Trois Rencontres/1


I



Passa que’i colli, e vieni allegramente
Non ti curar di tanta compania ;
Vieni, pensando a me segretamente
Ch’ io t’accompagna per tutta la via.


Parmi tous les terrains de chasse voisins de ma maison de campagne, celui que je visitais le plus souvent était la plaine boisée qui environne le village de Glinnoë, au centre de la Russie. C’est près de ce village que se trouvent les endroits les plus giboyeux de notre district. Après avoir battu tous les buissons et couru tous les champs des alentours, je m’enfonçais ordinairement dans un marais du voisinage, et de là je m’en retournais chez mon hôte bienveillant, le starosta[1] de Glinnoë, dans la maison duquel j’avais l’habitude de m’arrêter.

Il n’y a pas plus de deux verstes du marais à Glinnoë ; le chemin traverse constamment un bas-fond, et c’est à moitié route seulement qu’on rencontre une petite colline qu’il faut franchir. Sur le haut de la colline se trouve une propriété composée d’une seule maison seigneuriale non habitée et d’un jardin. Il m’arrivait presque toujours de passer devant cette maison au moment où l’éclat du soleil couchant était le plus vif, et je me rappelle que cette habitation, avec ses volets hermétiquement fermés, me faisait chaque fois l’effet d’un vieillard aveugle venu là pour se chauffer au soleil. Le pauvre homme est assis au bord de la route : il y a longtemps déjà que la lumière du soleil s’est changée pour lui en une obscurité éternelle ; mais il en sent néanmoins la chaleur sur son visage flétri et sur ses joues ridées. On eût dit qu’il y avait nombre d’années que cette maison était inhabitée ; une seule aile, donnant sur la cour, était la demeure d’un vieillard caduc, serf affranchi dont la haute taille était courbée par l’âge et dont la figure expressive m’avait frappé. Il était ordinairement assis sur un banc devant l’unique fenêtre de sa demeure et regardait au loin, plongé dans une méditation chagrine. Lorsqu’il m’apercevait, il se soulevait faiblement et me saluait avec cette lente gravité qui distingue les vieux serviteurs appartenant à la génération non de nos pères, mais de nos aïeux. Ce vieillard s’appelait Loukianicht (fils de Lucas). Je causais quelquefois avec lui, mais il était fort avare de ses paroles. J’appris seulement que l’habitation appartenait à la petite-fille de son ancien seigneur. Cette dame était veuve, elle avait une sœur plus jeune ; toutes deux demeuraient dans une ville étrangère et ne visitaient jamais leur propriété. Quant à lui, enfin, il souhaitait voir arriver le terme de sa carrière, « car, disait-il, mâcher, toujours mâcher son pain, cela devient triste et ennuyeux, surtout quand on le mâche depuis longtemps. »

Je m’étais une fois attardé dans les champs par un temps des plus favorables à la chasse. Les dernières traces du jour avaient disparu, la lune brillait toute grande, et la nuit s’était depuis longtemps établie, comme on le dit, dans le ciel, lorsque je m’approchai de l’habitation. Je devais passer le long du jardin : un grand silence régnait tout alentour. Je traversai une large route, me glissai prudemment au milieu des orties poudreuses, et m’appuyai contre une palissade peu élevée. Devant moi s’étendait le petit jardin immobile, tout éclairé et comme assoupi sous les rayons argentés de la lune, tout parfumé, tout humide. Dessiné dans le goût du temps passé, il ne formait qu’un seul carré. De petits sentiers droits se rejoignaient dans le centre même, et venaient aboutir à un parterre rond tout couvert d’asters enfouis dans une herbe épaisse. De hauts tilleuls entouraient le jardin d’une bordure uniforme ; cette bordure était interrompue en un seul endroit par une éclaircie de cinq à six archines qui laissait voir la moitié d’une maison basse, et deux fenêtres où je fus fort étonné de voir de la lumière. De jeunes pommiers s’élevaient par intervalles sur le terrain uni ; à travers les branches menues, on voyait se déverser sur l’azur endormi du ciel la tranquille lueur de la lune. Une ombre faible et inégale s’étendait sur l’herbe blanchâtre au pied de chaque pommier. Les tilleuls verdoyaient confusément d’un seul côté du jardin, inondés d’une lumière pâle et immobile ; de l’autre côté, ils étaient noirs et opaques. Un murmure étrange et contenu s’élevait de temps à autre des feuilles touffues ; on eût dit qu’elles voulaient appeler les passants, les attirer sous leurs ombrages. Tout le ciel était parsemé d’étoiles, qui semblaient regarder attentivement la terre lointaine. De petits nuages fins passaient par moments sur la lune, et transformaient pour un instant son éclat paisible en une vapeur translucide. Tout sommeillait. L’air tiède et embaumé n’était agité par aucune brise, mais frissonnait parfois comme une nappe d’eau troublée par la chute d’une branche. On y sentait quelque chose d’altéré. Je m’étais penché sur la palissade : devant moi, un pavot rouge élevait sa tige droite dans l’herbe épaisse ; une grosse goutte de rosée nocturne brillait d’un sombre éclat au fond de la fleur épanouie. Tout sommeillait, tout s’assoupissait mollement autour de moi ; toutes choses paraissaient aspirer vers le ciel, se dilater, s’immobiliser et attendre.

Qu’attendait donc cette nuit chaude et non endormie ?

Elle attendait un son, ce calme attentif attendait une voix vivante ; mais tout se taisait. Les rossignols avaient cessé de chanter depuis longtemps. Le bourdonnement subit d’un insecte qui volait dans l’espace, le léger bruissement d’un petit poisson dans le vivier derrière les tilleuls, le sifflement engourdi d’un oiseau qui s’agitait dans le sommeil, un cri faible et confus dans les champs, si éloigné que les oreilles ne pouvaient distinguer si c’était l’appel d’une voix humaine ou la plainte d’un animal, parfois un pas précipité et saccadé qui résonnait sur le chemin, – tous ces sons grêles, tous ces murmures ne faisaient que redoubler le silence…

Mon cœur était saisi d’un sentiment indéfinissable qui ressemblait soit à l’attente, soit au souvenir du bonheur ; je n’osais remuer. Je regardais machinalement les deux fenêtres faiblement éclairées, lorsque tout à coup un accord retentit dans la maison et roula comme une vague, répété par un écho sonore. Je frissonnai involontairement.

À la suite de cet accord, une voix de femme se fit entendre… J’écoutai avidement. Quelle ne fut pas ma surprise ! J’avais entendu il y a deux ans en Italie, à Sorrente, ce même air, cette même voix… oui… oui…

Vieni, pensando a me segretamente…

C’était bien cela, je reconnus cette musique.

Voici comment je l’avais une première fois entendue. Je revenais chez moi après une longue promenade au bord de la mer. Je suivais rapidement la rue. La nuit était venue, une nuit magnifique, méridionale, non pas calme et tristement pensive comme les nuits de Russie, mais tout étincelante, voluptueuse et belle comme une femme heureuse dans la fleur de ses années. La lune répandait une lumière puissante ; de grandes étoiles scintillantes ruisselaient sur un ciel bleu foncé ; des ombres noires tranchaient vivement sur la lumière jaunâtre qui inondait la terre. Les murs en pierre des jardins s’élevaient de chaque côté de la rue ; les orangers les dépassaient de leurs branches inclinées ; tantôt on distinguait à peine les globes d’or des fruits lourds que recouvraient les feuilles pressées, tantôt on les voyait s’étaler fastueusement aux rayons de la lune. Les fleurs blanchissaient mollement sur beaucoup d’arbres ; l’air était tout imprégné de parfums pénétrants, un peu lourds, et pourtant d’une douceur ineffable. Je marchais, et je dois avouer que, m’étant déjà habitué à toutes ces splendeurs, je ne pensais qu’à regagner mon hôtel au plus vite, lorsque tout à coup une voix de femme retentit dans un de ces petits pavillons bâtis contre le mur d’enclos le long duquel je passais. Cette femme chantait une romance qui m’était inconnue ; mais il y avait dans sa voix quelque chose de si attrayant, elle s’accordait si bien avec l’attente passionnée et joyeuse exprimée par les paroles du chant, que je m’arrêtai involontairement en relevant la tête. Le pavillon avait deux fenêtres, mais les jalousies étaient baissées, et à travers les fentes étroites s’échappait à peine une pâle lueur. Après avoir répété deux fois : Vieni, vieni, la voix s’évanouit : j’entendis une légère vibration de cordes, comme si une guitare était tombée sur le tapis ; il y eut un frôlement de robe, le parquet cria faiblement. Les jalousies crièrent subitement sur leurs gonds et s’ouvrirent ; je reculai d’un pas. Une femme de grande taille, toute vêtue de blanc, pencha sa charmante tête hors de la fenêtre, puis, étendant sa main vers moi, me dit : – Sei tu ? – Je ne savais que dire ; mais au même moment l’inconnue se rejeta en arrière en poussant un faible cri, la jalousie se referma, et la lumière disparut.

Le visage de la femme qui m’était apparue d’une manière si soudaine était d’une beauté incomparable. Elle passa trop vite devant mes yeux pour me laisser le temps d’examiner chaque trait en particulier ; mais l’impression générale m’était restée forte et profonde. Je sentis alors que je n’oublierais jamais ce visage. La lune donnait sur le mur du pavillon et sur la fenêtre où elle s’est montrée à moi. Que ses yeux sombres brillaient magnifiquement à cette clarté ! Qu’ils étaient épais, les flots de cheveux noirs à demi dénoués qui tombaient sur ses épaules arrondies !… Quelle pudique volupté il y avait dans la molle cambrure de sa taille ! Quelles caresses dans ce chuchotement précipité et pourtant sonore qui me fut adressé ! Je me rejetai dans l’ombre du mur opposé, et restai là, les yeux levés vers le pavillon, dans l’attente et la perplexité la plus niaise…


J’écoutais avec une attention soutenue. Tantôt il me semblait entendre une légère respiration derrière la fenêtre à demi éclairée, tantôt un certain frôlement et un rire étouffé. Des pas retentirent enfin dans le lointain ; un homme à peu près de ma taille se montra au bout de la rue. Il marcha rapidement vers une petite porte située près de ce même pavillon, et que je n’avais pas remarquée, frappa deux coups sans se retourner et en chantant à demi-voix : Ecco ridente…

La petite porte s’ouvrit, il en franchit furtivement le seuil. Je haussai les épaules, et, mon chapeau enfoncé sur les yeux, je retournai chez moi fort mécontent.

Le lendemain, je passai pendant la grande chaleur deux heures à parcourir la rue du pavillon, mais sans aucun résultat. Le même soir je quittais Sorrente sans avoir seulement visité la maison du Tasse. On peut donc se figurer quelle fut ma surprise d’entendre cette même voix, ce même chant au milieu des steppes, dans une des parties les plus incultes de la Russie. – À présent comme alors il fait nuit, à présent comme alors la voix s’élève tout à coup d’une petite chambre éclairée et inconnue ; à présent comme alors, je suis seul. Mon cœur bat vivement. N’est-ce point un songe ? pensai-je… Et voici que résonne de nouveau le dernier Vieni… La fenêtre va-t-elle s’ouvrir ? Une femme apparaîtra-t-elle ?… La fenêtre s’ouvre. Une femme s’y montre.

Je la reconnus à l’instant malgré la distance de trente pas qui nous séparait, malgré le léger nuage qui obscurcissait la lune. C’était elle, mon inconnue de Sorrente ; mais elle ne me tendit pas comme autrefois ses bras nus. Elle les tenait doucement croisés, et s’appuyant sur le rebord de la fenêtre, silencieuse et immobile, elle regarda dans le jardin. Une large robe blanche la drapait comme autrefois. Elle me parut un peu plus forte qu’à Sorrente. Tout en elle respirait l’assurance et le calme de l’amour, le triomphe de la beauté qui se repose dans le bonheur. Elle demeura longtemps immobile, puis elle regarda en arrière dans la chambre, et, se redressant subitement, cria trois fois d’une voix vibrante et sonore : Addio ! Ces sons charmants retentirent au loin, bien loin ; ils vibrèrent longtemps et allèrent en s’affaiblissant mourir sous les tilleuls du jardin et dans les champs, auprès de moi et partout. Pendant quelques instants, tout ce qui m’entourait fut pénétré de cette voix de femme ; toutes choses frémirent en réponse et semblèrent imprégnées de ces accents. Elle ferma la fenêtre, et au bout d’un instant la maison redevint obscure.

Dès que je revins à moi, ce qui, je l’avoue, demanda quelque temps, je me dirigeai promptement le long du mur du jardin, je m’approchai de la porte fermée, et me mis à regarder par-dessus l’enclos. Rien d’inusité ne se faisait remarquer dans la cour ; mais une calèche était dans un coin sous un auvent. L’avant-train était couvert d’une boue sèche qui blanchissait comme de la craie aux rayons de la lune. Les volets de la maison étaient clos comme d’habitude. J’ai oublié de dire qu’il y avait plus de huit jours que je n’étais retourné à Glinnoë. Je me promenai pendant plus d’une demi-heure le long de l’enclos et finis par attirer l’attention d’un vieux chien de garde qui, sans aboyer, se mit à fixer sur moi, avec une ironie singulière, ses yeux à demi fermés. Je compris son avis, et m’éloignai. À peine avais-je fait une demi-verste que j’entendis derrière moi le piétinement d’un cheval. Quelques instants après, un cavalier passa au grand trot : il se tourna vers moi d’un mouvement rapide ; mais la visière de sa casquette rabattue sur ses yeux ne me permit de voir qu’une jolie moustache et un nez aquilin. Il disparut promptement dans la forêt. – Le voilà donc ! pensai-je, et mon cœur se mit à palpiter d’une étrange façon. Il me semblait que je l’avais reconnu. Sa figure me rappelait réellement celle de l’homme que j’avais vu entrer par la petite porte du jardin de Sorrente. Une demi-heure après, de retour chez mon hôte de Glinnoë, je le réveillai et le questionnai aussitôt sur les nouveaux habitants de la maison voisine. Il me répondit avec effort que les propriétaires venaient d’arriver.

– Quels propriétaires ? répliquai-je avec impatience.

– On sait bien lesquels… Les seigneurs, répondit-il d’une voix traînante.

– Quels seigneurs ?

– On sait bien quels sont les seigneurs.

– Des Russes ?

– Et qui donc ? Certainement, des Russes.

– Ne sont-ce pas des étrangères ?

– Comment ?… Plaît-il ?

– Y a-t-il longtemps qu’elles sont arrivées ?

– On sait bien qu’il n’y a pas longtemps.

– Doivent-elles rester ?

– On ne le sait pas.

– Sont-elles riches ?

– Ah ! quant à cela, nous n’en savons rien. Il est possible qu’elles soient riches.

– N’est-il pas arrivé un monsieur avec elles ?

– Un monsieur ?

– Oui.

Le starosta soupira.

– Ah !… un seigneur ! dit-il en bâillant… Non, non, monsieur… Il me semble que non… Pas connu, reprit-il tout à coup.

– Quels sont les voisins qui demeurent par ici ?

– Des voisins de toute sorte.

– De toute sorte ? Mais comment s’appellent-ils ?

– Lesquels, les propriétaires ou les voisins ?

– Les propriétaires.

Le starosta soupira de nouveau.

– Comment elles s’appellent ? murmura-t-il. Dieu sait comment elles s’appellent ! L’aînée s’appelle, il me semble, Anna Fédorovna ; mais l’autre… Non, je n’en sais rien.

– Quel est leur nom de famille au moins ?

– Par Dieu, je n’en sais rien.

– Sont-elles jeunes ?

– La plus jeune peut bien avoir plus de quarante ans.

– Tu radotes !

Le starosta se tut. Sachant par expérience que lorsqu’un Russe se met à répondre d’une certaine façon, il n’y a pas moyen d’en rien tirer de raisonnable, voyant de plus que mon hôte venait seulement de se mettre au lit, et qu’il s’inclinait légèrement en avant à chaque réponse, dilatant ses paupières dans un étonnement enfantin, et desserrant avec effort ses lèvres collées par le miel du premier sommeil, je fis un signe de la main, et, refusant de souper, j’allai dans la remise.

J’eus beaucoup de peine à m’endormir. – Qui est-elle ? me demandais-je constamment. Est-elle Russe ? Si elle est Russe, pourquoi s’exprime-t-elle en italien ? Le starosta prétend qu’elle n’est plus jeune… ; mais il radote… Et quel est cet homme ?… Décidément il n’y a moyen d’y rien comprendre… Mais quelle singulière coïncidence ! Est-il possible que deux fois de suite ?… Il faut positivement que je sache qui elle est, et pourquoi elle est ici.

Agité par ces pensées confuses, je m’endormis tard, et mon sommeil fut troublé par des rêves étranges. Je croyais errer dans un désert par la forte chaleur du midi ; tout à coup je vois courir une grande tache d’ombre sur le sable jaune et ardent qui s’étendait devant moi, et, levant la tête, je l’aperçois, elle, ma beauté, emportée dans les airs. Elle est toute vêtue de blanc ; ses longues ailes sont blanches, elle m’appelle. Je veux la suivre, mais elle flotte au loin, légère et rapide, et moi je ne puis m’élever de terre… J’étends vainement les mains. Addio ! me dit-elle en s’envolant. Pourquoi n’as-tu pas des ailes ?… Addio ! – Et voilà que de tous côtés cet addio retentit ; chaque grain de sable le répète et me crie : Addio ! Cet Addio vibrait en moi comme un trille aigu et insupportable. Je la cherchai des yeux ; mais elle n’était déjà plus qu’un petit nuage, et s’élevait lentement vers le soleil, qui étendit vers elle de longs rayons dorés. Bientôt ces rayons l’enveloppèrent, et elle s’évapora, tandis que moi, je criais à pleine gorge, comme un furieux : « Ce n’est pas le soleil, ce n’est pas le soleil, c’est une araignée italienne ! Qui donc lui a donné un passeport pour la Russie ? Je la dénoncerai. Je l’ai vue voler des oranges dans le jardin ».

Dans un autre rêve, il me sembla que je traversais en grande hâte un sentier étroit et escarpé. Je ne sais quel bonheur inespéré m’attendait. Tout à coup un énorme rocher se dresse devant moi. Je cherche un passage, je n’en trouve ni à droite ni à gauche. Au même instant une voix se fait entendre derrière le rocher : Passa que’i colli… Cette voix m’attire, elle recommence son appel. Je me débattais péniblement, je cherchais au moins la plus petite issue. Hélas ! partout un mur de granit perpendiculaire ! – Passa que’i colli, répète mélancoliquement la voix. Désespéré, je me jette la poitrine contre la pierre noire, et, dans mon impuissance, je l’égratigne de mes ongles. Un sombre passage s’ouvre tout à coup ; j’allais m’élancer. – Drôle ! me crie quelqu’un, tu ne passeras pas. – Je regarde : Loukianitch était devant moi ; il me menaçait et agitait ses bras. Je fouille précipitamment dans mes poches… je voulais le gagner : mes poches sont vides. – Loukianitch, lui dis-je, laisse-moi passer, je te récompenserai plus tard. – Vous vous trompez, señor, me répond Loukianitch, et son visage prit une expression singulière ; je ne suis pas un domestique serf ; reconnaissez en moi don Quichotte de la Manche, chevalier errant bien connu. Toute ma vie j’ai cherché ma Dulcinée, mais je n’ai pu la trouver, je ne souffrirai pas que vous trouviez la vôtre. – Passa que’i colli, répète de nouveau une voix qui sanglotait. – Faites place, señor, criai-je avec fureur et tout prêt à me jeter sur lui… ; mais la longue lance du chevalier m’atteint droit au cœur… Je tombe blessé à mort… J’étais étendu sur le dos, je ne pouvais faire aucun mouvement, lorsqu’elle entre une lampe à la main. Elle la lève gracieusement au-dessus de sa tête, regarde autour d’elle dans l’obscurité, et, s’approchant avec précaution, se penche sur moi : – C’est donc lui, cet insensé ! dit-elle avec un rire méprisant. Voilà ce qui veut savoir qui je suis ! – Et l’huile brûlante de sa lampe tombe juste sur la plaie de mon cœur. – Psyché ! m’écriai-je avec effroi… Et je me réveillai.

Je passai toute la nuit dans ces rêves étranges. Le lendemain, j’étais levé avant l’aube. M’étant habillé promptement, je pris mon fusil et me dirigeai vers l’habitation. Mon impatience était si grande que l’aube blanchissait à peine lorsque j’y arrivai. Les alouettes chantaient autour de moi, les corneilles criaient dans les bouleaux ; mais dans la maison tout dormait encore. Le chien lui-même ronflait derrière l’enclos. Dans cette anxiété de l’attente qui va jusqu’à la colère, je me mis à arpenter le gazon couvert de rosée et à regarder sans cesse la petite maison basse qui renfermait dans ses murs cet être énigmatique. Tout à coup la petite porte cria faiblement, elle s’ouvrit, et Loukianitch apparut sur le seuil. Son visage allongé me sembla encore plus maussade que de coutume. Il parut étonné de me voir, et voulut aussitôt refermer la porte.

– Cher ami, cher ami ! m’écriai-je avec empressement.

– Que voulez-vous à cette heure matinale ? me répondit-il d’une voix sourde.

– Dis-moi, je t’en prie, on prétend que ta maîtresse est arrivée ? Loukianitch se tut pendant un instant :

– Elle est arrivée, dit-il.

– Seule ?

– Avec sa sœur.

– N’ont-elles pas reçu de visites hier ?

– Non. Et il tira la porte sur lui.

– Attends un peu… Fais-moi le plaisir… Loukianitch toussait et grelottait de froid.

– Que me voulez-vous donc ? dit-il.

– Dis-moi, je t’en prie, quel âge a ta maîtresse ? Loukianitch me regarda d’un air défiant.

– Quel âge a ma maîtresse ? Je n’en sais rien… Elle peut avoir quarante ans passés.

– Quarante ans passés ! Et sa sœur ?

– À peu près quarante ans.

– Vraiment ! Est-elle jolie ?

– Qui ? la sœur ?

– Oui, la sœur.

Loukianitch sourit.

– Je ne sais ce qu’en diront les autres ; à mon avis, elle est laide.

– Comment !

– Elle n’a pas une belle prestance, elle est pas mal maigre.

– Vraiment ! Et personne autre n’est arrivé chez vous ?

– Personne… Qui pourrait encore arriver ici ?

– Mais cela ne peut pas être…, je…

– Hé ! seigneur, il paraît qu’on n’en finira jamais avec vous, répondit le vieillard d’un air chagrin. Quel froid ! Je vous salue.

– Attends, attends…, voilà pour toi. Et je lui tendis une petite pièce de monnaie que j’avais préparée d’avance ; mais la porte se referma violemment en heurtant ma main. La pièce d’argent tomba et roula à mes pieds.

– Vieux coquin ! pensai-je ; don Quichotte de la Manche ! Il paraît qu’on t’a ordonné de te taire… ; mais tu ne me tromperas pas.

Je me promis d’éclaircir le mystère, quel qu’il fût. Pendant quelque temps, je ne sus à quoi me résoudre. Je me décidai enfin à demander dans le village à qui appartenait l’habitation, et qui y était réellement arrivé. Je voulais y retourner ensuite et n’en pas revenir que je n’eusse approfondi ce mystère. « Mon inconnue finira pas sortir de sa maison, me disais-je, et je la verrai au jour, de près, comme une femme vivante, non comme une apparition ». Le village était situé à une verste de distance, et je m’y dirigeai tout de suite d’un pas rapide. Une étrange émotion bouillonnait en moi et me donnait du courage ; la fraîcheur fortifiante du matin me ravivait après les agitations de la nuit.

Dans le village, deux paysans qui revenaient des champs m’apprirent tout ce que je pouvais savoir par eux. L’habitation, de même que le village dans lequel je venais d’entrer, portait le nom de Michaïlovskoë ; ils appartenaient à la veuve d’un major, Anna Fédorovna Chlikof ; celle-ci avait une sœur non mariée, qui s’appelait Pélagie-Fédorovna Badaef ; elles étaient toutes deux âgées et riches ; elles n’habitaient presque jamais la maison, elles étaient toujours en voyage ; elles n’avaient avec elles que deux servantes et un cuisinier. Anna-Fédorovna Chlikof était revenue la veille de Moscou avec sa sœur seulement. Cette dernière assertion me surprit beaucoup. Je ne pouvais supposer que ces paysans eussent reçu l’ordre de se taire sur le compte de mon inconnue. Mais il m’était tout aussi impossible d’admettre qu’Anna-Fédorovna Chlikof, veuve de quarante-cinq ans, et cette ravissante femme qui m’était apparue hier, fussent une seule et même personne. D’après la description qu’on m’avait faite, Pélagie Badaef ne brillait point non plus par la beauté, et puis, à la seule pensée que la femme que j’avais aperçue à Sorrente pouvait s’appeler Pélagie et même Badaef, je haussai les épaules et me mis à rire méchamment. « Et pourtant je l’ai vue hier dans cette maison… Je l’ai vue, de mes yeux vue », pensai-je. Irrité, furieux, mais plus inflexible que jamais dans ma résolution, je voulus aussitôt retourner à l’habitation.

Je regardai ma montre ; il n’était pas encore six heures. Je résolus d’attendre, certain que tout le monde dormait encore, et que je ne ferais qu’exciter inutilement la méfiance en errant autour de la maison à cette heure matinale ; de plus, je voyais des buissons s’étaler devant moi, et derrière ces buissons un bois de trembles… Je dois ici me rendre justice et déclarer que cette fébrile agitation n’avait point éteint en moi la noble passion de la chasse. – Il se peut, pensai-je, que je tombe sur une compagnie de coqs de bruyère qui me fasse passer le temps. – J’entrai dans le taillis. La vérité me force à dire encore que je marchais avec insouciance et sans aucun respect pour les lois de l’art de la vénerie. Je ne suivais pas constamment mon chien des yeux, je ne battais pas les buissons épais dans l’espoir qu’un coq de bruyère à crête rouge s’enlèverait avec fracas, je consultais sans cesse ma montre, ce qui décidément ne valait rien du tout. Ma montre marqua enfin neuf heures. – Il est temps, m’écriai-je à voix haute, et je revenais déjà sur mes pas pour aller vers l’habitation, lorsqu’un magnifique coq de bruyère rasa l’herbe touffue en battant des ailes tout près de moi ; je tirai l’admirable oiseau et le blessai sous l’aile. Il ne tomba pas tout de suite, il se redressa au contraire, se dirigea vers le bois, et, plongeant à ras de terre, essaya de s’élever au-dessus des premiers trembles qui formaient la bordure du bois ; mais bientôt il faiblit et roula dans le fourré en tournoyant sur lui-même. Négliger une pareille trouvaille eût été réellement impardonnable ; je m’élançai vivement sur les traces de l’oiseau blessé et j’entrai dans le massif. Au bout de quelques instants j’entendis un gloussement plaintif, suivi d’un bruit d’ailes ; c’était le malheureux coq de bruyère qui se débattait sous les pattes de mon chien. Je le ramassai et le mis dans ma gibecière ; puis, me relevant, je regardai autour de moi… Je demeurai cloué à ma place…

Le bois où je me trouvais était très touffu. À une petite distance serpentait une route étroite, et sur cette route, à cheval et côte à côte, s’avançaient mon inconnue et l’homme qui m’avait dépassé la veille. Je le reconnus à ses moustaches. Ils allaient au pas, en silence, et se tenant l’un l’autre par la main. Les longs cous des chevaux s’agitaient dans un balancement gracieux. Remis de ma première frayeur (je ne puis donner un autre nom au sentiment qui s’était subitement emparé de moi), je l’observai. Qu’elle était belle ! Cette apparition radieuse venait comme par enchantement à ma rencontre au milieu d’un feuillage d’émeraude. De molles ombres, de tendres reflets glissaient sur elle, sur sa longue robe grise, sur son cou fin et légèrement incliné, sur son visage d’un pâle rosé, sur ses cheveux noirs et luisants, qui flottaient sous son petit chapeau de forme basse ; mais comment rendre l’expression de béatitude complète et passionnée jusqu’à l’extase que respiraient ses traits ? Sa tête semblait pencher sous un doux fardeau, des étincelles dorées et voluptueuses scintillaient dans ses yeux sombres, à demi recouverts par de longs cils. Ils ne posaient nulle part, ces yeux heureux, et sur eux s’affaissaient ses fins sourcils. Un sourire incertain, enfantin, le sourire d’une joie profonde, errait sur ses lèvres. On eût dit que l’excès du bonheur la fatiguait et la rendait légèrement languissante, comme une fleur en s’épanouissant fait quelquefois ployer sa tige. Ses deux mains tombaient sans force, l’une dans la main de l’homme qui l’accompagnait, l’autre sur le cou de son cheval.


J’eus le temps de la voir, mais je le vis aussi. C’était un homme beau et bien fait, dont le visage n’avait rien de russe. Il la regardait avec hardiesse et gaieté, et ne l’admirait pas sans un certain orgueil. Il me semblait aussi fort content de lui-même, et pas assez touché, pas assez humble… En effet, quel homme méritait un pareil dévouement ? quelle âme, même la plus belle, aurait eu le droit de donner tant de bonheur à une autre âme ?… Il faut l’avouer, j’étais jaloux…

Tous deux cependant arrivaient en face de moi. Mon chien se jeta tout à coup sur la route et se mit à aboyer. L’inconnue tressaillit, se retourna vivement et, m’ayant aperçu, donna fortement de sa houssine sur le cou du cheval. Le cheval hennit, se cabra, étendit à la fois ses deux pieds de devant et partit au galop. L’homme éperonna aussitôt sa monture, et, lorsque je sortis du bois quelques instants après, je les vis tous deux galoper à travers champs dans le lointain doré, en se balançant sur leurs selles… Ils galopaient dans une autre direction que celle de Michaïlovskoë. Je les suivis des yeux. Ils disparurent bientôt derrière la colline, après s’être nettement dessinés sur la ligne de l’horizon. J’attendis…, puis je m’en retournai lentement vers la forêt et m’assis sur la route, les yeux fermés, le front dans mes mains.

J’ai remarqué qu’après une rencontre avec des inconnus, il suffit de fermer ainsi les yeux pour que leurs traits se représentent aussitôt à notre pensée. Chacun peut vérifier l’exactitude de cette observation. Plus on connaît le visage des personnes et plus il est difficile de se le représenter, plus l’impression reste vague : on se le rappelle, mais on ne le voit pas. On ne peut jamais faire apparaître ainsi son propre visage. Les plus petits détails des traits sont bien connus, mais on ne peut s’en figurer l’ensemble. Je m’assis donc en me couvrant les yeux ; aussitôt je vis mon inconnue et son compagnon, et leurs chevaux, et tout… Le visage souriant du jeune homme se présentait surtout d’une façon bien précise. Je me mis à le contempler ; il s’obscurcit et finit par se perdre dans un lointain rougeâtre, et son image à elle disparut également et ne voulut plus reparaître. Je me levai. – Eh bien ! me dis-je, il me reste à savoir leurs noms. – Essayer de savoir leurs noms, quelle curiosité déplacée et futile ! Mais je jure que ce n’était pas la curiosité qui me consumait ; il me semblait réellement impossible que je ne finisse point par découvrir au moins qui ils étaient, après que le sort m’avait si étrangement et si obstinément mis en rapport avec eux. Du reste, je ne sentais plus en moi la première impatience de l’incertitude ; cette incertitude s’était changée en un sentiment vague et triste dont je rougissais un peu : j’étais décidément jaloux.

Je ne me hâtai plus de retourner à l’habitation. Je dois avouer que j’avais honte de chercher à pénétrer les secrets d’autrui. De plus, l’apparition du couple amoureux au grand jour et à la lumière du soleil, bien que d’une manière si inattendue et si étrange, m’avait refroidi pour ainsi dire sans me calmer. Je ne trouvais plus rien de surnaturel ni de merveilleux dans cet événement, rien qui ressemblât à un rêve irréalisable…

Je recommençai à chasser avec plus d’attention qu’auparavant, mais le véritable enthousiasme n’y était pas. Je fis lever une compagnie qui me retint une heure et demie. Les jeunes coqs de bruyère me faisaient longtemps attendre avant de répondre à mon sifflet. Je ne sifflais sans doute pas d’une manière assez objective. Le soleil était déjà très haut sur l’horizon (la montre marquait midi), lorsque je me dirigeai vers l’habitation. Je ne marchais pas vite. La petite maison basse m’apparut enfin au sommet de la colline ; mon cœur recommençait à battre… Je m’approchai… Je remarquai avec un secret plaisir que Loukianitch était, comme autrefois, immobile sur son banc devant la petite aile de l’habitation. La porte était fermée et les volets aussi.

– Bonjour, vieux, lui criai-je de loin. Tu es sorti pour te chauffer au soleil ?

Loukianitch tourna vers moi son maigre visage et souleva silencieusement sa casquette.

– Bonjour, vieux, bonjour. Comment, dis-je, surpris de voir ma pièce de monnaie neuve par terre, n’as-tu pas ramassé cela ?

– Je l’ai bien vue, me dit-il ; mais cet argent n’est pas à moi, voilà pourquoi je ne l’ai pas ramassé.

– Quel original tu fais ! répliquai-je, non sans un certain embarras. – Et, relevant la pièce de monnaie, je la lui tendis de nouveau. – Prends, prends, ce sera pour du thé.

– Je vous remercie, me répondit Loukianitch en souriant avec calme. Je n’en ai pas besoin ; je puis vivre sans cela.

– Prends, et je suis prêt à t’en donner davantage avec plaisir, continuai-je un peu embarrassé.

– Et pourquoi donc ? Daignez ne pas vous inquiéter. Je vous suis très reconnaissant de votre attention ; mais quant à moi, j’ai assez de pain, et encore en aurai-je peut-être de trop ; c’est selon les circonstances !

Et il se leva en étendant la main vers la petite porte.

– Attends, vieux ! lui dis-je presque avec désespoir. Que tu es peu causeur aujourd’hui !… Dis-moi au moins si ta maîtresse est levée ou non.

– Elle est levée.

– Et… est-elle à la maison ?

– Non.

– Est-elle à la maison ?

– Non.

– Est-elle allée faire des visites ?

– Non pas ; elle est allée à Moscou.

– Comment ! à Moscou ? Mais ce matin elle était ici.

– Oui.

– Et il n’y a pas longtemps qu’elle est partie ?

– Il n’y a pas longtemps.

– Combien de temps y a-t-il, mon ami ?

– Il y a environ une heure qu’elle a voulu retourner à Moscou.

– À Moscou ! Et je regardai Loukianitch avec stupéfaction. J’avoue que je ne m’étais pas attendu à cela. Loukianitch me regardait aussi ; un sourire resserrait les lèvres sèches du vieillard rusé et éclairait à peine ses yeux mornes.

– Et elle est partie avec sa sœur ? demandai-je à la fin.

– Avec sa sœur.

– De sorte qu’il n’y a maintenant personne à la maison ?

– Personne.

Je pensai que Loukianitch me trompait. Ce n’était pas pour rien qu’il souriait avec tant de malice.

– Écoute, Loukianitch, lui dis-je, veux-tu me rendre un service ?

– Que me voulez-vous donc ? reprit-il lentement.

Il était évident que mes questions commençaient à le fatiguer.

– Tu dis qu’il n’y a personne à la maison, peut-être pourrais-tu me la montrer. Je t’en serais fort reconnaissant.

– Vous voulez voir les chambres ?

– Oui.

Loukianitch se tut.

– Volontiers, dit-il enfin ; venez.

Il franchit le seuil de la petite porte en se courbant. Je marchai sur ses traces. Nous traversâmes une petite cour et nous montâmes les degrés chancelants d’un perron en bois. Le vieillard poussa la porte : elle n’avait pas de serrure ; une corde à nœuds était passée par un trou. Nous entrâmes dans la maison. Cinq ou six chambres basses, rien de plus, et, autant que je pus les distinguer à la faible lumière qui pénétrait à travers les fentes des volets, les meubles de ces chambres étaient très simples et très vieux. Dans l’une de ces pièces (justement celle qui donnait sur le jardin), il y avait un misérable petit piano… Je soulevai le couvercle bombé et fis résonner les touches. Un son aigre et enroué s’en échappa et s’évanouit languissamment, comme s’il se fût plaint de ma hardiesse. Rien ne dénotait que cette maison vint d’être habitée ; elle avait même une odeur de moisi et de renfermé. Par-ci par-là traînait quelque papier, témoignant par sa blancheur qu’il n’y était pas depuis longtemps. J’en ramassai un ; c’était sans doute un fragment de lettre. Une main de femme y avait tracé d’une écriture ferme ces mots : « se taire ! » Je déchiffrai sur un autre fragment le mot « bonheur… » Un bouquet de fleurs à demi fanées baignait dans un verre placé sur un guéridon auprès de la fenêtre ; un ruban vert froissé gisait à côté. J’emportai le ruban… Loukianitch ouvrit une porte étroite formée d’une cloison tapissée.

– Voilà, dit-il en étendant la main, voilà la chambre à coucher, plus loin celle de la femme de chambre, et puis c’est tout.


Nous revînmes par le corridor.

– Quelle est cette pièce ? lui demandai-je en indiquant une large porte soigneusement cadenassée.

– Celle-là ? me répondit le vieillard d’une voix sourde, ce n’est rien.

– Cependant ?

– Eh bien ! c’est le garde-meuble. Et il entra dans l’antichambre.

– Le garde-meuble ? ne peut-on le visiter ?

– Quel plaisir aurez-vous donc à cela, monsieur ? répondit Loukianitch d’un air mécontent. Que voulez-vous y voir ? des caisses, de la vieille vaisselle !… C’est un garde-meuble, et rien de plus.

– Montre-le-moi, je t’en prie, vieux, dis-je, quoique rougissant intérieurement de mon opiniâtreté indiscrète. Vois-tu, je désirerais avoir dans mon village une maison pareille…

J’avais honte. Je ne pouvais parvenir à achever ma phrase. Loukianitch penchait sa tête grise sur sa poitrine et me regardait en dessous d’un air singulier.

– Montre-le-moi, lui répétai-je.

– Eh bien ! venez, répondit-il enfin. Il prit la clef et ouvrit la porte avec humeur. Je jetai un coup d’œil autour du garde-meuble. Il n’y avait, en effet, rien d’extraordinaire. Les murs étaient garnis de vieux portraits aux visages sombres et presque noirs, aux yeux méchants. Par terre gisaient des débris de toute espèce.

– Eh bien ! est-ce vu ? me demanda bientôt Loukianitch.

– Oui, merci, répondis-je précipitamment. Il ferma la porte. Je traversai l’antichambre et passai dans la cour. Loukianitch me dit sèchement :

– Je vous salue.

Et il me quitta.

– Mais quelle était la dame que vous aviez hier en visite ? lui criai-je en le voyant s’éloigner : je l’ai rencontrée dans le bois ce matin.

J’avais espéré l’embarrasser par cette question soudaine et en tirer une réponse irréfléchie ; mais le vieillard ne fit que ricaner et disparut.

Je rentrai à Glinnoë. J’étais mal à l’aise comme un enfant qui vient de subir une fâcheuse réprimande.

– Non, me dis-je à la fin, je ne dois décidément pas éclaircir ce mystère. N’en parlons plus, je ne veux plus songer à tout cela.

Une semaine se passa. Je tâchai de repousser loin de moi le souvenir de l’inconnue, de son compagnon et de mes rencontres avec eux ; mais ce souvenir me poursuivait constamment et me harcelait avec toute l’importune persévérance d’une mouche pendant la sieste. Loukianitch me revenait aussi continuellement à la mémoire avec ses regards mystérieux, ses discours pleins de réticence et son sourire tristement froid. La maison même, quand je me la rappelais, la maison semblait me contempler avec malice à travers ses volets à demi fermés, comme si elle se fût moquée de moi et m’eût dit :

– Après tout, tu ne sauras rien… Bref, je perdis patience, et un jour je me rendis à Glinnoë. Je dois avouer que je ressentis une agitation assez vive en m’approchant de la mystérieuse habitation. Il n’y avait rien de changé dans l’extérieur de la maison : les mêmes fenêtres fermées, le même aspect lugubre et délaissé ; seulement, au lieu de Loukianitch, c’était un jeune garçon d’environ vingt ans qui était assis sur le banc, au devant de la petite aile. Il portait un long cafetan en nankin et une chemise rouge. Il sommeillait la tête inclinée sur la paume de sa main. Par moments sa tête était prise d’un mouvement oscillatoire, puis il la relevait en sursaut.

– Bonjour, frère, lui dis-je à haute voix.

Il se leva vivement et dirigea sur moi de grands yeux étonnés.

– Bonjour, frère, répétai-je. Et où est le vieux ?

– Quel vieux ? demanda lentement le gamin.

– Loukianitch.

– Loukianitch ! – Il regarda de côté. – Vous avez besoin de Loukianitch ?

– Oui. N’est-il pas à la maison ?

– Non, dit le garçon en balbutiant ; il… Comment vous le dire ?

– Est-il malade ?

– Non.

– Eh bien ! quoi ?

– Il n’y est plus.

– Comment !

– Il lui est arrivé un malheur.

– Est-il mort ? lui demandai-je d’un air consterné.

– Il s’est pendu, dit le jeune homme à demi-voix.

– Pendu !m’écriai-je avec terreur.

– C’est aujourd’hui le cinquième jour. On l’a enterré hier.

– Et pourquoi s’est-il pendu ?

– Dieu le sait. C’était un homme libre qui recevait des gages ; il ne connaissait pas la misère ; les maîtres le caressaient comme un de leurs proches. Ah ! quels bons maîtres que les nôtres ! que Dieu leur donne la santé ! Il est impossible de s’imaginer ce qui l’a poussé à mourir. Il paraît que le diable l’a tenté !

– Comment s’y est-il donc pris ?

– Comme cela : il a pris une corde et s’est pendu.

– Et avant cela, vous n’aviez rien remarqué d’extraordinaire en lui ?

– Comment vous le dire ? Rien de très extraordinaire. C’était toujours un homme ennuyé et soupçonneux ; il geignait sans cesse. « Je m’ennuie », disait-il. Il est vrai aussi que ses années pouvaient lui peser. Dans les derniers temps, il était plus mélancolique encore. Il venait parfois chez nous au village, car je suis son neveu. « Eh bien ! ami Vasi, disait-il, viens passer une nuit avec moi. – Pourquoi, petit oncle ? – Parce que j’ai peur, je m’ennuie tout seul ». Et j’allais avec lui. Il lui arrivait de sortir dans la cour, de regarder fixement la maison, de hocher la tête, puis de soupirer… La veille de son malheur, il vint encore chez nous et m’appela. J’allai avec lui. Nous arrivâmes ensemble dans sa chambre ; il s’assit sur son petit banc, puis se leva et sortit. J’attendis ; mais, ne le voyant pas revenir, j’allai dans la cour et me mis à crier : « Mon oncle, mon petit oncle ! » Il ne répondait pas. « Où donc peut-il être allé ? me demandai-je. Peut-être dans la maison ». Et j’entrai dans la maison. Il commençait à faire nuit. Je passai devant le garde-meuble et j’entendis quelque chose qui grattait comme un rasoir sur une barbe. Je pousse la porte, elle s’ouvre, et que vois-je ? Je le vois accroupi auprès de la fenêtre. « Que veux-tu donc faire là, mon petit oncle ? » lui demandai-je. Et lui de se retourner et de crier. Ses yeux étaient hagards, ils étincelaient comme des yeux de chat. « Qu’est-ce que tu veux ? Ne vois-tu donc pas que je me rase ? » Et sa voix était comme enrouée. Mes cheveux se dressèrent sur ma tête, la peur me prit. Peut-être les diables l’entouraient-ils déjà. « Dans cette obscurité !… » lui répondis-je. Et mes genoux commencèrent à trembler sous moi. « Eh bien ! dit-il, va-t’en ». Je m’en allai. Et il quitta le garde-meuble en fermant la porte avec soin. Alors nous retournâmes dans l’aile ; la peur à l’instant même m’abandonna. « Que vas-tu donc faire dans le garde-meuble, mon petit oncle ? » lui dis-je. Un frisson le saisit. « Tais-toi, dit-il, tais-toi ». Et il se coucha sur le poêle. « Bon, pensai-je, il vaut mieux ne pas lui parler. Peut-être ne se porte-t-il pas tout à fait bien aujourd’hui ». Là-dessus, je me couchai aussi sur le poêle. Une lumière brûlait dans un coin. J’étais donc couché, et, voyez-vous, je commençais à sommeiller… Tout à coup j’entendis la porte qui grinçait faiblement et qui s’ouvrait… comme cela, un peu. Mon oncle était couché et tournait le dos à la porte, et vous pouvez vous rappeler qu’il avait toujours l’oreille un peu dure ; mais alors il se releva vivement : « Qui m’appelle ? qui vient me chercher, me chercher ? » Et il s’en alla dans la cour tête nue… Qu’y a-t-il donc ? me demandai-je, et, misérable que je suis, je me rendormis. Je me réveillai le lendemain matin… Loukianitch n’était pas là… Je sors de la chambre, je me mets à l’appeler, il n’était nulle part. « N’avez-vous pas vu sortir mon petit oncle ? dis-je au garde. – Non, me répondit-il, je ne l’ai pas vu ». Une terreur nous prit aussitôt. – « Allons, Fedorovitch, dis-je, allons voir s’il n’est pas dans la maison. – Allons, Vassili Timofeïtch », répliqua-t-il. Et il était tout blanc comme de la terre glaise. Nous entrons dans la maison ; je passe devant le garde-meuble : un cadenas ouvert pendait du piton ; je pousse la porte, mais elle était fermée en dedans… Fedorovitch court aussitôt pour faire le tour et regarder par la fenêtre. « Vassili Timofeitch ! me crie-t-il, les pieds pendent, les pieds… » Je vais à la fenêtre. Ces pieds étaient ceux de Loukianitch. Il s’était ainsi pendu au milieu de la chambre. On envoya chercher la justice… On le détacha de la corde : elle avait douze nœuds.

– Et qu’a fait la justice ?

– Oui, qu’a-t-elle fait ? Rien. On réfléchissait pour trouver quel motif il pouvait avoir : de motif, il n’en avait pas. On décida alors qu’il n’avait pas dû avoir toute sa raison. Dans les derniers temps, il souffrait souvent de la tête.

Je passai encore environ une demi-heure à causer avec le jeune garçon et m’en allai enfin, complètement troublé. J’avoue que je ne pouvais plus regarder cette maison délabrée sans une terreur superstitieuse… Je quittai la campagne un mois après, et j’oubliai peu à peu et ces rencontres et ces terreurs.

  1. Maire du village.