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ÉlégiesVanierŒuvres complètes, III (p. 31-33).

IX


 
Tu fais tant partie intégrante de moi-même,
Ou plutôt je le fais tant de ce toi que j’aime
Si ! que j’en suis venu jusqu’à le confier
Ou, mieux, que tu perçois sans, moi t’y convier.
Les secrets les plus noirs de mon intelligence
Et de ma conscience, et quelle diligence
Ne mets-tu pas dans l’enquête et dans l’examen !
Parfois, ma foi, tu m’interpelles haut la main
Avec raison souvent et toujours avec flamme.
Sur quelque point obscur qui me perplexe l’âme.
C’est ainsi qu’aujourd’hui comme nous nous levions
Après une nuit belle et que nous nous devions
Depuis trois fois que nous étions forcément sages,
Tu t’avisas, dans le plus prude des langages
Mitigé d’ailleurs par tout air naïf et franc,
De me blâmer de faire noir ayant dit blanc
Et dédier ma chair d’homme à la chair des femmes
En des rapprochements nombreux et polygames,

Cependant que mon âme, encore qu’en état
De péché très grief et d’extrême attentat,
Aspire au Ciel conquis par quels soins nécessaires !
Et s’exhale en accents qu’on veut croire sincères
Et qui valurent même à cet infime moi
Les suffrages sans pair des gens de bonne foi…
Un baiser prolongé (Qu’arriva-t-il ensuite ?
Dame !) mit ta logique et la morale en fuite,
Mais quoi ? l’objection restait, et maintenant
Que je suis de sang-froid, et frais et raisonnant,
Causons

CausonsC’est vrai qu’à la suite de douleurs grandes,
De malheurs mérités, d’ennuis, toutes offrandes
À ce monde mauvais où s’incarne Satan,
Ayant enfin courbé le front du vieil Adam
Devant la vérité patente de l’Église,
J’adorai Jésus qui l’incarne et réalise.
Et j’entendis ce culte au culte extérieur.
Nul ne pratiqua plus que moi, nul au rieur
Imbécile qu’hélas ! est le Français en masse,
Ne cracha le respect humain mieux sur la face.
Communiant à peu près tous les jours, d’esprit,
Sinon de fait toujours, — et chaste (bien m’en prit).
Sobre (il n’était que temps), plus perfide ni brute.
Je tournais saint, je crois. Le malheur c’est qu’en butte
Dès lors aux vrais dévots comme aux prêtres sans foi,
À quelque exception près — je m’enquis pourquoi

Cet écart entre la Doctrine et ceux du Temple,
Sans penser qu’un jour je devais suivre l’exemple
Mais non plus en prêcher, et j’appris qu’il était
Difficile, sinon impossible, de fait,
D’être un chrétien digne du nom, dans ces scandales,
À moins de qualités par trop pyramidales…

Et puis, et puis la chair est forte et l’esprit lent.
Pas plus que l’intellect le sang n’est somnolent.
Deux beaux yeux, des contours, ces sons, une démarche
Eurent trop bientôt fait chavirer ma pauvre arche,
Et le naufrage fut total et dure encor,
Et toi-même tu m’es un des flots du décor
Terrifiant (tout juste) où vint sombrer le drame
De ma vie et qui peut s’appeler : Par la Femme !
Mais non, tu m’es un flot de clarté, non de nuit.
Tu me sauves du désespoir, requin qui fuit.
Ta conversation est un clairon qui sonne
Ma diane, et me fait n’avoir peur de personne
Que de toi quand tu dois ne me sourire pas.
Ton conseil est le seul, tu gagnes mes combats,
Et la gaieté de ton corps blanc et brun et rose
M’absout de tout dans telle nôtre apothéose.