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Trois Lettres inédites (Rimbaud) (NRF 12)

NRF (Tome XIIp. 49-57).


TROIS LETTRES INÉDITES
DE RIMBAUD


Elles sont, de divers lieux, adressées à M. Ernest Delahaye, son ami d’enfance ; et, de même que celles parues dans le numéro de la Nouvelle Revue Française d’octobre 1912, elles nous ont été communiquées par M. Henri Saffrey, bibliophile. Le ton de familiarité bouffonne qui y est employé pourra, à d’aucuns, paraître grossier, cynique, voire méchant. Nous le tenons, nous, pour très délicat, pour mieux délicat que des civilités, que des mondanités, le plus souvent hypocrites. Car, outre qu’il est de complaisance, ce ton cache à peine, sous le masque sarcastique, truculent et irrité, des résonances très profondes d’angoisse, çà et là se trahissant, et l’écho de cette charité, de cette bonté, de cet esprit de sacrifice dont ceux qui ont bien connu Arthur Rimbaud de son vivant ont apporté le témoignage : le destinataire de ces trois lettres-ci, en particulier.

La première, mai 1873, est datée de Roche (Ardennes), où la famille Rimbaud, savons-nous, surveillait à ce moment-là la reconstruction des bâtiments d’exploitation agricole détruits, quelques années auparavant, par un incendie. Arthur a dix-huit ans. Le « livre païen », ou « livre nègre », dont il parle n’est autre que la Saison en Enfer ; et point n’est besoin de réfléchir beaucoup pour se rendre compte que la partie du livre à laquelle il travaille est le considérable chapitre intitulé Mauvais Sang. Le présent document approuve donc ce que, à une époque où il n’était pas encore tombé sous nos yeux, nous avons écrit à ce sujet dans Jean-Arthur Rimbaud, le Poète. Est-il nécessaire de faire remarquer que la façon badine dont Rimbaud parle de son travail est démentie par ces mots du premier post-scriptum : « Mon sort dépend de ce livre » ?

Dans cette lettre, on verra jusqu’à quel point l’auteur de la Saison en Enfer s’intéressait aux Romances sans Paroles de Verlaine,[1] — car c’est des Romances sans Paroles qu’il s’agit au troisième alinéa, — et que, non content, selon le propre aveu du Pauvre Lélian, de l’avoir « poussé beaucoup à les faire », il s’occupait, avec Ernest Delahaye, de leur trouver un imprimeur à Charleville.

L’on constatera aussi, toujours à propos de Verlaine, que Rimbaud n’accepta pas sans hésitation le rendez-vous à Bouillon, en suite duquel rendez-vous, eut lieu, le 25 mai, le dernier départ des deux amis pour l’Angleterre, départ précédant d’un mois et demi le drame de Bruxelles.

La deuxième lettre, février 1875, a été écrite de Stuttgart. Rimbaud, après des séjours en diverses villes et surtout à Londres, où sa mère et l’une de ses sœurs avaient demeuré un certain temps avec lui, se trouvait en Allemagne depuis le 13 de ce mois de février. Ce serait donc de la seconde quinzaine du mois qu’il faudrait au juste dater la lettre, et la date du 15 mentionnée en son cours se rapporte évidemment au mois de mars. Cela, d’ailleurs, se vérifie tant par la première des Lettres publiées en volume au Mercure de France que par des documents conservés par la famille.

On sait que Verlaine, peu après sa sortie de la prison de Mons, chercha à joindre Rimbaud. Le sachant à Stuttgart, il y courut, sans avis préalable, pensant sans doute causer à son ancien camarade une heureuse surprise. Il l’imaginait de manières invariées, et c’est pourquoi — nous tenons ces détails de Verlaine lui-même — il se présenta à lui sous un accoutrement plutôt romantique. Mais le Bateau ivre s’était plus assagi que Sagesse. Rimbaud, très correct en la pension de famille qu’on lui avait choisie, accueillit Verlaine froidement ; et si, sur les instances larmoyantes de ce dernier, afin d’avoir la paix, il consentit à une excursion hors de la ville, ce fut pour gagner la Forêt-Noire et lui infliger là ce que, par délicieux euphémisme, il appelle une « remonstration ».

Une phrase, dans cette lettre, est troublante. C’est celle où Rimbaud dit n’avoir plus qu’une semaine de Wagner et regretter un argent payant de la haine, ainsi que le temps employé à rien. En marge, parmi des dessins, on lit ces mots : Wagner verdammt in Ewigkeit (Wagner damné pour l’éternité) ! S’agit-il du grand musicien, ou tout simplement d’un habitant de Stuttgart avec lequel Rimbaud est en rapports ? Le lecteur interprétera comme il l’entendra. Nous lisons là, nous, entre autres choses, l’opinion exprimée beaucoup plus tard par Nietzsche sur l’auteur de Parsifal. Au reste, Rimbaud, qui, selon la juste et forte expression de Paul Claudel, n’était pas de ce monde, devait nécessairement, vivant en France, détester les Français, et, vivant en Allemagne, haïr les Allemands.

Enfin, n’oublions pas qu’en 1875 il a vingt ans. Le rapprochement de cette lettre avec la partie de Jeunesse intitulée Vingt ans (page 234 de l’édition nouvelle des Œuvres) et aussi avec la partie intitulée Guerre, qui suit, devient, sous un certain rapport, suggestif. Faudrait-il en conclure qu’en réalité certaines illuminations sont postérieures à la Saison en Enfer ?

La troisième lettre, 14 octobre 1875, a été envoyée de Charleville. À cette date, le destinataire, M. Ernest Delahaye, était, croyons-nous, professeur au collège Notre-Dame à Rethel, où Verlaine, qui lui succéda, devait, un peu plus tard, colliger Sagesse. Dans cette lettre, l’initiale V. désigne Verlaine ; le « Loyola », c’est Verlaine aussi, et le mot « grossièretés » se rapporte, sans nul doute, à des vers réguliers de Cellulairement. Il y aurait certes lieu de s’étonner de l’appréciation, si l’on ne savait l’horreur nourrie par Rimbaud, après 1873, à l’endroit de ce genre de littérature, horreur qu’il conserva jusqu’à la fin, à ce point que le seul aspect typographique de vers réguliers le mettait en colère. Néanmoins, malgré sa réprobation des vers et sa volonté, manifestée ailleurs, de ne plus revoir Verlaine, il aimait à recevoir — on le constatera — les communications de celui qu’il avait autrefois, avant même de le connaître personnellement, qualifié de vrai poète.

Il n’a plus, dit-il — est-ce à regret ? — d’activité à dépenser du côté de la littérature.

Paterne Berrichon
Juin 1914.


I


Laïtou, (Roche) (canton d’Attigny) Mai 73.

Cher ami, tu vois mon existence actuelle dans l’aquarelle ci-dessous.

Ô Nature ! ô ma mère !

DESSIN À LA PLUME :

[Dans le ciel, un petit bonhomme avec une bêche en ostensoir et ces mots lui sortant de la bouche : « ô nature ô ma sœur ! » — Par terre, un bonhomme plus grand, en sabots, une pelle à la main, coiffé d’un bonnet de coton, dans un paysage de fleurs, d’herbes, d’arbres. Dans l’herbe, une oie avec ces mots lui sortant du bec : « ô nature ô ma tante ! »]

Quelle chierie ! et quels monstres d’innocince (sic), ces paysans. Il faut, le soir, faire deux lieues, et plus, pour boire un peu. La mother m’a mis là dans un triste trou.

DESSIN À LA PLUME :

[Le hameau de Roche, vu de la maison où a été écrite la Saison en Enfer et où les exemplaires de la brochure livrés par l’imprimeur ont été détruits. En bas du dessin, ces mots : « Laïtou, mon village. » ]

Je ne sais comment en sortir : j’en sortirai pourtant. Je regrette cet atroce Charlestown, l’Univers, la Bibliothè., etc… Je travaille pourtant assez régulièrement ; je fais des petites histoires en prose, titre général : Livre païen, ou Livre nègre. C’est bête et innocent. Ô innocence ! innocence ; innocence, innoc… fléau !

Verlaine doit t’avoir donné la malheureuse commission de parlementer avec le sieur Devin, imprimeux (sic) du Nôress[2]. Je crois que ce Devin pourrait faire le livre de Verlaine à assez bon compte et presque proprement. (S’il n’emploie pas les caractères emmerdés du Nôress[2]. Il serait capable d’en coller un cliché, une annonce !)

Je n’ai rien de plus à te dire, la contemplostate de la Nature m’absorculant tout entier : Je suis à toi, ô Nature, ô ma mère !

Je te serre les mains, dans l’espoir d’un revoir que j’active autant que je puis.

R.

Je rouvre ma lettre. Verlaine doit t’avoir proposé un rendez-vol au dimanche 18, à Bouillon. Moi je ne puis y aller. Si tu y vas, il te chargera probablement de quelques fraguements (sic) en prose de moi ou de lui, à me retourner.

La mère Rimb. retournera à Charlestown dans le courant de Juin. C’est sûr, et je tâcherai de rester dans cette jolie ville quelque temps.

Le soleil est accablant et il gèle le matin. J’ai été avant-hier voir les Prussmans à Vouziers, une sous-préfecture de 10.000 âmes, à sept kilom. d’ici. Ça m’a ragaillardi.

Je suis abominablement gêné. Pas un livre. Pas un cabaret à portée de moi, pas un incident dans la rue. Quelle horreur que cette campagne française. Mon sort dépend de ce livre, pour lequel une demi-douzaine d’histoires atroces sont encore à inventer. Comment inventer des atrocités ici ? Je ne t’envoie pas d’histoires, quoique j’en aie déjà trois, ça coûte tant ! Enfin voilà !

bon revoir, tu verras ça,
Rimb.

Prochainement je t’enverrai des timbres pour m’acheter et m’envoyer le Faust de Goethe, biblioth. populaire. Ça doit coûter un sou de transport.

Dis-moi s’il n’y a pas de traduction de Shakespeare dans les nouveaux livres de cette biblioth..

Si même tu peux m’en envoyer le catalogue le plus nouveau, envoie.

R.


II


Février 75.

Verlaine est arrivé ici l’autre jour, un chapelet aux pinces… Trois heures après on avait renié son dieu et fait saigner les 98 plaies de N. S. Il est resté deux jours et demi, fort raisonnable et sur ma remonstration s’en est retourné à Paris, pour, de suite, aller finir d’étudier là bas dans l’île.[3]

Je n’ai plus qu’une semaine de Wagner et je regrette cette argent (sic) payant de la haine, tout ce temps foutu à rien. Le 15 j’aurai une Ein freundliches Zimmer[4] n’importe où, et je fouaille la langue avec frénésie, tant et tant que j’aurai fini dans deux mois au plus.

Tout est assez inférieur ici — j’excèpe (sic) un : Riessling, dont j’en vite un ferre en vâce des gôdeaux gui l’onh fu naîdre, à ta sandé imperbédueuse. Il soleille et gèle, c’est tannant.

(Après le 15, Poste restante Stuttgart)
À toi
Rimb.
DESSIN À LA PLUME :

[En haut de la lettre, à gauche, une maison de quatre étages protégée par une clôture et entourée d’arbustes ; une voiture, d’où sort un petit bonhomme empressé, arrêtée devant ; sous le tout, en biais, ces mots : Wagner verdammt in Ewigkeit ! expectorés par un personnage fantastique occupant toute la marge de gauche.

Au bas de la lettre un paysage de ville où se voient, à gauche, des pieux et des bouteilles formant oriflammes, sur lesquels sont écrits ces mots Riessling, Fliegende blatter ; et, de gauche à droite, une espèce de cirque avec, en dessous, des sortes de montagnes et, encore en dessous, ces mots : vieille ville ; puis des maisons avec des squares, des arbres, un tramway qui roule vers le haut et en tournant, et, encore plus haut, des étoiles et un croissant noir. Tout ce fouillis parsemé, de Riess, Riessling en lettres capitales.]


III


14 8bre 75
Cher Ami,

Reçu le Postcard et la lettre de V. il y a huit jours. Pour tout simplifier, j’ai dit à la Poste d’envoyer ses restantes chez moi de sorte que tu peux écrire ici, si encore rien aux restantes. Je ne commente pas les dernières grossièretés du Loyola, et je n’ai plus d’activité à me donner de ce côté-là à présent, comme il paraît que la 2e « portion » du « contingent » de la « classe » 74 va-t-être appelée le trois novembre suivnt ou prochain : la chambrée de nuit :

« RÊVE »

On a faim dans la chambrée —
C’est vrai……
Émanations, explosions,
Un génie : Je suis le gruère !
Lefebvre : Keller !
Le génie : Je suis le Brie !
Les soldats coupent sur leur pain :
C’est la Vie !
Le génie : — Je suis le Roquefort !
Le génie : — Ça s’ra not’mort…
Le génie : — Je suis le gruère
Le génie : — Et le brie..… etc.

VALSE

On nous a joints, Lefèvre et moi… etc.

De telles préoccupations ne permettent que de s’y absorbère. Cependant renvoyer obligeamment selon les occases les « Loyolas » qui rappliqueraient.

Un petit service : veux-tu me dire précisément et concis — en quoi consiste le « bachot » ès-sciences actuel, partie classique, et mathém., etc. — Tu me dirais le point de chaque partie que l’on doit atteindre : mathèm., phys, chim, etc. et alors des titres immédiats, et le moyen de se procurer des livres employés dans ton collège par ex. pour ce Bachot à moins que ça ne change aux diverses universités : en tous cas de professeurs où d’élèves compétents, t’informer à ce point de vue que je te donne. Je tiens surtout à des choses précises, comme il s’agirait de l’achat de ces livres prochainement. Instruct militaire et « Bachot », tu vois, me feraient deux ou trois agréables saisons ! Au diable d’ailleurs ce « gentil labeur. » Seulement sois assez bon pour m’indiquer le plus mieux possible la façon comment on s’y met.

Ici rien de rien.

— J’aime à penser que le Petdeloup et les gluants pleins d’haricots patriotiques ou non ne te donnent pas plus de distraction qu’il ne t’en faut. Au moins ça ne « chlingue pas la neige, comme ici.

À toi « dans la mesure de mes faibles forces. »

Tu écris :
A. Rimbaud
31, rue Saint-Barthélémy
Charleville (Ardennes) va sans dire.

P. S. — La corresp : « en passepoil » arrive à ceci que le « Némery » avait confié les journaux du Loyola à un agent de police pour me les porter !



  1. Cf. Paul Verlaine, par Edm. Lepelletier, p. 325.
  2. a et b Le Nord-Est, journal de Charleville.
  3. Rimbaud veut dire sans doute : en Angleterre.
  4. Une chambre agréable.