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Un Apôtre
Revue des Deux Mondes3e période, tome 30 (p. 460-469).
UN APOTRE

Mes impressions (1803-1876), par P.-F. Marlin-Dupont, pasteur, directeur de la colonie agricole de Sainte-Foy. Paris, 1878.

Au commencement du siècle vivait, dans un village des Alpes françaises, à Saint-Laurent-du-Gros, une vieille famille protestante du nom de Martin-Dupont. Elle avait tenu un certain rang dans le pays ; mais, à la veille de la révolution, elle était presque entièrement ruinée. Le chef de cette famille avait fait comme volontaire les campagnes de la république. Il s’était retiré dans son village natal avec le grade de capitaine, s’était marié et élevait péniblement cinq enfans en bas âge quand il fut surpris par une mort prématurée. La mère, restée seule, remplit vaillamment sa tâche et, au milieu des plus rudes épreuves, sut faire l’impossible pour sauver les orphelins de la misère et assurer leur développement intellectuel et moral.

L’instruction n’était pas chose facile dans ces vallées reculées du Dauphiné. « L’école, dans tout le Champsaur, se faisait durant l’hiver: au printemps on se dispersait pour aller à ses affaires, quitte à revenir à la mi-novembre, à la chute des neiges... Était instituteur qui voulait. On n’avait qu’à se présenter avec une plume au chapeau, quand on venait du dehors : quelques pères de famille se réunissaient à l’auberge ou chez l’un d’eux; là on traitait l’affaire. L’instituteur était nourri par les parens des élèves à tour de rôle; on lui promettait en outre 30, 40 et jusqu’à 50 francs pour quatre ou cinq mois de temps. Si l’instituteur était de la commune et l’habitait, il se nourrissait; l’écolage montait alors à 3 francs par élève... Aux jours de la génération précédente, les instituteurs descendaient des hautes et froides vallées du Queyras. Vêtus d’un drap grossier, violet, taillé en une espèce de lévite à col droit, avec des culottes, un chapeau à claque, on les aurait pris pour des personnages. Ils avaient l’abord grave, le maintien raide, l’air pédant. Ils trouvaient aisément à se placer; c’était comme une chose convenue. A la saison, on attendait le magister queyrassin, comme on attendait la neige, — l’une rappelait l’autre, — et le contrat, toujours verbal, se passait dans la première réunion. Alors il fallait chercher une place pour l’école. Ce n’était pas une salle élégante, c’était une étable chauffée par la présence des vaches et des brebis, là même où la famille se tenait d’habitude le jour et durant la veillée. On n’y était pas commodément, cela se comprend sans peine, mais on n’y avait pas froid, et l’on était content si la place était assez spacieuse et le jour suffisant pour donner et recevoir les leçons. — Les leçons? On apprenait à lire, à écrire et à chiffrer; le tout mécaniquement et sans principes. Les instituteurs étaient plus d’une fois dépassés par les élèves appliqués et intelligens. Ce par quoi ils se faisaient remarquer, c’était la dureté, la brutalité avec laquelle ils traitaient les élèves. On aurait dit que la première qualité de ces pédagogues était la rudesse, la barbarie. Cela était reçu des parens; l’opinion y était favorable. Un instituteur qui n’aurait pas à coups de bâton, de férule, de nerf de bœuf, frappé ses élèves sur les mains, sur le dos et ailleurs, aurait passé pour un médiocre instituteur. »

Le second des fils du capitaine Martin-Dupont, Ferdinand, manifestait les dispositions les plus heureuses pour l’étude. Il eut bientôt épuisé tout ce qu’on pouvait apprendre dans les écoles de la vallée quand une ressource inespérée s’offrit à lui pour aller plus loin. Un ancien soldat, qui avait étudié pour la prêtrise, s’étant retiré dans le pays, y ouvrit une école où il se plut à enseigner tout ce qu’il savait ou croyait encore savoir : la grammaire, la géographie, l’orthographe, un peu d’histoire, de littérature et même, pour le jeune Martin-Dupont, les élémens du latin.

Ce n’était encore qu’une école d’hiver, interrompue chaque année pendant plus de six mois. Le professeur n’était pas d’ailleurs bien savant. « Il avait oublié son latin dans les casernes, dans les camps et dans les combats, sur plus de quarante champs de bataille. » Il réussit du moins à éveiller chez son élève le désir d’une instruction supérieure. La pauvreté de la famille ne permettait pas de chercher cette instruction dans un collège. On put heureusement procurer au studieux jeune homme les leçons d’un ancien professeur, établi dans la petite ville de Mens, aux environs de laquelle il reçut l’hospitalité chez des parens de sa mère. Il trouva dans cette ville une autre bonne fortune qui décida de sa vocation.

Un jeune pasteur de Genève, Félix Neff, — un nom célèbre dans les annales du protestantisme contemporain, — s’était donné la mission de réveiller la foi évangélique dans le sud-est de la France. Dans un séjour qu’il fit à Mens, il remarqua Ferdinand Martin-Dupont, l’attira près de lui et, lui communiquant toute l’ardeur de son zèle, il fit de lui son auxiliaire le plus actif et le plus dévoué. Il ne pouvait toutefois, à ce moment, lui fournir les moyens de poursuivre ses études classiques en vue du ministère sacré. Allant au plus pressé, le jeune évangéliste se munit du brevet de capacité, qui commençait à être exigé, et se chargea de l’école protestante dans son village. Pendant les longues vacances du printemps et de l’été, il va prendre des leçons de latin chez un percepteur voisin, qui, comme l’ancien soldat son premier maître, avait étudié pour la prêtrise, et un peu plus tard il peut en recevoir de plus fructueuses d’un pasteur de Mens; mais, quelque passion qu’il ait pour l’étude, il est toujours prêt à tout laisser pour accompagner Neff dans ses prédications ambulantes. Ce dernier l’associe à la fondation d’une école dans la vallée de Freyssinières, l’une des plus hautes et des plus sauvages des Alpes dauphinoises. L’école est installée tant bien que mal « dans un village perdu, pauvre, dépourvu de toute ressource, emprisonné une grande partie de l’année par la neige et les glaces. Il n’y avait à Dormilhouse qu’une auberge, et à cette auberge on ne trouvait que du vin, du pain, et même pas toujours, du fromage, un peu de lait. Il n’y avait !à ni marchand épicier, ni boucher, ni boulanger, ni droguiste, ni pharmacien, ni médecin, ni blanchisseuse, aucune industrie que celle de la chasse au chamois et à la marmotte. » La création de Neff dans ce milieu inculte était une véritable école normale, destinée à fournir tout le pays d’instituteurs protestans. Il y avait réuni trente disciples, à la fois élevât s et maîtres, qui se chargeaient d’instruire les enfans et les adultes des villages de la vallée, en même temps qu’ils s’instruisaient eux-mêmes, et qui, outre l’enseignement donné et reçu, trouvaient le temps de seconder activement leur chef dans sa mission de prédication et de propagande.

Au printemps, l’école se disperse suivant l’habitude du pays. Notre jeune missionnaire va prêcher de côté et d’autre dans les villages qui n’ont pas de pasteurs. Il reçoit bientôt une bonne nouvelle. Grâce à des dons reçus de Genève, Neff peut l’envoyer à Paris pour suivre les cours d’un institut protestant, fondé par ses coreligionnaires de Suisse. C’était la possibilité de reprendre et de poursuivre régulièrement ses études classiques. Désormais le but est proche, et nul sacrifice ne lui coûte pour l’atteindre. « Nous menions, dit-il, une vie bien modeste; on nous allouait par mois une somme de 60 ou 70 francs; il fallait là-dessus se nourrir, s’habiller, se loger, se chauffer, s’éclairer, se fournir de papier, encre, plumes et livres. Nous dînions dehors pour 80 centimes et nous déjeunions chez nous. Nous n’avions pas toujours le nécessaire, mais nous n’avions garde de nous plaindre; nous étions contens. L’étude eût remplacé pour moi bien des choses utiles ; j’étais trop heureux d’étudier, même à cette condition. »

M. Martin-Dupont avait vingt-trois ans quand il vint à Paris en 1826. Il n’y resta que quelques mois, qu’il employa fructueusement à suivre, outre les leçons de l’institut Ollivier, les cours publics de la Sorbonne, du Collège de France et du Muséum d’histoire naturelle. L’année suivante, Neff l’ayant fait venir près de la faculté de théologie protestante de Montauban, il y compléta ses études littéraires, parcourut le cercle des études théologiques, et fut enfin consacré pasteur à l’âge de vingt-huit ans. Nous ne le suivrons pas dans les divers postes qu’il a occupés, au Mas-d’Azil et aux Bordes dans l’Ariège, à l’île d’Oléron, à l’île de Ré. Il y déploya son zèle d’apôtre, mais peut-être avec un certain excès. Il y avait chez lui, quoiqu’il s’en défendît, du sectaire. Il était fermement attaché à la pure doctrine calviniste de la prédestination et de la grâce, et rien ne lui était plus pénible que l’indifférence ou l’ignorance de la plupart des protestans à l’égard des fondemens de leur foi. Il détestait les mariages mixtes et tout ce qui peut entraîner la tiédeur ou introduire des élémens hostiles au sein des communautés protestantes. C’était cependant, hâtons-nous de le dire, un sectaire parfaitement libéral. Il ne comptait que sur la persuasion pour gagner et pour sauver les âmes; il repoussait toute immixtion du pouvoir civil. Il a souvent regretté de n’avoir pas fait partie de l’église protestante libre. « Être séparé de l’état, disait-il, se gouverner soi-même, c’est la vérité pour l’église. »

Après onze ans de fonctions pastorales, un champ plus fécond fut ouvert à son activité. La Société des intérêts généraux du protestantisme français lui confia, en 1842, la direction d’une colonie agricole pénitentiaire qu’elle se proposait de fonder pour les jeunes détenus protestans. Ici il n’y avait plus à faire œuvre de sectaire, même dans l’esprit le plus libéral. Les ministres des cultes qui vivent au milieu de sociétés honnêtes, dont ils sont appelés seulement à fortifier et à compléter l’éducation morale, s’exagèrent aisément l’importance de certains dogmes auxquels s’attachent toute l’ardeur de leur foi et tout l’effort de leur prosélytisme. Ils n’oublieront pas sans doute ces dogmes, mais ils sentiront le besoin d’autres moyens d’action plus simples et plus sûrs, s’ils ont à former au bien des âmes malsaines, étrangères ou rebelles à toute notion morale, souillées dès la première enfance par la contagion du vice et du crime. La foi religieuse sera encore leur principale force par ses principes généraux et par ses pratiques, mais les questions controversées n’y tiendront plus la première place, et elle fera surtout appel à tout ce qui peut survivre encore, dans une nature grossière ou corrompue, des instincts moraux du genre humain.

Il serait hors de propos de discuter ici la question des rapports de la morale avec la religion naturelle ou les religions révélées. La morale indépendante a ses théoriciens, elle a même ses apôtres, mais le temps est loin encore, s’il doit venir jamais, où la société sera préparée à lui demander un corps d’éducateurs laïques pour certains services publics, tel que celui des maisons de correction. Ces maisons ne peuvent se passer, au moins d’ici longtemps, de l’enseignement religieux, et il est naturel que chaque culte veuille avoir pour cet enseignement ses établissemens spéciaux, surtout quand il s’agit de jeunes détenus. C’est là que le prosélytisme est à sa place, et c’est là qu’il offre le moins de prise à son double danger, l’esprit sectaire et l’esprit clérical.

Si le premier directeur de la colonie pénitentiaire protestante eut à refouler en lui quelques germes de l’esprit sectaire, il n’avait rien de l’esprit clérical. Il se faisait scrupule de confondre en sa personne, comme directeur et comme pasteur, le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. « Le pasteur, disait-il, est pour la charité, pour le pardon : il est l’organe de la mansuétude. Le directeur est l’homme du droit, du devoir, de la règle avant tout; c’est lui qui distribue le blâme comme la louange, le blâme, hélas! plus souvent que la louange dans une maison comme la nôtre. De là une marche à suivre inverse entre le pasteur et le directeur en bien des cas, et s’il se présente qu’il y ait conflit entre le rôle du directeur et celui de l’aumônier, lequel prévaudra? Ce n’est pas tout. Le colon châtié, même le plus légitimement, pourra voir d’un œil mauvais le directeur remplissant l’office de pasteur et parlant de miséricorde, de salut par la grâce; si bien Que ce qui est dit pour toucher son cœur aura pour effet d’augmenter son endurcissement. Plus d’une fois j’ai été anxieux, troublé, mal à l’aise à cet égard; et je me demande s’il n’y aurait pas avantage à séparer des fonctions si distinctes : à celui-ci l’autorité, la répréhension, le devoir de maintenir intacts l’ordre, la discipline; à celui-là de représenter la bienveillance, l’amour, le pardon. »

Ce scrupule honore celui qui l’a exprimé avec tant de candeur; mais peut-être est-il excessif. Si l’ordre temporel et l’ordre spirituel peuvent se confondre sans inconvénient, c’est dans l’éducation de l’enfance, où il faut un mélange de fermeté et de douceur, de sévérité et d’amour. La famille unit naturellement les deux pouvoirs, et elle est le modèle dont se doivent rapprocher, autant que possible, les maisons qui tiennent sa place. Le pasteur protestant peut d’ailleurs, mieux que le prêtre catholique, assumer, dans une maison d’éducation ou de correction, la double mission de la famille, parce qu’il est lui-même un père de famille et que son autorité, pour les soins matériels et pour la direction morale de l’enfance, est complétée et tempérée par celle d’une mère.

M. Martin-Dupont s’était marié aussitôt après sa consécration. Il eut le bonheur de rencontrer une compagne qui fut à la hauteur de tous les devoirs qu’il eut à remplir ou que lui imposa son zèle d’apôtre. Elle fut de moitié dans tout le bien qu’il fit pendant trente ans à la colonie de Sainte-Foy. Il Dieu, dit-il lui-même, semble l’avoir douée à dessein des qualités exigées pour une telle œuvre. Elle a fait preuve d’un coup d’œil, d’une pénétration rares, d’une volonté ne se rebutant jamais devant aucun embarras, d’une activité infatigable et d’un courage à toute épreuve. Elle ne sait pas ce que c’est que d’être arrêtée, ni intimidée devant le devoir à accomplir. Elle m’est une aide précieuse, et je ne sais, sans elle, ce qui aurait été fait, car elle est à tout, partout, la première et la dernière. Elle a le temps de soigner sa famille, de faire l’infirmière, le médecin au dedans et au dehors. Elle veille au ménage, à la couture, à la propreté générale, à la comptabilité, aux achats des denrées, à leur distribution journalière; elle tient la place de plusieurs et rien ne souffre de ce à quoi elle met la main ; elle s’aperçoit des moindres lacunes que d’autres ne verraient pas, des moindres négligences dans le service. »

Tout était à créer dans la colonie, lorsque M. Martin-Dupont en prit la direction. « C’était sur la rive droite de la Dordogne, de l’autre côté de Sainte-Foy, un enclos comprenant champ, pré et jardin, une vigne de la contenance de 3 hectares avec une belle maison non encore achevée, au milieu. » Il fallut d’abord achever la maison et l’approprier à sa nouvelle destination. Puis, la propriété étant insuffisante, il fut nécessaire de l’agrandir. « Avec les années, nous avons ajouté parcelle à parcelle, champ à champ, vigne à vigne. Ces parcelles ne font pas un tout rassemblé, il s’en faut bien ; elles sont éparses, et c’est là un grand inconvénient. Une colonie agricole pénitentiaire doit être une ; elle doit être reliée dans toutes ses parties, avec les bâtimens au centre, d’où l’on puisse tout embrasser d’un coup d’œil et, en cas d’accident, s’avertir d’un bout à l’autre. Un surveillant voisin d’un autre, à la tête de son escouade de colons, aura tout plus facile; il sera aidé dans le besoin. Seul, à l’écart il peut rencontrer moins de docilité dans les colons qu’il fait travailler et dont un seul, mal avisé, peut tout compromettre. Les refus d’obéissance, les cas d’évasion ont moins l’occasion de se produire; on peut mieux y obvier. Or cela est impossible si l’un est à l’est, l’autre à l’ouest, au nord ou au sud. »

Non-seulement le domaine de la colonie est trop morcelé, mais il n’a jamais pu recevoir l’extension nécessaire pour occuper tous les colons. Il a fallu chercher du travail au dehors et, pour cela, vaincre la défiance des cultivateurs voisins à l’égard de jeunes gens frappés par la justice. On y réussit. On put ainsi suppléer au travail des champs par de petites industries, faire des sabots, des vêtemens, tresser des roseaux de marais pour confectionner des nattes et des paillassons. « Cela rapportait peu, mais on n’était pas oisif. » Avec des ressources toujours précaires, le directeur fit des prodiges de zèle pour épargner à ceux qu’il appelait « ses enfans » les privations les plus sensibles et surtout la plus funeste de toutes, celle du travail.

Ce n’était là que la moindre partie de sa tâche. « L’amendement de l’enfant par la terre et de la terre par l’enfant, » tel est, depuis Mettray, le programme de toutes les colonies pénitentiaires ; mais pour remplir ce programme, le travail agricole n’est pas tout, même sous la direction la plus habile et la plus dévouée ; l’œuvre principale est le travail de l’âme sur l’âme elle-même, l’effort direct et persistant pour cultiver le sol le plus ingrat : des êtres humains sans rien d’humain, pour ainsi dire, dès leurs premières années et souvent dès leur naissance. « Plusieurs sont nés sur une borne, d’autres ont été rebutés, maltraités et obligés de chercher un asile loin de la maison paternelle et de mendier pour suffire à leurs besoins. Sur le nombre, il y a des enfans illégitimes, nés dans la plus misérable condition; plusieurs sont orphelins dès leur jeune âge, de père ou de mère ou des deux à la fois. Il en est dont les parens mènent une vie errante, sans prendre pied nulle part : le travail leur répugne; ils en demandent quand il n’y en a point, ils le refusent quand il y en a; leurs enfans les suivent; c’est la nature avec ses mauvais instincts. Plus d’un père, plus d’une mère lancent leurs enfans à droite, à gauche, avec menace s’ils reviennent les mains vides, escomptant ainsi la mendicité et le vol ; quelques-uns même les dressent à cela... Plusieurs de nos colons sont de parens dont l’un, tous les deux quelquefois, ont subi la peine de la prison, de la maison de force, du bagne même; ils ont vécu en face du crime et ont été obligés, en quelque sorte, de faire comme leurs parens... Il en est d’autres, enfin, venus au monde avec une mauvaise nature, une nature ingrate et revêche qui a résisté à tout : conseils de parens laborieux et honnêtes, soins affectueux. Le joug du devoir leur a pesé, et ils ont aspiré à une coupable indépendance... Ces turpitudes, ces souffrances physiques et morales, ces vices hérités ou acquis, tout ce passé a marqué son empreinte sur la physionomie de nos colons. Leurs traits sont trop souvent heurtés, déformés; le regard est peu franc et se dérobe, ils ont l’air farouche et peu intelligent; le jeu de leur visage est équivoque, le front est bas; ils sont moins timides que sournois, on les dirait indifférens à tout, mais, en y regardant de près, on voit poindre chez eux les signes d’un profond égoïsme... »

Le relèvement moral des garçons était peut-être moins difficile encore que celui des filles, qui pendant quelques années furent admises à la colonie. « Aux défauts des garçons les filles en ajoutaient qui leur sont propres. Bizarres, fantasques, prétentieuses, il n’y a plus de retenue en elles dès qu’elles sont montées, et qu’elles s’excitent. Souvent elles simulaient des crises nerveuses, se roulaient par terre ou brisaient tout... L’homme en colère est laid à voir; la femme perd tout caractère d’être humain; elle devient hideuse. » — « L’admission des filles avec les garçons dans le même établissement, ajoute M. Martin-Dupont, est résolue affirmativement en Allemagne, par exemple au Rauhen-Haus. Cette solution est plus difficile à justifier chez nous, et notre expérience n’y est pas favorable. Des locaux séparés, la surveillance la plus sévère, ne suffisent pas à supprimer les excitations, les efforts de toute sorte à se deviner, à se rencontrer s’il est possible. Cela entretient une effervescence continuelle, nuisible à tout retour à des sentimens sérieux. »

Le mélange des sexes ne fut à la colonie de Sainte-Foy qu’un essai passager, et s’il ne répondit pas aux espérances qu’on en avait conçues, il récompensa cependant par quelques résultats heureux l’inépuisable dévoûment des directeurs. Sauf cette courte expérience, leurs efforts se concentrèrent pendant trente années sur les jeunes garçons confiés à la colonie. Et après ces trente années sans un jour de repos, ils pouvaient se rendre ce témoignage : « Près de six cents colons ont passé par nos mains. Il leur a fallu des soins incessans : les nourrir, les vêtir, les coucher, leur fournir du travail, les guérir, les instruire, leur enseigner l’Évangile, l’amour de Dieu, des hommes, le respect pour la propriété d’autrui, les corriger, les régénérer; voilà un cadre qui a demandé à être quotidiennement rempli., L’existence maintenue, le progrès, la prospérité de notre établissement, nous ont toujours tenu profondément à cœur; nous n’avons jamais eu trop de force, trop de temps, trop de lumières et trop de dévoûment à y consacrer. Nous nous sommes presque faits colons avec les colons. Nous les avons hantés, vus, pénétrés, connus, nous mêlant à eux non pour les intimider, les surprendre, les voir du mauvais côté, mais pour leur inspirer confiance, assurance, avec le désir de pleinement nous connaître à leur tour et de bien savoir qui nous étions, ce que nous étions, ce que nous avons voulu être et faire pour eux. Nous avons voulu être une famille; il y a eu le père et la mère; il devait y avoir les enfans. Nous avons tout essayé dans ce but; nous l’avons eu devant nos yeux toujours; nous n’avons pas cessé un moment d’y tendre. Nous les avons suivis bien portans, nous les avons suivis malades, nous avons fait les infirmiers souvent; nous leur avons parlé, lu, fait la prière, adressé des paroles affectueuses, chrétiennes. Nous les avons visités le jour, la nuit, à toute heure selon les cas. »

Le succès a couronné ce dévoûment de tous les instans. « A leur arrivée à la colonie, les colons laissaient tout à désirer, tant pour ce qui regarde le corps que pour le tempérament moral. Ils arrivaient pâles, défaits, ressemblant à des ombres; il semblait que notre maison fût un hôpital de convalescens plutôt qu’une colonie agricole. Mais avec des soins, du régime, un climat des plus salubres, la santé leur revenait, comme la lumière à une lampe garnie de bonne huile. D’autre part, ils étaient sales, gloutons, menteurs, paresseux, égoïstes, sans souci des droits d’autrui, méprisans, sans affection ; la nature, livrée aux plus déplorables instincts, faisait loi; le sentiment, aiguillonné par le besoin, devenait immonde, féroce. A leur sortie, ils ne sont plus ainsi; ils ont oublié et appris, même les pires. Chez un grand nombre, le contraste est bien accusé ; il frappe surtout les parens et les voisins à leur retour dans le lieu de leur naissance... Tous ne persévèrent pas; c’était prévu; mais chez tous cela dure un certain temps, et, chez un grand nombre, le relèvement est réel... D’un grand nombre j’ai reçu des nouvelles, comme d’enfans bien-aimés. Il m’en est venu du Mexique, d’Italie, de Crimée, remplies des sentimens les plus affectueux. Nos anciens colons y expriment le désir de venir nous voir un jour, afin de jouir des charmes de la colonie, oui, de ses charmes! Ils n’ont pas goûté d’aussi pures jouissances ailleurs. Plusieurs ont pris, après leur libération, le chemin de l’Amérique; l’un d’eux, animé de l’amour des âmes, s’est senti appelé à annoncer l’Évangile...»

Nul moyen n’était négligé pour assurer ces conquêtes sur le mal. M. Martin-Dupont distingue les moyens négatifs et les moyens positifs. Le travail n’est pour lui qu’un des premiers, avec la répression, et à cet égard il se prononce hautement en faveur du régime cellulaire; l’instruction et l’éducation constituent surtout les seconds. La colonie a une école et une bibliothèque. « L’école, dirigée par un instituteur, durait deux heures chaque jour, trois heures pour les moins avancés. Les colons ont tout le temps d’apprendre jusqu’à leur libération. On leur enseigne à lire, à écrire, à calculer, les élémens du chant, un peu de géographie, d’histoire, ce que l’on enseigne dans les meilleures écoles primaires. Sauf quelques-uns, ou réfractaires ou absolument incapables, frisant l’idiotisme, tous ont appris. » La bibliothèque, composée d’une centaine de volumes, réunit « des livres d’histoire, d’agriculture, des voyages, des biographies, des livres religieux. Les livres d’imagination et d’histoire, ici comme ailleurs, sont les préférés, » M. Martin-Dupont remarque avec regret que le livre des livres pour un chrétien, pour un protestant surtout, la Bible, avait peu d’attrait pour ces jeunes gens, dont il fallait éveiller l’intelligence et la conscience avant d’y faire entrer le sens des choses divines. Il ne négligeait pas toutefois cette dernière partie de sa tâche. Ses devoirs de pasteur étaient toujours les plus importans à ses yeux, et il savait les comprendre dans l’esprit le moins étroit. « La colonie est l’établissement le plus protestant au sens positif du mot; les colons appartiennent à toutes les communions de la réforme, et le culte, à la colonie, n’est ni réformé, ni luthérien, ni morave, ni méthodiste, ni congrégationnel, ni dissident. La colonie, au point de vue religieux, est large, vraiment catholique dans le sens originel et primitif du mot ; tout élément sectaire en a été soigneusement exclu. »

Pendant ces trente années d’un apostolat si ardu, les épreuves les plus cruelles ne furent pas épargnées au directeur. C’est d’abord l’aînée de ses enfans, une fille de vingt ans, qui meurt loin de lui, à Jersey, puis un fils du même âge, son dernier né, qui lui est enlevé après une longue maladie sous ses yeux, puis sa mère, dont il n’a pas la consolation de recevoir le dernier soupir. Il est soutenu par sa foi, par l’affection des enfans qui lui restent, et par celle de leur sainte mère, par l’énergie de son zèle pour sa famille d’adoption. Il ne songea au repos qu’à l’âge de soixante-dix ans, et à ce moment encore une épreuve pénible lui fut infligée. Il avait espéré que son fils aîné, associé à son œuvre depuis sept ans comme sous-directeur, lui succéderait dans la direction de la colonie. Tel était aussi l’avis du conseil d’administration ; mais il fallait l’investiture du ministre de l’intérieur, et le ministre d’alors, — juin 1874, — ne sut pas pardonner à M. Nathaniel Martin-Dupont d’avoir été, aux élections de 1871, un de ses concurrens républicains dans le département de la Dordogne. La nomination n’était pas encore faite quand survint un changement ministériel; mais le nouveau ministre de l’intérieur, quoique protestant et membre du consistoire de Paris, ne tint pas plus de compte des éminens services que la famille Martin-Dupont avait rendus pendant tant d’années à l’église dont il était un des dignitaires. M. Martin-Dupont dut quitter Sainte-Foy sans avoir eu la satisfaction d’y laisser un autre lui-même.

Son zèle n’était pas affaibli. Il reprit les fonctions du ministère sacré près d’une petite église de la Provence; mais ses forces trahirent bientôt son courage, et il dut se résigner à un repos complet. Il vécut encore deux ans dans la retraite qu’il s’était choisie, à Toulon, près d’un de ses fils, médecin de la marine. Il eut la douleur de survivre de quelques mois à la compagne dévouée de son long apostolat. Il est mort en 1877, et ses enfans ont pu ramener son corps, avec celui de leur mère, dans le cimetière de la colonie qu’il avait créée.

Peu de temps avant sa mort, il avait pu terminer le livre dans lequel il a consigné les impressions de toute sa vie. Ses fils se sont fait un pieux devoir de publier ce livre où nous avons puisé les matériaux de la présente étude, et auquel nous avons fait de nombreux emprunts. Nous connaissons peu de lectures plus attachantes. Ce n’était, dans la pensée de l’auteur, qu’un ouvrage d’édification à l’usage de ses coreligionnaires; mais les lecteurs sérieux, dans toutes les communions et même en dehors de toute foi religieuse, peuvent y prendre un vif intérêt. Dans un temps où la réforme pénitentiaire tient le premier rang parmi les questions de législation et de morale sociale, l’histoire de la colonie de Sainte-Foy, depuis sa fondation jusqu’à nos jours, suffirait pour recommander le volume dans lequel elle est racontée avec tant de candeur et d’un accent si ému par son premier directeur. Et, dans les autres parties du livre, combien de pages exquises sur les sujets les plus divers : descriptions pittoresques de lieux et de coutumes, tableaux de mœurs, considérations politiques d’un esprit toujours patriotique et libéral, et même des jugemens littéraires, sobrement et fermement exprimés, sur les écrivains et les prédicateurs, tels que Vinet et Adolphe Monod, qui ont illustré le protestantisme contemporain! Le style, sans être d’un maître, ne manque ni d’élégance ni de mouvement. A peine pourrait-on y relever quelques négligences et certains provincialismes. Nulle trace de déclamation et de rhétorique religieuse n’y rebute le lecteur délicat; mais, en revanche, on y sent partout la note sincère qui peint l’homme et le fait aimer : n’est-ce pas là la qualité maîtresse d’un bon style?


EMILE BEAUSSIRE.