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Un Bourgmestre de Stralsund au XVIe siècle

Un Bourgmestre de Stralsund au XVIe siècle
Revue des Deux Mondes3e période, tome 89 (p. 203-214).

Barthélémy Sastrow, né à Greifswald le 21 août 1520, élu bourgmestre de Stralsund en 1578, mort le 7 février 1603, a laissé d’intéressans mémoires où revit l’Allemagne du XVIe siècle. Publiés pour la première fois à Greifswald en 1823, réédités plus tard à Halle, ils ont été récemment traduits en français et annotés par un homme de grand mérite, enlevé trop tôt à ses nombreux amis, M. Edouard Fick, l’un des directeurs de l’imprimerie Jules-Guillaume Fick, dont les belles et curieuses publications font honneur à la typographie genevoise. Ces deux volumes, imprimés en 1886, mis en vente au mois de février 1888, méritent d’être recommandés aux amateurs de beaux livres et à tous ceux qui s’intéressent aux récits des temps passés [1]. Barthélémy Sastrow savait écrire ; le plus souvent sa verve était amère, mais ce Poméranien avait ses heures d’ironique enjouement. Il s’est représenté lui-même au naturel, sans se flatter. On croit voir un de ces bourgeois rudement charpentés et d’écorce rugueuse que le pinceau de Holbein à rendus immortels. Si la grâce, le moelleux leur manquent, la dureté de la physionomie est sauvée par une certaine joie de vivre, d’exister. Ils ont l’air de dire : Nous ne nous piquons pas d’être beaux ; que vous sous trouviez bien ou mal faits, nous sommes ce que nous sommes et il n’est pas donné à tout le monde d’être quelqu’un et de pouvoir dire : « C’est moi ! »

Sastrow avait eu plusieurs raisons d’écrire ses mémoires. Il avait beaucoup d’ennemis, qui l’accusaient d’être arrivé pauvre à Stralsund et d’avoir rançonné la ville, abusé des sceaux pour remplir sa bourse. Il tenait à démontrer à son fils Jean le docteur, à ses deux filles Catherine et Amnistie, à ses deux gendres Gottschalk et Clerike, que l’origine de sa fortune était pure, qu’il s’était péniblement enrichi par son travail, par une sévère économie, en fuyant les tavernes, en ne figurant que de loin en loin aux noces et banquets : « C’est grâce à ma sagesse, leur disait-il, c’est en m’accordant tout au plus quelque plat favori, arrosé d’une bonne rasade, que j’ai acquis assez d’aisance pour faire crever de dépit le diable et ses acolytes. » Il avait aussi à cœur de leur persuader que la modestie, une certaine tenue, sont les meilleurs moyens de parvenir. Il avait connu la misère, traversé de sombres défilés, et il avait appris à assouplir son orgueil, son naturel impétueux et violent.

On raconte que son fils le docteur ayant dégaîné un jour en plein conseil, il lui cria : Johannes, modeste, modeste ! Il rappelle sans cesse à ses enfans que le Dieu de justice bannit de son royaume les orgueilleux, « que les hautains qui relèvent trop le nez, que ceux qui se croient membres de la trinité qui régit l’univers et ne suivent d’autre loi que leur bon plaisir finissent toujours mal. » Témoin le fameux bourgmestre Wulf Wulflam, réputé l’homme le plus riche de la Poméranie et qui se ruina par son faste. La veuve de ce grand personnage était d’humeur si superbe qu’à ses secondes noces, elle fit venir de Stettin les musiciens du prince, et qu’elle marcha du logis à l’église sur un tapis de drap anglais. « A la garde-robe même, ajoute Sastrow, elle n’osait que du plus fin lin de Riga. » Tant de vanité attira sur elle la vengeance céleste ; elle fut réduite à la mendicité. De toute sa splendeur évanouie, elle ne conserva qu’une sébile d’argent pour quêter de porte en porte, et elle disait : « Faites la charité à la pauvre femme riche. » Un jour, elle supplia une de ses anciennes domestiques de lui donner un peu de toile pour s’en faire une chemise et une collerette. Émue de pitié, la servante la renvoya les mains pleines, en lui disant : « Voyez, madame, cette toile que je vous donne provient du lin dont vous usiez à la garde-robe et que j’ai soigneusement recueilli, nettoyé et filé. »

Sastrow était bien aise aussi de laisser à ses descendans le récit de ses aventures, des petits et grands événemens auxquels il s’était trouvé mêlé. Avant d’être bourgmestre, il avait voyagé, couru le monde, passé deux années à Spire, siège de la chambre impériale, capitale de la basoche germanique, et plusieurs semaines dans la Rome de Paul III. Plus tard de délicates missions lui furent confiées et lui fournirent l’occasion de traverser plus d’une fois toute l’Allemagne. Il avait vu le fameux champ de bataille de Muhlberg, la fastueuse diète d’Augsbourg, Charles-Quint, le roi Ferdinand, le duc d’Albe, le seigneur de Granvelle, tous les princes et les électeurs de l’empire, et il avait eu l’honneur de boire avec le plus grand buveur de son temps, le duc Frédéric de Liegnitz, à qui Charles-Quint reprochait de donner l’ivrognerie allemande en spectacle à ses Espagnols. Cet intrépide videur de brocs et de tonneaux était fort érudit, aimait à disserter ; l’instant d’après, il roulait sur le parquet, et ses gentilshommes l’emportaient. Deux étudians, retournant chez eux, s’arrêtent à Liegnitz pour y déjeuner et entonnent une chanson. Le duc, qui était entre deux vins, les entend, les fait appréhender au corps, conduire hors de la ville et décapiter. Le lendemain, avant de recommencer à boire, il va se promener à cheval avec ses conseillers ; arrivé sur le lieu du supplice, il aperçoit du sang et s’informe. On lui apprend que la veille il a condamné deux étudians à mort. Tout étonné, il demande : « Qu’avaient-ils donc fait ? »

Sastrow avait de bons yeux. Il nous décrit avec une égale précision le carrosse blanc envoyé par le duc de Mantoue à sa fiancée, et où partout l’argent remplaçait le fer, les quatre jumens blanches qui le traînaient et « dont le fondement était garni de trois anneaux d’argent, » le cocher vêtu de soie blanche qui les conduisait, et peu après des scènes de sang et de meurtre, des lansquenets mourant de leurs blessures le long des chemins, des cadavres de paysans dont une troupe de chiens se disputaient les entrailles, des reitres hongrois qui coupaient aux enfans les pieds et les mains, et les arboraient à leur chapeau en guise de panache, des Espagnols « creusant en Wurtemberg des miches de seigle, fientant dans la croûte et se torchant avec la mie, » des femmes et des filles essuyant les derniers outrages, des hommes qu’on torture pour leur faire dire où ils ont enfoui leur trésor. Il ne s’arrête pas longtemps à gémir sur ces horreurs. Dur à lui-même et dur aux autres, il est de son siècle, qui ne se piquait pas d’avoir le cœur sensible. Après avoir cheminé sur des routes jonchées de cadavres, la fortune lui rit et il fait bombance : « Nous nous arrêtâmes dans un village, au milieu de riches prairies. Il y avait là une belle maison de gentilhomme, et dans la cour, sur un char, deux tonneaux d’un vin exquis. Chapons, grues, faisans couraient de toutes parts. Quel massacre 1 et que nous eûmes vite fait de plumer, de rôtir tout ce gibier ! La vue de notre abondance attira le duc de Liegnitz ; nous l’invitâmes. » Et au risque de scandaliser Catherine et Amnistie, il ajoute que deux ribaudes, en magnifiques robes de soie, lui tinrent compagnie et qu’il n’eut qu’à se louer de leur complaisance. Mais s’il faisait quelque cas des ribaudes, ce bourgeois fier d’être bourgeois ne se laissait pas éblouir par la majesté des grands de la terre. Il regardait les princes dans les yeux, les jugeait et n’avait garde de les envier. Il se trouvait là quand, le 24 juin 1547, Charles-Quint sortit de Naumbourg pour se rendre au quartier d’assemblée. Une ondée étant survenue, il le vit retourner précipitamment son manteau et cacher dessous son couvre-chef de velours : « Pauvre homme, s’écrie-t-il, qui dépensait pour la guerre des tonnes d’or et qui recevait la pluie nu-tête, crainte de gâter ses nippes ! »

Sastrow n’était pas rigoriste en matière de mœurs, il l’était en matière de doctrine. Fanatique luthérien, il avait la sainte horreur des prêtres, qu’il traitait de séducteurs, de débauchés et d’ivrognes. Il y avait alors en Allemagne des disciples d’Érasme à qui les disputes théologiques causaient quelque dégoût, et qui pensaient qu’avec un peu de complaisance on pourrait s’arranger, qu’un prochain concile trouverait les termes d’un accommodement. Sastrow en a connu quelques-uns, entre autres un prévôt du chapitre de Spire, homme de bonne compagnie, qui vivait de bouillon de coq, mais tenait table ouverte et régalait son monde. Il aimait à entendre disputer ses convives, les uns tenant pour Luther, les autres pour le pape. Au moment de clore le débat, il avouait de bonne grâce qu’il avait lu plus souvent Térence que l’Épitre aux Romains. Sastrow goûtait médiocrement ce prévôt, il goûtait moins encore cet évêque de Wurtzbourg qui avait dit : « Je bénis le ciel de n’avoir point lu saint Paul ; cela m’a préservé de devenir hérétique. » Il n’aimait ni les débonnaires qui veulent tout concilier, ni les humanistes, ni les tièdes, et il reprochait à Mélanchthon lui-même de mettre trop d’eau dans son vin. Il se faisait un devoir de ne transiger sur rien. La plupart des hommes du XVIe siècle ont considéré la tolérance comme une criminelle faiblesse ; mais ils ont préparé son règne en mettant l’intolérance au service des opinions particulières.

Par une contradiction bizarre, mais fort commune, Sastrow était aussi conservateur en politique que révolutionnaire en religion. Il tenait pour les vieux usages, pour les vieilles coutumes, pour les vieilles mœurs, pour les lois anciennes, et s’il refusait d’obéir au pape, c’est qu’à ses yeux le pape était un intrus. Autant il détestait « la moinerie papiste, » autant il abhorrait les anabaptistes, les illuminés, les tribuns de toute sorte, « leur désordonnée séquelle et tous les hommes qui ont trente-six chats dans le corps. « Il y avait alors à Stralsund et dans les autres cités hanséatiques un parti radical fort remuant, qui s’insurgeait contre les autorités légitimes, courtisait la populace, la poussait aux entreprises, en lui promettant monts et merveilles. Sastrow considérait ces radicaux comme les esclaves et les suppôts de Satan. L’un des plus fameux fut ce Marx Meyer, grand démagogue de Lübeck, qui, assisté du bourgmestre Wallenweber, décida la Hanse à se mettre en guerre avec le duc Christian de Holstein et à conquérir le Danemark. C’était un ancien ouvrier forgeron, qui s’était fait armer chevalier en Angleterre. Fort beau garçon, le nez au vent, couvert de chaînes et d’anneaux d’or, il avait des chevaux de prix, de nombreux serviteurs, et toutes les femmes s’éprirent de lui. L’une des plus grandes dames de Hambourg lui écrivait : « Mon cher Marx, après avoir visité toutes les chapelles, venez donc une fois à la cathédrale. » Les Danois lui tranchèrent la tête en 1536. Sastrow remarque à ce propos que les gens de petite naissance ne gardent aucune mesure dans la prospérité et méritent leurs disgrâces. Il recommande à ses enfans de ne point pactiser avec les séditieux. Que Pilate ou Caîphe gouverne, n’importe ! Pour le salut de leur âme et le bien de leur corps, les honnêtes bourgeois doivent toujours se soumettre à l’autorité.

Cet homme, qui disait si durement leur fait aux gens de petite naissance, appartenait lui-même à une famille de vilains affranchis. Son grand-père, Jean Sastrow, ayant obtenu que son seigneur le tînt quitte du vasselage, avait acquis la bourgeoisie de Greifwald. Le père de Barthélémy avait reçu quelque éducation ; on l’avait envoyé à Anvers, à Amsterdam, pour y apprendre le commerce. A la suite d’une tragique aventura où il tua son homme, il émigra de Greifswald à Stralsund. Il y eut bientôt pignon sur rue, une boutique bien achalandée, et on l’appelait le Riche de la rue de la Passe. Mais peu d’années et un gros défaut suffirent pour ébranler son crédit et compromettre la félicité de sa famille. Les hommes de ce temps avaient l’humeur processive. En politique, en religion comme dans leurs affaires privées, ils étaient à cheval sur leur droit et sacrifiaient facilement leurs intérêts à la fureur d’avoir raison ; c’était à la fois leur gloire et leur malheur. La père de Barthélémy Sastrow était de cette race. Son fils lui reproche de n’avoir pas su comprendre que dans ce monde, comme l’a dit le vieil Hésiode, la moitié vaut souvent plus que le tout. Des escrocs ayant abusé de sa bonne foi, quoi qu’on pût lui remontrer, il jura d’en faire justice. N’ayant pas eu gain de cause, il en appela au conseil de Stralsund, puis à celui de Lubeck, et, d’appel en appel, l’affaire fut portée devant la chambre impériale de Spire, laquelle, après avoir pris son temps, prononça qu’en première instance le procès avait été bien jugé et mal appelé, en seconde instance bien appelé et mal jugé. Craignant de perdre jusqu’à ses derniers sous, l’éternel plaideur finit par s’accommoder. On lui devait près de 2,000 florins, il en recouvra 1,000 ; il en avait dépensé bien davantage.

Ce malheureux et très coûteux procès, qui dura trente-quatre ans, avait décidé du sort de Barthélémy. Interrompant à regret ses études, il avait dû par ordre de son père quitter sa Poméranie et se rendre à Spire pour y solliciter les juges et stimuler le zèle des avocats. Il y lia connaissance avec les procureurs tudesques, qui ressemblaient beaucoup aux chats fourrés de Rabelais : « Ils sont passés maîtres en fourberie, lui avait dit à son arrivée un vieux docteur narquois. Si tu veux plaider à Spire, Poméranien, il faut te munir de trois sacs, l’un pour l’argent, un autre pour les actes, le troisième pour la patience. Au cours du procès, tu verras ta bourse s’aplatir, tes actes grossir et ta patience s’enfuir. » Mais à force de fréquenter la basoche, le goût du métier lui vint. Pour commencer, il se fit copiste, scribe ; en 1544, il fut créé notaire par diplôme impérial.

Ce fut à Spire qu’il vit pour la première fois la barbe rousse de Charles-Quint, lequel revenait d’Italie et se disposait à marcher contre le duc de Juliers. Il fut témoin d’un incident qui procura au puissant empereur l’occasion de montrer son caractère et comment il entendait la clémence. Ce maître du monde, qui avait tant d’affaires sur les bras qu’il ne pouvait suffire à sa tâche et qu’il est mort de lassitude à cinquante-huit ans, ce grand politique condamné à gouverner à la fois le royaume d’Aragon, Naples et la Sicile, la Castille et l’Amérique, la Franche-Comté et les Pays-Bas, la Bohême, la Hongrie et l’Allemagne, avait dû renoncer de bonne heure à faire tout ce qu’il voulait et se contenter d’en faire la moitié. Ses plus heureuses entreprises se sont terminées par des transactions, sa vie tout entière a été une cote mal taillée. Dans ses relations de chaque jour avec les hommes, il s’en tenait aussi aux partis mitoyens ; s’il ne fut jamais cruel comme son fils, il ne fut jamais qu’à moitié généreux. Comme il sortait de Spire, il poussa son cheval contre un charretier dont l’allure était trop lente à son gré. Le Souabe, qui ne connaissait pas l’illustre personnage, fit une grimace et haussa les épaules. Un violent coup de canne le rappelle à l’ordre, et aussitôt le rustre décharge sur la tête du monarque une grêle de coups de fouet, en lui criant : « La foudre t’écrase, canaille d’Espagnol ! » On s’empara de lui, et l’empereur ordonna qu’on le pendit haut et court. Mais les colonels allemands firent traîner l’instruction, lui donnèrent le temps de cuver sa colère ; il croyait l’homme pendu quand on lui représenta l’ignorance du pauvre diable, les raisons qu’avaient les Souabes de ne pas aimer les Espagnols, l’honneur que se font les grands souverains en pardonnant aux pécheurs. Cédant aux instances des colonels, il fit grâce au charretier ; mais il décida qu’en mémoire de l’attentat, on lui couperait le nez : « On le lui coupa au ras du visage, nous dit Sastrow. Il subit de bonne grâce l’opération, et toute sa vie il chanta les louanges de l’empereur, il parcourut longtemps les routes entre le Rhin et le Danube. Plusieurs fois le hasard me le fit rencontrer dans les hôtelleries ; je lui demandais en présence des autres voyageurs par quel accident il avait perdu son nez, s’il l’avait laissé chez les Français. « Oh ! que nenni ! » répondait-il ; et d’un air riant il contait son aventure, comblant de bénédictions Sa Majesté impériale. »

Pour vivre et pourvoir aux frais de son apprentissage de scribe, Barthélémy Sastrow, qui ne recevait plus rien de ses parens, dut s’engager comme domestique chez un procureur. Il mettait le couvert, balayait, versait les eaux grasses, allait au marché, le panier au bras, pompait l’eau pour la lessive ; la pompe était-elle gâtée, il remplissait l’office de fontenier. Selon les idées du temps, il n’y avait là rien d’humiliant. Comme le rappelle l’auteur d’un livre original et nourri d’informations curieuses sur la jeunesse de Calvin, on trouvait alors dans tous les collèges des domestiques admis à suivre les cours en échange de leurs services, et parmi eux quelques grands savans, y compris Ramus [2]. Mais les servitudes ne sont pas toutes également dures, et tous les maîtres ne se ressemblent pas. Le procureur Engelhardt, chez qui entra Sastrow, avait pour femme une mégère, aussi acariâtre qu’avaricieuse. Elle pleurait la vie à son mari, lui ôtait le verre des mains, et nourrissait tout son monde de bouillon clair et de bouillie d’avoine. Les gobelets où elle versait la bière et le vin étaient de la contenance d’une mangeoire de pigeon. En revanche, on avait l’eau à discrétion.

La peinture que fait Sastrow de cet étroit et disgracieux intérieur ne ferait pas mauvaise figure dans un chapitre de Gil Blas. Ce qui l’aidait à patienter, c’est qu’il se flattait de sortir riche de cette maigre maison. Il grossoyait sans relâche, rédigeait force requêtes à l’empereur ou aux princes pour les juifs de Souabe et du Palatinat, qui payaient grassement : « Notre maître nous laissait faire, mon compagnon de servitude et moi. Il savait que nous n’étions pas d’humeur à besogner gratis. Aiguillonnés par l’espoir du gain, nous prenions même sur notre sommeil. Nous avions aussi le pourboire des cliens contre la promesse de ne pas négliger leur affaire. Les recettes se versaient dans une solide boite de fer, vissée à la fenêtre de l’étude ; le docteur Engelhardt en gardait la clé. Notre évaluation portait ce trésor à cent couronnes au moins. Quelle joie de se le partager ! Or, quand il sut que je le quittais, le procureur vint à l’étude, ouvrit en notre présence la botte et la vida. Oh ! l’admirable collection de couronnes, de florins, de batzen, de gros, de pièces de Schreckenberg et d’autres belles monnaies tant allemandes que welches ! M. Engelhardt me donna une couronne, une seconde à mon camarade et empocha le reste. Stupéfaits, consternés, ahuris, nous le vîmes s’éloigner avec le fruit de nos veilles et de nos sueurs. » Après avoir dit adieu à son procureur, il passa quelques semaines à Pforzheim, dans la chancellerie du margrave Ernest : encore une maison maigre, et le chancelier était le plus morose des docteurs en droit. Les ratures lui faisaient horreur. On avait beau gratter si proprement qu’elles étaient invisibles, en plein midi il allumait une chandelle, passait devant la flamme l’acte sur peau de vélin, découvrait le défaut et déchirait. Sastrow quitta bien vite son chancelier morose et partit pour Worms. Il y connut la faim, la soif, la misère noire. Ce fils du riche bourgeois de la rue de la Passe portait sur lui toute sa fortune : deux chemises, une rapière et 6 florins, et ses chausses lui tombaient sur les talons. A l’heure où l’on dîne, il achetait pour un pfennig de pain, qu’il mangeait près d’une fontaine. Le soir, pour un kreutzer, quelque gargotier l’autorisait à dormir sur un banc. Il vendit l’une de ses chemises. Il allait au Rhin laver celle qui lui restait et attendait au soleil qu’elle fût sèche.

Tout à coup la scène change. Le 9 juillet 1545, il entre comme scribe chez Christophe de Loewenstein, receveur de l’ordre de Saint-Jean. Chargé par les chevaliers de Malte d’encaisser les redevances de leurs commanderies dans la haute et la basse Allemagne, il en avait sept pour sa part et huit chevaux à l’écurie. Une grande route passait devant son opulent château, où lansquenets et reitres faisaient toujours une étape, certains d’y trouver à toute heure le couvert mis et d’y savourer de succulens morceaux copieusement arrosés. Christophe de Loewenstein avait acquis ses bénéfices par sa bravoure au siège de Rhodes, et il était resté homme de guerre. Il entretenait à demeure une concubine ; il la choisissait jolie, l’habillait, la parait ; quand il voulait se rajeunir, il la mariait à l’un de ses piqueurs et en prenait une autre. Son chapelain, de principes peu rigides, s’arrêtait toujours dans la cuisine en allant à la chapelle. — « Seigneur Jean, lui disait-on, osez-vous bien manger avant d’aller dire la messe ? — Bah ! répliquait-il, notre Sauveur a raison des verrous, ce n’est pas la soupe qui l’arrêtera. » Sastrow se refit bien vite dans ce lieu de délices. Une épée à bouterolle d’argent, une bague d’or au petit doigt le transformèrent en damoiseau : « Ma piètre figure de Worms subit une métamorphose complète ; je pris beau poil et fus capable de plaire. « Il plut tant à l’une des concubines du commandeur, qu’elle lui fit d’obligeantes avances ; ce Joseph ne laissa point son manteau dans les mains de la tentatrice : « Les mœurs déréglées des chevaliers de Saint-Jean risquaient de me conduire en enfer beaucoup plus vite qu’en paradis ; l’argent gagné à ce service ne pouvait me porter bonheur, mieux valait le dépenser sur les grandes routes. » Il partit, se rendit à Rome, pour aller recueillir le mince héritage d’un de ses frères qui venait d’y mourir, et, chemin faisant, il courut de grands hasards. A son retour d’Italie, nous le retrouvons près de Nuremberg, assis à l’ombre d’un buisson et donnant la chasse à la vermine qui le ronge. Il prenait facilement son parti de tout. Les hommes d’alors aimaient à jouir, mais ils ne craignaient pas de pâtir.

Quelques mois après, à l’âge de vingt-cinq ans, il obtenait un emploi dans la chancellerie de Wolgast, où Philippe Ier, duc de la Poméranie occidentale, avait établi sa résidence, et la nuit comme le jour il était par voie et par chemin. Il se trouva bientôt mêlé à d’importantes affaires. La ligue de Smalkalde avait été vaincue à Muhlberg ; les chefs du parti évangélique, l’électeur de Saxe et le landgrave de Hesse, tombes aux mains de Charles-Quint, étaient traités en prisonniers de guerre, et Charles avait dit au landgrave, en le menaçant du doigt : « Je t’apprendrai à rire ! » Les cours de Wolgast et de Stettin étaient fort inquiètes. Les deux ducs de Poméranie s’efforçaient de rentrer en grâce auprès du vainqueur, de lui démontrer qu’ils n’avaient pris aucune part à la ligue ni prêté aucune assistance aux protestans. Sastrow accompagna l’ambassade qu’ils lui dépêchèrent et qui le rejoignit à Augsbourg, où il allait tenir sa diète. Selon sa coutume et sentant les difficultés de sa situation, il n’abusera pas de sa victoire. Il se propose de rétablir la paix religieuse en Allemagne, de donner satisfaction au pape sans réduire au désespoir les disciples de Luther. Malheureusement, son fameux Intérim sera encore une cote mal taillée et ne contentera personne, ni les partis ni lui-même. Sa paix religieuse ne sera qu’une demi-paix et sa joie qu’une demi-joie. C’est la malédiction qui pèse sur lui. Mais plus sage que le père de Sastrow, il a appris, sans avoir lu Hésiode, que quand on n’a pas le tout, il faut savoir se contenter de la moitié.

Sastrow a consacré à la diète d’Augsbourg le plus beau chapitre de ses mémoires, le plus gras, le plus coloré. Des horreurs et des magnificences, des tragédies, des actions violentes dans un décor splendide, voilà le XVIe siècle : il aimait passionnément les contrastes. Jamais on n’eut l’imagination si chaude et des nerfs si résistans ; on avait besoin d’émotions aiguës pour se sentir vivre ; les cruautés servaient d’épices aux fêtes de l’esprit, d’assaisonnement aux joies de la chair. Électeurs et leur suite, ducs, margraves, comtes, cardinaux, barons, abbés de marque, l’Allemagne tout entière était accourue à Augsbourg pour y saluer le maître, le triomphant empereur. Chacun avait amené sa femme ou sa maîtresse, et on rivalisait de luxe et de faste. Cependant, dès le lendemain de son arrivée, dans les derniers jours de juillet 1547, au débotté, sa majesté impériale avait fait dresser devant l’hôtel de ville un gibet, à côté du gibet l’estrapade, vis-à-vis de l’estrapade un échafaud pour la roue, la décollation, la strangulation, l’écartèlement, et escrocs ou voleurs de grands chemins, lansquenets qui avaient tenu de mauvais propos sur leur souverain, hommes de guerre qu’on soupçonnait d’avoir noué de criminelles intrigues avec le roi de France, étaient l’un après l’autre décollés, étranglés ou pendus.

Pendant que le gibet travaillait, pendant que le sabre du bourreau mangeait et buvait, et que les hauts prélats de la diète forgeaient dans l’ombre les plus équivoques articles de l’Intérim, ce n’étaient que fêtes, joutes, festins, ballets, concerts, algardes, danses welches ou allemandes, entreprises amoureuses et jeu d’enfer. Le margrave Albert et d’autres jeunes altesses jouaient au truc avec des évêques de leur âge, et le margrave criait : « A toi, prêtre ! Gageons que ton coup ne vaut rien. » L’évêque, à son tour, prenant le margrave par le bras, lui disait : « viens, Albert ; allons nous soulager. » Comme il n’y avait dans la salle ni bancs ni sièges, les princes et les plus nobles dames s’asseyaient sur le parquet. « On l’avait recouvert d’un magnifique tapis, bien commode pour s’étendre ; je laisse à penser les embrassades ! » Le véritable vainqueur de Muhlberg, le duc Maurice de Saxe, qui devait, peu d’années après, se retourner brusquement contre Charles-Quint et lui porter de mortelles atteintes, n’avait pas besoin de sortir de chez lui pour s’amuser. « Il demeurait chez un docteur en médecine, père d’une fille nommée Jacqueline. Cette belle créature et le duc se baignaient ensemble, et jouaient aux cartes chaque jour avec le margrave Albert. Ce dernier, se voyant une fois beau jeu, hasarda plusieurs couronnes. « Je tiens ! s’écria la donzelle ; allons, mise égale ! — Avance ton enjeu, riposta le margrave ; nous verrons qui surmontera. » Ceci en bon et franc allemand, et Jacqueline décochait son plus doux sourire. Voilà leur train de vie ; la ville en causait, le diable en crevait d’aise. »

Quand la diète fut congédiée, on avait tant dépensé que toutes les cassettes étaient vides. Plusieurs souverains avaient reçu de leurs sujets des milliers de florins comme argent de jeu ; ils avaient tout perdu. Le duc d’Albe, joueur plus malheureux encore, avait dû laisser aux mains de l’électeur de Saxe, son prisonnier, l’amende infligée au landgrave de Hesse et aux villes, et qui devait servir à acquitter la solde de la garnison. De leur côté, pour obtenir la grâce de leurs princes, les ambassadeurs des souverains évangéliques avaient prodigué l’or et les présens aux grands personnages du conseil. Le seigneur de Granvelle avait été comblé. Au moment du départ, il ne pouvait trouver assez de fourgons et de mulets pour emmener son butin. « Que transporte ce long convoi ? lui demandait-on. — Les péchés de l’Allemagne, peccata Germaniœ, répondait-il. » Sous peine de ne pouvoir rentrer chez soi, il fallait recourir au juif Michel, qui, richement vêtu et tranchant du grand seigneur, se pavanait à cheval, des chaînes d’or au cou, escorté de douze serviteurs. Quand l’escarcelle est vide, les reins s’assouplissent ; on devient traitable et pacifique, et Charles-Quint gagna son procès. L’électeur de Brandebourg, qui s’était distingué par ses profusions et qui passait pour le moins payant de tous les débiteurs, ne savait à quel saint se vouer ; toutes les bourses lui étaient fermées. L’évêque de Salzbourg lui avança 16,000 florins de Hongrie, à la condition qu’il s’engagerait, lui et ses sujets, à se conformer strictement à l’intérim : tant il est vrai que les choses du ciel, lo de Dios, comme le disait un diplomate espagnol, sont étroitement liées aux choses de ce monde.

Sastrow ne resta pas longtemps au service des ducs de Poméranie, qu’il accusait d’ingratitude. Il se dégoûta des cours, résolut de ne plus vivre qu’en bon bourgeois. Il pensait que le métier de scribe ne laisse personne dans la misère. Il s’établit, il se maria. Il eut d’abord de la peine à nouer les deux bouts. Sa maison était nue, et la bourgeoise de Greifswald, qu’il avait épousée, disait en pleurant à sa mère : « Vous ne m’avez pas conseillée, mais livrée. » Il eut bientôt le vent en poupe ; il devint procureur, et sa clientèle s’accrut rapidement. On venait de loin le chercher en voiture, et chaque fois, outre les espèces sonnantes, il rapportait au logis provisions de toute sorte, jambons, quartiers de lard, gigots de mouton, lièvres, cuissots de chevreuil ou de sanglier ; sa femme ne se plaignait plus qu’on l’eût livrée.

Quelques années plus tard, il fut nommé secrétaire de Greifswald, puis de Stralsund, puis conseiller, et enfin bourgmestre, et c’était alors quelque chose que notre bourgmestre de Stralsund. Dans notre temps de grandes agglomérations, nous avons peine à concevoir à quel point, au XVIe siècle, la souveraineté était divisée et répartie sur une foule de têtes. Les petits faisaient eux-mêmes leurs affaires, et les grands devaient compter avec eux ; le premier principe de la politique était de se servir des pions pour aller à dame. Les petites patries avaient leurs gloires, et Ranke a eu raison de dire que cette civilisation, moins humaine et moins commode que la nôtre, était infiniment plus variée. Stralsund se gouvernait en république ; elle ne devait à son duc qu’une prestation d’hommage. Au surplus, les cités hanséatiques étaient encore une puissance : n’avaient-elles pas tenté récemment de chasser les Hollandais de la Baltique et de donner des rois au Danemark, à la Suède ? Sastrow fut un personnage, il figura dans plus d’une négociation. Mais la gloire ne fait pas le bonheur. Il eut des dégoûts domestiques, et son caractère ombrageux et entier lui attira de méchantes affaires. Son humeur s’assombrit ; il disait dans son vieil âge : « Je suis tombé en plein dans la chaudière infernale, et j’y rotis depuis quarante ans. »

Ce bourgeois poméranien, très avisé dans sa conduite, n’était guère philosophie. Il raisonnait toutes ses actions, il ne raisonna jamais ses doctrines et sa foi. Il était fermement persuadé qu’un jour que son cheval s’était abattu sur lui, l’obligeant inconnu qui l’aida à se relever était un ange envoyé du ciel pour le sauver. Il croyait aussi aux démons, aux démoniaques. Il racontait gravement qu’une petite bourgeoise de Stralsund ayant acheté du fromage frais au marché, sa fille, en son absence, y fit une brèche ; que la mère, à son retour, souhaita imprudemment qu’elle eût le diable au corps, qu’aussitôt cette fille fut possédée du malin esprit ; que, quand l’ecclésiastique qui l’exorcisait le somma de partir, il demanda une vitre de la fenêtre du clocher voisin ; qu’au même instant, cette vitre vola bruyamment en éclats. Ainsi que Luther lui-même, Sastrow considérait ce monde comme un champ de bataille que Dieu et Satan se disputent, et il voyait le diable partout, dans les pestes, dans les émeutes, dans les inondations, dans les guerres, dans la vermine, surtout dans les yeux des moines, des démagogues et de tous les gens que Barthélemy Sastrow n’aimait pas.

Les bourgmestres d’aujourd’hui ne ressemblent guère à Sastrow. Mais si étranges que nous paraissent quelquefois les mœurs qu’il a peintes dans ses mémoires, nous retrouvons dans son livre beaucoup de gens de notre connaissance. Il visita un jour, près d’Anvers, la maison de Gaspard Duitz, trésorier d« Madame Marie, sœur de Charles-Quint. Maître Gaspard avait fait deux banqueroutes et, plus riche que jamais après la seconde, il s’était bâti une demeure d’une magnificence princière. Il y reçut à dîner le comte de Buren, lui fit les honneurs de son palais, et s’informa modestement si sa grâce y avait aperçu quelque défaut : « La seule chose qui manque, répondit le comte, c’est à l’entrée une potence avec Gaspard Duitz haut et court pendu. » La race des Gaspard n’est pas éteinte. C’est aussi un personnage qui ne nous est pas inconnu, que ce chancelier de Wolgast, Jacques Citzewitz, que le chancelier de l’électeur de Cologne comparait à une poule en train de pondre : « Elle saute d’abord sur le vantail de l’étable, en criant : Un œuf ! Puis elle monte au grenier à foin : Un œuf ; je veux pondre un œuf ! De là elle va se percher sur les solives : Attention, mes amis, un œuf ! Enfin, quand elle a bien caqueté, volant à son nid, elle pond un œuf très ordinaire. » Le roi d’Italie a pour président de son conseil un homme d’état qui ressemble un peu à ce chancelier Citzewitz. Il remplit l’Europe de son aigre caquetage de poule, et, quoi qu’il médite ou prépare, il crie à l’univers : « Attention ! je ponds un œuf. »


G. Valbert.


  1. Mémoires de Barthélémy Sastrow, bourgmestre de Stralsund, traduits par Edouard Fick, docteur en droit et en philosophie. Genève, imprimerie Jules-Guillaume Fick.
  2. La Jeunesse de Calvin, par Abel Lefranc. Paris, 1888 ; Fischbacher.