exceptionnel vraisemblable, ce qui est l’essence même du roman romanesque. Le tort de ces lecteurs du XVIIe siècle, — nous retrouverons cela avec Valincour à propos du dénouement, — me semble être de juger souvent tel épisode indépendamment de ce qui le précède, l’amène et le justifie ; ils n’ont pas le sentiment de l’ensemble. Je n’ai pas besoin de dire que Bussy a ce défaut bien plus encore que Valincour.

Bussy dit dans une autre lettre, avec l’infatuation où il a coutume : « J’attends votre sentiment sur le jugement que j’ai fait de la Princesse de Clèves : si nous nous mêlions, vous et moi, de composer ou de corriger une petite histoire, je suis assuré que nous ferions penser et dire aux principaux personnages des choses plus naturelles que n’en pensent et disent ceux de la Princesse de Clèves. »

Mme de Sévigné qui a dit, en bref, le 18 mars 1678, que la Princesse de Clèves est « une des plus charmantes choses qu’elle ait jamais lues, » dit, aussi brièvement, à peu près le contraire le 27 juillet, en déclarant à Bussy : « Votre critique de la Princesse de Clèves est admirable, mon cousin ; je m’y reconnais et j’y aurais même ajouté deux ou trois petites bagatelles qui vous ont assurément échappé. Je reconnais la justesse de votre esprit, et la solitude ne vous ôte rien de toutes les lumières naturelles ou acquises dont vous aviez fait une si bonne provision. Vous êtes en bonne compagnie quand vous êtes avec vous. J’ai été bien aise de savoir votre avis et encore plus de ce qu’il se rencontre justement comme le mien : l’amour-propre est content de ces heureuses rencontres. »

Corbinelli, écrivant à Bussy dans le même temps, témoigne que l’opinion du comte est celle de tout le monde : « J’ai lu vos réflexions sur la Princesse de Clèves. Je les ai trouvées excellentes et pleines de bon sens. Je les ai d’autant plus aimées qu’elles ont rencontré le goût de tous les honnêtes gens de ce pays-ci. » Et, par parenthèse, il demande à Bussy si le style de ce roman « est propre pour l’histoire, » à quoi Bussy répond avec un beau flegme qu’il « n’a pas lu la Princesse de Clèves avec le dessein de juger si son style était propre pour l’histoire. » Bussy est très satisfait de son « jugement » de la Princesse de Clèves. Nous le retrouverons quand nous nous occuperons du dénouement.

Revenons à Valincour. Il n’approuve point l’invention de M. de Nemours se montrant ou essayant de se montrera Mme de Clèves, après l’avoir guettée longtemps par la fenêtre du pavillon et l’avoir vue qui regardait avec attendrissement son portrait à lui : « Il me semble, ne lui en déplaise, qu’il prenait assez mal son temps pour se montrer. Quelque aimé qu’on puisse être d’une femme, lorsqu’elle ne nous a pas encore découvert son cœur, c’est presque un sûr moyen de s’en faire rebuter que de la vouloir convaincre pour ainsi dire malgré elle de la passion qu’elle cache… Le dépit de se voir surprise et de voir sa faiblesse découverte malgré les soins qu’on avait pris de l’empêcher de paraître donne des sentimens qui ne sont guère favorables à celui qui cause ses désordres. »

La remarque est juste, de soi, et très délicate. Mais il faudrait convenir aussi que Mme de La Fayette a prévu l’objection et pris toutes ses précautions pour la détruire par l’hésitation extrême qu’elle a donnée à M. de Nemours, laquelle n’est vaincue, comme malgré lui, que par la violence de ces sentimens : «… Elle s’assit et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner. On ne peut exprimer ce que sentit M. de Nemours dans ce moment. Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu’il adorait ; la voir sans quelle sût qu’il la voyait ; et la voir tout occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu’elle lui cachait, c’est ce qui n’a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant. Ce prince était aussi tellement hors de lui-même qu’il demeurait immobile à regarder Mme de Clèves sans songer que les momens lui étaient précieux. Quand il fut un peu remis, il pensa qu’il devait attendre à lui parler qu’elle allât, dans le jardin. Il crut qu’il le pouvait faire avec plus de sûreté parce qu’elle serait plus éloignée de ses femmes ; mais voyant qu’elle demeurait dans le cabinet, il prit la résolution d’y entrer. Quand il voulut l’exécuter, quel trouble n’eut-il point ? Quelle crainte de lui déplaire ! Quelle peur de faire changer ce visage où il y avait tant de douceur et de le voir devenir plein de sévérité et de colère ! Il trouva qu’il y avait de la folie, non pas à venir voir Mme de Clèves sans être vu ; mais à penser de s’en faire voir ; il vit tout ce qu’il n’avait pas encore envisagé. Il lui parut de l’extravagance dans sa hardiesse de venir surprendre au milieu de la nuit une personne à qui il n’avait encore jamais parlé de son amour. Il pensa qu’il ne devait pas prétendre qu’elle le voulût écouter et qu’elle aurait une juste colère du péril où il l’exposait. Tout son courage l’abandonna et il fut prêt plusieurs fois à prendre la résolution de s’en retourner sans se faire voir. Poussé néanmoins par le désir de lui parler et rassuré par les espérances que lui donnait tout ce qu’il avait vu, il avança quelques pas ; mais avec tant de trouble qu’une écharpe qu’il avait s’embarrassa dans la fenêtre, en sorte qu’elle fit du bruit. Mme de Clèves tourna la tête… »

La critique de Valincour tombe parce qu’elle a été faite par l’auteur lui-même. On ne peut reprocher, comme invraisemblable, une imprudence à un personnage de roman que quand il ne s’aperçoit pas de son imprudence ; mais quand il la voit et la commet, c’est qu’il est sensé et passionné, et que sa passion l’emporte sur le bon sens, ce qui est la chose la plus vraisemblable du monde.

La mort de M. de Clèves, — et ici nous serons presque tout à fait de l’avis de Valincour, — n’est pas suffisamment expliquée ; M. de Clèves n’a vraiment pas de suffisantes raisons de mourir. Il a entendu le rapport que lui fait un gentilhomme à son service des faits et gestes de M. de Nemours. Le gentilhomme lui a dit : « M. de Nemours a entré deux nuits de suite dans le jardin de la forêt… » — « C’est assez, » a dit M. de Clèves, et il a écarté le gentilhomme et il est tombé dans un accablement dont il ne s’est pas relevé. En vérité, s’écrie M. de Valincour, « M. de Clèves ne sait rien de ce qu’a fait de M. Nemours et il meurt ! Il se désespère de pur désespoir. » Il ressemble à don Quichotte. C’est don Quichotte qui dit quelque part : « Se désespérer et devenir fou pour un sujet qui le mérite est une chose qui arrive aux âmes les plus vulgaires et dont on ne nous sait pas de gré. Le beau est que, sans sujet ou pour le plus petit sujet du monde, on se désespère et l’on se tue. » — « Il aurait fallu donner à la mort de M. de Clèves un prétexte plus vraisemblable que n’est celui de n’avoir pas voulu écouter tout ce que son gentilhomme avait à lui dire. » Au fond, c’est une manière de quiproquo. Ainsi dans le Cid, Chimène se trompant sur la nouvelle que don Sanche lui apporte ; ainsi dans l’Iphigénie, Clytemnestre, à la vue d’Ulysse, se persuadant qu’Iphigénie est morte. Cela passe au théâtre, où nécessairement cela dure peu ; « mais, dès que cette préoccupation dure plus d’un quart d’heure et qu’un homme s’obstine à deviner le contraire de ce qu’on veut lui dire, elle ne peut plus s’excuser ; elle sort du vraisemblable. »

Voilà de l’excellente critique. Je ne plaiderai que les circonstances atténuantes. M. de Valincour isole trop cet épisode de tout le reste du roman, de tout le reste de l’histoire de M. de Clèves. Si M. de Clèves n’avait eu comme raison de tomber dans la langueur et de mourir que sa conversation avec son gentilhomme, M. de Valincour aurait complètement raison ; mais il faut se souvenir que M. de Clèves a été frappé au cœur par l’aveu que lui a fait sa femme, puis rongé par les soupçons très naturels qu’il a sur les actes de M. de Nemours ; qu’ainsi, il est une de ces machines usées que le moindre choc achève de rompre.

Le dénouement donne à Valincour, comme probablement à la plupart des lecteurs de la Princesse de Clèves, une déception. Pourquoi, veuve, libre, aimant toujours profondément M. de Nemours, la princesse de Clèves repousse-t-elle M. de Nemours, pour tomber ensuite dans un état languissant et se retirer au couvent et mourir ? « C’est une femme incompréhensible que Mme de Clèves. C’est la prude la plus coquette et la coquette la plus prude qu’on ait jamais vue. Pendant la vie de son mari, elle aime M. de Nemours ; elle ne fait point de difficulté d’avoir son portrait, de passer les nuits à le regarder et lorsque, par la mort de son mari, elle devient maîtresse d’elle-même et peut disposer de son cœur, elle se fait un crime de se donner à un homme qu’elle aime passionnément. » Pourquoi cela ? L’on dira que c’est parce qu’elle tient que M. de Nemours est cause de la mort de son mari. Mais non ; écoutez-la elle-même : « Ce que je crois devoir à la mémoire de M. de Clèves serait faible, s’il n’était soutenu par l’intérêt de mon repos. » Or, « en quoi consiste cet intérêt de son repos ? C’est la crainte de n’être plus aimée de M. Nemours après qu’elle l’aurait épousé. Cela, lui paraît un si horrible malheur qu’elle emploie sept ou huit pages à le dépeindre avec les termes de la plus raffinée coquetterie. Voilà-t-il pas une belle raison pour ne pas épouser un homme ? Depuis la Sapho du Grand Cyrus, s’est-il rencontré une femme à qui cette vision soit tombée dans l’esprit ? Mme de Clèves devait, à l’exemple de cette héroïne, proposer à M. de Nemours de venir avec elle dans sa terre proche des Pyrénées pour y passer le reste de ses jours et en tirer auparavant parole qu’il ne la presserait pas de l’épouser. »

On trouve la même note dans Bussy-Rabutin. Après s’être étonné, avec le bon goût que l’on sait, de la vertu de Mme de Clèves, il ajoute : « Et si, contre toute apparence et contre l’usage, ce combat de l’amour et de la vertu durait dans son cœur jusqu’à la mort de son mari, alors elle serait ravie de les pouvoir accorder ensemble en épousant un homme de qualité, le mieux fait et le plus joli cavalier de son temps. » La grossièreté de Bussy me répugne un peu ; mais la légèreté de Valincour ne laisse pas de m’étonner. Comment n’a-t-il pas vu… d’abord que ce qui déplaît le plus à Mme de La Fayette, c’est la vulgarité, et que si elle a songé un moment à un dénouement qui eût fait de Mme de Clèves et de M. de Nemours deux époux satisfaits et tranquilles, elle l’a repoussé avec une sorte d’horreur littéraire ? Mais passons. Comment n’a-t-il pas vu que le dénouement malheureux est ici le seul logique ? Flaubert disait des hommes du XVIIe siècle : « Comme ils lisaient lentement ! » J’ai peur que Valincour n’ait pas lu assez lentement, et je veux dire par là, — car il est constant qu’il a passé des mois à étudier ce roman, — qu’il a été, en lisant la Princesse de Clèves, un peu atteint de cette maladie que connaissent tous les critiques, qui consiste à être plus pressé de critiquer qu’appliqué à comprendre. A mon sens, tout le roman mène à cette conclusion : encore que très éprise de. M. de Nemours, Mme de Clèves libre ne l’épouserait pas ; — et surtout à celle-ci : après les traverses par lesquelles Mme de Clèves a passé, elle est moralement trop lasse pour avoir le courage de son amour.

Sur la première proposition, songez donc à la façon dont Mme de Clèves aime M. de Nemours. Elle l’aime sans confiance en lui ; ce qui revient à dire qu’elle ne l’aime pas ; mais qu’elle est troublée par lui ; ce qui est si différent que c’est beaucoup plus flatteur pour la vanité d’un homme, mais désastreux pour ses désirs. Mme de Clèves n’a pas aimé M. de Clèves de cet amour qui commence par l’estime, qui continue par l’amitié, qui sac-compagne toujours de confiance, et qui finit par l’abandon de tout l’être à ce que l’on sent bien qui doit être le bonheur. M. de Nemours a été dans la vie de Mme de Clèves une tempête dont elle a joui délicieusement en même temps qu’elle en souffrait ; mais dont elle a souffert affreusement en même temps qu’elle y trouvait un plaisir aigu. Dans ces conditions, on n’épouse point, quand, du reste, on n’est plus une toute jeune fille impulsive. « Elle craignait de n’être plus aimée [bientôt] de M. de Nemours. Voilà-t-il pas une belle raison pour ne pas épouser un homme ? » — Parbleu, c’en est une très suffisante pour une personne qui, parmi les entraînemens de sa passion, fut toujours très raisonnable. Elle a toujours autant craint M. de Nemours qu’elle l’a aimé. Voilà pourquoi elle lui dit dans une déclaration où il faut avoir des yeux étranges pour voir « la coquetterie la plus raffinée : » « Je crois même que les obstacles ont fait votre constance ; vous en avez assez trouvé pour vous animer à vaincre… Les passions peuvent me conduire ; mais elles ne sauraient m’aveugler ; rien ne peut m’empêcher de connaître que vous êtes né avec toutes les dispositions pour la galanterie et toutes les qualités qui sont propres à y donner des succès heureux… Par vanité ou par goût, toutes les femmes souhaitent de vous attacher ; il y en a, peu à qui vous ne plaisiez ; mon expérience me ferait croire qu’il y en a peu à qui vous ne puissiez plaire. Je vous croirais toujours amoureux et aimé, et je ne me tromperais pas souvent. Dans cet état, je n’aurais d’autre parti à prendre que celui de la souffrance ; je ne sais même si j’oserais me plaindre… Ce que je crois devoir à la mémoire de M. de Clèves serait faible, s’il n’était soutenu par l’intérêt de mon repos… »

A cela M. de Nemours pourrait répondre : « Tout simplement, vous n’aimez pas. » — Mme de Clèves pourrait alors lui dire ou plutôt se dire à soi-même : « J’aime ; mais je n’ai plus le courage de mon amour. Je suis lasse. J’ai été tellement torturée par l’effroi de la passion orageuse qui s’était abattue sur moi que j’ai, pour me sauver de moi-même, cherché un refuge dans un aveu à mon mari qui a été un remède, mais égal au mal. J’ai vu mon mari frappé à mort tant par cet aveu même que par ses soupçons et ses inquiétudes sur les démarches de M. de Nemours. Je suis en partie, encore qu’innocemment, cause de sa mort. Je résiste désormais à toute passion, et j’en ai peur. Je cherche le silence et la nuit pour pleurer et pour mourir. »

Qui ne voit que l’explication de la Princesse de Clèves est, au moins partiellement, dans cette pensée de La Rochefoucauld : « Dans la vieillesse de l’amour, comme dans celle de l’âge, on vit encore pour les maux ; mais on ne vit plus pour les plaisirs. » L’amour de Mme de Clèves est déjà vieux ; elle aussi est déjà vieille, étant souffrante et destinée à mourir jeune ; elle le sent et qu’elle ne peut plus vivre que pour les maux et elle veut s’épargner au moins les plus douloureux et elle dit comme Mme de Staël : « Il vaut mieux commencer que finir par ne pas s’aimer ; » et cette fin du roman, non seulement n’est pas vulgaire, mais elle est parfaitement logique et elle est d’une beauté mélancolique et douloureuse comme un grand naufrage.

Voilà ce qu’aurait certainement compris M. de Valincour s’il avait lu lentement. Quant à Bussy, il aurait eu beau lire lentement, il ne se serait jamais, je crois, élevé beaucoup au-dessus de la critique de corps de garde ; mettons, si vous voulez, de bivouac.

Le juge nient de Valincour sur l’ensemble de la Princesse de Clèves me semble assez juste : il trouve l’histoire très touchante, il félicite l’auteur d’avoir « affectionné » les lecteurs à tous les principaux personnages. « Les faiseurs de nouvelles ordinaires croient avoir beaucoup fait quand ils ont affectionné leurs lecteurs à quelqu’un de leurs personnages. Dans celle-ci, il n’y en a pas un pour qui l’on ne s’intéresse. On admire Mme de Chartres, on aime Mme de Clèves, on plaint son mari ; on estime M. de Nemours. Il n’y a rien qui ne porte au cœur et qui ne s’y fasse sentir. » — A mon presque grand étonnement, il trouve ce roman dangereux : « Il se trouvera plus d’une femme qui, après l’avoir lu, se sentira le cœur plus tendre qu’elle ne l’avait auparavant. Et une personne à qui l’exemple de Mme de Clèves aura inspiré la même faiblesse ne trouvera peut-être pas la même force pour résister à la passion… Je crois qu’il n’y a pas de femme un peu raisonnable qui ne résiste aisément aux impressions de l’amour tant qu’elle l’envisagera comme une impression criminelle et qui a souvent de terribles suites ; mais, dans ces sortes d’ouvrages où l’on n’en prend que les idées qui nous plaisent ( ? ), où l’on va même jusqu’à faire passer cette folie pour une vertu et pour une marque de grandeur d’âme… »

Je ne vois rien de tel, même entre les lignes, dans tout le roman de Mme de La Fayette.

Valincour fait consciencieusement tout son métier de critique : il « généralise ; » il a tout un excursus sur le roman historique. Il y a, nous explique-t-il, deux sortes de fictions : celles où tout est inventé et où l’auteur n’a d’autre obligation que de ne point choquer la vraisemblance ; celles qui sont « mêlées de vérité » et où l’auteur « prend un sujet tiré de l’histoire pour l’embellir. » Telles sont les tragédies, tels les romans comme Cyrus, Cléopâtre, Clélie. Dans ces sortes d’histoires, « l’auteur peut ajouter ou diminuer ; mais ce ne doit être que dans les circonstances, » les faits principaux doivent être scrupuleusement respectés. Les changer, comme disait Castelvetro, autant vaudrait inventer des fleuves, des montagnes et des mers. Que faire donc précisément ? « Je voudrais prendre pour le temps de mon ouvrage un siècle fameux par de grands événemens et célèbre par les personnes illustres qui y auraient vécu. Je choisirais ceux de ces grands événemens qui auraient le plus éclaté et dont les historiens ne nous auraient pas laissé le détail des circonstances. Je tâcherais d’en inventer par rapport à mon sujet et je voudrais si bien surprendre mon lecteur qu’il lui semblât que je n’aurais écrit que ce que les historiens auraient oublié d’écrire ou ce qu’ils auraient laissé pour ne pas entrer dans un trop grand détail. Enfin je voudrais que mes fictions eussent un rapport si juste et si nécessaire aux événemens véritables de l’histoire et que les événemens parussent dépendre si naturellement de mes fictions que mon livre ne parût être autre chose que l’histoire secrète de ce siècle-là. » — Il est amusant de voir un homme du monde du XVIIe siècle définir avec tant de justesse et de bonheur d’expression l’art de Walter Scott et aussi celui de Dumas père.

Les remarques de Valincour sur le style et la langue de la Princesse de Clèves sont du plus haut intérêt pour l’histoire de la langue et tout simplement pour l’art de parler en français. Je voudrais les donner toutes. Personne, j’en suis sûr, ne sera fâché que j’en donne beaucoup.

« Messieurs de Guise, dont elle était nièce, avaient beaucoup augmenté leur crédit et leur considération par son mariage. » — « Vous souvient-il d’avoir jamais entendu dire qu’un homme a augmenté sa considération ? C’est tout nouveau. Il est vrai que ce mot étant joint à crédit, l’un sert à faire passer l’autre. »

— « Il s’aperçut que ses regards l’embarrassaient contre l’ordinaire des jeunes personnes, qui… » — « Ce contre l’ordinaire des jeunes personnes ne se rapporte à rien. Il n’est pas lié. Qu’est-ce que des regards qui embarrassent contre l’ordinaire des jeunes personnes ? Il fallait absolument : « Il s’aperçut que ses regards lui faisaient de la peine et qu’elle était embarrassée, contre l’ordinaire des jeunes personnes… »

— « Avoir de l’application pour faire quelque chose. » — « Il faut dire : avoir de l’application à faire quelque chose. »

— « Jamais mari n’a été si loin de prendre de la jalousie. »

— « J’avais toujours cru qu’on disait : être éloigné ; et non pas : être loin de faire quelque chose. »

Ce prince était fait de sorte qu’il était difficile de ne pas être surprise de le voir. » — « Il fallait surpris. Dès qu’on parle en général, il faut employer le masculin. De plus, il fallait en le voyant et non pas de le voir. « Je suis tout surpris de le voir » veut dire qu’on ne s’attendait pas à le voir ; mais pour dire qu’on est surpris de quelque chose d’extraordinaire qui est en quelqu’un, il faut « surpris en le voyant. »

— « Il est vrai aussi que comme M. de Nemours sentait pour elle une inclination violente qui lui donnait cette douceur et cet enjouement qu’inspirent les premiers désirs de plaire… » — « Inclination violente n’est pas propre à donner une douceur. » — Avec la permission de M. de Valincour, je lui dirai que je ne suis aucunement de son avis.

— « Songez ce que vous devez à votre mari. » — Il faudrait : songez à ce que… »

— « L’opinion que Madame de… a perdu sa bague… » — « Peu français. Il faudrait : l’opinion qu’il a que Madame… a perdu sa bague. Ces concisions et ellipses mènent tout droit au langage des anges, disait Voiture. »

— « Sa conduite qui avait été si éloignée de se remarier. » — « Ne vous semble-t-il pas que c’est la conduite de Mme de Tournon qu’on remarie et non pas elle-même ? »

— « Il était aussi aimé de la reine Marie qui l’aurait épousé, du consentement de l’Angleterre, sans qu’elle connût que [si elle n’avait pas connu que] la jeunesse et la beauté de sa sœur Elisabeth le touchaient davantage que l’espérance de régner. » — « Cette façon de parler ressemble assez au pour que dont M. de Vaugelas avait prédit l’établissement. On commence même à s’en servir. » — La tournure a été à la mode au XVIIe siècle, ce me semble. Mme de Sévigné écrit (27 mai 1680) : « Je serais partie aujourd’hui sans que j’ai voulu avoir [sans ceci que j’ai voulu avoir ; si je n’avais pas voulu avoir] votre réponse le même jour. » Mme de La Fayette l’emploie au moins une autre fois, à ma connaissance, dans la Princesse de Clèves : «… Il l’observait avec tant de soin que peut-être aurait-il démêlé la vérité sans que l’arrivée du duc d’Albe fit un changement [sans cet incident que l’arrivée du duc d’Albe fit un changement]. Cette tournure ne s’est pas établie parce qu’elle est très amphibologique : « Elle l’aurait épousé sans qu’elle connût… » semble vouloir dire : « ne connaissant pas que… » et signifie au contraire : « mais elle connaissait. » Ce qu’il faut, c’est : « si ce n’avait été qu’elle connaissait, » ou, par ellipse : « n’eût été qu’elle connaissait. »

— « Vous ne savez pas que le Roi d’Espagne n’a voulu passer aucun article qu’à condition d’épouser cette princesse au lieu du prince Carlos. » — « Ne semble-t-il pas que le roi d’Espagne devait épouser don Carlos ? Il est incontestable que le passage est clair pour tout le monde ; mais ce n’est que par hasard qu’il l’est. Mettez un autre mot à la place du mot épouser ; par exemple : il n’a voulu passer aucun article qu’à condition d’avoir cette princesse au lieu du prince Carlos. On ne sait ce que cela veut dire. »

— «  Il ne laissait échapper aucune occasion de voir la princesse sans laisser paraître néanmoins qu’il les cherchât. » — « Que veut dire les au pluriel avec aucune occasion au singulier ? Est-ce une faute d’impression ? Non ; car si vous lisez la, on ne saurait à quoi rapporter ce la, ou à Mme de Clèves ou à l’occasion. Enfin ce la ferait une confusion terrible. On eût pu éviter tout cela [peut-être il joue sur les mots ou tout au moins avec les mots] en disant : « M. de Nemours, sans faire paraître qu’il cherchât l’occasion de voir Mme de Clèves, n’en laissait échapper aucune. »

— « Il m’a paru que vous m’aimiez mieux que vous n’aviez jamais fait… » — « Plus et non pas mieux. On aime mieux une chose qu’une autre, une personne qu’une autre ; mais on n’aime pas mieux une personne à un moment qu’à un autre, on l’aime plus. » — Il y aurait à discuter. Si l’auteur avait voulu dire : vous m’aimiez d’une façon plus délicate, plus profonde, plus charmante, il aurait dû dire : vous m’aimiez mieux ; et par conséquent, en sa généralité, la remarque de Valincour est fausse ; je conviens du reste qu’en ce passage, l’auteur n’a rien voulu dire autre chose que : vous m’aimiez plus fort.

— « Le bruit que j’étais amoureux… Les cuisantes douleurs que lui avait causées la pensée que… Il ne pouvait se résoudre à prendre le hasard qu’elle entendit parler… » — En vérité l’auteur aime furieusement le que après un substantif, et il en use d’une manière extraordinaire. On ne saurait ouvrir son livre sans trouver de ces sortes de façon de parler. » — Elles sont bonnes ou mauvaises selon les cas. Elles sont bonnes quand le verbe que contient, pour ainsi parler, le substantif se construit avec que ; elles sont mauvaises quand le verbe que contient le substantif ne se construit pas avec que ; ou quand le substantif ne contient aucun verbe. « Le désir qu’on vous conseille » est fort bon, parce que l’on dit « désirer que. » — « L’aspiration qu’on aille au ciel » serait fou, parce qu’aspirer ne se construit pas avec que. Dans le texte de Mme de La Fayette cité par Valincour, « la pensée que » me paraît excellent, parce que l’on dit penser que ; « le bruit que j’étais amoureux » me paraît acceptable à cause de la locution « le bruit court que ; » quant à « le hasard que, » il me paraît un barbarisme étrange.

— « Entrer à garder les secrets [prendre l’habitude de les garder]. — « Incorrect. On dit : « J’entre dans ce que vous dites pour « je le comprends, » mais entrer à garder… J’aimerais autant qu’on dît : « Elle entrait à entendre des nouvelles. »

— « Courir le cerf. » — « Jamais on n’a dit « courir le cerf. » Tous les chasseurs sont d’accord sur cela avec Vaugelas [on dit « courre le cerf. »]

— « Il lui ôta quasi toute la joie qu’il avait de se croire aimé d’elle… Il ne savait quasi si ce qu’il avait entendu n’était pas un songe… » — « Quasi si, quasi à quasi en et, en général, l’abus du quasi est blâmé par Vaugelas. » — Comparez Mme de Sévigné : « Mon Agnès pleure quasi mon départ (27 mai 1680). » Quasi n’est resté correct qu’avec les substantifs et les adjectifs : « la quasi-unanimité, quasi glacé. »

— « Épargnez-moi la peine de vous redire des détails qui me font honte à moi-même de les avoir remarqués. » — « L’on ne peut imaginer de construction plus vicieuse et je ne conçois pas le goût que paraît avoir l’auteur pour ces façons de parler si bizarres et extraordinaires. Il était si naturel de dire : « des détails que j’ai honte moi-même d’avoir remarqués. » — Je ferai observer à M. de Valincour que le tour de Mme de La Fayette a plus de force que le sien ; « cela me fait honte » étant plus énergique que « j’ai honte de. » Quant à la correction de la phrase de Mme de La Fayette, elle me semble absolue : « des détails qui me font (la) honte, qui me donnent, à m’en souvenir, (la) honte de les avoir remarqués. »

Sur le mot détails, on pense bien que Valincour dit que détails au pluriel est « hasardé ; » on ne dit pas « mille détails, » mais « le détail de mille choses. » — Rien de plus juste. Détails au pluriel est un signe de corruption de la langue, une marque qu’elle ne s’entend plus.

— « Toutes les actions remarquables qui s’étaient passées… »

— « On dit les choses qui se sont passées et les actions qui se sont faites. »

— « Elle la trouva dans une vie très solitaire. » — « Trouver une personne dans une vie » est une façon de parler à éviter. »

— Je ne vois pas trop pourquoi. Je conviens que « elle la trouva menant une vie… » est plus dans l’usage.

— « Il a entré dans le jardin. » — « Il faut « il est entré. » — Plutôt ; mais les deux conjugaisons ont été usitées au XVIIe siècle. Voltaire même dit encore en 1763 : « Il faut qu’il entre [à l’Académie] et qu’ensuite Diderot entre ; et si Jean-Jacques avait été sage, Jean-Jacques aurait entré ou serait entré ; mais c’est le plus grand petit fou qui soit au monde. »

— « Cette passion endormie se ralluma. » — « Une passion endormie se réveille et une passion éteinte se rallume. Ces changemens de métaphores passaient pour fautes dès le temps du cardinal Du perron et il le remarque lui-même en quelque endroit. »

— « Cette vie si longue et si prochaine de la mort fit paraître à Mme de Clèves les choses de cette vie de cet œil si différent dont on les voit dans la santé. » — « Il doit y avoir une faute d’impression ; car il faut absolument : de cet œil si différent de celui dont on les voit dans la santé. De plus, avez-vous jamais ouï dire : faire paraître les choses d’un œil ? »

Et Valincour, pour terminer, fait remarquer avec raison que c’est un livre très bien écrit que celui où l’on ne relève pas plus de fautes. Ainsi l’abbé d’Olivet, après un volume d’observations sur les fautes de Racine, déclarait, avec raison aussi, que rien plus que ce qui précédait ne prouvait qu’il y avait moins à reprendre dans Racine que dans les meilleurs auteurs de prose.

Ce qu’il y a de constant aussi, c’est que Valincour, quoique, à mon avis, ne comprenant vraiment pas le fond, le sens profond de la Princesse de Clèves, en sent toutefois, fortement et délicatement, certaines beautés, en note certains défauts qui sont réels et se montre, à en examiner le style, un maître de la langue. Il faut, si l’on s’enquiert de bons livres pour apprendre la langue française, mettre les Lettres de Valincour sur la princesse de Clèves à côté du Commentaire de Voltaire sur Corneille.

On répondit à Valincour. En 1679 parut chez Barbin un petit volume sans nom d’auteur, intitulé Conversations sur la critique de la « Princesse de Clèves. » Il est attribué, depuis cette époque même, à l’abbé de Charnes. Dans la préface de cet ouvrage, l’auteur traite durement celui des Lettres à la Marquise. L’auteur des Lettres est un ignorant. Il n’a pas lu l’Origine des Romans (de l’évêque Huet). Il ne comprend pas Castelvetro. Il n’a pas entendu le dessein général de la Princesse de Clèves qui est de « faire voir par une fiction agréable que les plus innocentes galanteries entre personnes mariées ne causent que du malheur. » L’auteur des Conversations semble bien croire que l’auteur des Lettres est le Père Bouhours ; car il dit : « Pour bien juger [d’un ouvrage comme la Princesse de Clèves] il faut être autre chose que grammairien ; il faut avoir appris par une grande expérience du monde à bien juger des bienséances et avoir étudié les passions que l’on représente. » Or on ne voit pas par ces Lettres que leur auteur « ait la connaissance du monde, ni les sentimens des personnes élevées et agitées des passions qui sont dépeintes dans la Princesse de Clèves. »

Suivent trois « conversations, » dont la première roule sur la conduite de l’ouvrage, l’autre sur les sentimens des personnages, la troisième sur le style.

Relativement à la critique, que fait l’auteur des Lettres, de Nemours s’avançant jusqu’à la fenêtre du pavillon pour se montrer à la princesse, l’auteur des Conversations dit à peu près ce que j’ai dit plus haut sur les hésitations de Nemours et conclut ainsi : « Il ne s’agit pas de savoir si M. de Nemours fit bien de suivre les mouvemens de sa passion ; mais s’il est vraisemblable qu’il ait pu faire ce qu’il a fait. »

Sur la mort de M. de Clèves, le critique du critique trouve de la « cruauté » dans ce que dit le critique de cette mort, considérée comme celle d’un don Quichotte ; mais il ne discute pas la question si cette mort est vraisemblable ou ne l’est point.

Il s’étend infiniment sur l’excursus du critique relativement au roman historique, sans rien apporter d’intéressant sur cette affaire.

Sur ce que le critique a dit que l’auteur de la Princesse de Clèves avait négligé de nous renseigner sur l’esprit de la princesse, alors qu’il nous renseigne sur sa beauté, il dit assez spirituellement qu’il était bon de nous dire qu’elle était belle et comment elle l’était puisqu’on ne pouvait pas nous la montrer, mais que nous avions tout le livre pour juger par nous-mêmes si elle avait de l’esprit. Pour son compte, il trouve qu’elle en a.

Pour ce qui est des histoires étrangères au roman qui y sont intercalées et que notre auteur appelle épisodes et que le critique avait assez vivement blâmées, le critique du critique rapporte une opinion de l’Académie de Florence qui ne laisse pas d’être intéressante sur cette mode du temps et qui prouve qu’on en discutait, et qui est qu’il n’est pas nécessaire que ces épisodes aient un lien avec le roman en son ensemble, pourvu qu’ils en aient un avec l’endroit où ils sont placés.

Sur le rapprochement malicieux que le critique a fait de la Princesse de Clèves avec les Désordres de l’amour, le critique du critique nous dit « qu’il sait de bonne part que l’auteur de la Princesse de Clèves avait fait cet ouvrage bien avant l’impression des Désordres de l’amour. »

Sur la scène de l’aveu, le critique du critique ne dit vraiment rien relativement à la vraisemblance ou à l’extravagance de l’aveu lui-même et se contente d’assurer que cet aveu ne ressemble en rien à celui de la marquise de Thermes dans les Désordres de l’amour ; mais que c’est bien plutôt « l’aveu de Plautine (sic) dans le Polyeucte de M. Corneille qui a donné lieu à celui de la Princesse de Clèves ; car du moins les caractères sont bien plus semblables. » — Rien donc, ou à peu près, sur l’aveu lui-même, mais une discussion assez serrée sur les sentimens de M. de Clèves en présence de sa femme faisant cet aveu. Le critique du critique les trouve d’une justesse absolue.

Sur Mme de Clèves en général, il dit beaucoup de choses banales et inconsistantes ; mais il rencontre une très bonne formule : « Mme de Clèves est une femme qui combat : il ne faut pas qu’elle soit partout maîtresse d’elle-même ; il suffit qu’elle le soit enfin. »

Sur le dénouement, le critique du critique s’indigne de ce que le critique trouve Mme de Clèves incompréhensible et il croit que tout le monde la doit comprendre. Il croit, lui, qui, décidément, est Cornélien, que c’est par devoir, presque uniquement par devoir, que Mme de Clèves prend ses résolutions dernières. Il reproche au critique de n’avoir rapporté que la moitié de la phrase essentielle de la déclaration de Mme de Clèves : « Ce que je crois devoir à la mémoire de M. de Clèves serait faible s’il n’était soutenu de l’intérêt de mon repos, » tandis qu’elle a dit : « Ce que je crois devoir à la mémoire de M. de Clèves serait faible s il n’était soutenu de l’intérêt de mon repos ; et les raisons de mon repos ont besoin d’être soutenues de celles de mon devoir. » Et ainsi le critique « ne fait dire à la princesse que le moindre des motifs qu’elle a d’abandonner M. de Nemours. »

Cela est fort bien déduit ; mais si on lit la déclaration de Mme de Clèves tout entière, on verra quelle petite place y tiennent les raisons tirées du devoir et quelle grande celles qui le sont du désir de repos et des craintes relatives à la légèreté de Nemours. Je reste de mon avis. Toutefois, entre le critique qui ne trouvait qu’extravagante la conduite de Mme de Clèves et le critique du critique qui la trouve juste, tout en l’attribuant au mobile qui me paraît en elle le plus faible, il va sans dire que je suis pour le second.

Celui-ci termine son livre, comme je l’ai dit, par une réfutation de toutes les critiques de style qu’a faites le censeur de la Princesse de Clèves. Il est ici extrêmement faible. Un de ses procédés est de montrer que les fautes que le critique relève dans la Princesse de Clèves, il les fait lui-même, ce qui est de bonne guerre, mais indifférent à la postérité. Le plus souvent il a tort dans ses corrections de corrections, par suite du parti pris qu’il a de trouver mauvais tous les amendemens du critique. Ne va-t-il pas jusqu’à défendre : « Cette passion endormie se ralluma ? » Ne va-t-il pas jusqu’à défendre : « Sa conduite qui avait été si éloignée de se remarier ? » On dirait qu’il est l’auteur lui-même, tant il veut se persuader qu’il n’y a rien dans le livre qui ne soit parfait. Quelquefois il a raison. Il défend « il a entré dans le jardin ; » car il est entré dans le jardin se dit de quelqu’un qui entra dans le jardin et qui y est encore, et il a entré se dit de quelqu’un qui entra dans le jardin et qui en est sorti. Il défend « courir le cerf » par ces deux vers de Molière rapprochés : « Nous étions une troupe assez bien assortie, qui, pour courir un cerf, avions hier fait partie, » et : « A-t-on jamais parlé de pistolet, mon Dieu, pour courre un cerf. » — En somme, l’abbé de Charnes, si c’est lui, est lourd, pâteux, filandreux, pénible à lire, puéril dans son dessein de tout défendre et souvent dans la façon de défendre ; niais assez judicieux, point mauvais psychologue, quelquefois trouvant l’esprit, quoiqu’il le cherche toujours, et il intéresse le studieux attentif.

M. de Valincour dut lire ce petit ouvrage avec intérêt, quelquefois avec un sourire approbatif, quelquefois avec une boutade épigrammatique ; ne pas se sentir atteint et n’être pas fâché, pour sa réputation naissante, d’être attaqué.

M. de Valincour vécut, comme j’ai dit en commençant, jusqu’à une vieillesse très avancée. En 1726, sa maison des champs à Saint-Cloud brûla et particulièrement sa bibliothèque. C’est là que périrent des manuscrits de Racine et de Boileau relatifs à l’histoire du Roi, dont ils étaient, comme on sait, historiographes. Valincour possédait ces papiers à titre de leur successeur. On le plaignit de la destruction de ses livres qu’il aimait si chèrement. Il répondit en sage : « J’aurais bien mal profité de mes livres s’ils ne m’avaient appris à en supporter la perte. »

Il mourut le 4 janvier 1730, âgé d’un peu moins de soixante-dix-sept ans.

Il avait bien peu travaillé ; il n’avait presque pas travaillé du tout ; mais il était singulièrement avisé et, dès l’âge de vingt-cinq ans, il s’était assuré l’immortalité en s’avisant de faire judicieusement la critique d’un livre immortel. Mme de La Fayette, ayant reçu de l’évêque Huet, pour servir de préface à Zayde, le petit traité de cet évêque sur l’Origine des romans, lui dit gracieusement : « Nous avons marié nos enfans ensemble. » Elle disait bien ; mais encore, la plus illustre des filles de Mme de La Fayette, c’est un enfant de Valincour qui l’a épousée.


EMILE FAGUET.