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Un Bourgeois de Paris au XVIIe siècle - Jean Poquelin

Revue des Deux Mondes tome 75, 1886
Gustave Larroumet

Un bourgeois de Paris au XVIIe siècle – Jean Poquelin


Lorsque, en 1705, Grimarest publia la première biographie un peu détaillée qui ait paru sur Molière, un anonyme crut devoir protester, au nom de la dignité des lettres. « Nous avons de Molière, écrivait-il, tout ce qui doit nous toucher, ce sont ses ouvrages ; et je me mets fort peu en peine de ce qu’il a fait dans son domestique, ou dans son commerce avec ses amis. Nous nous passons de la vie de bien d’autres personnes illustres dans les lettres ; nous nous serions aussi bien passés de la sienne. Je m’embarrasserois peu ni de ce qu’il étoit, ni d’où il étoit ; l’état n’est nullement intéressé dans sa naissance ni dans ses actions. » Qu’eût dit le dédaigneux critique s’il eût vécu de nos jours ? De quel mépris eût-il traité tous ceux qui, depuis Beffara, multiplient les recherches et les volumes non-seulement sur Molière, mais sur ses parens de tout degré, ses amis et ses amies, ses camarades et ses serviteurs, les maisons qu’il a habitées, les vêtemens qu’il a portés ? En vertu de la théorie des milieux et grâce au goût du commérage, qui du journalisme a passé dans l’histoire littéraire, nous voulons pénétrer le plus avant possible dans la vie privée des écrivains grands et petits ; et « jusqu’à leurs chaussettes, » dirait Madelon, rien de ce qui les touche ne nous parait indigne de notre curiosité. Que cette chasse aux vieux papiers ait souvent pour cause une manie puérile et pour seul résultat du fatras, que l’étude directe et l’intelligence des œuvres en souffrent, que même le sentiment littéraire et la passion des recherches soient parfois en raison inverse l’une de l’autre, les exemples fameux ne manqueraient pas pour l’établir. Il faut reconnaître, cependant, que, pour Molière en particulier, cette curiosité a renouvelé sa biographie, et, en fin de compte, augmenté l’intérêt de ses œuvres. J’essayais récemment de le montrer en étudiant la femme du poète et ses deux plus fidèles camarades, Madeleine Béjart et La Grange [1] ; je voudrais aujourd’hui faire la même enquête sur l’origine du poète et sa famille.

Grimarest en disait lui-même fort peu de chose, et ce peu était mêlé d’erreurs et d’inventions. Il faut descendre jusqu’en 1821 pour obtenir véritablement du nouveau avec Beffara. En consultant les actes de l’état civil, l’estimable commissaire de police indiquait une excellente méthode de rectification et de découverte ; Jal l’imita ; enfin Eudore Soulié, dépouillant, lui, les minutiers de notaires, compléta la méthode et, en 1863, par la publication de ses admirables Recherches sur Molière et sa famille, offrit aux curieux une quantité de pièces présentées avec une modestie, interprétées avec une sûreté bien rares de tout temps chez les érudits, uniques en notre siècle. Depuis, on n’eut plus qu’à glaner sur les pas de ces trois chercheurs, et, si le fonds primitif s’est enrichi de quelques trouvailles intéressantes, c’est à leurs indications qu’on les doit. Que résulte-t-il, en somme, de ces découvertes grandes et petites ? A part le don sacré qui s’appelle le génie et que rien n’explique, que nous apprennent-elles de certain ou de probable sur ce que Molière dut à sa famille et à sa première éducation ? La réponse à ces questions sera facile après avoir groupé autour de son père, Jean Poquelin, les principaux renseignemens obtenus par un demi-siècle de recherches.


I

Il semble prouvé qu’il y avait à Beauvais, dès la fin du XIVe siècle, dans la moyenne bourgeoisie, une famille Pocquelin ou Poquelin, dont la filiation s’établit régulièrement à partir de 1553. De cette souche sortirent deux branches transplantées à Paris. L’une, qui s’éleva graduellement du commerce à la finance et s’isola, n’offre aucun intérêt pour nous ; l’autre commence avec Jean Poquelin, établi comme marchand tapissier à Paris, rue de la Lingerie, à l’enseigne de Sainte Véronique, dans le quartier des Halles, et marié le 11 juillet 1594 avec Agnès Mazuel, fille d’un violon du roi : Molière fut le petit-fils de Jean Poquelin et d’Agnès Mazuel [2]. Outre son commerce de tapissier, Jean Poquelin est qualifié « porteur de grains. » II ne faudrait pas se tromper sur ce titre et y voir l’indication d’un métier manuel ; il désignait en réalité une charge honorable et lucrative. De même qu’il existe encore à Marseille, sous le nom de portefaix, de riches et notables agens de commerce, dont le rôle consiste simplement à diriger des équipes d’hommes de peine, il y avait aux ports et halles de l’ancien Paris une corporation de jurés-porteurs de grains, qui, malgré les règlemens de police leur ordonnant d’opérer en personne, ne faisaient en réalité qu’exploiter un privilège à l’aide de « crocheteurs, gagne-deniers et plumets. » Quant au métier de tapissier, il rangeait Jean Poquelin dans le troisième des six corps de marchands, « plus riche tout seul que les cinq autres, » dit Sauval, et très fier de ses honneurs particuliers [3]. Dans l’ancienne France, les unions fécondes étaient plutôt une règle qu’une exception. Jean Poquelin eut dix enfans, cinq fils dont il fit trois tapissiers, un mercier et un marchand de fer, et cinq filles auxquelles il donna pour maris un linger, un tailleur d’habits, un huissier au Châtelet, un tapissier et, — ce fut la dernière qui l’eut, — un simple « gagne-denier. » L’aîné de ces fils, « honorable homme Jean Poquelin, marchand tapissier à Paris, rue Saint-Honoré, paroisse Saint-Eustache, » épousait, le 27 avril 1621, Marie Cressé, fille d’honorable homme Louis de Cressé, aussi marchand tapissier, bourgeois de Paris, et de Marie Asselin. Le contrat de mariage énumère complaisamment les parens et amis de la famille ; ce sont tous gens de négoce lucratif ou d’industrie relevée : tapissiers, lingers, plumassiers, marchands de fer, lapidaires ; et plusieurs, à l’exemple de Louis de Cressé et de Jean Poquelin fils, prennent le titre « d’honorable homme, » marquant ainsi l’estime qu’ils font d’eux-mêmes. Que cette qualité, toutefois, ne nous abuse point ; bien qu’on ait établi sur elle d’ingénieuses hypothèses, Furetière nous explique nettement ce qu’elle signifiait : « C’est un titre, dit-il, que l’on donne dans les contrats à ceux qui n’en ont point d’autres et que prennent les petits bourgeois, les marchands et les artisans. » De même pour la particule de Louis de Cressé. Ce qui passe aujourd’hui pour un signe de noblesse n’indiquait souvent, aux deux derniers siècles, qu’une origine très plébéienne, surtout lorsque la particule précédait, comme ici, un nom de lieu ; Louis de Cressé pouvait bien n’être que le descendant de quelque pauvre ouvrier parti jadis, pour chercher fortune, d’un petit bourg de Saintonge, situé aux environs de Saint-Jean-d’Angély.

Ainsi réduite à sa véritable importance sociale, la famille Poquelin tenait dans la moyenne bourgeoisie parisienne une place fort distinguée. Son importance s’accrut bientôt par une charge considérable que l’un des siens, Nicolas, fils et frère de Jean, acquit entre 1620 et 1630 : celle de tapissier ordinaire du roi. Nous n’en connaissons pas la valeur exacte, mais, par les avantages qui y étaient attachés, les privilèges qu’elle conférait, le prestige surtout qu’elle donnait à un commerçant, elle devait être d’un prix élevé. Les tapissiers du roi jouissaient de la noblesse personnelle et pouvaient se qualifier « d’écuyers ; » dès les premiers temps du règne de Louis XIV, ils reçurent le titre de valet de chambre, fort recherché par les officiers de la cour. D’après l’État de la France, ils étaient au nombre de huit et servaient deux à deux par quartier, c’est-à-dire par trimestre, avec trois cents livres de gages, et divers avantages en nature. Quant à leur service, il est ainsi défini : « Ils aident tous les jours aux valets de chambre à faire le fit du roi ; ils ont eu garde, aux lieux de séjour de la cour, les meubles de campagne du roi pendant leur quartier et font les meubles de Sa Majesté. » Que l’on se rappelle de quelle adoration grandissante la personne royale était entourée depuis le commencement du siècle, combien toute occasion de l’approcher était recherchée ; que l’on considère la valeur artistique de ce qui reste du mobilier de la couronne ; enfin, que l’on parcoure du regard, dans notre Paris de liberté commerciale et de démocratie, les enseignes où s’étalent encore les titres de fournisseurs des maisons royales, et l’on comprendra ce qu’un tapissier du roi pouvait être comme importance sociale et capacité professionnelle en un temps de privilège et de ferveur monarchique.

Huit mois et vingt-deux jours après leur mariage, le 15 janvier 1622, Jean Poquelin et Marie Cressé faisaient baptiser à Saint-Eustache, sous le nom de Jean, porté par son père et son grand-père, un fils, le premier de six enfans, parmi lesquels un autre garçon, baptisé le 1er octobre 1624, reçut aussi le même prénom. Bien que la tradition ait longtemps fait naître Molière en 1620 ou 1621, et qu’il se soit constamment appelé Jean-Baptiste, il n’est pas douteux que l’acte de baptême du 15 janvier ne soit le sien : il exerça toujours et sans contestation d’aucune sorte ses droits de fils légitime, et, s’il fût né avant le mariage, ses parens n’eussent pas manqué, selon l’usage, de le reconnaître en se mariant. Quant au nom de Jean-Baptiste, il lui fut évidemment donné après la naissance de son jeune frère ; pour le distinguer de celui-ci ; il était tout naturel que, dans la même famille, l’aîné de deux Jean fût mis sous le patronage de Jean-Baptiste, le Jean par excellence, le premier de tous qui ait reçu le baptême chrétien. Il n’y a donc pas d’incertitude possible : Molière, né le jour même ou la veille, fut baptisé à Saint-Eustache, le 15 janvier 1622. Mais où était-il né ? Malgré l’assurance avec laquelle y répondent la plupart des moliéristes, cette question-ci est moins facile à résoudre. Sur la maison qui porte le numéro 96 de la rue Saint-Honoré, au coin de la rue Sauval, jadis rue des Vieilles-Étuves, une plaque de marbre apprend aux passans que « cette maison a été construite sur l’emplacement de celle où est né Molière. » Les mêmes passans doivent être fort étonnés, lorsque un peu plus haut, dans la même rue Saint-Honoré, à la jonction de la rue du Pont-Neuf, jadis rue de la Tonnellerie, ils lisent sur la maison qui porte le numéro 31 dans cette dernière rue : « J.-B. POQUELIN DE MOLIERE. Cette maison a été bâtie sur l’emplacement de celle où il naquit. » Les moins lettrés se font peut-être cette réflexion, qu’il y a eu deux Molière ; résultat fâcheux d’un trop grand luxe de plaques. La rue de Richelieu offre, du reste, un semblable sujet d’étonnement : au numéro 34, une plaque noire affirme que Molière est mort en cet endroit, et, à quelques pas de distance, une plaque blanche revendique le même honneur pour le numéro 40.

Si, pour les deux maisons mortuaires, la question est maintenant vidée au profit de la seconde, la même certitude ne saurait être invoquée pour l’une des deux maisons natales. L’acte de mariage de Jean Poquelin et l’acte de naissance de Molière donnent l’un et l’autre pour domicile à Jean Poquelin la rue Saint-Honoré, paroisse Saint-Eustache ; or, les deux maisons à plaques, celle de la rue des Vieilles-Étuves et celle de la rue de la Tonnellerie, répondraient également à cette indication. On invoque au profit de la première un rôle des taxes levées en 1637 pour le nettoiement des rues sur les bourgeois de Paris et qui mentionne une maison « occupée par le sieur Jean Poquelin, marchand tapissier, faisant le coin de la rue, des Étuves. » Cette pièce prouve bien que le tapissier habitait au coin de la rue des Étuves quinze ans après la naissance de son premier enfant, mais pas du tout qu’il y habitât à l’époque de cette Naissance. Il est même vraisemblable que, durant une si longue période, Jean Poquelin n’avait pas conservé son domicile primitif. En effet, de grands changemens s’étaient produits dans sa situation. Lorsqu’il se marie, en 1621, c’est un petit tapissier, dont le fonds n’est évalué qu’à 2,200 livres ; en 1637, il est riche et tapissier du roi. De plus, il a perdu sa première femme et s’est remarié. Autant de raisons pour faire croire à un déménagement, d’autant plus que Jean Poquelin ne craignait pas ce genre d’ennui : nous lui verrons encore deux autres domiciles que celui de la rue des Étuves. Enfin, c’est rue de la Tonnellerie que la tradition a placé pendant deux siècles la maison natale, et Beffara, qui signala le premier la taxe de 1637, continuait, malgré ce document, à tenir la tradition pour exacte. En attendant que de nouvelles recherches fassent découvrir deux baux, à l’existence desquels Beffara semblait croire [4] et qui trancheraient la question, il y aurait lieu de corriger l’inscription du numéro 96 en y mettant simplement que Molière « a habité » en cet endroit ; pour celle du numéro 31, on pourrait y introduire une formule dubitative. Je m’empresse d’ajouter que je propose ces deux corrections par acquit de conscience et sans le moindre espoir de les voir adoptées. Molière n’est pas un homme politique, et pourtant, sur toutes les questions qui le concernent, les érudits prennent position avec une ténacité farouche. En outre, rien n’a chance de durée comme une erreur gravée en marbre, même en un temps où le marbre et le bronze sont aussi fragiles que le papier.


II

Si Molière n’est point né dans la maison de la rue des Étuves, il suffit qu’il l’ait habitée pour qu’elle mérite l’attention. De celle de la Tonnellerie, démolie vers la fin du dernier siècle, il ne reste rien et l’on ne peut, même par a peu près, se représenter ce qu’elle pouvait être. Celle de la rue des Étuves a disparu aussi, en 1802, mais nous avons sur elle des renseignemens assez nombreux [5]. Son histoire, avec plan, se trouve dans un dossier conservé aux archives de l’assistance publique, et on la voit représentée dans un tableau de F.-A. Vincent, le Président Molé saisi par les factieux au temps de la Fronde, exposé au Salon de 1779 et placé maintenant dans un vestibule du Palais-Bourbon. C’était une pittoresque construction du XVIe siècle, étroite et profonde, à pans de bois et à pignon, avec deux étages en encorbellement, de petites fenêtres cintrées et des vitrages encadrés de plomb. Au coin, sur la rue des Étuves, elle offrait un de ces poteaux corniers, si nombreux jadis, que la fantaisie des sculpteurs décorait de ces « figures joyeuses et frivoles, » dont parle Rabelais, « contrefaites à plaisir pour exciter le monde à rire. » Avant la disparition de celui qui nous occupe, Alexandre Le Noir avait pris soin de le dessiner ; d’une exécution spirituelle, et, chose rare dans les figures de ce genre, sans indécence ni grossièreté, il représentait un oranger le long duquel grimpait une troupe de jeunes singes, très heureusement saisis dans la souplesse et la variété plaisante de leurs attitudes. De là le nom de Pavillon des singes donné à la maison. Molière ne perdit pas le souvenir de ce poteau qui avait amusé ses yeux d’enfant. Dès 1666, il faisait composer par Fr. Chauveau, pour un recueil de ses comédies, un charmant frontispice contenant un blason qu’il fit mettre aussi sur son argenterie. L’écu représentait trois miroirs de vérité, avec deux singes pour supports, l’un tenant un miroir, l’autre un masque de théâtre : « Vous le voyez, messieurs, s’écriait Donneau de Visé, dans son oraison funèbre du poète, ces armes parlantes font connoitre ce que notre illustre auteur savoit faire ; ces miroirs montrent qu’il voyoit tout, ces singes qu’il contrefaisoit tout ce qu’il voyoit, et ces masques qu’il a démasqué bien des gens, ou plutôt des vices qui se cachoient sous de faux masques. » Si le singe, symbole par excellence de la comédie, était tout indiqué à Molière pour figurer dans ses armes de poète et de comédien, il est permis de croire que le souvenir du poteau cornier ne fut pas étranger à cette spirituelle invention. Et si l’on admet l’influence secrète des lieux et des images, si l’on voit dans le séjour de Molière enfant autre chose qu’un jeu du hasard, ces premières années abritées par le Pavillon des singes parlent agréablement à l’imagination.

Devant la porte de Jean Poquelin, au débouché de la rue de l’Arbre-Sec, s’élevait la croix du Trahoir et s’étendait un carrefour bruyant, avec des cabarets et des boutiques très achalandés, un va-et-vient continuel d’oisifs et d’acheteurs, de badauds et de gens affairés. Ici encore on peut trouver que la place était bonne pour l’éducation d’un futur poète comique. Si l’œuvre de Molière est surtout d’inspiration bourgeoise, elle accuse en même temps la profonde connaissance des mœurs et du langage populaires. Autour de la croix du Trahoir, la mémoire de l’enfant put saisir au vol quantité de ces locutions familières, de ces proverbes d’usage, de ces tropes hardis et justes, où Malherbe voyait un perpétuel sujet d’études pour les grammairiens, une source d’énergie et de couleur pour le style des lettrés. Il y a telle scène du Dépit amoureux, la grande querelle de Marinette et de Gros-René, par exemple, qui, par la verve de l’expression et sa franchise un peu crue, aurait pu se jouer au naturel dans un carrefour du vieux Paris. Au point de vue pratique, on ne s’étonnera pas que le tapissier Poquelin, après d’heureux débuts au coin de la Tonnellerie, ait choisi pour y développer son commerce un endroit aussi fréquenté. Il n’eut pas à s’en plaindre, et ses affaires y prirent un grand accroissement. Dix ans après son mariage, en 1631, il acquérait de son frère Nicolas l’office de tapissier du roi, et lorsqu’il perdit sa femme Marie Cressé, le 10 mai 1632, son fonds avait singulièrement augmenté de valeur. Ce fonds était évalué en 1621 à 2,200 livres ; il atteignait maintenant 6,107 livres, sans parler d’une somme de 2,000 livres argent comptant, dont il va être question tout à l’heure. Le nombre et le prix des meubles qui le composent prouvent que Voltaire se trompait du tout au tout en faisant du père de Molière un « marchand fripier. » C’était, au contraire, un fabricant d’ameublemens de luxe, et, parmi les cliens de la maison, il en est de fort notables, comme M. de La Suze, le baron d’Estissac, le marquis de Fourille, le duc de La Rochefoucauld, père de l’auteur des Maximes.

C’est l’inventaire dressé après la mort de Marie Cressé qui nous donne ces renseignemens sur la situation de fortune des deux époux, évaluée au total à 12,600 livres ; et ils étaient entrés en ménage avec 4,400 livres. Il nous offre aussi les plus curieux détails sur leur intérieur et leur genre de vie, partant sur leur caractère. Dans leur froide indifférence pour ce dont ils parlent, l’aridité de leurs nomenclatures, leur style barbare, les documens d’archives font souvent de ces révélations. Encore faut-il savoir les interpréter ; heureusement, l’inventeur de celui qui nous occupe, Eudore Soulié, lettré autant qu’érudit, n’était pas de ceux qui ajoutent leur propre fatras et leur sécheresse à la sécheresse et au fatras des vieux tabellions. A force d’intelligence et de goût, il a tiré de ces pages froides et mortes un parfait tableau d’intérieur, a digne en son genre, disait Sainte-Beuve, de Mazois ou de Viollet-le-Duc, » digne, pourrait-on ajouter, d’Abraham Bosse ou de Jean Lepautre. Pour ne pas le gâter en le réduisant, il suffira de dire que tout chez les deux époux dénote l’ordre et le soin, par suite l’aisance et le bien-être, et aussi le goût des belles choses faites pour plaire et durer. Dans la grand’chambre, tendue de tapisserie de Rouen, cinq tableaux et une glace de Venise : décorent les murs ; les fauteuils et les chaises, garnis de petit point de Hongrie, sont proprement couverts de leurs « toilettes ; » tous les meubles portent la marque de cette richesse solide et sobre qui caractérise le style Louis XIII. Jusque dans les objets de simple utilité, comme les ustensiles de ménage, on devine le choix d’une ménagère attentive. Les vêtemens sont peu nombreux, car, passant de mode, ils ne doivent pas s’accumuler, et simples, la trop grande recherche dans la mise ne convenant pas à des marchands laborieux. Au contraire, grande abondance de linge, luxe discret et qui ne craint rien du temps. De même pour l’argenterie et les bijoux, qui font une valeur de 2,372 livres. Certains détails, enfin, nous mettent dans la confidence des vertus affectueuses et des sentimens chrétiens de la mère de famille : elle a « un petit coffret couvert de tapisserie, » dans lequel elle conserve le linge baptismal de ses enfans. D’autres nous montrent la bourgeoise éclairée et qui fit : avec la Bible, le livre par excellence, on trouve chez elle un Plutarque, le recueil d’histoires merveilleuses, où les enfans apprennent leurs lettres en s’instruisant de beaux exemples, et « plusieurs autres petits livres, » dont le détail ne nous est malheureusement pas donné.

Tout cela est clair, net, en bon ordre, loyalement mis en évidence par l’époux survivant. Il n’en est pas de même de ce qui va suivre.

L’inventaire touchait à sa fin, il ne restait plus qu’à dépouiller les papiers ; et il n’avait pas encore été question d’argent comptant, bien que, selon l’usage, le bordereau des espèces dût venir aussitôt après la vaisselle précieuse et les bijoux. Se pouvait-il, cependant, qu’un marchand aussi bien dans ses affaires que Jean Poquelin et obligé par son commerce d’avoir un capital disponible, fût aussi dénué de fonds ? Où donc cachait-il les siens ? Leur office terminé à Paris pour les objets mobiliers de la succession, les deux notaires se transportèrent à Saint-Ouen, dans une maison de campagne appartenant au père de Marie Cressé et où les époux Poquelin avaient une chambre. Ils n’y trouvèrent que le simple mobilier des installations de ce genre, avec six boules de buis et un paquet de verges, que Marie Cressé, mère prévoyante, y avait apportés, les boules pour amuser ses enfans, les verges pour les corriger, enfin, un coffre contenant juste assez de linge pour une villégiature de quelques jours. Or, aussitôt après la nomenclature de ces divers objets, on fit sur l’inventaire cette ligne, ajoutée après coup, comme l’indique la différence de l’encre, et suivie de la signature de Jean Poquelin : « En pistoles, écus d’or et douzains, deux mille livres. » Eudore Soulié s’est contenté de noter cette addition, assez singulière cependant, vu l’importance de l’article, et ne s’y est pas autrement arrêté. Plus soupçonneux, Edouard Fournier a voulu s’en rendre compte [6] et, cette fois, malgré ce que sa critique a d’aventureux, malgré la façon très arbitraire dont il mêle et combine, en vue de l’effet, les diverses parties de l’inventaire, son explication ne manque pas de vraisemblance. Poquelin aurait déclaré d’abord qu’il n’avait pas d’argent comptant, puis, notaires et parens refusant de le croire, menacé d’une poursuite en « recelés » qui lui aurait fait perdre toute la somme [7], il aurait ramené son monde à Saint-Ouen et produit les 2,000 livres, cachées au fond du coffre à linge.

Cela jette un jour assez fâcheux sur le caractère du tapissier. La fin de l’inventaire, qui comprend ses titres et papiers, n’est pas pour laisser de lui une meilleure impression. Sur les vingt-cinq créances énumérées, la moitié seulement représente des opérations normales, c’est-à-dire des ventes de meubles. Le reste ne fait aucune mention de marchandises et contient cette vague formule, anormale en l’espèce, puisque l’obligataire est commerçant : « Pour les causes y portées. » On a donc lieu de croire qu’il s’agit là de prêts, voire de prêts à la petite semaine ; car on y trouve de bien petites sommes et dues par de petites gens : ainsi, 24 livres 18 sous, reconnues par un vigneron de Nanterre, 26 livres par un tailleur d’habits, 18 et 14 livres par des inconnus ; tout cela, comme dit le mémoire de maître Simon dans l’Avare, en forme de « bonne et exacte obligation par-devant notaire. » Examinée de près, une de ces créances, souscrite par François de La Haye, « maréchal des salles des filles damoiselles d’honneur de la reine, » rappelle assez bien un article du fameux mémoire. Le signataire déclare devoir la somme de 192 livres « pour les causes contenues ès dites lettres, » et, au des de la pièce, se trouvent deux reçus, l’un de 64 livres, l’autre de 34 livres 4 sous, montrant qu’il s’acquittait par acompte. Le premier de ces reçus porte, en outre, la remise d’une tenture de tapisserie. Ainsi, en admettant qu’il s’agisse d’un prêt, Poquelin aurait donné la somme moitié en espèces, moitié en marchandises, et, son débiteur tardant à le rembourser, il aurait repris sa tenture. Harpagon n’agissait pas autrement, quoiqu’il opérât sur une plus vaste échelle : « Des quinze mille francs qu’on demande, le prêteur ne pourra compter en argent que douze mille livres ; et, pour les mille écus restans, il faudra que l’emprunteur prenne les hardes, nippes, bijoux dont s’ensuit le mémoire, et que ledit prêteur a mis de bonne foi au plus modique prix qu’il lui a été possible. » Ce n’est pas, on le verra, la seule ressemblance qui existe entre Jean Poquelin et Harpagon.


III

Marie Cressé n’avait que trente-quatre ans lorsqu’elle mourut, laissant à son mari quatre enfans en bas âge : trois garçons dont l’aîné avait onze ans et une fille de cinq ans ; deux autres étaient morts avant leur mère. Celui de ces enfans qui devait vivre la plus longue vie, ne dépassa guère la cinquantaine ; deux autres n’arrivèrent pas à trente-six ans. Tous avaient donc reçu de leur mère cette santé délicate que nous connaissons à Molière par le témoignage de ses contemporains, et, si l’on ne regrettera jamais trop la mort prématurée du grand poète, il fut, somme toute, le plus favorisé sous ce rapport des enfans de Marie Cressé. Il faut donc atténuer quelque peu l’ordinaire lamentation funèbre sur les fatigues et les chagrins qui, seuls, auraient causé sa mort. Hâtons-nous d’ajouter qu’il reçut de sa mère autre chose qu’une faible constitution. L’intérieur de Jean Poquelin devait changer beaucoup avec son veuvage : la négligence et le désordre finirent par s’y installer complètement ; plus de propreté, aux deux sens du mot, celui d’autrefois et celui d’aujourd’hui. L’élégance que nous y remarquions tout à l’heure était donc l’œuvre de sa première femme. Or, Molière se montrera plus tard ami du luxe, comme sa mère, plein de recherche et de goût dans sa vie intime, avec cette pointe d’originalité artistique et de curiosité qui se rencontre souvent chez les hommes de lettres. Et, comme il fut d’autre part une âme libérale, un cœur aimant, ce que Jean Poquelin semble n’avoir été à aucun degré, il est légitime, comme la fait Eudore Soulié, de rapporter à Marie Cressé l’honneur d’avoir transmis à son fils ces qualités affectueuses que l’on aime à trouver jointes au génie. Par là se vérifierait une fois de plus cette remarque souvent renouvelée que les grands hommes tiennent surtout de leur mère.

Lorsque Molière perdit la sienne, il était bien jeune pour en conserver un souvenir durable. Il n’y a trace, dans ses œuvres, de cette tendresse rêveuse qu’inspire quelquefois à un poète le souvenir d’une mère trop tôt disparue. Ce sentiment, dira-t-on, est plutôt de notre temps que du sien. D’accord ; mais il est difficile de méconnaître que les mères sont à peu près absentes de son théâtre. Mme de Sotenville, de George Dandin, Mme Jourdain, du Bourgeois gentilhomme, Philaminte, des Femmes savantes, la comtesse d’Escarbagnas ont des enfans qui paraissent dans la pièce, mais elles n’agissent pas en tant que mères ; Mme de Sotenville est surtout une belle-mère, Mme Jourdain une femme révoltée, Philaminte un bel esprit mésallié, Mme d’Escarbagnas une veuve à prétentions. On pourrait, à la rigueur, supprimer leurs enfans sans rien enlever d’essentiel à la peinture de leurs caractères. En revanche, pour quatre pièces où les mères figurent à peu près, que de pièces où elles ne paraissent même pas ! Il semble souvent que le poète se soit arrangé, de parti-pris, pour se passer d’elles. Dans l’Étourdi et le Dépit amoureux, jeunes gens et jeunes filles n’ont que des pères : de même Madelon dans les Précieuses ridicules'. Célie, dans Sganarelle, est abandonnée à la direction morale de la suivante que l’on sait. Isabelle et Léonor, de l’École des maris, ont été élevées par des hommes, et peut-être leur manque-t-il, de ce chef, une fleur de délicatesse et de grâce féminine ; Agnès, de l’École des femmes, est orpheline ; Dorimène, du Mariage forcé, sorte de femme galante près de laquelle un rôle de mère était tout indiqué, vit entre un père et un frère qui. vivent d’elle. Dès la première scène de l’Amour médecin, Sganarelle marque expressément qu’il est veuf et qu’il en est bien aise ; dans le Médecin malgré lui, bien que le père de Lucinde ait eu nourrice un petit-enfant dont il est très fier, il n’est soufflé mot de la mère de Lucinde et du petit enfant. Morte la femme d’Harpagon, morte la mère de Julie dans Monsieur de Pourceaugnac ; veufs enfin Argante et Géronte dans les Fourberies de Scapin. Il semble pourtant que, dans plusieurs de ces pièces, la présence de mères aimables ou désagréables, sympathiques ou ridicules, loin de nuire à l’action, y pouvait introduire un intérêt de plus. Quelle est donc la cause de leur absence ? On ne saurait invoquer le respect de leur titre, ni quelque motif tiré des sujets. Ne serait-ce pas que Molière, homme d’observation et de vérité, s’abstenait de peindre des caractères qu’il ne connaissait point par expérience personnelle, ou encore qu’il ne songeait pas à mettre dans la vie des autres une influence qui s’était à peine exercée dans la sienne ?

Mais, s’il n’y a pas de mère dans ses comédies, il y a ; une marâtre, Béline, du Malade imaginaire, peinte avec une vérité frappante, et mobile dominant de l’action où elle est mêlée. Les commentateurs du poète s’y arrêtent volontiers, la plupart pour faire observer que Molière avait de ses yeux vu, dans la maison paternelle, ce caractère avide et bas, et qu’il s’est plu à le peindre par rancune personnelle. Un an, en effet, après la mort de Marie Cressé, le 30 mai 1633, Jean Poquelin s’était remarié avec une demoiselle Catherine Fleurette. On ne sait rien sur cette seconde femme, sinon qu’elle était fille d’honorable homme Eustache Fleurette, marchand de fer, à ce qu’il semble, et qu’elle eut deux filles, dont l’une se fit religieuse et l’autre survécut peu de jours à sa mère, morte en la mettant au monde, le 12 novembre 1636. Il faut, on l’avouera, quelque fécondité d’imagination pour tirer de ces simples faits tout ce qu’on allègue sur la seconde femme de Jean Poquelin : hypocrisie d’affection envers son mari, dureté de cœur et mauvais traitemens envers les enfans du premier lit. Entre Béline et Catherine Fleurette il n’y a qu’une ressemblance, c’est que l’une et l’autre ont épousé un veuf. Au demeurant, que de différences ! Celle-là, matrone experte et mûre, manœuvre pour évincer de la maison paternelle une grande jeune fille ; celle-ci entre toute jeune dans une maison où il y a quatre petits enfans, mis à l’abri, par leur jeunesse, de tout calcul cupide, et meurt après trois ans de mariage. Même contraste entre Jean Poquelin, qui survivra plus de trente ans à sa seconde femme, robuste et actif jusqu’au dernier jour, et le piteux malade dont la mort est escomptée.

On veut aussi que l’éducation de Molière ait été entravée, de parti-pris, par Catherine Fleurette, et que Jean Poquelin, moitié par bassesse d’âme, moitié par l’influence de sa femme, ne se soit décidé qu’après la mort de la marâtre, et sur les instances de son premier beau-père, à faire donner une éducation complète à son fils. Il n’y a pas ombre de preuves à l’appui de ces suppositions. Tout ce que l’on sait de cette période de la vie de Molière se trouve dans un court passage de Grimarest : « Les parens de Molière l’élevèrent pour être tapissier, et ils le firent recevoir en survivance de la charge du père dans un âge peu avancé. Ils n’épargnèrent aucun soin pour le mettre en état de la bien exercer, ces bonnes gens n’ayant pas de sentimens qui dussent les engager à destiner leur enfant à des occupations plus élevées. De sorte qu’il resta dans la boutique jusqu’à l’âge de quatorze ans, et ils se contentèrent de lui faire apprendre à lire et à écrire pour les besoins de sa profession. » Le premier de ces renseignemens, la survivance de la charge paternelle, se trouvant exact, il n’y a aucun motif pour rejeter le second ; et, en les tenant l’un et l’autre pour vrais, Jean Poquelin aurait rempli envers son fils aîné tous les devoirs d’un bon père de famille. Lorsqu’il obtint cette survivance, au mois de décembre 1637, le futur auteur du Misanthrope n’avait encore que quinze ans ; le génie se révèle-t-il souvent à cet âge, et le père avait-il mieux à faire que de mettre son fils en état de lui succéder un jour dans une charge honorable ? En même temps, il lui faisait donner, sans doute, le genre d’instruction que recevaient alors les fils de moyens bourgeois, celle des écoles paroissiales. Établies en grand nombre et depuis très longtemps auprès des églises, ces écoles étaient fortement organisées et suivaient, au moment où Molière y étudia, un plan d’études dressé, en 1626, par le chantre de Notre-Dame, leur directeur suprême. De huit à onze heures du matin et de deux à cinq heures du soir, les enfans de la paroisse y étudiaient le catéchisme, les bonnes mœurs, la lecture en latin et en français, le calcul, le plain-chant ; on leur apprenait même à « composer du François en latin [8]. » Cette instruction assez complète, comme on le voit, permettait de devenir à la fois « un honnête homme » et un excellent tapissier.

Il faut bien, cependant, que le père Poquelin ait eu bonne espérance de son fils aîné et qu’il ait voulu faire plus que son devoir, car, avant même de lui assurer la survivance de sa charge, dès 1636, il prit le parti de lui faire donner une éducation très au-dessus de sa condition et de l’état auquel il le destinait. Laissons encore parler Grimarest. Molière, dit-il, avait un grand-père qui l’aimait beaucoup et le menait souvent voir la comédie à l’hôtel de Bourgogne, et, comme le tapissier, craignant que ce plaisir ne dissipât son fils, demandait au grand-père, avec un peu d’impatience : « Avez-vous envie d’en faire un comédien ? — Plût à Dieu, répondit le grand-père, qu’il fût aussi bon comédien que Bellerose ! » — Cette réponse, ajoute Grimarest, frappa le jeune homme, et, sans pourtant qu’il eût d’inclination déterminée, elle lui fit naître du dégoût pour la profession de tapissier, s’imaginant que, puisque son grand-père souhaitait qu’il pût être comédien, il pouvait aspirer à quelque chose de plus que le métier de son père. De là tristesse de l’enfant, jusqu’à ce qu’un jour, le père demandant la cause de ces bouderies, « le petit Poquelin ne put tenir contre l’envie qu’il avait de déclarer ses sentimens à son père ; il lui avoua franchement qu’il ne pouvoit s’accommoder de sa profession, mais qu’il lui feroit un sensible plaisir de le faire étudier. » Alors, le grand-père joignant ses instances à celles du fils, le père céda, et fit admettre le jeune homme au collège de Clermont.

Ici encore, à raisonner froidement, il faut bien prendre parti pour Jean Poquelin contre son fils et son beau-père. On peut trouver d’abord qu’avec la composition des spectacles à l’hôtel de Bourgogne, telle que nous la connaissons, y conduire souvent un enfant, c’était lui choisir des distractions fort au-dessus de son âge. Lorsque Gaultier-Garguille, Gros-Guillaume et Turlupin faisaient assaut de plaisanteries obscènes, si l’enfant comprenait, c’était tant pis. pour lui ; s’il ne comprenait pas, à quoi bon lui offrir ce spectacle, et comment répondre à ses inévitables questions ? Quant à l’espoir que son fils deviendrait un Bellerose, on s’expliquerait encore qu’il laissât Poquelin père sans enthousiasme. Il est des vocations hasardeuses auxquelles on cède, mais que l’on évite de provoquer ; et celle du théâtre n’est-elle pas la plus inquiétante de toutes ? Mais tout porte à croire que Grimarest, comme il lui arrive souvent, d’un point de départ exact sera parti pour imaginer une histoire. Il vaut mieux laisser à Jean Poquelin le mérite de s’être décidé sur des preuves d’intelligence précoces données par son fils ; nous n’aurons que trop de mal à penser bientôt du tapissier pour ne pas en dire un peu de bien, lorsque, somme toute, les faits sont à son avantage.


IV

Les collèges ne manquaient pas dans l’ancien Paris ; en choisissant, rue Saint-Jacques, celui de Clermont, où enseignaient les jésuites, Jean Poquelin fut bien inspiré ou bien conseillé. C’était alors le collège à la mode ; il comptait près de deux mille élèves, et les plus grands noms de France y étaient représentés. Cette faveur s’explique par l’enseignement que l’on y donnait, débarrassé des vieilleries scolastiques, accessible aux nouveautés, plus souple et plus rapide que dans les collèges de l’Université. Puisque le tapissier faisait tant que de procurer à son aîné l’éducation d’un fils de famille, il était habile et sage de le mettre dans une maison où il pouvait former d’utiles amitiés et d’où il sortirait plus savant et plus tôt. En cinq ans, semble-t-il, d’octobre 1636 à août 1641 [9], le jeune Poquelin eut terminé ses classes et quitta le collège « fort bon humaniste et encore plus grand philosophe ; » cette dernière qualité grâce à Gassendi, dont il fut, comme on sait, l’élève particulier, en même temps que Chapelle et Hesnaut, Dernier et Cyrano de Bergerac.

On le voit, Jean Poquelin, une fois décidé, n’épargnait rien. La postérité ne lui sera jamais trop reconnaissante de s’être montré vraiment libéral en cette occasion. On peut dire, en effet, que l’éducation ainsi donnée à Molière fut décisive pour la direction de son génie. Même réduit à une éducation élémentaire, le jeune homme se fût fait comédien et auteur comique : le double démon qui l’animait était de ceux dont rien ne comprime l’élan. Mais, supposons un Molière privé de culture classique, ignorant d’Aristophane et de Ménandre, de Plaute et de Térence, uniquement nourri de sève populaire et d’observation : en vertu de ce penchant de nature que déplorait Boileau et qui le ramena toujours vers la farce, nous aurions en un comique de premier ordre, assurément, mais plus gaulois que français, toujours puissant, souvent grossier, et qui eût fait plus de Sganarelles que de Misanthropes. Au contraire, rattaché à la tradition classique, éclairé par ces modèles anciens qu’il étudia si longtemps et de si près, inspiré par eux dans ses chefs-d’œuvre, subissant leur influence jusque dans ses moindres pièces, il devait entrer dans cet admirable concert des trois poètes qui donne au siècle de Louis XIV comme un centre d’éclat et d’unité. Des deux parts du domaine dramatique il prendra l’une, Racine l’autre, et Boileau, leur faisant place nette à tous deux, leur servira, par ses conseils, non-seulement d’auxiliaire, mais de guide. Il faut aussi reconnaître une grande influence à la doctrine philosophique dont Molière s’imprégna par les leçons de Gassendi. Sainte-Beuve l’a dit : Molière fut surtout un épicurien ; il échappa complètement au christianisme. De ce côté-ci, il s’en tenait aux habitudes du temps, observant la convenance sociale par la pratique des devoirs religieux, mais échappant à l’influence du dogme chrétien et de son idée mère, savoir la déchéance de l’homme et le but de l’existence mis en dehors de ce monde. Dans sa morale et sa notion de la vie, il s’en tint à la loi de nature, prenant l’homme et son rôle sur la terre tels que l’expérience les lui montrait, songeant plutôt à observer qu’à corriger, à peindre qu’à blâmer, à rire qu’à s’indigner. Si cette doctrine pèche par l’élévation, si elle est incompatible avec l’âme d’un Bossuet ou d’un Racine, elle ne saurait empêcher le développement du génie comique ; elle sert à expliquer Molière, et Molière lui-même en fit sortir le plein effet.

Les études de son fils terminées au collège de Clermont et dans la maison de Gassendi, Jean Poquelin n’était pas au bout de ses sacrifices : il fallait, selon l’usage du temps, compléter cette éducation : en le faisant graduer en droit. Il n’y manqua pas, nous apprennent les auteurs de la notice de 1682 ; mais, toujours discrets, ils s’en tiennent à la mention du fait. L’auteur d’Elomire hypocondre, Le Boulanger de Chalussay, très hostile à Molière, mais assez bien informé des faits de sa vie, nous en dit plus long. Le père ayant su que,

moyennant finance,
Dans Orléans un âne obtenoit sa licence,

il y mène son fils, lui achète un diplôme, et le fait débuter au barreau.

Mais, de grâce, admirez l’étrange ingratitude :
Au lieu de se donner tout à fait à l’étude
Pour plaire à ce bon père et plaider doctement,
Il ne fut au palais qu’une fois seulement.

Tout cela est assez vraisemblable. Charles Perrault nous a laissé dans ses Mémoires l’amusant récit de la manière dont les écoles d’Orléans conféraient leurs grades, et Grimarest déclare tenir de la famille même du poète qu’il eut le titre d’avocat ; si vraiment Molière déserta le Palais de si bonne heure, il ne fit qu’imiter Corneille et donner l’exemple à Boileau.

Ce n’était pas le compte de Jean Poquelin, et il dut faire grise mine à ce résultat négatif d’une éducation coûteuse. Mais ses déceptions ne taisaient que commencer. Aussitôt débarrassé du collège et des écoles, le jeune homme, revenant à son goût pour le théâtre, fit tout pour exaspérer l’homme prosaïque et sensé, l’esprit a bourgeois » qu’était le tapissier. Puisque, trompant les espérances paternelles, il ne voulait pas être avocat, qu’il embrassât du moins la profession exercée de père en fils dans la famille. L’avocat manqué mit peu d’empressement à redevenir apprenti. Tous les témoignages le montrent dès lors dévoré par la passion des spectacles et la satisfaisant partout où il y trouve matière dans Paris : grands et petits comédiens, italiens et français, tragiques et comiques, bouffons et bateleurs, il les suit et les voit tous ; les grimaces de Scaramouche l’enchantent ; il brigue l’emploi de valet chez deux charlatans du Pont-Neuf, l’Orviétan et Bary. Sur ce dernier engoûment, Chalussay est très précis, et, même en faisant la part d’une satire sans frein, il y a certainement quelque chose de vrai dans le récit qu’il prête à Madeleine Bêjart :

Tu briguas chez Bary le quatrième emploi ;
Bary t’en refusa ; tu t’en plaignis à moi.
Et je me souviens bien qu’en ce temps-là mes frères
T’en gaussoient, l’appelant le mangeur de vipères. Car tu fus si privé de sens et de raison,
Et si persuadé de son contre-poison,
Que tu t’offris à lui pour faire ses épreuves,
Quoi qu’en notre quartier nous connussions les veuves
De six fameux bouffons crevés dans cet emploi.

Le tapissier, cependant, combattait ces escapades par tous les moyens en son pouvoir. L’usage était alors et persista jusqu’à la fin du XVIIIe siècle de compléter l’éducation des jeunes gens en leur faisant passer quelque temps chez un maître écrivain, qui leur apprenait « la perfection de l’écriture, » l’arithmétique, le change des monnaies et la tenue des livres [10]. Pour ceux qui se destinaient au commerce ou à la finance, rien n’était plus pratique ni plus utile. Donc, entre la sortie du collège de Clermont et la licence d’Orléans, ou plutôt après l’échec au barreau, Jean Poquelin remit son fils aux soins d’un maître de ce genre, George Pinel. Outre les connaissances spéciales qu’il en retirerait, le jeune homme, bridé par ce nouvel assujettissement, aurait moins de liberté pour courir de tréteaux en tréteaux. Non-seulement ce nouveau calcul ne réussit pas davantage que les précédens, mais il fut pour le tapissier la cause d’une cruelle mystification. Malgré la gravité de son état, malgré les liens de légitime mariage qui l’unissaient à dame Anne Pernay, maître Pinel semble avoir été une sorte de Scapin, qui finit par se concerter avec le Léandre qu’on lui confiait pour faire jouer à Jean Poquelin le rôle de Cassandre. Suivant une pratique qui n’est pas tout à fait perdue chez certains industriels de l’enseignement, il commença, le 25 juin 1641, par soutirer un emprunt de 172 livres au père de famille, qui n’osa pas refuser, voyant dans ce service rendu une garantie de bons soins et de surveillance. Les bons soins, à vrai dire, ne manquèrent pas à l’élève, car les deux seules pièces que nous ayons de la main de Molière et celles un peu plus nombreuses qu’il a signées, nous le montrent doué d’une fort belle écriture. Quant à la surveillance, elle ne fut pas des plus actives. Vers cette époque, en effet, commençait pour le fils Poquelin, avec les enfans de l’huissier Béjart, férus comme lui de la passion du théâtre, une liaison que la mort seule devait dénouer. Dès lors, le jeune homme était irrévocablement perdu pour sa famille.

Comme nous allons le voir, la confiance du père dans l’écrivain n’en fut pas ébranlée, mais, s’apercevant que la tenue des livres et la calligraphie étaient des contrepoids insuffisans aux instincts de son fils, il résolut de le dépayser. Depuis la fin de janvier 1642, la cour était partie pour le Languedoc et prenait part à la campagne qui devait nous donner Perpignan et le Roussillon. Or, en sa qualité de tapissier du roi, Jean Poquelin était obligé de la rejoindre, son quartier allant d’avril à juin. Usant du droit que lui donnait la survivance dont il avait pourvu son fils, il le fit partir à sa place. Ainsi le jeune homme verrait du pays, vivrait d’une vie nouvelle et peut-être changerait d’idées. Grimarest, et Voltaire après lui, expliquent cette substitution par « le grand âge et l’infirmité » du père : ce prétendu vieillard n’avait en fait que quarante-six ans, et rien ne le montre infirme. Nouvelle déception ajoutée à tant d’autres, le fils revint, son trimestre écoulé, plus porté que jamais aux aventures et préparé par une indépendance de trois mois à la résolution de vivre désormais à sa guise. De plus, il entrait dans ses vingt et un ans, et, quoique ce ne fût pas encore l’âge de la majorité légale, ç’a été de tout temps celui des coups de tête et des émancipations de fait. Aussitôt de retour, il formait, avec ses amis les Béjart et quelques « enfans de famille, » une troupe qui se préparait, en jouant la comédie comme passe-temps, à la jouer bientôt comme profession. Le moment semblait favorable ; les révoltes de la noblesse comprimées ou à peu près, les Français et leurs alliés partout victorieux, la tranquillité renaissante promettaient une de ces périodes de facilité au plaisir qui suivent d’ordinaire les longues agitations. En outre, l’année précédente, le 16 avril 1641, Louis XIII avait rendu une ordonnance dont les « fils de famille » pouvaient se faire un argument ou un prétexte auprès de leurs parens. D’abord, l’édit défendait « à tous comédiens de représenter aucunes actions malhonnêtes, ni d’user d’aucunes paroles lascives ou à double entente. » Ainsi le théâtre se trouvait moralisé. En outre, espérant que, désormais, les comédiens « régleraient tellement les actions du théâtre qu’elles seraient du tout exemptes d’impuretés, » le roi les relevait légalement de la déchéance qui les frappait jusqu’alors : « Nous voulons, disait-il, que leur exercice, qui peut innocemment divertir nos peuples de diverses occupations mauvaises, ne puisse leur être imputé à blâme, ni préjudicier à leur réputation dans le commerce public. »

Le 6 janvier 1643, Jean Poquelin, voyant qu’il ne pouvait plus rien sur les mauvais penchans de son fils, se décidait à lui donner une somme de 630 livres, « tant de ce qui lui pouvoit appartenir de la succession de sa mère qu’en avancement d’hoirie de son père. » De son côté, le fils « prioit et requérait » son père « de faire pourvoir de la charge de tapissier du roi, dont il avoit la survivance, tel autre de ses enfans qu’il lui plairait » et abandonnait tout droit sur cette charge. Le 30 juin suivant, le jeune Poquelin signait l’acte de société d’une troupe qui prenait le nom d’Illustre Théâtre, avec ses amis les Béjart, plusieurs fils de bonne bourgeoisie, et, surprenant camarade, George Pinel, son maître écrivain.

Avec celui-ci nous entrons en pleine comédie italienne, et voici comment la pièce put se dérouler. Entre le 6 janvier et le 30 juin, Jean Poquelin n’avait pas renoncé à tout espoir de ramener son fils ; c’est un contemporain, Charles Perrault, qui nous l’apprend : « Il le fit solliciter, dit-il, par tout ce qu’il avoit d’amis, de quitter cette pensée (de se faire comédien), promettant, s’il vouloit revenir chez lui, de lui acheter une charge telle qu’il la souhaiteroit, pourvu qu’elle n’excédât pas ses forces. Ni les prières, ni les remontrances soutenues de ces promesses, ne purent rien sur son esprit. » Le père se résolut enfin à lui envoyer un maître, dont Perrault ignore le nom, mais que nous savons être Pinel. Débiteur du tapissier, le maître écrivain accepta avec empressement, et, s’il faut en croire Perrault, commença par s’acquitter de sa mission en conscience ; il harangua du mieux qu’il put son ancien élève. Mais le résultat de l’ambassade fut tout différent de ce qu’espérait le père Poquelin : « Bien loin que le maître lui persuadât de quitter la profession de comédien, le jeune Molière lui persuada d’embrasser la même profession et d’être le docteur de leur comédie, lui ayant représenté que le peu de latin qu’il savoit le rendoit capable d’en bien faire le personnage, et que la vie qu’il mèneroit seroit plus agréable que celle d’un homme qui tient des pensionnaires. » C’est, on le voit, le contrepied de la fable de La Fontaine, le Loup et le Chien.

Une fois engagé comme pédant, Pinel signe l’acte du 30 juin. Mais il se garde bien de dire ce qui s’est passé à Jean Poquelin, qui l’eût chassé avec indignation. De connivence avec son élève devenu son camarade, il amuse le père par des inventions que l’on devine : il n’a pas réussi du premier coup, mais il reviendra à la charge et sera plus heureux. Entre temps, l’Illustre Théâtre jette les yeux, pour y faire ses débuts publics, sur une salle de la porte de Nesle, le Jeu de paume des métayers. Mais le prix annuel de location étant de 1,900 livres, il faut, selon l’usage, en payer le douzième, c’est-à-dire près de 160 livres, avant d’entrer en jouissance. Quel bon tour si l’on pouvait soutirer cette somme au tapissier ! Pinel est donc dépêché vers le bonhomme, qui se défie de tout le monde, sauf du maître écrivain, et, sous un beau prétexte, comme la nécessité pour le fils d’acquitter quelques dettes avant de rentrer au bercail, ou simplement un nouvel emprunt consenti à lui, Pinel, en reconnaissance du service rendu, le pédant obtient du tapissier, le 1er août, la somme de 200 livres, tout comme, dans les Fourberies de Scapin, Scapin soutire à Géronte, sous prétexte d’arracher Léandre aux mains du Turc, les 500 écus nécessaires pour acheter Zerbinette. Il revient alors, tout fier, porter la somme à Molière, et, rien ne s’opposant plus à la conclusion du bail, celui-ci est signé le 12 septembre suivant.

Telle semble l’explication : la plus simple des relations que les papiers de Jean Poquelin nous révèlent entre Pinel et lui, et de l’entrée de l’écrivain dans l’Illustre Théâtre. Quant à la conjecture, récemment indiquée [11], d’après laquelle Jean Poquelin, au lieu de résister aux projets de ses fils, les aurait favorisés par l’entremise de Pinel, elle est en opposition complète avec le témoignage des anciens biographes de Molière, les actes authentiques sur les relations du père et du fils, et aussi la rancune persistante de celui-ci après les débuts de celui-là. Si le tapissier eût désarmé, il eût été vraiment de trop bonne composition.


V

Et, en effet, il ne désarma pas » Durant les quatre années qui vont suivre et qui comprennent la carrière accidentée de l’Illustre Théâtre, Molière aurait en grand besoin du secours paternel ; or, ce secours lui fit absolument défaut. Dès le milieu de 1644, les comédiens associés sont obligés d’emprunter 1,100 livres à messire Louis Baulot, maître d’hôtel du roi, par l’intermédiaire d’une sorte d’homme de paille, le sieur François Pommier ; et c’est pour eux le point de départ d’une série d’opérations désastreuses : les deux compères s’entendent pour leur faire payer très cher des services usuraires. Le 17 décembre suivant, second emprunt, de 1,700 livres, cette fois, aux mêmes prêteurs ; puis la troupe se transporte des fossés de Nesle au port Saint-Paul. Sa détresse ne fait que croître et elle en vient aux derniers expédiens, à l’emprunt sur gages : le 31 mars 1645, Molière « reconnoit et confesse volontairement que Jeanne Levé, marchande publique, lui a fait prêt de la sommé de 291 livres tournois, pour nantissement et sûreté de laquelle il lui a déposé deux rubans en broderie or et argent ; » et comme à l’échéance la vente du nantissement ne couvre pas le montant du prêt, le 20 juin Jeanne Levé obtient sentence contre son débiteur. Voilà Molière aux griffes des créanciers. Le 2 août, nous le trouvons emprisonné au Châtelet pour dette de 143 livres envers Antoine Fausser, marchand chandelier ; il demande sa liberté sous caution juratoire, mais Pommier intervient et réclame à son profit le maintien de l’écrou. Le prisonnier s’arrange avec celui-ci et va sortir, lorsque un second fournisseur se présente, le linger Dubourg, qui a obtenu, lui aussi, décret de prise de corps pour non-paiement de 155 livres. Si Jean Poquelin eût conservé pour son fils la moindre bienveillance, c’était, ou jamais, le moment de le secourir : il ne bouge pas, et c’est un brave homme, Léonard Aubry, paveur des bâtimens du roi, qui rend la liberté à Molière en le cautionnant de 320 livres. Il faut arriver jusqu’au 24 décembre 1646, dix-sept mois après, au moment où l’Illustre Théâtre abandonne Paris, pour voir Jean Poquelin intervenir dans les affaires de son fils : à cette époque, il consent, non pas à rembourser Aubry, mais à garantir le paiement de la dette ; et il prend trois ans pour la couvrir : c’est seulement le 1er juin 1649 qu’il retire d’Aubry quittance définitive. On remarquera qu’à cette date Molière avait atteint la majorité légale et qu’il pouvait faire valoir ses droits sur la succession de sa mère. Ce fut probablement la considération qui décida le tapissier à s’exécuter, crainte d’une mise en demeure plus sérieuse ; le 4 août de la même année, il faisait un nouveau sacrifice et payait 125 livres sur la créance Pommier.

En tout, Jean Poquelin n’avait donné à son fils que 1,075 livres, et la part du jeune homme sur la succession maternelle s’élevait au moins à 5,000. Bien souvent, entre 1647 et 1650, tandis qu’il courait la province avec ces alternatives de bons et de mauvais jours qui étaient la vie des comédiens errans, le jeune chef de troupe dut écrire à Paris et solliciter quelque argent. Il n’obtint, au total, que 890 livres, péniblement arrachées, et par petites sommes ; encore son père eut-il soin de lui en faire signer une reconnaissance, le 14 avril 1651 : à ce moment Molière était à Paris, pour les besoins de son théâtre, sans doute, car c’était l’époque de l’année où se faisaient les engagemens de comédiens. Depuis lors, jusqu’à son retour définitif en 1658, il ne demanda plus rien : la fortune commençait à lui venir, grâce à de fructueuses campagnes théâtrales et à la protection du prince de Conti. Ainsi le père et le fils suivaient chacun leur voie, l’un continuant son métier, l’autre se préparant à écrire des chefs-d’œuvre par la pratique de son art et l’épreuve de la vie.

Si ce fut pour Molière l’époque la plus pénible de sa vie, malgré le succès final, ce fut, en revanche, celle de la plus grande prospérité commerciale de Jean Poquelin ; prospérité obtenue par tous les moyens, grands et petits, licites et illicites, où le tapissier se montre marchand avisé, mais âpre au gain et dur à ses débiteurs. Tapissier du roi depuis 1633, nous le voyons, en 1647, « juré et garde de la communauté des marchands tapissiers de Paris, » et il figure, à cette date, parmi les experts chargés de dresser l’inventaire d’une partie du mobilier royal [12] ; ce qui prouve à la fois l’estime que ses confrères faisaient de lui, et combien sa capacité professionnelle était appréciée à la cour. Sa clientèle se recrute parmi les personnes les plus considérables de la noblesse, et, dans ses comptes, figurent le duc de Cossé-Brissac, le baron de La Ferté, la maréchale de la Meilleraie, le marquis de la Porte, quelques-uns pour de grosses sommes. A vrai dire, il ne donne pas ses marchandises : comme Argan avec son apothicaire, M. de Cossé l’oblige à modérer ses parties. Il sert aussi la haute bourgeoisie ; ainsi M. Godefroy, trésorier général de l’artillerie, qui a chez lui un compte de 2,600 livres. Et lorsque ces riches cliens, assez lents à s’acquitter, semble-t-il, se mettent par trop en retard, il obtient sentence contre eux aux requêtes du Palais ou au Châtelet. En même temps, il continue à exercer le métier de prêteur d’argent, tantôt pour de grosses sommes, avec des officiers de la cour, comme Gilles Chussac, « premier valet des pages de la chambre du roi, » qui lui doit près de 2,000 livres, des gentilshommes comme messire Joachim de Lisle, sieur d’Andresy, qui lui en doit 560, tantôt avec de petites gens auxquels il fait signer par-devant notaire des obligations de tout chiffre, depuis 78 livres jusqu’à 13 livres. Contre eux aussi il met en mouvement juges et commissaires, sergens et huissiers, et il épuise les moyens de droit : commandement, sentence et saisie. D’autre part, il a le goût de la propriété immobilière, propriété solide et sûre, qui pose un homme et montre sa richesse à tous. Avec la dot de sa seconde femme, il avait acheté, en 1633, une maison aux petits piliers des Halles, devant le pilori, à l’image Saint-Christophe. En 1649, il obtient, de sa sœur, Jeanne Poquelin, veuve de Toussaint Perrier, marchand, donation des immeubles qu’elle possède, savoir : une maison rue de la Lingerie, « où pend pour enseigne la Véronique, » — c’est la maison de famille des Poquelin, celle de Jean Ier, — et deux loges et demie à la foire Saint-Germain ; le tout, à la simple condition, pour le frère, de loger, nourrir et entretenir sa sœur [13].

En 1654, il atteint ses cinquante-huit ans et, sa fortune faite, songe à se retirer des affaires. Il prend alors avec ses enfans des arrangemens où il se montre semblable à lui-même, c’est-à-dire très serré. De ses deux mariages il lui restait en tout quatre enfans, Molière, dont il n’avait plus à s’occuper, son second fils Jean et deux filles, Marie-Madeleine du premier lit, Catherine du second. Il avait marié, en 1651, Marie-Madeleine à son confrère et voisin, André Boudet, établi sous les piliers de la Tonnellerie, au Soleil d’or, un fort brave homme et très accommodant. Il aurait dû donner en dot à sa fille les 5,000 livres qui lui revenaient sur la succession maternelle : il se contenta d’en donner 3,200. Restait à pourvoir son fils et son autre fille. Avec Jean, il se tira d’affaire en lui cédant, par contrat du 14 septembre 1654, son fonds de commerce et le bail de sa maison des Halles, qu’il occupait lui-même depuis la Saint-Jean de 1643 [14]. Le fonds était évalué à 5,218 livres ; sur cette somme, Poquelin père tenait son fils quitte de 5,000 livres, « en conséquence de quoi le sieur Poquelin fils ne pourra demander aucun compte ni partage des biens de la succession de sa mère, mais en laissera jouir son père sa vie durant. » Ainsi, non-seulement Poquelin père se défaisait de ses marchandises à un bon prix, mais il se préservait, en ce qui concernait son second fils, de toute réclamation sur ses comptes de tutelle et sur la succession de Marie Cressé. Pour la maison, qui lui avait coûté 8,500 livres, il la louait 500 et il faisait insérer dans ce bail avantageux la clause suivante : « Le bailleur fait réserve, pour son logement, de la chambre au second étage sur le devant de ladite maison, jusqu’à ce que le preneur soit pourvu par mariage, lors duquel il la délaissera à son fils, lequel réciproquement sera tenu de livrer à son père une autre chambre telle qu’il plaira à icelui son dit père choisir et retenir sur le devant de ladite maison. » Ce n’est pas tout ; Poquelin père, s’assurant une autre commodité pour lui-même, impose une servitude fort gênante à son fils : « Le bailleur se réserve encore la communauté de la cuisine et du grenier de ladite maison, ensemble le passage libre pour lui et les siens par la boutique d’icelle. » Ainsi Jean Poquelin ne dépendra de personne dans cette maison, qui n’est plus sienne, et tout le monde y dépendra de lui. C’est l’idéal de l’indépendance.

Pour Catherine, le débarras fut encore plus facile et plus complet. Jean Poquelin en fit une religieuse et, comme avec son fils, il eut soin de se préserver pour l’avenir de toute réclamation. Catherine avait des droits sur la maison des Halles, achetée, comme on l’a vu, avec la dot de sa mère. Donc, le 15 janvier 1655, Poquelin père réunissait cinq membres de la famille Fleurette, oncles, tante et aïeule de sa fille, et leur exposait que, Catherine étant sur le point de prononcer ses vœux aux Visitandines de Montargis, il se déclarait prêt à lui payer une dot de 5,000 livres, pourvu que la maison « lui demeurât et appartînt pour en faire et disposer ainsi qu’il aviserait, et qu’ils lui en fissent cession, transport et délaissement, sans aucune garantie que ce fût. » La maison avait coûté 8,500 livres ; si donc, comme il est probable, cette somme avait été fournie tout entière par la dot de Catherine Fleurette, c’est 3,500 livres que gagnait Jean Poquelin. Harpagon ne s’y fût pas pris autrement s’il eût placé sa fille Élise dans un « bon cul de couvent. »

Il ne restait plus à Poquelin, pour être libre de toute préoccupation de famille, qu’à marier son fils. Tel que nous connaissons le bonhomme, il devait rechercher avant tout les avantages solides. La belle-fille qu’il trouva, Marie Maillard, réunissait tout ce que peut souhaiter un beau-père à l’esprit positif : elle était orpheline, mineure, et sa dot, bien nette en argent comptant ou solidement établie en bonnes créances, s’élevait à 11,500 livres. Ce n’était rien moins, à vrai dire, qu’une a femme-docteur : » elle déclare dans le contrat de mariage ne savoir écrire ni signer ; mais Jean Poquelin devait être de ceux qui pensent qu’une femme « en sait toujours assez. » Malgré cette ignorance, Marie Maillard appartenait à une très bonne famille bourgeoise : cousine d’un tapissier, elle a pour tuteur un commis au greffe de la chambre des comptes, et elle est assistée, comme amis, d’un prélat, Charles Bourlon, évêque de Césarée et coadjuteur de Soissons, d’un conseiller au parlement, d’un conseiller-maître en la chambre des comptes, d’un conseiller-greffier en chef au Châtelet ; toutes gens qui formaient pour son mari un riche appoint de clientèle. Quelle joie pour le vieux tapissier ! Si son fils aîné avait trompé ses espérances, comme le second le dédommageait ! Il voulut lui marquer sa joie par un beau cadeau de noces. Jusqu’alors, il n’avait pas usé du renoncement de Molière à la survivance paternelle comme tapissier du roi, espérant peut-être qu’après un temps de misère et d’erreurs, le fils aîné, l’enfant prodigue, lui reviendrait repentant et corrigé. Aussitôt après le mariage de Jean, il le faisait pourvoir de cette survivance. Du reste, pour s’occuper et se garder de l’ennui, il se réservait de remplir les fonctions de son emploi tant qu’il en aurait la force. Nous le voyons, en effet, le 24 janvier 1658, formant avec ses confrères, les trois autres tapissiers de la cour, un contrat d’association de quatre années pour la fourniture des « marchandises et ouvrages de leur vacation, » et exercer jusqu’à sa mort : en 1662, en effet, un état du trésor porte une somme de 300 livres attribuée « aux nommés Poquelin et de Nauroy, tapissiers du roi ; » en 1604, il figure encore, avec le même Nauroy, sur un état des Menus-Plaisirs.

On croirait que, par cette suite d’habiles opérations, Jean Poquelin se serait ménagé, avec une aisance honnête, la paix et l’agrément de ses vieux jours. Il n’en fut rien ; la partie la plus troublée de sa carrière commence ; les années qui lui restent à vivre seront remplies de revers et de chagrins, et, s’il ne finit pas dans une véritable misère, il le dut, — étrange démenti de ses prévisions, — au fils sur lequel il ne comptait plus, à celui dont il venait de faire le sacrifice et le deuil, à Molière.


VI

Près de douze ans s’étaient écoulés depuis que le directeur de l’Illustre Théâtre avait quitté Paris, et ses affaires s’étaient grandement améliorées avec le temps. D’abord, il était devenu assez riche pour n’avoir plus à solliciter les secours de son père. De ce chef, les préventions de Jean Poquelin durent s’atténuer quelque peu : pour un homme tel que le tapissier, celui qui gagne de l’argent, de quelque manière que ce soit, mérite considération. En outre, le bruit des succès de Molière avait dû venir jusqu’à Paris ; on savait qu’il avait été accueilli à la cour d’un prince du sang, qu’il avait été jugé digne d’amuser les loisirs des états de Languedoc, enfin qu’il avait composé deux grandes comédies en vers : l’Étourdi et le Dépit amoureux. N’était-ce pas de nature à faire mollir la rancune paternelle ? Une remarque facile à faire de nos jours, c’est que le théâtre et la littérature sont deux professions très redoutées par la prudente sagesse des familles ; si la vocation y pousse un des leurs, elles opposent une résistance des plus longues à désarmer. Mais que l’enfant, devenu littérateur ou comédien en dépit d’elles, arrive au succès, leur attitude change du tout au tout. Vite elles se rapprochent de lui et se parent de sa gloire naissante. Je ne crois pas que les Parisiens d’autrefois aient beaucoup différé sous ce rapport des Parisiens d’aujourd’hui. A preuve Boileau, renié d’abord par tout ce qu’il y a de greffiers dans sa famille, revendiqué par eux dès que ses vers commencent à bruire par la ville. Il en fut de même pour Molière ; les preuves abondent d’une réconciliation complète du poète-comédien avec sa famille.

En voici une, la plus curieuse et la première à la fois, révélée par une découverte toute récente [15]. Depuis le mois d’avril 1658, Molière était à Rouen, préparant son retour définitif à Paris ; il faisait, dans cette dernière ville, des voyages secrets pour obtenir la protection de Monsieur et ne pas éveiller l’attention des comédiens de l’Hôtel de Bourgogne et du Marais. Non-seulement, il revit alors son père, mais il rentra si bien en grâce auprès de lui que Jean Poquelin lui permit de faire élection de domicile en sa maison pour les actes et contrats provoqués par la future installation parisienne de la troupe. Molière ne pouvait prévoir à ce moment que la protection royale lui donnerait, aussitôt arrivé, la salle du Petit-Bourbon ; aussi négociait-il la location d’un théâtre. Le 12 juillet, sa femme d’affaires, Madeleine Béjart, obtenait à Rouen, du comte de Talhouet, la cession de bail du jeu de paume des Marais, à Paris, avec tout le matériel de théâtre qu’il contenait, et elle faisait élection de domicile « en la maison de M. Poquelin, tapissier, valet de chambre du roi, demeurant sous les Halles, paroisse de Saint-Eustache, pour audit lieu être faits tous exploits et diligences de justice nécessaires. » Bien plus, entre 1660 et 1664, Molière ayant de grosses dépenses à faire pour s’installer, Jean Poquelin paya pour lui diverses sommes s’élevant à un total de 1,512 livres. Les papiers contenant le détail de ces paiemens figurent dans l’inventaire après décès de Poquelin père avec cette mention : « J’ai déboursé pour monsieur Molière tous les articles y écrits. » E. Soulié, qui ne connaissait pas le contrat de Rouen, a tiré de cette formule une induction contestable. D’après lui, « monsieur Molière » serait l’expression d’une ironie amère à l’égard de ce fils comédien, déguisé sous un sobriquet de théâtre. J’y verrais plutôt une marque de respect pour un nom déjà illustre, salué par Boileau, acclamé par le public, le nom d’un homme protégé par le roi et qui vient de signer : « J.-B. P. Molière » trois épîtres dédicatoires : l’une, en tête de l’École des maris, à Monsieur ; l’autre, en tête des Fâcheux, au roi ; la troisième, en tête de l’École des femmes, à Madame. Le poète est, du reste, en relations suivies avec sa famille et fait avec elles échange de bons offices. En 1659, il est parrain de son neveu Jean-Baptiste, fils de son frère Jean et de Marie Maillard ; en 1662, Jean Poquelin et Boudet l’assistent à son mariage avec Armande Béjart ; en 1663, il tient sur les fonts une fille de sa sœur Madeleine et de Boudet, et les Poquelins sont très fiers de ce dernier parrainage : s’ils ne font pas mettre sur l’acte de baptême le titre de comédien de Monsieur, l’église ne voyant pas de très bon œil cette sorte de qualité, ils donnent au parrain une série de titres qu’il n’avait jamais prise aussi complète : « Jean-Baptiste Poquelin, écuyer, sieur de Molière. » La gloire, la faveur et la fortune du poète grandissant chaque année, ces bonnes relations ne purent que devenir de plus en plus étroites. Aussi n’hésité-je pas à ranger parmi les fables l’anecdote d’après laquelle Molière aurait inutilement offert à sa famille l’entrée gratuite de son théâtre : il est sans exemple que des Parisiens aient refusé des billets de faveur. Enfin, la parfaite délicatesse de procédés dont il fit preuve envers son père dut achever, s’il en était besoin, de ramener le vieillard, d’autant plus touché de ces marques d’affection qu’il se trouvait plus isolé d’autre part et plus maltraité par la fortune. D’abord, en 1660, Jean Poquelin perdait son second fils, l’époux de Marie Maillard ; cinq ans plus tard, Madeleine Poquelin, la femme de Boudet, mourait à son tour et cette perte coïncidait pour Jean Poquelin avec les revers de fortune les plus rapides et les plus complets. Peut-être faut-il voir le point de départ de ceux-ci dans l’accord conclu, en 1658, entre les tapissiers du roi. Un proverbe dit que lorsqu’il n’y a pas lieu de foin au râtelier, les chevaux se battent ; on peut dire aussi que, lorsque des associés plaident entre eux, c’est que l’association donne de mauvais résultats ; or, en 1664, nous trouvons Poquelin père en procès avec un des signataires de l’accord. La mort de sa fille fut pour lui la cause indirecte d’opérations encore plus désastreuses. Il semble que Boudet, très affligé de la perte de sa femme, ait voulu se dépayser ; il fit donc un voyage de deux ans, et, pendant son absence, il laissa le soin de son commerce à son beau-père, qui alla s’établir rue Comtesse-d’Artois, à quelques pas de son domicile habituel. Lorsqu’il revint et régla ses comptes avec le beau-père, il se vit en face d’une situation désastreuse. Non-seulement la gestion de Jean Poquelin n’avait donné aucun bénéfice, mais encore elle avait absorbé les 1,800 livres qu’il devait toujours à Boudet sur la dot de sa femme et Boudet se trouvait débiteur envers lui de 1,359 livres, qu’il paya sans objection. Boudet était un brave homme, ai-je dit, et toutes ses relations avec la famille où il était entré le laissent voir affectueux et serviable. Mais, en l’espèce, il se montra singulièrement accommodant ; il faut, ou bien que Poquelin père, avant de commencer sa gestion, ait stipulé à son profit des conditions léonines auxquelles Boudet aurait souscrit de bonne grâce, ou bien qu’il ait lui-même éprouvé de grosses pertes, et Boudet se serait montré encore plus généreux en le couvrant dans la mesure du possible. J’inclinerais plutôt vers cette seconde hypothèse, car, vers la même époque, Jean Poquelin reçut de son fils les mêmes bons offices que de son gendre : l’examen de l’inventaire fait après sa mort révèle que, depuis 1664, Molière lui avait remboursé le total des sommes qu’il avait précédemment reçues, c’est-à-dire 3,477 livres, et cela sans lui demander aucun reçu, sans faire valoir que, loin d’être le débiteur de son père, il en était, au contraire, le créancier pour 1,532 liv., son frère et sa sœur ayant reçu 5,000 livres sur la succession paternelle et lui n’ayant obtenu que des avances partielles. Tant de désintéressement sortait si fort des communs usages que, lorsque, au moment de l’inventaire, Molière déclara que cette somme de 3,477 livres avait été par lui remise à son père, Boudet et Marie Maillard refusèrent un moment de le croire, « n’y ayant aucune apparence, disaient-ils, qu’une somme baillée par un père à son fils, pour les causes, énoncées, se rende et rapporte par ledit fils à son père. » Mais bientôt, sur les explications données, le relevé des déboursés de Jean Poquelin « pour monsieur Molière » fut, du consentement mutuel des parties, lacéré comme nul.

Ce ne fut pas le seul bon office du fils enrichi envers son père devenu besogneux. La maison que Jean Poquelin avait achetée, en 1633, aux piliers des Halles, était fort vieille et délabrée. Avec la passion ordinaire des vieillards pour les bâtimens, son propriétaire songeait à la reconstruire ; mais, ruiné par ses affaires avec Boudet, il eût été hors d’état de faire la dépense, si un prêteur généreux ne fût venu à son secours. Ce prêteur ne fut autre que Molière, et il s’y prit, pour obliger son père, d’une manière détournée, à la fois très délicate et très habile, par l’entremise de son ami le physicien Rohault. Par actes des 31 août et 24 décembre 1668, Rohault prêtait 10,000 liv. à Poquelin père, à 500 livres d’intérêt, « déclarant ledit sieur Poquelin que ladite somme est pour employer à la réédification qu’il fait faire à journées d’ouvriers de ladite maison sous les piliers des Halles, lequel emploi il promet faire, et, par les quittances qu’il retirera des ouvriers qui travailleront à ladite réédification, déclarer que les deniers qui leur seront payés proviendront du présent contrat, afin que ledit sieur acquéreur soit et demeure subrogé aux droits, privilèges et hypothèques desdits ouvriers. » Par deux autres actes passés le même jour par-devant les mêmes notaires, Rohault déclarait que la rente constituée par Jean Poquelin « était due et appartenoit à Jean-Baptiste Poquelin de Molière, auquel il n’avait fait que prêter son nom. » Les biographes de Molière apprécient ce double contrat de manière très différente : les uns, avec Soulié, y voient un acte de piété filiale ; les autres un placement avantageux et entouré de garanties habilement prises, car le débiteur était obligé d’employer le prêt à la constitution du gage ; et, s’il ne remplissait pas ses engagemens, le créancier, grâce à l’entremise de Rohault, aurait en recours contre l’intermédiaire [16]. La lecture attentive des pièces confirme pleinement la manière de voir de Soulié. Si Molière employa Rohault, c’est qu’il pouvait de la sorte protéger Jean Poquelin contre lui-même en l’obligeant à ne pas gaspiller la somme prêtée. En effet, le tapissier avait fort mal administré ses affaires, et il y avait là de quoi mettre en défiance. Ne chercherait-il pas, malgré sa vieillesse, à prendre une revanche et n’emploierait-il pas à quelque spéculation hasardeuse l’argent mis à sa disposition ? Directement obligé par son fils, il en eût sans doute pris à son aise ; tenu par le contrat signé avec Rohault, il emploierait utilement le montant du prêt. Quant à la prétendue garantie de Rohault, Molière, s’il s’en fût assuré, eût agi d’une manière par trop perfide envers un ami complaisant. Mais il est dit, dans les actes passés entre Rohault et lui, que Rohault opère « sans aucune garantie, restitution de deniers, ni recours quelconque, en quelque manière que ce puisse être. » Pour les autres garanties, Molière les négligea : les quittances des ouvriers restèrent entre les mains de Jean Poquelin, et il ne paraît pas que le père ait rien payé de la rente promise, quoique le premier terme fût échu lorsqu’il mourut, à l’âge de soixante-seize ans, le 25 février 1669.

Triste mort après une triste vieillesse. Survivant à ses deux femmes et à tous ses enfans, sauf un, ruiné après avoir été riche, Jean Poquelin rendait le dernier soupir dans sa maison à peine reconstruite au milieu du désordre qui s’introduit si vite partout où les femmes sont absentes. Ce n’était, en effet, chez lui qu’incurie et abandon, et quel contraste offre l’inventaire fait après sa mort avec celui qui avait suivi son premier veuvage ! Ce qui regarde l’homme et ce qui regarde le commerçant, — car il continua jusqu’au bout, sinon à vendre, du moins à brocanter, — porte la même marque de négligence. Plus de luxe dans les vêtemens, le linge et les ustensiles de ménage : quelques misérables nippes que les notaires ne se donnent pas la peine de décrire en détail et qu’ils déclarent « telles quelles, » c’est-à-dire en fort mauvais état, du linge grossier et dépareillé, de « méchans caleçons » confondus avec des torchons, et, parmi les rabais, « un petit manteau d’enfant, » touchante relique peut-être qui dénoterait, dans la sèche et rude nature du vieillard, un coin de sensibilité, le regret persistant chez l’aïeul d’un petit-fils perdu en bas âge. Comme bijoux, « une vieille montre en cuivre doré, » comme argenterie, « six fourchettes, six cuillères et une tasse. » Puis un fatras de marchandises d’occasion ou de rebut, des sièges plians et des fauteuils « tels quels, » de « méchantes formes, » une quantité de petits morceaux de tapisserie, de la vieille frange, de la ferraille, enfin vingt-cinq tableaux représentant des sujets de sainteté, sauf quatre qui figurent « une Vénus, des têtes de femme et une dame. » La valeur de tout cela n’atteint pas 2,000 livres, et, cependant, avec 870 livres en argent comptant, — le reste, sans doute, des 10,000 livres prêtées par Molière, — avec un fatras de créances, qui font un total d’environ 8,000 livres, mais dont la plupart sont bien anciennes pour être aisément recouvrables, c’est toute la succession de l’homme qui, à un moment de sa carrière, avait possédé au moins 25,000 livres, c’est-à-dire 120,000 francs de notre monnaie et qui meurt endetté de 10,000 livres sur une maison achetée 8,500. Il semble assister à l’inventaire après décès d’Harpagon, mais d’un Harpagon auquel on aurait vraiment volé sa cassette.


VII

Tel quel, néanmoins, cet inventaire est pour nous d’un grand prix, grâce à l’énumération détaillée qui le termine de papiers de tout genre, personnels ou d’affaires, de commerce ou d’intérêt privé. Bien que ces papiers n’embrassent pas, il s’en faut de beaucoup, toute l’existence de Jean Poquelin, ils abondent en renseignemens sur le caractère de l’homme ; c’est de leur simple rapprochement que j’ai pu extraire la plus grande partie des renseignemens qui précèdent. Est-il besoin de résumer l’impression qui s’en dégage ? Le lecteur qui m’aura suivi jusqu’ici a son opinion faite et je n’y saurais guère ajouter ; mais je voudrais, en finissant, préciser deux considérations qui regardent Molière, puisque c’est par Molière seul que Jean Poquelin a quelque intérêt pour nous. J’estime donc que celui-ci a plus ou moins inspiré tous les types de pères créés par celui-là, et aussi que le poète a subi dans ses œuvres l’influence profonde du milieu où il fut élevé.

La comédie de Molière n’est pas une école de respect pour les jeunes gens ; les pères y sont fort maltraités. Sans doute, il faut prendre le théâtre comique pour ce qu’il est, et l’on ne saurait apprécier de la même manière les deux grandes catégories entre lesquelles se répartissent les pièces de Molière, c’est-à-dire les farces et les comédies d’observation. Toutefois, même dans les farces de Molière, il y a toujours un fond sérieux. Que les pères mis en scène soient de simples Cassandres ou des types pris sur le vif, que les fils appartiennent à la famille du beau Léandre ou à celle des êtres vivans, le poète a mis dans les uns et les autres beaucoup de son expérience et de ses sentimens. Or, entre ces pères et ces enfans, mêlés à des intrigues bouffonnes ou à des actions sérieuses, il y a peu d’affection réciproque ; leur manière d’être ressemble même beaucoup à une guerre déclarée. On comprend qu’au début de sa carrière, tandis que, dans l’ivresse de la liberté conquise, Molière exerçait son génie en développant des canevas italiens, il ne vit encore dans les rôles de père que l’autorité gênante, l’obstacle éternel aux plaisirs de la jeunesse, et qu’il les montrât tels qu’il avait vu le sien : grondeurs, maussades, aimant l’argent par-dessus tout. Mais, en avançant dans sa carrière, le type primitif change peu. Si, dans l’Amour médecin, Sganarelle offre plus de vérité et moins de convenu, les traits essentiels de cet autre « penard chagrin » rappellent assez bien Pandolfe et Anselme, Polidore et Albert. Sganarelle est crédule et méfiant, systématique et sensé, plein de confiance en lui-même et facile à duper, avare, égoïste ; il veut garder pour lui sa fille et son argent ; ici encore, je ne serais pas étonné que le fils Poquelin ait vu dans son père un peu de tout cela. Peut-être même, lorsque le démon du théâtre se mit à hanter le jeune homme, y eut-il entre son père et lui des scènes semblables à celle de Lucinde et de Sganarelle, lorsque celui-ci, voyant sa fille triste et entêtée dans le mutisme, lui propose tout ce qui peut lui faire plaisir, sauf le mariage, dont elle a envie ; de même, Poquelin père proposait tout à son fils, sauf le théâtre où il voulait monter. Peut-être enfin y eut-il chez le tapissier désespéré la plaisante consultation de compères et de voisins que nous voyons chez le père de Lucinde. Géronte, du Médecin malgré lui, est une autre variété de père bourgeois, que Molière put avoir sous les yeux dans sa propre famille. Ici, avec une naïveté de vieil enfant, plein d’une admiration béate pour la science grotesque étalée devant lui, reparaît le respect ingénu de l’argent et le revirement soudain des résolutions dès que le dieu Plutus entre en scène. Géronte repoussait Léandre : « Monsieur, lui dit-il, dès qu’il le sait riche, votre vertu m’est tout à fait considérable, et je vous donne ma fille avec la plus grande joie du monde. » Nous avons déjà vu dans les Fourberies de Scapin une scène à laquelle s’appliquerait exactement un incident des relations de Molière avec son père ; et nous trouvons dans la même pièce un mot d’une si frappante vérité qu’on ne saurait le croire imaginé. C’est lorsque le père de Léandre, résigné à payer les cent pistoles, voudrait bien les compter lui-même de la main à la main : « J’aurois été bien aise de voir comment je donne mon argent. » Que de choses en ce peu de mots ! Le respect bourgeois de ces écus qui viennent si lentement, le cruel regret de s’en séparer, la grande importance d’un paiement, les précautions qu’il y faut prendre…

Considérées dans leur ensemble, les comédies sérieuses, avec leurs traits à la fois moins gros et plus profonds, nous présentent les rôles de pères sous le même aspect. Pour ne pas multiplier les exemples, laissons de côté M. Jourdain, du Bourgeois gentilhomme, qui, en imposant à sa fille un homme de qualité pour mari, espère, somme toute la rendre heureuse ; n’insistons pas davantage sur Orgon, de Tartufe, en qui la fausse dévotion a tué l’amour paternel, ni sur Argan, du Malade imaginaire, qui est affolé par la peur. Si ce sont de mauvais pères, eux aussi, on peut invoquer en leur faveur cette circonstance atténuante qu’ils sont à peu près inconsciens. Allons droit à Harpagon, le plus frappant, le plus fameux, et qui, lui, sait bien ce qu’il fait, car il raisonne et explique ses actes. Si nous transportons le sujet de l’Avare dans la famille de Jean Poquelin, la pièce refusera-t-elle de s’adapter à ce nouveau cadre ? Y a-t-il rien dans les personnages fictifs qui ne puisse s’accorder avec les personnages vrais ? Au contraire, que de détails s’éclairent ! Nous entendons dans la bouche de Molière les plaintes de Cléante : « Peut-on rien voir de plus cruel que cette rigoureuse épargne qu’on exerce sur nous, que cette sécheresse étrange où l’on nous fait languir ? » Et, comme Élise, Madeleine Poquelin peut répondre à son frère : « Il est bien vrai que tous les jours il nous donne de plus en plus sujet de regretter la mort de notre mère. » Enfin, Harpagon prêteur ne rappelle-t-il pas Jean Poquelin, et n’avons-nous pas vu celui-ci faire en petit ce que l’autre faisait en grand ? Dans le mémoire, déjà cité, que La Flèche fit à son maître, quantité de vieilles marchandises ne pouvaient guère venir que de chez un tapissier.

Est-ce à dire pour cela que Jean Poquelin ait été un mauvais père et Molière un mauvais fils ? Ce serait aller trop loin ; s’il y eut entre eux antipathie de nature, ni l’un ni l’autre, somme toute, ne semble avoir manqué à ses devoirs. Jusqu’au moment où son fils le quitta pour se faire comédien, le tapissier se conduisit très bien ; et, si Molière jeune se brouilla avec son père, s’il lui joua peut-être quelques tours dignes de la Comédie italienne, comme il racheta ces écarts inévitables, lorsque, homme mûr, il vint à son secours d’une façon si discrète, si généreuse et si désintéressée ! Enfin, si vraiment Molière s’est souvenu de Jean Poquelin dans ses créations de pères ridicules, il n’a manqué de respect ni à son père en particulier, ni au caractère paternel en général. D’abord, il était poète comique, c’est-à-dire observateur, et, comme tel, il obéissait à une puissance irrésistible ; ce qu’il voyait, il le transportait sur la scène ; ce qu’il sentait aussi, car il ne s’épargnait pas lui-même et prenait à l’occasion de quoi faire rire dans son caractère et ses souffrances. Mais, qu’il s’agît de lui-même ou d’autrui, il dénaturait, il transformait ce qu’il prenait à l’observation ou à l’expérience. Est-ce sa faute si la curiosité souvent indiscrète de la postérité a fini par mettre au jour ce qu’il avait lui-même assez bien dissimulé pour que ses contemporains ne l’aient jamais accusé de faire servir sa famille et sa personne à sa malignité comique ?

Enfin, si l’on veut à tout prix qu’un poète comique n’ait été un bon fils qu’à la condition d’avoir représenté un père sympathique, Molière nous offre ce caractère. A côté d’Harpagon, il a don Louis, du Festin de pierre, le plus noble assurément de tous les pères de comédie, sans en excepter Géronte du Menteur. Il ne fait que paraître celui-là, mais de quelle stature il se dresse, et quel superbe langage il fait entendre ! Dans l’Avare lui-même, où l’autorité paternelle se montre odieuse, il semble que, dès la seconde scène, le poète ait voulu mettre à l’abri, par une déclaration générale, ce qu’il attaquait dans un cas particulier. Avant même de proclamer son droit à la révolte, Valère a soin de dire : « Je sais que je dépends d’un père, et que le nom de fils me soumet à ses volontés ; que nous ne devons point engager notre foi sans le consentement de ceux dont nous tenons le jour ; que le ciel les a faits les maîtres de nos vœux, et qu’il nous est enjoint de n’en disposer que par leur conduite ; que, n’étant prévenus d’aucune folle ardeur, ils sont en état de se tromper bien moins que nous, et de voir beaucoup mieux ce qui nous est propre ; qu’il en faut plutôt croire les lumières de leur prudence que l’aveuglement de notre passion ; et que l’emportement de la jeunesse nous entraine le plus souvent dans des précipices fâcheux. » Il passe outre, cependant ; mais il ne l’eût pas fait avec un autre père qu’Harpagon, et cette déclaration de principes, si précise et si forte, atténue singulièrement ce qu’il peut y avoir, dans la pièce, d’hostile aux droits de la famille.

Du milieu où vivait son père, où lui-même fut élevé et qu’il ne quitta jamais tout à fait, Molière a tiré plus encore que de ses relations directes avec Jean Poquelin. A ce milieu il emprunta les personnages et le cadre, les idées et les sentimens de la plupart de ses pièces. Entre bien des preuves, il suffira d’en citer une, particulièrement instructive, empruntée au Bourgeois gentilhomme. N’est-elle pas bourgeoise et parisienne dans ses moindres actions, dans ses moindres paroles, cette M018 Jourdain, d’un esprit si pratique avec sa philosophie terre à terre, si vaillante et si résolue dans la maison que bouleversent les fantaisies de son mari ? Ce n’est pas elle qui oubliera jamais ses origines et son père « qui vendoit du drap près de la porte Saint-Innocent. » Par une de ces vues de bon sens, assez rares en pareil cas chez les femmes, tandis que son mari veut s’élever vers la noblesse, elle se fâche et le retient. La fortune que les deux grands-pères de sa fille ont péniblement amassée et « qu’ils paient peut-être cher en l’autre monde, » elle prétend la défendre contre les Dorantes et les Doriménes. L’horizon borné de son quartier lui suffit ; on s’y connaît, on y voisine, on y glose les uns sur les autres, elle y est une personne considérable, et c’est là le vrai bonheur. Des ménages ainsi divisés, Molière en a certainement vu plus d’un autour de lui, surtout dans les commerces de luxe exercés par sa famille. Parmi ces tapissiers et ces merciers, ces lingers et ces joailliers, les relations avec le beau monde étaient journalières, et il y fallait quelque prudence pour ne se point laisser duper, quelque bon sens pour réserver sa fille à un Cléonte bourgeois.

Non-seulement Molière observa cette façon de sentir, mais il s’en imprégna lui-même, il la conserva lorsqu’il fut devenu comédien, auteur et homme de cour ; car, même alors, nous l’avons vu, il ne renonça pas à ses relations de famille ; par elles il demeura bourgeois, bon bourgeois de Paris. Avec Boileau, issu comme lui de bourgeoisie parisienne, — bourgeoisie un peu plus relevée, celle du Palais, mais, au fond, assez semblable à l’autre, — il représente l’esprit bourgeois dans la littérature du XVIIe siècle. Les deux amis ont tout de cet esprit : les qualités et les défauts, plus ou moins dominans chez l’un et chez l’autre, plus ou moins en opposition ou en équilibre ; mais cet esprit est le fond du génie de Molière et de ce talent de Boileau qui va jusqu’au génie : ferme bon sens, instinct de sagesse pratique et de mesure, goût de la raillerie avec de la justice et de la bonté jusque dans l’extrême satire, haine du faux et de l’outré, du prétentieux et du romanesque ; avec cela élévation moyenne de sentimens, plus de raison que de fantaisie, de force que de délicatesse, parfois une verve un peu grosse et un goût fâcheux pour ce qu’il y a de moins relevé dans la plaisanterie gauloise. Cet esprit sert à comprendre la campagne qu’ils menèrent si vivement l’un et l’autre contre la littérature de cabaret et de ruelle. Ils y portèrent le robuste bon sens qu’ils devaient à leur origine, en y joignant le goût de la cour, où ils trouvèrent l’un et l’autre accès, protection et inspiration. Avant eux, il n’y a pas encore, au XVIIe siècle, ce que l’on pourrait appeler une littérature de tiers-état, c’est-à-dire, en attendant le peuple qui n’existe pas encore comme public, une littérature inspirée et lue par la classe la plus nombreuse et la plus sensée de la nation. Celle qui occupe la première moitié du siècle, littérature de salon ou de cabaret, tantôt léchée, tantôt lâchée, est un contraste de raffinement et de grossièreté, de prétention et de platitude, d’invraisemblance et de terre-à-terre. Au théâtre, principalement, tout cela se mélange ; que les auteurs aient du génie comme Corneille, du talent comme Scarron, une déplorable facilité comme Scudéry, qu’ils soient tragiques ou comiques, tous, s’écartant de la région moyenne des sentimens ou des idées, montent trop haut ou descendent trop bas ; tous, enfin, se guindent ou s’avilissent dans leur existence ou dans leurs œuvres, hôtes des ruelles ou des mauvais lieux. Le caractère de la littérature qui commence vers 1660, c’est-à-dire avec le gouvernement personnel de Louis XIV, est de réagir également contre ces deux tendances extrêmes ; les écrivains se rangent, et, renonçant aux patronages aristocratiques pour celui que leur offre le roi, ils prennent leurs inspirations dans le goût bourgeois et dans celui de la cour. Par là ils réalisent un double idéal de vérité moyenne et d’élévation dont Molière et Boileau d’un côté, Racine de l’autre, offriront des modèles, parfaits. Les deux premiers sentent et parlent comme des bourgeois de grand esprit en qui le contact des suprêmes élégances affine, sans les altérer, les qualités originelles, le troisième comme un bourgeois d’une délicatesse supérieure à sa condition, à l’aise comme en une patrie dans le monde qui l’accueille, et, en échange de ce qu’il reçoit, offrant à ce monde la peinture idéale de son langage et de ses sentimens. Dès lors, les précieux raillés disparaissent ou boudent, les burlesques méprisés se consolent dans leurs cabarets, mais les uns et les autres perdent pour un temps toute influence. Tandis que Boileau harcèle les seconds, Molière se charge des premiers ; il ouvre le feu avec les Précieuses ridicules, début de son théâtre parisien, il ne les cesse qu’avec les Femmes savantes, son avant-dernière pièce, et l’on peut tenir pour assuré que, s’il eût vécu, il n’eût point désarmé. D’autre part, dans le plus grand nombre de ses comédies, il mêle bourgeois et hommes de cour, corrigeant les uns par les autres, opposant à Dorante, le noble sans dignité, Cléonte, le bourgeois fier de sa condition, l’élégant Clitandre au cuistre Trissotin. Ainsi, jusque dans la littérature, le règne de Louis XIV, ce « règne de vile bourgeoisie, » comme l’appelle Saint-Simon, ce règne où, selon la remarque d’Augustin Thierry, « dans les lettres, tous les grands noms, sauf trois, furent plébéiens, » ce règne marque l’avènement du tiers-état, servant et illustrant le pouvoir qui l’élève et lui donne sa place.


GUSTAVE LARROUMET.


  1. Voyez la Revue des 1er mai, 15 juin et 1er octobre 1885.
  2. E. Révérend du Mesnil, la Famille de Molière, les Aïeux de Molière à Béarnais et à Paris, 1879.
  3. Delamare, Traité de la police, 1713, liv. V, titre V ; Sauval, Antiquités de Paris, 1733, liv. IX.
  4. Lettre du 22 avril 1828, publiéo par M. G. Monval dans le Moliériste d’octobre 1882, avec une discussion très probante sur ce point.
  5. . J.-R. Boulanger, le Pavillon des singes, dans le Moliériste de juillet et octobre 1870. — On peut se faire une idée de la physionomie topographique de ce vieux quartier des Halles, aujourd’hui si profondément modifié, en consultant les feuilles 10, 11, 14, et 15 du beau plan de Paris en perspective, dit plan Turgot, publié par L. Bretez et C. Lucas de 1734 à 1739.
  6. Études sur Molière, I, 1, 1885.
  7. Formule des anciens actes d’inventaire, et Ferrière, Dictionnaire de droit et de pratique, 1752, article Recelé et Divertissement.
  8. Instruction méthodique pour l’école paroissiale, par J. D. B., prêtre, 1669 ; Statuts et règlement des petites écoles, 1672.
  9. J’adopte les dates proposées par M. J. Loiseleur, les Points obscurs de la vie de Molière, 1877, I, 4.
  10. A. du Pradel, le Livre commode des adresses de Paris, 1692, édit. Ed. Fournier, t. I, p. 249 ; Adrien Delahante, une Famille de finances au XVIIIe siècle, 1881, II, 10 ; Albert Babeau, la Ville sous l’ancien régime, 1884, IC, 1.
  11. A. Vitu, le Jeu de paume des mestayers, 1883.
  12. A. Vitu, dans le Moliériste, octobre 1880.
  13. E. Gain pardon, Nouvelles Pièces sur Molière, 1876.
  14. A. Vitu, la Maison des Pocquelins et la maison de Regnard aux piliers des Halles, dans les Mémoires de la Société de l’histoire de Paris, t. XI, 1885.
  15. Communication de M. Ch. de Beaurepaire à la Société des bibliophiles normands, mai 1885.
  16. A. Vitu, la Maison des Pocquelins aux piliers des Halles.